LIVRE ONZIÈME
SUITE DU MANUSCRIT D'AiNHOA
btrigim de Miléi. Négocialioni kckIh dn parti de doo FcniDd arec NipolcoD. — Autainit de Maria. DéiooeHwnt d'inlouio et de RaiMii. Dépari d( l'jaé ponr la France — Jaiti« popaliire. Hiitoire d'Eliirr. FgtUiii*lo Eliira.
pglitiant eostre ]«■ Bourbont. — Lettre de don FecDaad â Napolian pour nblenir Il main d'une de Kinièeei.TFanpetfrau^iiesdiDs'li Péniniule. Traitt de Fou-
<iJiKbleaiioiuitrclePor(ii|il Denunde de lertice. Cercle du prince de la Mi i.
— RttonraliadiiersUoaide [re;r dtin Ja^mé. — CoïKilde CaMille. Set Iocbh, Sa procMor*. Sa ooiqiHttiliiui,
« Un rMado m'appela un jour de bonne heure-auprès de ta comtesse. Son accueil me frappa par un mélangn sînguli^ de passion et de ^vité. — a Alonso, me dîtrelle, je vais « vous donner une preuve d'attachement qui vous apprenc dra quels sacrifices je sais faire. 11 s'agit dn mettre, pour « quelque temps, de grandes distances entre nous; maïs « l'intérêt de TOire ambition l'emporte dans mon cœur sur ( celui de ma tendresse, et peut-être l'absence vous ren- • dra-l-elle plus chère une aiïection que de perfides sng- « gestions dépouillent pour vous de tout son pris. Vous
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( voyez combien l'Espagne déteste don Manuel et sa puis-
< sance. Hoi, qui sais haïr comme je sais aimer,de toutes les a. forcesdemon âme, je détestesonjoug plus que personne...
■ .—Vraiment? inlerrompis-jp pr«pqu9 malgré moi. J'aurais c pu ne m'en pas douter. J'ai assez soiifl^ autrefois de
< vos condescendances pour lui et ses familiers! — Oh!
■ de l'histoire ancienne! vous en ôtes là encore? Aujonr- * d'hui, l'Espagne entière se soulève contre ea fatale do- « minalion. Il fuit que la Camarilla régnânU succombe « sous le poids de son insolence , de ses ridicules, de son « incapacité. Hon père veut agir par le peuple ; d'autres, ( par l'armée ; d'autres, par la France. C'est le parti le u plus sage. Don Fernand n'est {las irréconciliable, comme
■ l'était dofia Antonia, avec le gouvernement français ; il y « a dans l'empereur Napoléon une grandeur qui étonne : •I le moment est venu de renoncer à l'appui équivoqne et a trompeur de l'Angleterre, pour appeler à notre aids le « héros des Ages modernes. — Comment! mais hier ea-
« core vous disiez â sir Georges — Je ne savais pas
« alors, reprit-elle vivement, quel parti nous chercherions
■ à tirer des fautes do don Manuel. Nous avons décidé qu'il « fallait intéresser l'ambition de l'empereur et scm d^ueil c au succès de nos vceus, en le suppliant de choisir dans sa (t famille une compagne à l'héritier du trône. Le succès
■ de la négociation ne saurait être douteux. Nos projets
< assurent à Napoléon l'adhésion fidèle de la Péninsule, f et, ce qui vaut mieus encore, ils réhabilitent son obscure
■ origine, en lui donnant pour neveux les fila de Henri IV « et de saint Louis. Le cabinet des Tuileries iuhib a adressé « déjà des ouvertures. Jepuis vous ctmQer, sous le sceau « du secret, que l'ambassadeur de France, le ctunts de R Beauhamais, qui tient de près à l'Impératrice, s'est reiw « contré au Buen-Retiro, avec la chanoine Ëscoïquiz, poui « poser les premières bases de l'alliance. Mais ce n'est pas « assez de traiter de tels intérêts avec les diploDoates, oou) « voulons aller droit tta béroe; noua voulwB lui préwittf
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EtoiTB DU MARBKnir, b'aInhoa. 3IA
t nn liOBuns dotit (e canetàre at l'esprit le ëalùfasient. < La gloire que vous avec recueillie par l'eilenniHB* « tioa de Berêslord nous {ait }eter les yauK sur vous... I Du moina, je vous [MYtpoee; on vom accepta : tou* t TO]%e quel avenir un lai meisi^ tous assure I »
Jjefi conseil) ik Maria, ebaqiie jour répétés depuis Aranjites et si profondémant conformes à (outcma manière desen* tir, s'offrirent k mon esiwR. iJc suis confondu de tout ce que « Je yima d'entendre, répoodis-jc ; depuis longtemps toi» « oompHee parmi les crimes da\don Manuel son humble c soumission aux volontés de la France; vous alliex juB>
■ qu'à regarder les principes du pacte de famille, qu'il a « perpétué,. comme destructeurs de noire prospérité; vous « l'accusiez d'avoir sacrifié à nos voifûns l'intérêt et la « dignité de l'Espagne ! —Ami, le premier intérêt de l'Espa-
■ goe n'est-il pas la vengeanceT Nous avons tous à cbft-
■ lier Godoy, ses patrons et ses flatteurs. Si tu veux la c liberté , pnnionce-toi «n faveur de don Femand, qui a M trop soufiert de la tyrannie ptHir la continuer. Si tu veus
< l'honneur de la couronne,.. — Je ne le chercherais pas c dans le scandale d'un Bourbon contractant des liens de
■ parenté avec le compétiteur des héritiers de Louis XIV
■ et le meurtrier de l'un d'eux. — Ainsi tu n'accepterai « pas l'oITre qui t'est faiteî — Non , sans doute ! Je n'aurai
< jamais recours à l'étranger pour réformer l'administration « de mon paya; je ne l'appellerai pas à intervenir dans des « discordes qu'il faudrait vmler à l'univeri, et, de tous IL les citoyens d'un État , le fils du monarque serait la € dernier que je voulusse provoqua* à la révolte. »
■ I>a comtesse était devenue pensive. — ■ Voilà donc ce
■ que tu nommais autrefois ton amourl... O Alonsol une f femme ne fut jamais aimée de l'homme sur qui elle est sans
■ empire. > Tout fut essayé pour ébranler ma résolution. L'opiniâtreté de mes refus égara ma àme impérieuse jusqu'au dernier degré de la colère et du désespoir. « Va, s'é- « cria-t^elle; je ne m'abuse pas : je vois bt>p quelle chaîne
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« l'atUcbe à Madrid. Tu refuses de quitter Uaiia, celle Ma-
< lia dont l'image te préoccupe et te trouble sans cesse. Ta
< parles de bien public, d'bonneur, de maison de Bourbon!
■ C'est ta Haria qui seule est tout pour toi ! > Et cuoine à ses paroles la colère s'allumait dans mon sein, je fils désanné en la voyant fondre en pleurs. < Pardonne-moi, me dit-elle; • si lu savais aimer, tu comprendrais ce que j'éprouve. Tant
■ qu'il y aura un baltement de ton cœur qui ne soit pas c pour moi, mon imagination épouvantée vivra parmi des « doutes affreux. 0 Alonso ! on ne possède rien d'ao cœur « qu'on partage! »
■ Un soir, je l'accompagnais au thé&tre. Deux valets de pied, doâa Inès, le chapelain et un religieux étaient d^ï installés dans la loge. Tandis que la comtesse pénétrait difficilement jusque sur le devant du balcon, une femme me saisit le bras et m'entraîne. • Suivez-moi, dit-elle, îl y va
< d'une vie qui est pour vous plus que le Pérou et le Pot tose!... > A ce mol, les paroles menaçantes d'Aranjucz frappent mon souvenir, et je m'atlache précipitamment aux pas de l'inconnue. < Colonel don Alonso, reprend-elle, pro- '< mettez que le monde entier ignorera l'avertissement qiie c je vous donne ; songez qu'un serment est sacré comme la
■ parole de Dieu le Fils, et que mes ressentiments sont in-
■ exorables comme l'enfer : ils durent comme l'éternité! > le promis tout. ■ Volez, cou tinua-t- elle, sur la route de « Tolède: il y a deux méchants dont vous romprez lescoui- « plots. * Je prononçai le mot de reconnaissance en m'éloignant à grands pas. n Ce n'est pas vous que je sers, répondit-elle, c'est la vengeance! ■
> Tous les soirs. Maria, au lieu de se méW à la foule do Prado, allait se promener le long des avenues du Manzanarès, et je l'accompagnais la plupart du temps. J'y counis. Arrivé au pont de Tolède, je trouvai sa voiture. Le postillon, enfernié dans un cabaret voisin pour y savourer quel*
SUITE DO MANUSCRIT O'aInHOA. 321
ques verres d'eau glacée, tiit lonlemps à entendre ma roii ; eafin, il ra'apiirit qu'il avait laissé la de C"' à quelques pas de là) priant à l'ermitage de Saint-Isidro. Un de ses pages, le fidèle Bamon, l'accompagnait; j'eus moins d'elTroi. Ramon était un jeune Léonire plein de foi et de courage. Il avait de grandes prétentions de noblesse et les justifiait par tout ce que la marquise avait vu de bons sentiments en lui, depuis qu'il était entré au service du chambellan. « J'apprucbais du village de Garavancbel. Un cliquetis d'armes, des voix confuses, un coupde feu, se firent entendre. Au bout de trois cents pas, dans la plaine aride, un de ces profonds et hideux ravins qui sillonnent en tous gens le plateau des CasUlles, s'ouvrît devant moi. A la nudité, au silence de la scène, on eût dit cette gorge creusée dans un désert, loin de toute habttalîgn humaine. Quelques hommes luttaient autour d'une femme que Ramon essayait de défen- , dre. Déjà un de ses camarades gisait à terre, frappé d'un coup rie pistolet en pleine poitrine. Lui-même allait avoir le même sort, quand un arriéro, qui traversait le ravin pour rejoindre le pont de Ségovie, avait d'un coup de son escopette blessé et mis en fuite l'un des assassins qui étaient masqués. A mon aspect, un autre, masqué également, lâcha prise et disparut. Un troisième restait, je retendis sans vie. c Maria, délivrée, s'élança vers moi. Nous restâmes longtemps dans les bras l'un de l'autre. Nos larmes se confondirent. Nous avions oublié les périls du moment qui venait de s'écouler. Le bouheurde nous retrouver remplissaitnosâmes. ( A peine revenue de sa première émotion, Harta ne s'occupa que de ses défenseurs. Le brave muletier nous avait rejoints, s'était emparé de mes mains pour les baiser avec une vivacité qui me toucha jusqu'au fond du cœur. C'était le bon Antonio que je n'avais pas revu depuis la CoFogne, et qui semblait destiné à se trouver toujours sur aies pas comme un génie secourable. Il s'éloigna dès qu'il se. vit inutile, pour aller rassembler ses mules et continuer M roule vers la ville,
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3tS LITKB ORIAIEl
■ Conme je rendais gtice à Raonon à« la préctesne vit qu'ilavaitsauvée, iltiradesapoHriiie une liasM 4» papien qui ne le quittait jamais, penssitt que je eerais ntrans étonné de son courage quand je Terrais que la «(Messe anlfaratîque et la pureté de son sang remontaient aux ftges les pis
■ A peine rentrée en ville. Maria fit courir à la recfara-ctn de l'arriéro ; <m réusait à l'éteindre, dans le tlot qui m porte, quand la nuit est close, à l'hôtd 4es postes pour l'arrivée et le départ des courriers. On lui proposa d'entrer daaa la maison de la marquise. < Qui? mot, s'écria-t-il, quittsr « c« costume qui fait ma joie depuis mon enfance ! quiUar ( surtout mes mules et mon esoopelte ! Vous no savex donc
■ pas que je suis roi sur les (^emins ? je rêve toat ce que JB
■ veux du ciel et de la terre; il n'est pas on éb« vivant qni
■ osit, à deux cents pas, m'envoyer ua outrage : je le fe> < rais sur4e-dianip comparaître devait Ueu ! * On vit qu'en parlant ainsi, sa main pressait avec trisleese une ieitire sur son cour et que ses joues missdaient de Iwmea. Son père avait employé le peu qui lui restait du fruit de sa TÙ d'aventnrea et de périls dans la re^en^e de ces tréaon des Maures que la oédulité populaire suppose enfouie daas nos provinces, sons la sauvegarde des auges de ténèbres, pourcooiposerun jourlesnchesseaderantechrist. Le vieil Ënrïquez parvint à donner le prix d'un des livres arabes où sont raafermées les indicatioas qui en assurent la découverte, mais il ne put payer les cxorcismes, les céréinoniei religieuses, 4es illuminationB salées, le ministra% enfin de deux ou trois prêtres pendant de longs nsoist qu'exigeaioM, au terme des traditions, ces perquisitioM trapertiiieuses. 11 était tombé peu à peu de l'opulence de ses l)dles snnéei dans la demeura des débitaurs tDSolwbIfis. i^ cœur de Maria bondit à ces nouvelles, et, w bout de quelque» aemaines, le boa Antonio apprit tout i coup quo le vieux Matador, replacé i la tête de sa grosse mélairie d'Aodalo»sie, y retrouvait les jours de son ancieuiui aisiooe, L'IirtH
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Stite DD ««ItOSCktt B'AÎNfiOA. 3S3
rmt nnilelier s'accepta pour hii-mërae qu'un fusl, tui' ie- Epiel i) bsatl avec (dos de roeosnaissance que d'orgaeil : < La marquise de C" à boo défenseur AnUmio Enriquez. » H jnra que cette arme précieuse serait toujoun einplf^ée ii dééiratdre Dieu, le roi et l'excelleutissmie marquise, la tHeafaitfiee de aoa vieux père.
Ramou n'était pas ausn facile â satisfaire ; il aimait, et la beauté qui le tenait asservi, la tète remplie des fastes vrais on faux de sa famille, se croyait prédestinée à d'illustres «Utances. C'était doôa Icès. Elle ne consentait pas à élever Raiiu» jusqu'à c41e, malgré sa» parchemina, malgré les pr«p06itîoDs que je nnilti(4iai, au nom de Maria, pour réparer envers lui lea torts de la fortune. Matéa, fatiguée da joug auquel sa cannarera la tenait soumise, avait paru un moment secoader mes efforts. J'ai au depuis qu'elle les combattit de loals sa puissance. Ce lien avec la maison de la marquise év^ait en elle mille omlH^ges. Dans cette lutte, la niuni£cenc6 de Maria fut vaincue. Tout fut ieutile. Perstmie oe soupçonnait alors que l'orgueilleuse suivante fût li^ de se mtmtrer uissi iuâeusible à l'iiommage du vaillant Léonire, que ses refus semblaient l'indiquer. MaJB elle avait danf Ramon le plus réservé, le plus épris et le plus soumis des amants. On verra cet honnête homme, d'une dbcrétîon et d'une probité inflexibles, ne IMS consentir, môme sur le chevalet des bourreaux, à parler.du succès cadié de ses amours; il ne parlait que deaes peines.
■ Pendant ce temps. Maria gardait avec moi un étrange Rlence sur l'attentat de Caravanchel. En vain , je me perdais eu conjectures : elle m'écoutaît immobile, ou, ses yeux humides attachés sur les mi^is, elle me disait : a Je u raids grÂce à Dieu que ce soit par ton secours que To- • racle d'Aranjuez n'ait pas été accompli celle fois! > i£ nom de don Manuel et de sa police s'était ofilert à mon es-
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prit. Je remarquais que les cris menaçants de ta fonda a'é- (aienl fait entendre, après, un entretien où la marquise venait d'épanché TiDdignation que le favori lout-paistent inspirait à son Urne généreuse : c Détrompe-toi, me répon- « dit-elle; àpcine se souvient-il dem'avoir autrefois aperçue < dans la foule. Un homme comme lui n'emploie contre « Bonaparte qu'un manifeste; contre une femme, il em- ■ ploierait toute une armée ! >
< Une autre pensée avait traversé plusieurs fois et troublé mon esprit. Je la repoussais avec horrenlr. Matéa était tranquille el distraite, au théâtre, le soir de TaUefllat. Depuis, elle m'avait parlé avec un accent simple et vrai des périls de ma sceur et des miens. Elle s'était émue et indignée de rimpuissanced'uneadmiuistrationaatEiomhr»geuse que la nôtre, quand il fallait saisir les fils d'un oHnplot qui était un objet de scandale et d'efTroi pour la cour et la ville entières. Était-ce moi qui pouvais penser que cbei la fille de Domingo les passions allassent jusqu'au crimeT Je m'étonnais qu'un tel doute eât pu un seul moment s'of- (rir A moi et me reprochais ce d^nenti à toutes les ten-
t J'en étais là quand j'appris que la toix publique atlribuail l'entreprise de Caravanchel k l'amour désespéré de Frey don Jalmé. J'avais paru un moment dans une lertulia de la Benavente, où se pressait toute l'Espagne. Parmi le* ' mille bruits du déclin de la santé du roi etdes trames ourdies pour porter la régence aux mains de la reine et du prince de la Paix, on parla tout le soir de la catastrophe qui avait un moment détourné de ces grandes préoccupatioDs Hadrid et la cour. On m'entoura. De telles circonstances furait racontées , que je cessai de douter plus longtemps. J'attendis avec impatience le lever du jour; il itie tardait d'aller demander compte au commandeur de son attentat.
( Quand j'arrivai chez lui, il venait de -partir pour ia France et le Nord. Napoléon avait consommé la ruine de la Prusse et vaincu définitivement la Russie & Frtedland.
SUITE DU HANUSCniT D'aÏNHOA. 325
Jaîmé alUit-il conjurer les secrètes colères du c«iqnérant de la Polt^ne? Allait-U cacher une disgrâce sous un commandement parmi les >ingl-€iDq mille de nos soldats, qui étaient étonnés de monb-er les drapeaux espagnols aux rives de la mer Baltique? En ce moment, je lui enviai cette fortune : combien j'aurais donné pour porter sur les champs de bataille une vie que Godoy laissait oisive, que désespéraient les malheurs publics et qu'attristait ce silence (le Harïa, si contraire aux habitudes de nos cœurs !
t Ainsi, un mystère impénétrable couvrait la trame enminelle qui avait menacé de si près celle à qui je senlais de plus en plus que mon existence était attachée tout ^tière. Le danger qu'elle avait couru, tout en ajoutant au nuage qui pesait si visiblement sur son front et sur son cœur, resserrait, s'il se peut, mes liens. Je m'en faisais une arme pour résister à ses conseils de monde et passer près d'elle plus d'heures que jamais. C'étaient les seules qui louchassent mon cœur. L'espèce de devoir qui survit aux aflecttons détruit^, et qui en fait sentir la ruine, m'appelait seul de temps en temps auprès de Matéa. Mille idées confuses, mille impressions douloureuses agitaient à la foia son àme. Je ne distinguais qu'une chose dans son trouble croissant, c'est que la pensée de mon abandon devenait pour elle du désespoir.
■ Un jour que je traversais la Puerta del Sol, un grand concours de manteaux bruns fua mon attention. La tourbe des mendiants invalides, qui étalent sans nombre dans les mes de Madrid leurs plaies hideuses, se traînait vers cetla foule pressée. Des femmes la grossissaient, suivant l'usage, criant, l'œil en feu, et portant leurs enfants à la mamelle. J'aperçus, dans le nombre, une jeune fille dont la beauté fixa mon regard, quoique flétrie par je ne sais quel air de désordre qui se joignait dans ses traits à une profonde I. 49
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Me LfvU MïlAie.
imfirmrM de Ir^tëmi C'étltH la servante de SdIàttlaif({tHi,
escortée àe Fray AptiridOf qtti deSsërVM «ri erVA(age do
BHen~B«lin>t tft Mafgdrits Tirait igïioré^ dans la demeure
foyalfl.'
• Au ttiiHea dé la ]>l{K!e,' deùlt hdUrrie^ âttlrâiétH toiiS kS fegafdnpdr SM imte {bégïte; Filit, qae je recontifis d'abord )t SA lirrée,- étsH l'anlBitt d« dofla fliès , le fidèle Râmoo ; l'aalrt!, ettvdoppé d'oïl rtianWatf Meu qiri tombait en lambeatix, tte Missaif l(At qu'à itioitl^ dtl t^i^ oft 11 MtTnptkiit et )e érîirrE! j«spit-aiait tom, deH «Aereas blAn- ^is^ Il »e dérefldatt coiWrtf strti jeuùe «dtcrsjfirtt, qbi FacélMait d'étt^ uB des aJlsasiMttt de Mariri «t jtréteitdait le tètéOBiiUK i ta d&nartflte, S sort tnaotéM ré des tachés féeentéa se faisaient toir encore, et Sott ac^dettt, âoH bleastire Mchée^ of! flot de sang jaillit de dessous soif col d^ctriM. A cet ^Icc, consacré par teâ stiperMitrons [H?pnlaircâ, niie vieille femme quitte le coin de porta où elle tenait uffe de ces cuisines en plein Tent, étaMies sur un {ùtttneaa de terre quesamwnte la longue cheminé* de fer Hanc; dles'é^ lance^ le couteau ft la mairt, et k demi écheveléc! : « ITen « douions plba, s'écria-t-elle, f oilJt l'assassin ! * et tobl le pmplti répond : « \mik rtfasassinï* A ce mot, des remnies Ée précipiieitt stil- loi. La MaTgarifa n'est pas la moi^ ardente de toutes. L'inconnu jette son marrteaft pdifT Ée miem défendre, montre une ceinture garnie de poignards, et eo saisit un d'une main qui tremblait. Je reconnais Portunato. 1^ Mirgarila le regarde, s'arrête, et désignant le misérable avec horreur an jeune capucin ; « Cierfx! dit-elle, c'est le « monstre auquel le sacrement m'a unie. « — « DiTin ■ coeur de Harie, s'écrie une antre voix, e'est mmi « fils!» — Et la malheorea9e,qiïi la pfemflcre avait signalé Fortunato à l'indignation de la mdHilude, effrayée maintenant de son ouvrage, implore poar Itti la compassion pntriique. -^ « Non, dit fray ApSricîo, que la MargarM « essayait de contenir, le sang à patlé^ Dîeft lui-même le * condamne. Lamorts(ir-le-ehamp!Aqpioiboale3lïHiiïes!>
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sr/rrG m ÈAfitKiai (^aÏniioa. itt
k ^^ tx te penpte riSpondatt s&ns a'éinoirroir : < A qnoi boa « les fbrmes? *
à Je me itrteifitM pabt tneltre ^stacle S ht Mrrtetiee popfiMi^. * Sache*, me erie-t-ori (ïe tontes paf'lB, qiie tSo € monsire a voulu assassiner une autre Marie sans tacfië, « Ifl wètei des arsigés ef des fiafivres, t'escetteirtissime mâr- ■ qiHse de C"". » Totrtes les bénédlctidin, en saluant c* nmtt, font battre iWoif cofuf. Tosted tes )mprëcatk)rts s'attï-' etaènt ai tendit.' Tons les avis se téonissCnt poin- ne ^s t«t îwte atleitdre le oMttment de soff eriitie. La foule tout entfèf« répète, £ivec son cafmë («rrible, le cri liomidâe : ( A quoi t>on les former! >
« Je fle sBisce qui serait art i*é si en atcatde ft'aVaît pafu. Il étendit sa baguette blanche, et la foute se dispersa lente^ ment âevâht la yétge resfieclée, C'était nn jour de corrides ; fhetrre de la ^présentation dfi sciir approchait. Le flot ^écoale à travers la hie d'Alcala. Cette large voie était cottTerle d'oà peuplé Ifnménse cM babils de fête, et sillcnnéc par lès calésinee sans tiômlrre qtri portaient atl cirque les ploë thipatieDlcs oh les plus riehes d'entre lès Moitblad.
* La m«re *e Fortnfrfttf s'attacbs h lai ë( Faccomp^nî* jteqâ'a^ portes de la pmon de ta Codrènne. Gette rtialheureOSé atart cofiifit* ée3 Jours brHISnts. to'ftbot^i figurante dff Otéâtrè^qoelque tdïM pour tS fieène Et ^ bcaOié forent pour ettearie Source de richesses que le désordre épUiSà, et que l'âge laflt. L'iofortane,- l'abandon surtout, eetta infortuné ta phis grande de Mules pour tes fenfnfes qui ont placé le^r viedafitrdes eharmés d'tfn jour, esalta, en les aigrissant, lés passions ddnt mti ésistenée KvdH été éstltfvë. Eftvfronnée mainlettant de mancëuvrés qui éonllaienf, parmi des railleries et des injures, leurs m^eâtes repas à son foui^ neso grossier^ elle ne voyait pas sans désespoir passer dans de fastueux éqiiip»ge8 des seigneurs avec lësqtleïs elle avait traité de pTristance k puissance,- et aucun n'atirait reconiru c^e qa'flff avaient encensée; aBcdrt ne Isftaëaît tonflïer Jéa
338 LIVRE ONlfËHB.
yeui sur elle, à moins que ce ne fût pour jeter pilr hasird nn quarto & sa misera. La malheureuse, qui avait usé sea belles années dans le mensonge de l'amour et de ses folles joies, ne vivait plus, dans sa vieillesse, que pour plâirer et hair.
H Elvire avait eu un fils au temps de ses déscH^res prospères ; tour à tour mettant en avant son titre de licencié, Eaisant le personnage, se vantant de l'amitié du commandeur, vivant de ses largesses, ou retombant dans tenu l«s excès de la vie de baifllolero, il ne voyait sa mère que lor» qu'à bout de voie il venait lui disputer les maravédis amassés au prix de son travail du jour. < Femme, lui di-
< sailril alors, nomme-moi mon père pour que j'aille lui c demander du pain! »
« Fortunalo était abattu. Sa mère essayait de relever son courage : « Tu trembles! Qu'as-tu i craindre? La justice « est si lente dans ses opérations, qu'avant ia fin de ton « procès la moitié des témoins seraient morts de vi^llesse.
< Hais tu sais bien que tu n'attendras pas jusque-là. Tu as « un ami tout-puissant qui ne peut pas t'abandonner. * — c Oh ! je sais ce que valent les amis qui ne sont pas do
< même rang que nous ! » ^ « He m'as-tu pas dit aussi
< bien des fois qu'il y a dans le monde un grand seigneur « qui le disputera toujours â l'échafaud? > — « Tant « s'use; mon prolecteur trouve que depuis vingt ans passés « je lui coûte bien cher, i — < Dis-moi le lien qui l'alta- « che à toi. J'irai! ■ — « Oui, vous livrer mon secret
< pour que vous puissiez le rançonner à ma place!... * — c Enfant maudit! Tu me punis bien de la vie que je t'ai ■ donnée. Va, misérable licencié qui ne sais bien que le « vice et le crime , tu es, comme tous les hommes, indigne « d'avoir pris naissance dans le sein d'une femme! »
< Le loyal et généreux Don Carlos gémissait d^uis moa retour derrière les lourds verrous qui venaient de se refermer sur le fils d'Ëlvire. Maria soutenait sa patience par une attentive et persévérante sollidludé. Elle lai en-
sum DU manukrit d'aIkhoà. 329
fOjtà des cigares, des livres, des fruits secs, quelquefois des eituMlatioDs qui le touchaieot plus qu'il ne voulait dire et allaient à son âme. Je le visitais souvent et n'y avais nul Délite. Il me parlait sans fin de ma sœur. Il ne tarissait pas sur sa grâce et ses vertus. ■ Nous sommes bien heureux, me ■ disait-il, toi d'6tre son frère, et moi d'être un étourdi,
* de n'avoir pas, de l'aveu de tout le monde, le sens comf iDun , ce qui fait que je me sais parfaitement indigne I d'elle. A moins de grâces d'état comme celles-là, le f iDoyen de vivre auprès d'un tel trésor de perfection, d'cst [Kit, de candeur, de beauté incomparable, sans en devet oirfou pour le reste de ses jours! Je vais te dire une
< chose profonde : près d'elle, le n^pect seul me sauve de
* l'amour ! »
( Cependant, il dépérissait littéralement dans sa vio de prison si peu faite pour lui. Son père obtint qu'il serait dé< porté aux lies Baléares : depuis le départ du commandeur, nulle influence hostile ne balançait plus auprès du maître de la monarchie tes prières de don Juan. J'allai faire mes adieux à mon ami. Je ite puis dire ma surprise en trouvant Fortunato avec lui. A ma vue, le brigand sourit et se relira. Saa attitude avait repris son assurance et son audace. Mes r^ards disaient à dcm Carlos mon étonnement. 11 était visiblement troublé. Il rougit, et, après un moment : « Vous
< me voyez très-heureux, me dit-il; j'avais bien souvent
< nourri la pensée de léguer, dès à présent, mes grandeurs
< futures à qui les désire. Hais non! je vivrai, ne fût-ce ( que pour désespérer les méchants : ce sera le bon cdté
< de mon existence. Dieu soit loué de m'en avoir montré
< un ! Je me surprends k parler de Dieu et presque à y ( croire, quand je vois par quel enchaînement de fatalité ( bizarres, les calculs les plus savants des pervers se trou- K vent quelquefois trompés. Si je pouvais tout vous dire,
« vous comprendriez que je pardonne mes fers à mes dé- ' a lateurs, à Godoy, à tout le monde, pardon qui ne m'em< • péchera pas, bien entendu , de jeter quelque jour dm
330 wm m»im,
f iimiel par ]$t fieoMres. On «mit m^ yww m V
fi tour lie ta'myoyBi en quartier au» 1]bs ftiJiéaree) Je w
it dçm^aiie pae fliieus. Il y » coomi^ ici des cigare, à»
a vins, des feniinee, M>4t ce qui qi^ distfa^ eL ms c^vwfh
f II y a âe iqpins 1^ Carparilla, le ^ipue de la liûi «t m
< ipifilresse, lofJt ce qui qie déchire e^ ne dés&le 1 »
< Don CarldS iCo^tiBiiii jiifsi Ipqgtemps; sob accest «t S^ gai^ m'éloaDaient toujours dayariUge. Ha prçgtjGwp»ïion le fra[^ ; up morne abaLLement (iril la p}ac^ de ses • saillies, et, après niiMlques instants ; • Dàddément, m» ( dit-il, je ne ^is p9B de ces e^actére^ qui savait se nr « plier $ureii^-piân)es,etse rendre iiiipéqéM^til^ijIauraw ( besoin de m'ouvrir an (nondc entier. Un ioyst<èrie nje {tèse; c le confier à un ami le\ que vous, c'est en alléger le f^r « desu ; d'aillegrs, vous êtes étonné de petl£ subite ipti- « mile avec voffe indigne icaoïarade de Saluaianqu^, et,
■ pour rien au monde, je fie voudrais perdre votre estime.
■ OmoncherAloDSpicombieqj'éctiangeraisvoIoiitia^tpiu ( les avantages àoot la possession nie suscil£ tant d'envie ( contre un peif de ce resftecl, de celte aSeeUou que voms
< portez à celui qui reçoit de tou^ lo plus cher et le plus
■ sacré des ii^fes, comme à tQ^s ceuj: qiji vous soal uuif t par les tiens du sang. »
( Ici, don Csrlo^ s^ tjft et pajiha sa tels daqs ses mitim- La douleur, la honte, ennoblissaient l'expriossion naguèiv insouciante de ses iraits. II poursuivit : a L^ incidents qw li ont troublé la vie de dpû^ Léonor «t pesé s^r vos pr&r fi mières annéps ne sont pas les seuls souvenj^s pénibles ff dopt j'aie à gémir. Voiis savez comment, il y a longues $ années, une enfant dont vous avez biep souvent pntendi) g prononcer je pom. U petite Hanuelila fut rayie dès te ber- ( cpaii à sa méFe, aujpurd'biii supérieure du cpuvent de *", « et à son oncle, le marquis de C'", dont le c^eur l'avais « adoplée. l^ misérable Fortf^nato, tijen jeijne alors, fuf € J'inslrumeift de celte horrible Ir^fae. Uii-mëme vient ds H fn^ls^irs,..,. l>Don.CaF-los^'arrê(a, essuya t^larraeequi
SUITB OU «UUGCMT fi'jdOHOA. Mt
inoofiiiiootfiOQvisDge, et reprit; ■ L.'i»fAfl}eBic«ire, devenu » tpul i coup l'hiHe àe ce k^ie que m'a doané peur d»
■ meure le grand-amiral dont vtfis cooniiissea lsi proues> f s^. s'jjnpatîeate de ne pas obtenir u liberU du puis-
# jsant patrppage qu'il est accoubjuié depuis vingt ans à m f pas iinplorer en yaia> U est venu me meuacer d'une r4> « vélatipD publique, si je n'ii«suraij9 sa d^livrauce. J'ai tout
■ promis ; mais ce p'esl pu seulement pour éviter la bruit « de ses aveux : peul-étfe la jeune Haoualit» existMr^lt
< encore ! Fortuuato fait briller à mes yeux Teepoir de fer y trouver ses trahies; une partie de mes revenus lui est f apurée pour prit du succès. Je ne veux pas qu'aucun dw f miejis recueille janiais un odieux héritage. Tout sera f tenté pour tromper d'affreux calculs, pour i-endre à César f ce qui appartient àCé«ar, ^à..,.Qu'iillais-jedireî j'ou-r t blie toujours que je pfi crcâs pas en Dieu, — Mon ami» « m'écriaÎTJe, en prfBsaut don Carlos dans mes bras, ftcb^ ( vez; parlez de rendne à Dieu ce qui appartient & Dieu! a Un cœur tel que |e vàtre est la meilleure réponse à to»
• douter. Comment douter qu'il n'y ait dans en f<^er d« « sentim^ts géuéjeuï quelque chose de plus qu'un grosawr
■ limon ! i
■ Il me fallut enAn penser à me séparer du loyal, du noble captif. « Puisque vous avez, me dit-il, le privilège de vivre au
< grand air, rendez-moi un service : allez rue de la Honf l#ra, ,8° ", au trpisième étage. Là, vous frapperez, dans
■ MO cprridor infect ^et sans lumière, à ]a troisième pert9 « qpe rencontrerit vpirc main. Après de longues précau- B tJPPS, le guichet ouvert et refermé dent ou trois fois, <«) ( vgps laisse;^ pénétrer dans une chambre pnfumée, oU f s'offriront à vouç une duègne, un lit de fer, une labb d4 f bois blanc, que l'encre, les écus e), les annéesont ooircift
< à l'epyi, plus ufl coffre-fort, et, à eôlé, un hompw f as^is sur up fauteuil rapiéicé qui, depuis un diemii^iècifi, f fait partie de liii-mëme. Je n'ai pas besoin d4 vous ait» f que rboinne e»i un Tmimcjer, lo premier banquier 4^
333 LIVRB ONZIÈME.
■ Madrid et le dépositaire de mon trésor. Voas vous ferez € r^nettre le montantde ce billet pour acquitter envers ce < scélérat de Fortunato mes promesses. >
« Hélas! en me chargeant de ce message, j'aurais Touta que don Carl<M eât fait usage de son ascendant pour arracher au bandit le secret du complot de Caravanchel. La vie de Maria pouvait y être intéressée comme ma vengeance. Tous ses efforts et toutes ses promesses avaient échoué. Je quittai don Carlos plus triste que lui de son exil : c'était le seul homme en qui j'eusse un ami.
« Le lendemain, le docteur don Mathias vint tout ellbré m'apprendre, avec une foule de commentaires, qu'après le coucher du soleil, une voiture était venue à la porte de la prison de la Couronne, pour conduire le Sis de don Juan i son nouveau séjour. Prêt à y monter, le prisonnier avait renversé les gardes sans défiance et disparu sous les galeries de la place Mayor. On s'aperçut bientôt que ce n'était pas don Carlos qui venait de s'évader ainsi, mais Fortunato, vêtu de l'uniforme d'olËcier des gardes. Cet événement étonna la cour et la ville. Les conjectures ne tarissaient pas. On siit bientôt que, dans la nuit, don Carlos était parti pour les îles Baléares.
c La nouvelle de la paix conclue sur le radeau de Tilsitt vint distraire, surprendre et presque épouvanter tous les esprits. Les deux grands potentats du continent s'étaient unis par une amitié qui devait avoir l'orageuse destinée des flots fugitifs, au milieu desquels elle avait pris naissance. On devinait que le partage du monde avait été réglé à ces extrémités de l'Europe, et l'Espagne portait en soi un sentiment confus des périls qu'elle allait courir. Déjà Bonaparte avait disposé des lies Baléares, c'est-à-dire de notre sol, de notre sang, comme il eût fait des domaines de ses pères. Mais, en réalité, ce n'était là qu'un prélude. Tandis
SDITE DU MANUSCntT d'aINHOA. 3S3
qu'AlexaniIre devait marcher vers l'Orient pour Boumettre l'Asieàses lois, l'heureux maltredes Français se préparait à étendre les rameaux de sa dynastie sur les Irdnes du Midi. Le Niémen avait pu s'étonner d'entendre décider que la maison ' de Bourbon tout entière serait exclue du rang des rois.
< Je ne sais pas de plus triste spectacle dans l'histoire que ce congrès de Tilsitt, où deux chefs des nations donnèrent l'exemple de se partager à la face du ciet ce qui ne leur appartenait pas, dépouillant avec une égale hardiesse les peuples et les dynasties, brisant, sans souci de Dieu et du monde, toutes les lois divines et humaines, les États, les institutions, les nationalités, tout ce qui est cher aux hommes; l'un, qui, princedu vieux sang, donnait au monde l'exemple de fouler aux pieds les plus anciennes races, royales de l'univers; l'autre, parvenu insatiable, qui, porté par la fortune au rang suprême et souverain d'une moitié du continent, voulait plus encore : il fallait faire de son obscure famille la plus ancienne dynastie régnante, et de l'empire d'Occident la monarchie universelle. Uaitre de l'Allemagne, (le la Pologne, de l'Italie, il saisissait à ce moment même la Dalmatie, tes lies Ioniennes, l'Élrurie, domaine da sang de notre roi, les États du saint-siége, patrimoine commun du monde catholique. On pouvait prévoir que le détenteur du trône de Louis XIV ne laisserait vivre sur aucun des trônes, si la fortune continuait à être sa servante docile, aucun reste de cette race antique et glorieuse.
( Déjà Joseph Bonaparte régnait à Naples; les infants de Parme étaient dépossédés. Le sort de la maison de Bragance était visiblement fixé. Tandis que Bonaparte tenait le meilleur de nos troupes captives dans les rangs de la grande armée, ce qui nous restait de soldats fut campé, par ses ordres, vers les confins du Portugal et de l'Andalousie,'en môme temps qu'on vit des corps français s'avancer sans bruit vers les Pyrénées, ils passaient, malgré l'ardeur de l'été, des extrémités de la Pologne aux frontières de la Navarre.
^ piVBE ONUÉNE,
* Ayssi l3 pépJDBHle étsitreUe ijc piqs en p|g» éirow; 1^
F<tnis !JU gouvernetnpnt parlaient d'une cxpéiIiUon dirigé^ p^r les (Jeux cours coi|trp le gooyernpfnepl itflrtHgajs, pour - le contraindre A fermer sf s p<)rl«^L>R^yiHon{)rilqni)^u[i, )ls assuraient tout bas que, grâce h l'ii^bile politique 4^ ftop Manuel, le Tage n'achèverait bientôt plifs ^n coiirssous d'autres lois que les nôtres. On noijs ipenait ^ la servitude par l'attrait de la conquête.
I Les partisans du prince des Asti^r'^ npnrrissaiei;t (l'entres espérances- Lp mgnarquc français était I'9t1)itr9 pt seiiiblait l'artisan dp le^rs cfMpplots. Son apiliassad^ur jï^ss^it pour inspirer la révolte à l'iioritier du trône, lanr dis qge lui-même, <iu foiid du Nord, caressant les plus insolentes vanités de Uodoy, faisait Inire à ses yem \iu appât imprévu, pelgi d'une spuYer^ineté. J'entrai uii jour chez Maléa, dans un niomentoii fray Cayélapp, père provincial des franciscains, de.u.'i ou troitj grands seigneufs, l'cxcellenlissime sor Polorss, le pr^nijer pfi^ntre de h chapelle des infants, formaient un cercle que |a fi)le de Domingo semblait présider. La joie éclatait sur les visages. Les traits de la comtesse, d'ordinpire empreints de son invariable mélange de passion , de colère et de désespoir, rayonnaient maintenant d'<H^)iei| et de plaisir. Elle triomphait de voir sor Maria de los Dolqfes. personne de rallacbement le plus opiniâtre anx visilles idées, la traiter d'égale à égale. « .Sachez tont, » me ditrcl|e, ivre de ses itli)sions ambjtieiises : « yous ne pqnyez pas hésiter a à vous rendre, tfon Fernand lui-ipéme est vaincu! It « consent à écrire à l'empereur pour solliciter, à l'insu du s roi, son père, que Dieu garde | |a mqin d'une princesse de « la famille impériale. « — «Uneprjnccsseim'écriai-jeavec « indignation; M"° de Beaiibarnais, ou M"'Tascher delà « Pagerieî Vos amis ne sont pas difficiles en fait d'exlrac- « tionroyale.Jeles croyais plus sensibles aux inésalliaoces! > Hélas! ils ne sont pas difficiles noii plus en fait de sen- < timents et de principes monarchiques ! Ils ne le sont pas
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SUITE DU NAVUSCKIT d'aïNHOA. 39fi
f siir ce qui U»çhs na devoirs de (jls et de eûj^t
ii Vos çamplp^s fiie Coqt horreur! > J'KdmiraigqiieLa parti monastitive et nobiliaire ea fût làl Le règoe do Godc^ réconciliait les plus flere d'eptj^ ]e& Castillans avec ce po- Icniat saps mi>\ix, qui rétablissait d'uoe facQii âlttère le pouvoir soDv^aifi- Mat^a. s^ns se troubler, poursuivit: • Alopsp, |u y réfléchiras! Tu as contre loi l'Ji^spagiis et € la Providefice. Une armée frsnijaise ne tardera point h ç prendre, w trayers de nos royaùines , la route de tifrr « bonne. Dans ses rangs marichera t'erppereur {iréseatant « au prince une coiiipagne- Hon Feroand sera dès lors 1« f pqaltre de la nton^rchie. DéJ^ l'ambassadeur français € lient en main tous les fils de nos projets. — T<H>jlMini « l'étranger! répondis-je en fuyant; puissent les l^iaé> f r^ires qui les appellent ne pas trouver dans leur faul^ « rnônie un teirihle châtiment ! *>
u De son côté, don l^anuel ne croyait pas pouvoir désoT" mer les vengeances de Napoléon par »s&ef de condeaceo* dance. H était (Je ces gens qui recourent à la faiblesse pour se défendre , comms ei ce n'était pas le plus sûr moyen d'être écrasés. L'épée de François I" restée dans nos msins était le seul profil que l'Espagne ei)t retiré de la victoire de Pavie; elle fut envoyée pompeusement à Bonapaile. Notre ambassadeur s'éloigna de la cour de Lisbonne, On répandit que la réunion des deut monarchies sous le sceptre de nos rois venait d'être stipulée. Ce grand ré^ sultat paraissait un point naturel des négociations suivies près la cour des Tuileries par le sage et habile Yzquierdre. La couronne impériale devait briller, disait-on, sur le front de Charles IV.
c Comment dire ce qui se passait dans l'âme de Maria et la mienne pendant ces jours d'attente confuse et ier^ rible? Nos cœurs espagnols avaient la même manière de soqt tir; ils semblaient seuls se préoccuper des mêmes présages, seuls porter les mêmes jugements ^r les idées , les hommes, les événements qui allaient fixer nos destinées. Mariu
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SUITE DD MANUSCRIT D'aINHOA. 337
armée, qui s'assemblait à grand bruit sur les frontières du Purlugal pour envahir avec les troupes impériales ce royaume, semblait une explication suffisante de leur présence. Comment imaginer ce que le monde n'avait jamais «u, que des Français se présentassent comme alliés pour se changer tout à coup en eavabisseurs et en enDcmisT Ce qui s'était passé en Étrurie, ce qui se passait dans les Étals ponlilicaux à ce même moment, ne nous ouvrait pas les yeux. Les bniits s'étaient toujours de plus en plus répandus de stipulations nouvelles et favorables,' d'arrangements qui réunissaient sous le sceptre espagnol les deux royaumes de la Péninsule, et. Dieu nous le pardonne! la grandeur de cette disposition en dissimulait auxyeux des plus loyaux Castillans l'injusUce et le péril. Le piège nous était caché sous ce trophée. Dans une situation si extraordinaire. Maria insistait pour que je demandasse du service, t Un soldat, me di- " sait-elle, ne connaît que la volonté du prince et le dra-
< peau de la patrie. Il ne répond pas de la paix et de la
< guerre. » Elle mettait à h&lBr ma résolution une singulière insistance. Elle me partait d'honneur et de gloire. Elle me toontrait l'intérêt de prendre à la tôle de l'armée un rang <iui me permit d'être utile dans les événements dont nous nous obstinions tous les deux à voir les présages se presser de toutes parts. La voix qui me tenait ce langage avait mille chemins ouverts pour arriver à mon âme. J'espérai que les émotions do champ de bataille serviraient à distraire mon cœur de ses troubles contraires. Je demandai & prendre place dans les rangs des divisions d'Esirémadure.
* Le lendemain, j'étais invité au cercle de Godoy. Matheureux les temps où on ne peut arriver nulle part, mémo au poste de l'honneur, sans traverser une atmosphère corrompue ! Le palais de Buenavista me faisait horreur.
« Pourtant il fallut me rendre auprès du maître de l'empire. C'était un des jours où don Manuel quittait l'Escurial pour venir à Madrid tenir sa cour. Les femmes déployaient la magui^cence ^e leurs parures ; les hommes, le luxe de leurs
336 UVRE OHZIËHK.
avait quelque chose d'inspiré, quand, le sein ému, le r^ard levé en haut, elle me disait ses pensées, ou que, lisant dans les journaux de France et commentant la rapide succession det) volontés impériales, elle avait l'air de lire clairement dans l'avenir. Sa voix pénétrante faisait arriver au fund de mon âme lûus les battements de son cœur. ])es lectures, des études communes, me donnaient cent prétextes pow m'éloigner de plus en plus du monde et passer près d'elle de longues heures. Pendant ces lectures, où je me nourrissais de la pénétrante harmonie de sa voix, j'aurais volontiers pressé de mon front, comme si elle eût été une créature supérieure, ses pieds posés sur le brasero ! Pouvait-elle imaginer encore que Hatéa, dont le nom restait invariablement écarté de nos entretiens, fût pour moi quelque chose? Ne sentait-elle pas qu'elle seule était douce à mon œur, qu'elle était nécessaire à toutes mes heures, que sa pensée était ma pensée, son regard ma lumjlère et ma vie? Je n'avais plus sur la comtesse aucune illusion. Son attachement même ne me touchait plus. Cet attachement toujours plus irrité, qui ne la détournait d'aucune de ses intrigues même quand je les jugeais criminelles, commençait à me faire plus de peur que de pitié. Elle avail cessé de répandre sur Haria ses fureurs jalouses. Mais il me semblait les voir plus que jamais s'agiter dans son sein depuis qu'elle ne les exprimait pas. Je n'en étais pas venu à lui imputer les périls que Haria avait courus. Je m'inquiétais de ceux qu'une complète rupture lui fwatt courir,
« Pendant ce temps, les légions françaises avaient paru sur les bords de la Bidassoa. Elles franchirent l'étroite barrière. Instant solennel et, sitôt après, terrible! L'Espagne s'était émue de ce spectacle. Elle s'en étonnait. Elle n'en prit pas d'alarme. Elle ou\Tait avec un intime respect sQ)i sein {|m( aux soldats d'Ëylau et de Friedland. Notre
SUITE DU MANUSCRIT D'aÏHHOA. 337
année, qui s'assemblait à grand bruit sur les frontières du Portugal pour envahir avec tes troupes impériales ce royaume, semblait une explication suffisante de leur présence. Comment imaginer ce que le monde n'avait jamais vu, que des Français se présentassent comme alliés pour se changer tout à coup en envahisseurs et en enncmisif Ce qui s'était passé en Étrurie, ce qui se passait dans les Ëlals pontifîcaus à ce même moment, ne nous ouvrait pas les yeux. Les bruits s'étaient toujours de plus en plus répandus destipulations nouvelles et favorables,' d'arrangements qui réunissaient sous le sceptre espagnol les deux royaumes de la Péninsule, et, Dieu nous le pardonne! la grandeur de cette disposition en dissimulait aux yeux des plus loyaux Castillans l'injustice et le péril. Le piège nous était caché sous ce trophée. Dans une situation si extraordinaire. Maria insistait pour que je demandasse du service. < Un soldat, me dî- • sait-elle, ne connaît que la volonté du prince et le drat peau de la patrie, il ne répond pas de la paix et de la « guerre. » Elle mettait à hâter ma résolution une singulière insistance. Elle me parlait d'honneur et de gloire. Elle me montrait l'intérêt de prendre à la tète de l'armée un rang qui me permit d'être utile dans les événements dont nous nous obstinions tous les deux à voir les présages se presser de toutes parts. La voix qui me tenait ce langage avait mille chemins ouverts pour arriver à mon âme. J'espérai que les émotions du champ de bataille serviraient à distraire mou coeur de ses troubles contraires. Je demandai à prendre place dans les rangs des divisions d'Esirémadore.
■ Le lendemain, j'étais invité au cercle de Godoy. Malheureux les temps où on ne peut arriver nulle part, même au poste de l'honneur, sans traverser une atmosphère corrompue ! Le palais de Buenavista me faisait horreur.
■ Pourtant il fallut me rendre auprès du maître de l'empire. C'était un des jours où don Manuel quittait l'Escurial pour venir à Madrid tenir sa cour. Les femmes déployaient la magui|jcençe de leurs parures ; les honuues, le luxe de leurs
33S * LIVRE ONZIËHB.
unirorines et de leurs coslumes. Tous s'agitaient avec un air d'imporlaace et de plaisir ; beaucoup paraissaiept, à travers ces dehors, porter sur leur visage le preesenUment confus des catastrophes que préparaît la fortune.
« Je joignis dans la foule le manjuis de C*. jVolre sœur, € me dit-il, me presse d'aller passer quelques mois dans € mon État, au fond de la Biscaye. Je viens solliciter des t bontés du sérénissïme seigneur prince de la Paix, la per- ( mission de solliciter l'agrémc/it du roi pour nous éloigoa* a de la cour. La marquise appréciera mon sacrifice. Depuis « trente-sept ans accomplis, il ne m'e^t pas arrivé un jour
< de me priver volontairement du bonheur que trouve uq H sujet dans la gloire de contempler face à face le soleil de
< la majesté royale. Voilà Son Altesse elle-même qui s'ap- « proche : plaçons-nous sur son passage. •
« Don Manuel s'avança. 11 dominait la cour de toute )a tête. « Comment te portcs-<«? » dit-il au marquis, dans ce langage quel'oi^ueîl nobiliaire avait consacré parmi nous, ■' plusieurs siècles avant que l'égalité démocratique y recourût dans les emportements de la Révolution française. Hais les grands, de race et de création nouvelles, font de vains efforts pour être admis, par les familles iiiveslies de chapeaux antiques, à cet échange de familiarité. < Je suis ans pieds de Vo^reH^/fe^se,» répondit le gentilhomme de la chambre. Il étail inflexible sur les privilèges de sa naissance; c'est la seule résistance qu'il pût opposer au dépositaire de la puissance illimitée du souverain.
« Le marquis fit conniiitre son désir, Don Manuel se contenta de lui répondre : a Je verrai ce que je peux faire » pour Votre Excellence, » Puis il passa , distribuant des questions dont il n'attendait pas la réponse, et ne répondant pas aux discours qu'il moissonnait sur sa'roule.
« le vis le commandeur recueillir une part des hommages servilea de la foute. 11 arrivait à l'instant du Nord, et dans ses yeux éclatait un triomphe inconnu qui avait quelque chose d'effrayant ; tous ses sentiments étaient amers, toutes
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SdlTE DU NAUPSCBJT D'aTHHOA. 339
ee^ conciepïrPOS Tarouch^s ; un portail cprifusdinent d'uif U^ité qyi allaU Ctre ÇQ.nclu ^ Fontainebleau, fit qui porterait aussi li^ut 1| gloire du favori que celle du loi des Espagnes. ]Aais Jaymé ne poiiy^i^ être heureus qju! comme l'esl lin pnéçhant m ui) coupable, en cherchant à profiter de la prospérité pour assoiivir ses passions et ses vengeances. < Il s'approcha du marquis ; son accent et ses expressions détruisirent sur-le-champ les soupçons que je continuais de nourrir, que Haléa s'était plu visiblement à entretenir ej\ moi. Il np ppuvait pas être l'assassin de Maria ; je vis trop, ^ ses preipiière^ pi^roles, que soi) funeste amour n'avait pas encore abjuré tout espoir; je frémis des emporlemenl^ auxquels pourrait s'ab^niloitper un tel homme, quand il se septirpit blessé 9ns retour daps son orgueil et dans ses vœux. Il m'entraîna daps une embrasure de fenêtre, où tous les regards noussuivirentavecatftantde curiosité que d'envie, « Vous voulez de l'emplaî? me dll-il. Pourquoi la de C" « ne l'a-t-elle pas fait savoir? Un mot de sa bouche...., » Je fis un geste d'horreur etd'indignation. Il ne parut pas le remarquer ou le comprendre. « Nous ne demandons pas a mieux de vous avancer à marches forcées. Son Altesse I sera bientôt souveraine de droit comme de fait! I) nes'a- « gît plus que..de conquérir sa souveraineté à la pointe de • l'épée : j'aurai soin que vous soyez de ceux qui auront c petle gloire! » A ces mots, je me sentis pâlir. Le traité de Fontainebleau n'était pas définitivement signé encore, ses stipulations n'avaient pas transpiré à la Puerla del Sol. Mon regard interrogeait celui du commandeur; il ajouta: « Vous o êtes toujours assidu près la de D"', je vous souhaite tous « les plaisirs du monde. Je ne serai pas jaloux. Mais prévc-
■ Qei-la, de votre côté, de veiller sur ses actions et sur ses < discours. La patience de Son Altesse, malgré tous mes eU t forts, aura un terme ; Son Altesse, à la langue, se lassera de « ses compl'ols, par tons les saints ! comme d'autres, malgré
■ sa beauté, se sont lassés de son amour. > J'écoulais cette audacieuse révélation, cette forfanterie peut-être, immo-
[.j„.=i-,C(KMlt^
340 Livne onzième.
bile, l'oùl fixe, l'Ame agitée de senUments confus, quand les portas s'ouvrirent devant l'ambassadeur de France; le commandeur courut lui (aire cortège. Les diplomates, les grands, témoins de ma longue conférence avec le protégé et le rival du maître de la monarchie, semblaient attacher sur moi un œil jaloux, comme pour pénétrer les importants secrets dont je devais être dépositaire. Je devins l'objet d'égards inusités ; les courtisans se groupèrent autour de moi ; il s'm trouvaun.vieillardillustreet puissant, dont la bienveillance démonstrative me poursuivit jusque dans lame d'Alcala; car je me h&tai d'échapper à des hommages qui me blessaientii la fois comme des bassesses et comme des insultes. Combien les grands de la terre rougiraient de leur petitesse s'ils pouvaient lire quelquefois dans l'&me de l'honnële homme obscur le profond mépris qu'ils lai inspirent!
( Un nouveau jour venait de m'éclairer. La vie de Hatéa n'avait pluspour moi de mystères. Il me te semblait du moins, et, me croyant au bout des douloureuses découvertes, je ne voyuis désormais qu'une grossière argile dans l'idole qui m'iivait autrefois charmé. Je courus à sa maison et de sa maison au théâtre; jo ne pusla voir : elle était de ces dames de haut parage qui prennent un étrange plaisir à se perdre dans les ténèbres de la loge large et profonde ' réservée aui manolas. Je n'eus pas le courage d'attendre la fin du spectacle. J'allai chercher auprès de Maria l'apaisement des . tempêtes qui bouillonnaient en moi.
« Le lendemain,une visite importune vint de bonne heure troubler le cours de mes pensées. Le personnage qui Srappait à ma porte répondit, par la grille de mon guichet, i mon qui-vivc : le gmie de pas ' accoutumé ; puis, il ajouta
1 C«tle partie des théâtres espagDoIss'appellecasueJa. LcslionoM lui douneot un nom fort discourtois.
* G«DS de bien, bommo paisible, ami.
SUITE DO MANUSCRIT D'AÏNHOA. 34I
qu'il s'appelait le seigneur don Diego de F"*. Ce nom m'était inconnu : j'ouvris, ce|>endant; j'avais reconnu le vieux cavalier, fîdèle partisan de la mùson d'Autriche, qui avait été mon compagnon de yoyage au retour de Salamanque. — ( Ne me trompé-je pas, seigneur colonel? s'écri»-t-il à ma
* vue. Se peut-il que je retivuve dans votre seigneurie un
< jeune licencié avec lequel j'ai fait rout£, il y a cinq ans, I d'une manière, hélas 1 bien indigne d'un homme tel que c moi? Nous sommes dans un temps de miracles. Je suis « resté triste plaideur, citoyen dépaysé de Xativa, et j'ai la H faveur de parler à un colonel, chevalier d'un ordre mili- ( taire, et, qui plus est, l'ami de Son Altesse! >
( Je demandai vivement l'explication de ce dernier tibv ; maïs, avant de me répondre, le cavalier déposa son manteau court, le plia soigneusement, tira de sa poche des cigares, m'en offrit, ranimalesien, et s'installa dans un large fauteuil d'osier.
« La bonté de votre seigneurie, me dit-il, peut devenir ( pour moi ce que fut pour les mages l'étoile qui les condui-
< sità la crèche du Sauveur. J'ai appris, en entrant au pa-
< tais de Son Altesse le conseil royal et suprême de Cas-
■ tille — Seigneur, interrompis-je, si telle est l'Altesse
«dont vous me croyez l'ami — Permettez, poursuivit le
< Xativan sans m'entendre, permettez que j'expose, en peu
* de mots, à votre seigneurie l'affaire qui me conduit auprès > d'elle. Je plaide depuis cent quarante-deux ans hien com|>-
* tés; car depuis le temps fortuné où Sa Majesté don Carlos, « deuxième de ce nom, dernier roi incontesté du sang d'Aut triche, monta sur un trône qui était bien celui de ses aïeux,
< mes auteurs ou moi nous revendiquons la propriété d'un % majorât, qu'en attendant arrêt la couronne administre pour ( nous. Les frais judiciaires nous ont déjà coûté vingt fois la « valeur du domaine en litige. Quand notre Sauveur fera- « t41 enfin justice des usurpateurs grands et petits? Vous « saurez que j'ai pour adversaires les redoutables marquis I de C"". .
< I^ns ce nom, qui avajt été c^lui de Dies «icèlres, qiû était c«lui de moi) begu-frère, je vis une explication de U visite de (Jei) Piégite. llajou).^: « l^maisca illustre qui « avait suscité ijion procès s'est éteinte, il y a cent ans, aussi « bien que la splendeur de l'empire. Haiotenant, j'ai à copitt battre trois grands d'Espagne-au lieu d'un seul; et le •1 temps n'est plus pu un citoyen pouvait dire à bon droit ce « qu'hier, en jetant les yeux, par un hasard fxtraurdinaire, « sur ita étalage de librairie, je lisais dans une préface « adressée, l'an de grâce 1593, au sain( et grand roi Hu- « lippe 11, par l'auteur des Grandezas y ctjsas nolablei de « Espaûa '. 1^ voici; je l'ai transcrit sur-leK^haïqpcoinnie « le plus beau témoignage de l'équité d'un gouvernemoit « légitime et des libertés que la nation possédait alors : De- < puis bien longtemps, dit le grand homme, la justice ett
■ égale pour tous. On ne peut pas dire que tios lois soient R comme les toiles d'araignées, gui prennent les movches e( « non pqs les éléphants ; rien n'est plus nécessaire que t cette égalité pour la conservation de la république,- pour K son accroissement, pour sa durée, égalité sans laquelle i^ « paix ne peut se maintenir et ta république elle-même res-
■ ter debout. Malheureusement, tout cela n'e^t plus; il y a € diss éléphants aujourd'hui, et don Diègue, sous les iks- « cendants du borgne Vliîlippe V, n'est qu'une mouche rec tenue, depuis cent quarante-deux ans, dans les rets de « la justice. »
( Ici, le docteur don Halhias parut ; il venait de voir le commandeur, à peine arrivé du fond du Nord, entrer chei la marquise à une heure où il n'avait pas coutume d'être reçu. L'ajr troublé de Frey don Jaymé, son prompt retour, s* visite matinale avaient vivenjent frappé le bon chapelain qui m'apportait ses conjectures diffuses. Le XalivaQ n'avait pas paru remarquer 1^ présence d'un inconnu, c ^ conseil
> Traité dts grandeur! et detcftotes remarquable* de t'gspiifu, pat fitez de HesM.
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StllTB DU Hil^UjCRJf p'AlNHOA. IfS
« de CasUlle, nJiuW. éteWBP mon eMpplipe..,. r —. t I4 f coiweil à» Casiille, e'écria don llathws, ou plvtàt le con. (( sei) royal, jc^r il y a ^oUmomuse, au du nutii>fi synecdor 9 che, à B'iBxjiriinei ^utnetn^t dt|H)is que Pliilippe V a ^pr f primé le conseil fie I» pour d'Aragon, > — « Et que |i> f ppinï supprimé ce plùlippe ^ui s'euîyr^ili quoi qu'04 « puisse dire? interropipil le dmmpiùp obsljué de l'arctf^-r f duc. A-Wl laissé debout un privilège d£ cité, dep^ovill):^e,
■ do roy^uine. de cl^sseï Voyej l'Aragon, la (^^talogne, f touie^ les contrées qui s'honorajci)^ d'élre indé^^daotesf de lacow<»in<edeGastille;., Patientai j£ sais un rpmède ( à taut de ;nauï ! *
f Le chifpelaiQ, sans se décQncerlei, reprit av£e son (eif étrange : < Maus inévitables! l£ cops^il royal, puisqu'on
■ ne doit plus diie le conseil de Caslille, 1^ conseil royial, f réuDJ^s^nt l'autorité adoijnistrative à rdutorilé judiciaire, » toujours partagé e^tre l'espoir des grâces et la crainte de f l'çxil, infectant des vices de l'oUgarcliie fwtre despotisme « qui a biei) assez de ses propres souillures, fut préseuté
■ d'abord comme l'iiérilief des corl^s ; niais il est devenu < un fléau i)e plus, ainsi qu'il arrive toujours des garanties
■ faussées- L^ sauvegardes politiques ressemblent au( f murailles qui protègent quand elles soRt debout, et eur « suite écrasent, pieu soit loué ! Flétri par ses oegyres, ce .1 corps suprême recueille des dépositaires et des victime^ u de \';ioU>T\ié royale un égal mépris. E^n se moulraot, de? « puis yiogt années, un ennepii ^e l'esprit humain, aiiss} f jaloux, aussi haineux que le saint-o|T.... >
■ |cf, dou Mathjas s'arrêta, comnie si la foudre l'pût frappé. Il ne counaissaît pais don Diègue; et, piÊt k bfSfc phémer contre la sainte inquisition, il crut spnlir un bra^ vengeur qui s'appesaniissait sijr sa tête. Ja prolilai de son effroi pour rendre ta parole au plaideur- < L.e corf^^il dç f Çastille, je (naiptiens ce ppni. Te^ffil don iJiègue. n'p^t « pasplpsexjwâjitif queles»utrescpu^sduroy3«nïet,.,— ( Vops n'i^rpî gflreniçnî, p3g, gécriii (le nouy^n |e dpc-
344 LIVRE ONZIËHE.
H teur, que Philippe IV, par un décret du 18 Cévrier de l'an « de grflce 1622, ordonna que dans chaque chamtHV dn
< conseil une croisée secrète fât pratiquée, pour qu'il pât,
■ à toute heure, s'assurer par lui-même de l'activilé des « travaux et de la sagesse des (^inions. — Oh ! c'était 11 « le bon temps! » repartit l'hidalgo avec un profond soupir ; et il se h&ta de poursuivre : c La première fois que ma • cause fut appelée k la salle des quinze cents, les trois « grands seigneurs que je combats se présentèrent poor
■ prendre un siège parmi les juges... — La loi iv du titre n « du livre n de la Becopilaeion, interrompit encore le doc-
■ leur, leur assurait ce privilège, ainsi qu'aux archevêques, « chevaliers des ordres, titres dq Castille, tous supposés c membres nés du conseil royal. Je vais vous apprendre dans
■ quelles cii'constauces ces conseillers extérieurs prennent « place à la droite ou à la gauche du président. — Vous
■ m'auriez rendu grand service, répartit don Diègue avec
< humeur, de communiquer voire science à Son Allesse le
< Conseil ; car chacun de mes adversaires voulait avoir U c droite du gouverneur. Tous trois fondaient leurs titres ( sur des femmes. Tous trois prétendaient également em-
■ porter la place d'honneur par l'ancienneté du sang el du « chapeau. Ils se sont disputé ce fauteuil maudit par un « procès d'incident qui a menacé d'enterrer des généra-
« lions comme le procès primitif. Enfin — La même
« chose, s'écria le fatal chapelain, est arrivée, en 1702, dans
« les débats du connétable de Castille, H. deBenavente avec
( le duc d'Ossuna ! »
( Don Mathias précipita le flot de ses citations sans que mon impatience réussit à y couper court. Don Di^ue, à la fin, put reprendre :
• Le démêlé de mes adversaires s'est terminé après seu- « lement cinq ans, et évidemment je dois ce miracle à un « pèlerinage que je fis au Hont-Serrat. Gi-âces à Dieu et i « ses saints, le fond va être appelé; mais dans l'intervalle « qui E'estécoulé,deuxdemes juges sonlmorts; un autre,
surra m itumscm d'aïnroa. 345
< rexcellentissime don Eugenio Yzquierdo, négocie en co « momeut un trailé ayec S. M. l'empereur des Français, si f tant est que les Françiùs aient un empereur; trois ont en- € couru l'exil : je ne pourrais avoir le vote de ceux-là que par « l'entremise d'un portier de la chambre, dont le voyage « serait pour moi une ruine et un malheur de plus. Le se[>-
• tième a été appelé à la respectable junle apostolique qui « Teille à la défense des dîmes du clergé. Un huitième exerce « la charge salutaire de surintendant de l'imprim^ie, el « pour celui-là, s'il veillait, comme dans lœ bons temps de
■ la monarchie, à étouffer les poisons de cet art diabolique
< qui a, dit-on, paru dans le monde en même temps que la « poudre, l'hérésie, et autres inventions de l'enfer.... — « Justice de Dieu ! ■ s'écria don Mathias, el il allait défendre la presse de toute la force de sa rhétorique et de ses poumons ; je lui imposai ùlence. « Bref, continua le mal-
■ heureux plaideur ; il ne me reste que trois de mes juges.
■ Xux seuls pourtant doivent prononcer sur l'affaire, et, « dans le noml^e, un d'eux est infirme, un autre aveugle et « sourd, le troisième vendu à mes parties. Les deux prct miers, qui ne peuvent se transporter au palais du conseil,
■ voteront par écrit sur une procédure immense qu'ils n'ont
< pas vue depuis cinq ans. J'ai essayé d'arriver jusqu'à eux; c leur maison est défendue par un page, inexorable pour
■ qui ne peut le payer, et j'ai vu passer vingt fois par celte t porte, que je ne saurais franchir, un de mes adversaires, « le marquis de C". — L'excellentissime seigneur mnr-
■ quis de C', dit aussitôt le chapelain, le beau-frère de
• l'illustrissime colonel don Alonso ! »
n A ce mol, l'hidalgo de Xativa arrête son <eil sur mot, laisse tomber son cigare et se lève d'un air de désespoir, a Quoll s'écria-t-il d'une voix tremblante; vous seriez... >
* Je lui demandes! ce n'était pas au descendant des anciens marquis de C", au beau-frère du marquis actuel, sommeliw de corps en exercice de S. M. le roi , notre seigneur, que Dieu ^irde, chevalier de l'ortbe insigne de la Toison-
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340 LhUn (AJfME.
d'Or, (peu Croyail s'aflrfissw. Mais je hii flécotttre antaaf de myîtères qui li* «(iifotidcht ; cêdimt enfin k mes mstaneès : * fêtais ietlti , dit-il , solllf^ter tiOë gMeë qw j(!
< né pnis fAn^ trlfèndi'e âe toU« ^gAettrte; eat Ht taire ■
* d« Ifieu permet tfife I« monde ^lier se W^ne exmXteibtn. R Ha caUMï, claife et jnsfe eorfirtie \tjs ssmts ÊVangllA, 4 serait gagnée si J'avais nne audience dO nu^istral ht-f
' < quel je ne ptiia arriver, mek tenti an monde son ëAl- € lègue. Ortftinétifent, fm MM de la bcMéfie Itmte-'pMs'
< santé do sérénis^me prince de la Paix apltnrintit mi t fMftë josqu'à Ini miem que 1» colonne de feH qui niar' « chàit derant le pie»pl« saint , et lool h Fbein* ofi vlttit
< de m'tfssnrer ijUe votre sdgrteflrte dispcse abMSmmnt ' de eetiH qui dispose de t«At..< — Qife voatez-voos dïre? c m'écHffi-je avee Stie Indignation qsi flt reculer l'kidalge « époavânté: -^ Le lirriit êë votre faveur sân» boriiA, Aie i dH alors don Kàlbia?; ocictipe toatesi tes botiéliei de la « déesse mm *e(it voi» coWnie vos vietet^'es les t'ai^ifttiflnl « cet hiver. Mei-tnëme, Voyant qoe la camar» n'est plus ( écoutée, t\^ fat été porté dix fois sans socoès êlt (Ae « des trois-noms de ses con^hes ponr une des riches prét belides da tojtaabe; je tiens réclamar atissi de tolre
• bonté infinie nne recomnrafndirtion anprës de Son Allesse. « — Vous êtes fo«f doeteifr! où avec-vous prld de tellea
< extravagMcesT ^- Mais, la toix publique.;^ -^ La voii f puMIqne î c'était à tous de )a réformer et ntm pas de li n suivre. — Vow ne seriei pas le favori d» ftrtori? » me dit alors don IWègne d'On air joyenx ; * hé bien î loocbei « là, seigneur colonel; voris êtes un brare,- »lors! J'avais € regret de croire qu'un homme de cœur pût être attacbé c à l'infâme renégat. Advienne de mon procès ce que Dieu
< voudra! mais rapp«lez-voif3 bien que don Manuel est
< l'antechrist^ car l^iel le désigne comme l'abomination « de la désolalion assise dans le temple, et saint Paul s'ei* « pliqne bien plus clairement encore, quand il l'appelle K l'homme du péché, le Ôls de ta perdition^ l'(A
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SrtTE DU MANUSCRIT n'AÎNMftA. 347
« Dieu, qui se montre comme Dieu et se fait adorer comme ( tel. N'est-ce potnt d'ailleurs la béte trH^dévorante dont « parle l'Apocalypse? Ainsi, tous ceux qui encensent le veau ( d'or, seront, s'il platt à Dieu, à sa sainte mère, à son ( père monseigneur saint Joseph, et à ses saints, punis < dans ce monde aussi bien que dans l'autre. >
K Don Hathias embrassa vivement l'opinion de l'hidalgo, et t'appuya d'une dissertation qui me flt retomber dans mes douloureuses rêveries. Je voyais la calomnie me désigner comme no adulateur de don Manuel ; mais je ne sais si cetie imputation provoquait en moi plus d'indignation ou plus de remords. Pourquoi m'états-je incliné devant l'iuatronient de i'huniiliation publique? Accorder des honrïQiages â un pouvoir que l'on hait et méprise, c'est là une de ces faiblesses auxquelles l'exemple de la foule ne sert pas d'excuse. Il les faut laisser àt qui n'en rougit pas. >
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