‹ Don AlonsoChapitre 40 sur 62 · I :„i- I ,C(K>tjl>J · texte numérisé non relu

I :„i- I ,C(K>tjl>J

SUITE DU MAHDSCRIT D'iÏNHOA. 377

« je savais bien que si la chère petite était morteen chemin, ( ceux qui l'avaient confiée à mes soins, avec les plus teu- ( dres recommandations du monde, ne m'auraient pas ■ donné un doublon de' moins au retour. Ils m'en auraient a donné prohablement quelques centaines de plus. Pourtant, « je la laissai vivre, je fis mieux. En l'abandonnant dans un « villagedelaSierra-Horena, je laissai subsister sur elle un u moyen presque assuré de la reconnaître un jour. Je crois « bienque j'y ai mis un peu de malice, mais j'espèrequ'au jour K du jugement dernier le fait comptera ping que l'intention. « Ce n'est pas là l'histoire que j'ai cont^ au noble caballero H qui cherche l'héritière perdue comme d'autres cherchent « les héritages. Je lui ai dit que j'avais déposé la pauvre « eofant dans le royaume de Valence, pour que l'accent, les < souvenirs, les habitudes ne te soient pas une difiicutté; « j'ai ajouté que tu as été élevée chez de vrais hidalgos qui te « croyaient leur fille ; que j'avais eu soin de le marquer au « bras d'un signe infaillible que le temps ne pouvait efTacer. « Tu vas me tendre ton brasd'albâtre. .. > Comme Fortunalo parlait, jl aperçut, au fond de l'avenue, une ombre qui s'avançait à grands pas, et, dans son épouvante, il s'enfuit, laissant derrière soi sa femme, son manteau, ses armes et s;i mère. Hargarita se désolait de voir sa course nocturne découverte; Elvire ne trouvait pas dans le répertoire de ses souvenirs tragiques ou de ses locutions populaires, assex d'outrages pour maudire la lâcheté de son misérable fils. Fray Aparicio arriva et fut d'abord aussi heureux que surpris de rencontrer une femme auprès de la Hargarita. Hais, en reconnaissant la mère de Fortunâto, en voyant un man> teau et des instruments de mort auprès d'elle, il crut à un complot. Dans son aveugle fureur, il saisit un pistolet ; Je coup part sans atteindre Hargarita. Don Carlos parut alors. Le colonel aux gardes s'élançait inopinément du milieu des arbres. Les derniers rayons de la lune, prête é. s'enfoncer derrière les montagnes, se réOéchissaient sur les brandebourgs de son uniforme comme sur une cui-

378 LiVftE DOUZIÈME.

rasse d'HT^ent, et son sabre nu brillait, ainsi que Vèpte des séraphins. ■ Malheureux! > s'est-îl écrié en courant au capucin. A cette apparition, à cette voix, Margarîta se prosterne la face contre terre , en disant : n Cest le sei- « gneur archange saint Michel qui vient à mon secours! i Lg religieux l'imite ; il ne se défend que par des actes d'attrition des coups de plat de sabre que lai^e tomber sur lui le terrible vengeur de la faiblesse, et la vieille Elvire s'eofait, en criant, au milieu des bosquets.

< Une détonation inaccoutumée, dans les circonstances où se trouvait l'Espagne, avait rempli d'alarmes le palais du Retlro et ses dépendances. Les ouvriers de la manufacture royale de porcelaine erraient de tous côtés; des jardiniers, des soldats fouillaient le parc avec des flambeaux, et l'eScell^itissime alcsyde, le duc de '", s'était mis à leur tête. Dop Carlos s'enfonça dans le plus épais du bois ; la garde ne trouva que Fray Aparicio et la jeune femme humblement agenouillés ; tous deux étaient encore étourdis de la vision qu'ils avaient eue; ils la racontèrent. La foule, qui grossissait, se disputa la faveur de baiser la main du franciscain, son rosaire ou le pan de sa robe. Le lendemain, les traces de l'archange furent recherchées avec une religieuse curiosité, et on ne manquait ni de les découvrir, ni de les adorer.

■ Au milieu de l'émotion commune, don Carlos traversa la cour du palais en ruine, l'esplanade, le Prado, et ^int frapper à ma porte :-c' était avant le lever du jour.

€ Il me fit rapidement le récit de sa soirée, de ses découvertes, de la manière miraculeuse dont lui étaient livrés les secrets présents et passés des méchants. II l'achevait à peine, lorsqu'un clicpietie d'armes annonça qu'on assiégeait la maison. Un sous-officier la fit ouvrir au nom du roi notre semeur. Mon ami ne se trouva plus : au premier bruit, sans écouter mes remontrances, il s'était élancé de mon balcon sur celui de la maison voisine, et pas un soldat ne se renomtni pour apercevmr cette pileuse folie, oa

SUITE MI HAHVSCniT d'aÏNHOA. S79

pew la tn^ir. Là, le cotonel «nibnça brusquement U fenêtre qu'il avait aîasi abordée, et se hâla de dira aux maîtres du Ic^s, que son apparition épouvantait, le motif de son invasi<m. Ses hôtes murmuràrent des imprécations contre son persécuteur, el lui livrèrent l'entrée des jardins.

« Je venaiii d'apprendre que des complots détestables menaçaient la (éle de ma soeur, la mitwnef d'autres peutèt/re. Mais, à qtu les dénoncerV Dans les gouvernements f^aolus, il y a partout place pour l'allentat el nulle part pour la plainte.

« Autrefois, dans les déserts de l'Eslrémadure, daiis les goi^es de Buytr ago, Maria croyait, » mes côtés, n'avoir pas un péril à redouter sur la terre. Devenu homme, je ne pouvais rien pour elle que lui conseiller de fuir.

« J'allai à son palais. Le soleil se levait à peine. Elle était déjà sortie avec le fidèle Homon. Où la chercher? que faire pour son salut, au milieu de cette Espagne d'autant plus obéissante, comme il arrive toujours, qu'elle était plus désolée?

• J'allaichezmesparents. Ha mère était tranquille, mon pèrecaressut d'ambitieuses chimères, tandis que FrayPablo était dans les fers et que le même sort attendait probablement tout ce qui leur était cher, peut-être sans les excepter eux-mêmes.

< J'errai à la Puerta del Sol comme la foule. J'entrai chez le fonrbiaseur don Génaro. Vêtu de noir comme un ministre du tribunar>>uprême, et reposant sur un fauteuil de paille son riche embonpoint, il semblait présider au club mobile d'oisifs dont sa boutique était encombrée du matin au soir. Le docteur don Mathias, le père provincal Fray Cayétaao assis sur le comptoir, deux grands d'Espagne adossés & la muraille, un prélat, quelques militaires, quelques bourgeois, lousparUsaos dédar^du prince des Astu-

r:„i- :i-,G00tjl>J

380 uvRE fxwziËiie.

ries, éehangeatwt tristement des exclamations de Jcaos Haria, et des flots de fumée; l'hidalgo de Xativa, installé sor sa borneTavorite, où il faisait sentinelle tont le joat, semblait prêter l'oreille à la conversatiOD et prier avec soa rosaire : il donnait profondéioent.

< J'admirais le contraste de l'état de mon âme avec tout ce qui m'entourait, quand Itamon m'apporta une lettre-. C'était don Carlos qui m'écrivait la suite de son histoire: il avait imaginé de demander l'hospitalité au couvent de "*. Sor Dolorès reçut dans ses bras le neveu de celui auquel loos les jours encore sa tendresse donnait des pleurs, a Tu cours c des dangers, mon ami 1 s'écria-l^elle. Ah ! puisse cet asile

< saint le défendre contre les coups des méchants! Viens, tu t m'aideras à passer un triste anniversaire ! Il y a aujtnr- « d'bu! dix-neuf ans que ma dernière consolation, ma bien-

< aimée Haniielila, m'a été ravie! >

■ Don Carlos suivît en silence la malheureuse mère. Replongée dans sa douleur, elle marchait vers une chapelle tendue de noir, A côté de plusieurs tombeaux qui renfef^ maient les cendres de son mari et de ses fils morts au berceau, s'élevait, au milieu des bougies, des ex-voU» et de saintes images, un cénotaphe sur lequel était écrit : < le ( pleure aussi ma fille, peutr4lre vivante! > La supérieure était tombée à genoux : une femme, inclinée auprès d'elle, essuyait ses larmes. Don Carlos ne reconnut pas, dans l'ombre, l'étrangère ; mais il put suivre ses regards attachés sur un crucifix où se lisaient ces mois : ■ Vous tous qui ■ souffrez, venez à moi! »

( Ces simples paroles, dans lesquelles le chrisUanisme est compris tout entier, l'aspect funèbre du sanctuaire, la clarté douteuse des cierges, le tombeau, ces deux femmes pleurant, et, plus loin, sur l'autel de cet asile consacré i la douleur et à la mort, une statue de l'Espérance qui, de la main, montrait les cieux, toute cette scène fit arriva' au cœur de don Carlos une vive émotion; il fléchit le genou, vaincu pour la première fois par la m^t^euse pnissaiiGe

SOITB DD IIANII8CKIT U'aIHNOA. 381

de la religion qu'il avait si longtemps repoussée. En ce mo- ' ment, les peusionnaires de la communauté prirent place aux galeries et entonnèrent les saints cantiques. Toutes ces voix si pénétrantes et si douces, parties & la fois des voûtes du temple, transportaient dans les cieni l'imagination étonnée. On eût dit le chœur invisible des anges répétant l'éternel Hosanna. Cette mélodie ravissante livra l'Ame att^idrie du fils de don Juan aux transports d'une religieuse extase.

€ Une main saisit doucement la sienne : — « Je te l'avais « bien promis, dit l'inconnue, que tu finirais par adorer un « jour la source de toutes les consolations et de toutes les « vertus. » C'était Maria! Elle était venue s'enfermer dans cette pieuse retraite, pour aider, suivant son usage, la bellesœur du chambellan à passer le jour des cruels souvenirs. ■ Ah! dit la supérieure, en guidant don Carlos vers la de-

< meure cachée que lui destinait sa sollicitude, quel trésor « que l'âme de la marquise ! Je retrouverais en elle tout ce ( que j'ai perdu, s'il était des dédommagements pour un f cœur de mère. >

■ A peine le colonel était-il dans sa cellule, qu'il vit les satellites de Godoy paraître à sa porte, t La sainte mère su- « périeure, m'écriviut-il, m'a établi si haut que je ne pourf rais tenter encore une évasion aérienne sans me briser

< mille fois, et j'aime mieux mourir tout d'une pièce, en t grand cortège, sur le fauteuil du garrotta Après tout, je I ne me plains pas de changer de séjour. Dans cette prison <i sacrée, efi présence d'une foute d'épouses charmantes du t Seigneur, parmi des chants délicieux, ton adorable sœur * portait à maraisCn de trop rudes coups; c'est un ange, t mon ami I

■ Elle avait visité ma retraite avec sor Dolorès, non pour a me défendre de l'ennui, disait-elle, mais pour soutenir t ma naissante ferveur. La belle missionnaire a une façon K de parler, de sentir, de comprendre toute chose, qui met « en déroute ma philosophie. Je suis bien près de tomber

3SS LIVRI DOCaifiME.

• -à goKiiu dev&nt )b Créateur quand je cmteiBpIe c«Ue

• idéale (»^ture.

« Malheureosement, elle t'aime de toute son âme, et

• n'aime que toi : la tendresse d'un (rère lui sof&t; un seul i[ entretien l'intér^sc, un seul ntmi l'écoest, uneseule pen- « sée t'occupe. Comment m'y prenais-je pOBr raiaener sur « Boi- ses beaux j«us aitr'onvcrts et bunudes? Je pMMt

■ d'Aknso, je vastais le cœur et la tête de mon anû : je K voyais aussitôt son œil se fixer; pensive, elle écartait de a BtMi front les boucles de ses dœveux d'or^ ou rassemblait

< avec disIractioD sur tes épaules les plis de sa mantille, « eomioe si elle eût redouté les regards d'un absent. Depms c que jelacoenais... Paaipaa!... Les assaillants m'wdo»-

■ œntd'ouTTir, ounom (hi rot, notre seigneur!... Je TÎeBB « de leur déclarer mon ïernae propos àe ne rien ei i[ tant qu'ils n'auront pas déposé siw le parvis du ■ t tère la vierge blanche qu'ils ont osé gardei jasqu'â ma

■ porte. Démonio! manqtier aux droits de mou extractioa

< noMe et même royale ! arrêter un personnage de non

< importance comme un roturier ! Démonio t je dois dé- « fendre mes privilèges ; car Ikieu sait qu'on ne 1^ f»t c payer bien cherl

< Voilà l'eunemi de retour. Je me désole de eapHakr, « sans avoir envoyé le digne généralissime des Espagnes et n des Indes pousser une reconnaissance daits l'enler pour

< savoir positiv^enl ce qui s'y passe! >

H Mou auii ïtit conduit à la prisoti de la Couroooe a^ tous les honneurs dus à son rang. ■ K. Manuel, me gftte, H dit^len y entrant; grâce à lui, je n'ai qu'un pied-à-t»Te n dans la ville; ce palais est ma v^talile résidence. • El comme l'alcayde lut recommandait d'incliner sa tête pour francbir la seconde porte : < Hon, n dit-il, en passaat fièremeut sous te giiLcbet plus- grand que lui, < don C»rlos ne s'tBcline jamais, t

« En ce moment, une voitiue à quatre chevaux fendit toi4 à coup La foule; des. a^adls 4 ebeval et des gardes

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

SOttE DU HAKDSCAIT O^AlaHOA. 3S3

eouraie|it aux porUères; toiit ce cortège accomptgnaît une femme que sa ipantille baissée protégeait mal contre l'atlention publique. Sa taille élégante avait coaunencé de lu trahir ; à moa aspect, elle s'émeut et me salue de l'éventail, avec des mouvements calmes et doux qui achèvent de déceler kfaria. Je suis la voiture ; un monastère s'uitvre, et m^soeury est enfermée saiisque je puisse arriver jusqu'à elle, ç La Puerta del Sol, témoin de cette scène, resta muetl» et con&ternée. On ne doutait pas que l'Espagne ne fiU destinée à voir, une seconde fois, les murs de l'Escurial ensanglantés par l'aveugle fureur d'un père... Mais quelles différences ! Chocuo sentait que, si un complot adultère provoqua daiis l'Âme de Philippe II une résolution cruelle, il fut l'impiloy abl^ vepgeur de ce complot, et non son instrument imbé* cile; les peuples virent la royauté jalouse et terrible danste vieux monarque; ils la virent touch^pte et noble dans U jeuii<; reioe. ÛaiFttenant, c'était sous un règne sans gloire, quand l'autorilé royale n'avait que les formes du despotisme^ et non plus ses appuis ni ses compensations, c'était alors qu'un attentat, dont l'humanité s'épouvante, allait s'accomplir pour qu'une mère parvint à dépouiller la race entière de ses aieux et de ses fi^ au profit d'un favori mille fois parjure, mille fois trahi cl tout chargé de l'exécration publique I... Cependant, on se taisait, el moi, inutilement transporté d'indignation, je mesurais avec désespoir la force terrible des plus médiocres, et quelquefois des plus méprisables des hommes, quand ils sont assis au gouvernail de i*einpirc. Singulière et immorale nfiagie d'un titre, d'une broderie, d'une baj^uette d'alguaciU C'en est assez pour qu'il n'y ait pas do'i'jniles à l'audace de quelques-uns, non plus qu'à la résignation de tous.

« Le 1" novembre se leva ; tous les voiles étaient déchirés : les aveugles vendaient sur les places le décret royal qui annon^aU a^t conseil de CastiHe. dans les termes d'une

384 LIVRE DOVZIËHE.

atroce bonhomie , les complots parriddet du ûls et les justices inflexibles du père; je courus à la Puerta del Sol. Tout Madrid y était déjà rassemblé. La conteuaace, les visages, les rares paroles semblaient refléter cette mort de l'échafaud, expressément promise à don Femand par la cédnle royale. Godoy ne pouvait s'assurer sur les marches du trdne que dans ud moment de terreur publique. La terreur régnait. Je voyais tous les miens dans la désolation ou dans les fers, l'amie hien-aimée de mon enfance et de toute ma vie parliculièremeot menacée, Madrid coostfmé, un prince, que ses malheurs rendaient cher à tout cœur espagnol, réservé par les fureurs criminelles d'une reine et d'une mère an destin des félons et des parricides... Et, parmi ces spectacles, j'étais impuissant ! Je ne pouvais pas plus partager les fers de Maria que les briser ! Il ne m'était permis ni de la consoler ni de la défendre.

« Dans mon désespoir, je parcourus les faubourgs; c'était l'heure où les mères, assises sur le seuil des maisons, font en plein air la toilette de leurs fils agenouillés devant elles, et, causant d'une porte à l'autre, se transmettent des impressions qui, de voisine h voisine, arrivent, aussi ra[ûdes que l'étincelle électrique, aux deux extrémités de Madrid.

< Je remarquai que Fray Aparicio entrait dans toutes les demeures ; les filles venaient baiser ses mains, les entants toucher sa robe brune, les pères s'incliner devant lui, lesfemmes dégager sa léte rasée du lourd capuclion, ou présenter à sa bénédiction leurs rosaires. Tous se félicitaient de voir le religieux pénétrer sous leur toit de chaume, fumer lecigare de la maîtresse du logis, accepter la tranche^ melon qui garnissait l'écuelle de bois du ménage, e^ies voisins disaient : « Parlez-nous de ces révérends pères frayUs ^ï Voilà des

* Lea ordres religieux «ont diTisésen deux clatie», la Mongis ttlet Fraylèi. Le« premiers sont les ploa ricbea, les plus éclairés, composes de sujets d'une naissance plus élevée. Les autres soDl lea plus nombreux, les moini instruits, les pins diera an peuple dans le adn duquel

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J I

SriTB DU HUtUSCRIT o'iUllHOA. 385

« moines sans orgueil. Nous n'avons pas besoin d'être ducs ( poar les voir sanctifier noe demeures. Hais tous cesreli-

< gieuxàgros revenus, ceBmonyéjfooufBsd'arrt^nce.regar-

< deat le peuple castillan conunades Indiensou des Maures. ( Soyez BÙrs qu'ils pactisent, comme tous les gens de cour, ■ avec les Français, qui, ne croyant pas en Dieu, ont tué « leur roi; ils laisseront sans mot dire, si nous ne nous en ( mêlons, assassiner le bien-^imé Femand ! — Aussi, répon-

< dait Elvire qui passait, demandez-leur si Dieu les traite c comme nos fraylèa, si les saints les visitent auœi sou- ( vent ? > Et elle allait racontant l'apparition du redoutable archange saint. Michel. Le récit du miracle, que d'autres miracles grossirent sur la route, accompagnait Fray Aparicîo do nie en rue. Ses hôtes, en écoutant ses discours sur l'événement de l'Escurial, sentaient redoubler dans leur cœur l'aversion des Espagnols de tous les rangs contre l'ennemi public. Les femmes s'abandonnaient à de pieux blasphèmes et à des transports de rage. Leurs maris se taisaient ; et Jetant la cape h^ne sur leurs épaules, ils avaient soin d'y cacher des armes.

« Je traversai Notre-Dame de la Almanéda, et vis don Mathias occuper la chaire. Je crus me tromper en entendant sorlir de sa bouche cette citation de l'Ëcrilure : ■ Quare ergo peecas in sanguine innoxio, interficims David quititabsque culpâln II osa insister sur ce parallèle, et comparer don Femend, sans le nommer, tantôt au successeur de Saùl sauvé des fureurs royales par la volonté de Dieu; tantôt à Jonathas , sauvé du glaive paternel par la volonté du peuple : < Diaique populus ad regem ; Hoc ne/as est. Liberavit ergo pojmtus Jonathan, ut non moriretw, » Le prédicateur, qu'enhardissait l'assL'ntiment public, poursuivant ses allusions jusque dans le domaine de la fable, peignit

Ils se reerutenl et vivent. On conservera, dans le eonra de l'ouTrage, CCS deux dénominations, auxilueUe» il n'ï a pas en français d'équivateot.

386 LITRE BOCÎTÉVe.

longuement Hercnle aux prises dès le berceau avec «tes dngoBs meurtriers. Entruiié par ta -satisfaction d'étaler son savoir et son éloquence, ke docteur se livra au périHenz plaisir de raconter l'histoire des denx monstres qui dierchaient à étoufTer le fils de Jupiter ; il dessinait ses allégories mythologiques dans un style où les convenances religieuses, le boa sens et les illustres persécuteurs dn prince des Asturies étaient également outragés. A peine ent-jl achevé son discours que son courage tomba avec l'ivr^se delaparoleiil sebâtadesedéroberàreaihoosiaBinepaUte. Hais le coup avait porté. Ses images se répétaient de rang en rang. ïÔlob la foule des auditeurs, j'avais remarqué, î l'exfH'ession hardie et Aère de son regard, l'impétuenz Antonio. « Soyez traBqnille, seigneur colonel , me dit-tl es « passant près de moi. Je tiens l'escopeUe de l'eicdleBAîs- < sime marquise au service des bonnes causes. Les traîtres ( qui trompent notre seigneur le roi ne se joueront pas « lopgtempsdelanatifHiespagnoleetdelearvieuxmalIre.»

( Je reconnus bientôt qu'autant on rencontrait dans les fauboui^ l'habit de Saint-Dominique, de Sainb-Francos, de Saint- Augustin, aiitaol les ordres élevés, que le pea|4e accusait, s'agitaient dans les quartiers opulents. Bénédifr tins, hyéronimttes, basiliens, chartreux même, tous allaient de mais(ni en niaison et de boutique en boutique. Je voyais là aussi fermenter dans les âmes une indignation contenue, et partout j'avais sran de dire, pour la faire éclater, qu^ qu'un de ces mots indignés et réM>lud qui portent par le courage au courage.

< Madrid présentait dès le matin l'aspect qu'd n'a d'ordinaire qu'à l'heure où, redoutant les embûches de la nuit, les hommes se précaulionnent coQtre le poignard, en tûft» sant traîner uu sabre ou sortir de leurs manteaux le pommeau d'une épée. Mais contre l'usage, c'étaient les manteaux bruns qui avalent cette précaution. Ils formaient des groupes de toutes parts, et, jusque dans le silence, on voyait qu'ils n'avaient pas besoin de parler pour s'entendre ; on eAt

sciTE m HuntscRn d'aInboa. 887

dit que la uudtiUide e'^it réraUée avec une laëine doHleur. avec une m6ine délibération prise partout au même instant. L'aspect seul des ag%adoreM et des galtiègues ' m'aurait donné 11 pensée qne, quelle que f&t la sentence des juges, la Ute de don Fernand ne pouvait pas tomber.

€ Il me sembla mênve que les manteaux bleuR étaient disposés à puiser du courage dans les démcmstraticuis de la multitude. La Puerta del Sol avait retrouvé des voix. Un mc4, un soupir marquaient d'une même réprobation Godoy et le régime qui avait pu liver la monarchie à de telles destinées. Je rentrai chez don Genaro, le quartier général de la Puerta del Sol. C'était la réunion accoutumée, mais plus nombreuse. DonMathias, remonté au ton de son triomphe, invoquait haut£ment la résurrection de nos vieilles institutions. Je m'étonnai du silence d& Fray Cayétano devant ses vœux de sauvegardes et de barrières politiques. € Don Fernand et des Cortés! disait-il; il y a des siècles, c ces deux noms voulaient dire gloire el liberté ! •

a Le cercle «itier me demanda. quelle nouvelle j'apportais. — « Une grande, répondis<je ; c'est que le peuple espa- « gnol touclmau terme de ses maux, lise réveille! De tout € ce qui se prépare tiidtra la réparation de longs griefs, i — Les yeux se portèrent vers moi avec sollicitude. Chacun semblait étonné de ce qu'il venait d'entendre. Fray Cayétano avait sauvent condamné mon hésitation à embrasser l'espoir d'un nouveau règne : il avait l'air de se demander compte de ma subite audace. ■ Jusqu'à ce jour, m'écriai-je, j'ai K respecté dans le système qui nous régit la sanction du < temps; je reculais devant le péril de parler atteinte aux- « droits du trône, en renversant à main armée l'insolent « dépositaire de ses prérogatives. — Les droitadu tniue! *

> Pofteuri d'eau, Oatticiess ou poite-^U*

r:„i- :i-,G00tjl>J

388 LIVRB DOUXIÉMB.

murmura le père provindal avec un soupift et il realra dans son silence.

t Sans doute, c^Hitinuai-je; il n'y avait de pleinement f légitime que la constitution antique ; et, détruite par l'ef-

< Tet de la domination de nos rois au dehors, cette coDsti-

■ lution vénérable n'existe plus.U ne nous en restait que le Il fondement nécessaire, la sauvegarde de la pais intérieure; s c'était l'hérédité de la couronne 1 Voilà qu'après avoir con- .

< sommé la ruine de tout ce que les princes du sang d'Autri-

< che n'avaient pu encore abattre, une de nos souveraines, t dans un moment de vertige, est entraînée k déshériter ses « trois fHs pour livrer l'Espagne au plus indigne des sujets I « Non, un tel crime ne sera pas accompli. Il faut que le ren-

< versement des lois soit arrêté jusque sur le trône lorsqu'il

< y prend ses appuis. Ne soutirons pas que don Femand ex-

< pie les fautes de ses aieus. S'il est des Espagnols qui sa-

■ chent m'entendre, il conservera ses droits et sa vie. Je « n'ai pas conspiré pour lui ; mais je juje par l'iionoeur que « tout mon sang aura coulé avant qu'une goutte du sien <i puisse être répandue. > Le silence régna, et quelques personnages, naguère impétueux fauteurs des complots ourdis (wur sa cause, se retirèrent. Car il y a peutrétre quelque clu>se de plus révoltant que l'emportement des partis vainqueurs, c'est la pusillanimité des partis vaincus. Hfiis, ce qui me frappa, c'est que le plus grand nombre des auditeurs restèrent. Ils ne semblaient pas troublés qu'on eût tant osé !

K Après un moment, un homme qui se tenait dans l'ombre, enveloppé dans son manteau, s'écria : t Vierge sainlel e le colonel don Alonso est le seul véritable Espagnol que « j'aie rencontré dans la capitale des Castilles; il parle

• comme un fils de la vieille terre d'Aragon. On n'obéit pas

• aux ennemis de Dien, on les extermine. > Les regards se portèrent sur l'étranger, et le silence ne fut pas inlerrompa. Le chapelain de Maria prit la parole : « L'empereur, dit-

< il, a déjà des troupes dans nos provinces. 11 ne soufirin ■ pas que don Femand périsse pour avcnr voulu la seule

SUITE DU MANUSCRIT D'AiNHOA. 389

t alliance qui pflt rendre à l'Espagne sa force et su splenf denr. > L'inconnu fixa sur l' ecclésiastique un œil menaçant. • Seigneur curé, lui dit-il, j'en suis fâché pour votis; 1 mais vous parlez comme un hérétique. Tout ce qui nous * vient du Nord est empoisonné ; je voudrais que les Pyrét nées s'élevassent jusqu'au soleil et à la lune, pour mettre ■ une insurmontable barrière entre nous et les exécrables N ennemis de notre foi. >

« L'étranger s'éloigna : son port, sa démarche, ses yeux ardents , son cimeterre , trahissaient Bartolomé. Don Diègue, s' éveillant au bout d'un quart d'heure, trouva dans son oreille les dernières paroles Aq l'Aragonais. t Voilà qui « est bien dit, s'écria-t-îl. Au temps des corlês d'Aragon,

< les rois catholiques n'étaient pas exposés à tuer leurs en-

< fantâ, les héritiers du trône à être assassinés ou assassins, t le peuple à mourir de misère, et tes citoyens de Xativa à « vivre dépaysés sous le soleil des Castilles. n

« Le docteur reprit: « L'empereur qui a pu seul rele- « ver en France l'autel et le trône , me semblait admi-

< rablement choisi pardon Fernand, pour l'aider à resUiun rer la monarchie languissante; son bras est notre seul « refuge. — Seigneur, interrompit le père provincial en s'é- « loignant rapidement de la boutique, nous en avons deux « autres :1a croix et le glaive!» La conversation tomba; les. oisifs s'écoulèrent peu à peu , et je demeurais seul quand l'horloge de l'église de Bon-Succès frappa l'air de son aigus. La foule porta ses regards sur le cadran; car il est des temps où les peuples tout entiers comptent et pressent les heures qui s'écoulent. C'était le moment où une commission du conseil de Castille devait entendre ceux des détenus qui n'avaient pas été transférés à San-Lorenzo; la Puerta del Sol s'ébranla : la lÉte inclinée comme dans une cérémonie funèbre , les manteaux bleus et les manteaux bruns marchèrent vers le palais du conseil royal.

< Les salles diverses allaient terminer leurs séances. Les portiers de la chambre crièrent l'houré de pièce en pièce.

390 UVRE DOUZliHE.

Des flots de plaideurs, de greffiers, d'archmsles-, de pveenreurs, r^'avocats, s'écoulèreat, occupés de tout autre soiu que des malheurs publics.

n J'étais assigné à me rendre devant la commission; un huissier {portera) s'avança pour m'avertir que je oe pouvais paraître armé à la barre; il re^ut mon épée, frappa deux fois aux portes, et j'entrai. Je ne puis dire cruelle impression me saisit en face du persécuteur de Doâa Leonor. Je fis efTort pour ne voir en lui que le père de don Carios. Il présidail au banc des juges. Voilà sous quels auspices s'offrait à mon respect le sanctuaire des lois \

■ Au pied de l'estrade qu'occupeut les membres du conseil, et en face de dSn Juan étonné, une jeune femme était assise, tenant les yeux fixés sur ses'juges;le collier de l'ordre de Harie-Louise, à demi-caché sous les plis de sa mantille, formait toute sa parure. Sa contenance était simple et noble; une tranquille pâleur indiquait seule les préoccupations de son àme : c'était Maria.- Maria est la seule femme que j'ai vue posséder à ce degré lu charme qui n'est ni dans les mouvements, ni dans les regards, ni dans l'accent, mais dans la personne même, et ne peut pas. plus se définir que se méconnaître. Dans le mouvemenl ou le repos, dans lo calme ou l'émotion, qu'un feu iacuunu aaimAt ECS yeux, ou que des larmes s'y montrassent, qu'elle parlât ' on fit silence, on était doucement préoccupé auprès d'elle d'un assemblage incomparable de modestie, de grâce, de noblesse iutéricure et visible. A l'église, aux baise-mains, l>arlout elle semblait s'cfirayer des regards ; elle essayait de les fuir, et ils étaient unanimement attachés sur elle.

( La marquise s'était troublée en me voyant paraître; l'expression douloureuse de ses traits m'émut profondément. Partout ailleurs qu'aux pieds d'un tribunal, j'aurais couru me presser à ses côtés.

« Un agent fiscal inconnu, tel qu'il en faut pour ces offices, jeune homme que l'ambilion avait livré corps et âme, comme un instrumoiit aveugle, aux projets et aux p

soiTB pu lumiaciuT d'ainhoa. 391

du pouvoir, m'interrogea, moins comme témoin que comme accusé, en étalant une dédaigneuse fermeté. J'appris avec détail commeal le commandeur, dans sa visite à la marquise, avait laissé pénétrer le secret des vives satisfactions et desâe»seins crimiDels de don Manuel, s(Ht qu'il eût prétendu éblouir Siaria de l'éclat de sa faveur et de sa puissance , soit que, recourant à une séduction moins indigne d'elle, il eût voulu, pour lui complaire, lui donner les moyens de sauver la tèie de don Fcmand. Haria, en effet, s'était bâtée de transmettre à l'Ëscurial un salutaire avertissement. C'étail moi que l'on accusait d'avoir porté son message à Pablo. Le ^ur même de mon voyage, Pablo avait instruit Haléa des dangers de la faction , et c'était Hatéa, interrogée, qui, par faiblesse apparemment, par inimitié peut-être, avait dévoilé ce mystère. Fray Pablo, à mon insu, entretenait avec elle une correspondance suivie. On en lut des passages pleins d'uue sombre affection qui ni' étonna. On prétendit que je devais être initié à toutes les trames, à toutes les pensées de la comtesse; on voulait que je les révélasse; on insistait sur mon intimité sans limites. Maria suivait du regard toutes mes réponses ; son sein agité, à travers la froide austérité de son front, disait les sollicitudes de son cœur. A la fin, le magistrat, vengeur des lois, qu'irritaient mes désaveux, s'écria, avec un air de conviction, que je chercherais en vain à tromper l'œil de la justice, cette autre Providence qui voit tout et peut tout pour le salut des empires. Les paroles, les foudres du trône vinrent au secours de son éloquence; empruntant dans sa péroraison la phrase la plus touchante, disaiuil, du manifeste par lequel le roi venait d'apprendre à ses peuples qu'im fils l'avait choisi pour victime de ses complots assassins, il invoqua contre moi ce Dieu qui ne permet pas tes faits alrocet contre les victimes innocentes. t La marquise fut interrogée à son tour. Au son pénétrant de sa voix, tes conseillers relevèrent leur tête appesantie. Jamais si purs accents n'avaient retenti dans cette enceinte. Ce fut avec calme, avec fermeté qu'elle répondit. Il y avait

39S LIVRE DOnZIËNB.

dans son langage autant d'élévation que de simplicité. « Je < croirais, ajouta-l-elle, avmr rendu un grand service à la « maison royale, au trône, & l'Espagne, si j'avais pn empë- « cher les événements dont le spectacle afOige la patrie. « Quant i mon frère, il est innocent de ce dont on l'accuse. c Je ne lui ai rien dit de ce que j'avais cru voir dans un en- ■ ireticn que je n'avais point cherché, que je n'attendais ( pas. Mon amitié, qui n'a pas eu un secret pour lui depuis n le jour de ma naissance, s'est imposé ce sacrifice par ane u raison facile à comprendre : j'ai voulu être seule coa- • pable. ■ Étonnée de s'être eiprimée ainsi, elle rougit, et parut aussi importunée de son généreux discours qu'an autre l'eàt été d'une mauvaise action.

I Je remarquai que le nom de Ramon , dans tonte cette histoire du messagedelamarquise, ne fut pas prononcé une seule fois. Fortunato, le croirait-on, fut produit contre Maria et contre moi. Il attesta audacieusement, de visu, disait-il, mon voyage de l'Escurial que je ne contestais pas. Soutenu par ce témoignage, le jeune substitut prit soin de nous fatiguer de questions ennemies; revenant sans cesse aux confidences du commandeur, il osa répandre des nuages sur les artifices auxquels, suivant lui, la marquise avait eu recours pour arracher ù son neveu sans défiance des secrets d'État. Tel est , dans les gouvernements sous lesquels la publicité n'existe pas ou n'est que mensongère, le péril que court la nécessaire et sainte autorité du magistrat! Du haut de son tribunal, citadelle inaccessible, il peut se laisser impunément entraîner à écraser ceux qu'il devrait protéger. Il arrive, pour le besoin de sa cause, à tancer autour de lui la dérision et l'outrage, certain de n'avoir rien h craindre ici-bas, et déshabitué trop souvent de s'inquiéter de IHeo.

■ Mon sang bouillaitdans mes veines. Encouragé par mon indignation , irrité par une larme que Maria commençait à ne pouvoir plus contenir, l'accusateur en vint à blesser une femme jeune et angélique dans ce qu'il y a de plus sensible pour les femmes et de pins sacré pour nous. La commissicm

StlITG DU HANlIfiCRIT D'aINHOA. 393

prêtait froidement l'oreille à ces hardiesses. Maria cacha sa tête dans ses mains, et moi, n'écoutant plus que mon déEespoir, je cherchai mon épée pour éteindre mes transports dans le sang de l'audacieux sicaire. Mon arme n'était [dus à mes c6tés. Je ne pus que tomber aux pieds de la marquise qui pencha sa tète sur la mienne et ne retint plus ses pleurs.

( Les conseillers restaient muets. Appelée pour déposer k son loui', Haléa parut à ce moment. Elle s'appuyait sur le bras de doîîa Inès. A mon aspect, à l'aspect de Maria et de Qotre vive étreinte, elle s'arrête sur le seuil, pâlit, pousse un cri douloureus et tombe évanouie. Les soins de la camaréra, ceux de ma sœur qui s'était approchée d'elle, rappellent ses sens. Mais son œil so promenait dans la salle avec égarement; sa bouche frémissante proférait des paroles entrecoupées qui n'avaient pas de sens. Mon nom et celui de Maria y étaient mêlés. Rnfm elle reconnut dona Inès, et, lui saisissant le bras : > Malheureuse, s'écria-t-elle, tu me « trahis, je le sais; c'est toi qui leur as tout appris! > La commission décida qu'elle était trop troublée pour pouvoir iître entendue.

< Encore étourdi de cette scène, je pris la parole atîn de venger ma sceur. La vérité sortit de ma bouche : je dénonçai le dessein formé contre la marquise et contre moi, trame cachée dont je ne pénétrais pas encore tous les fils. J'oubliai peut-être, dans la défense, la robe respectée sous laquelle se cachait l'accusateur, comme il l'avait oubliée lui-même dans l'agression. Mais il y a des jours oîi la vicdence est comptée au nombre des prérogatives du pouvoir et de ses ministres; alors il n'y a d'indulgence que pour les excès de la force; alors les colères des oppresseurs ont mille excuses : il n'en est pas pour celles des victimes.

« Aux vives expressîens que me dictaient le ressentiment et le mépris, tous les conseillers se levèrent à la fois; ils n'avaient pas assez d'exclamations pour manifester l'horreur dont les pénétrait mon audace, * Que Votre Altesse, m'é-

394 LIVHS DOUZIËHK.

« criai-jc, daigiie m'entendre un momeot; qu'en

■ au licencié Fortimato quand et cfflumeot il m'a va but « la route de L'Escurial ! Qu'on lui demande où il éUit

< la nuit dernière, à pareille heure et ce qu'il faisait alors. > ' — a. On ne vit jamais telle témérité, » reprend le fiscal avec furie. — c Calmez-vous, lui dis-je, moi-même je vais lén pondre. Au moment dont je parle, il était au Bueu-Reliro, ( à c6lé d'un homme puissant qui est mon ennemi depuis c et avant ma naissance, calculant ensemble les moyeas

< de perdre dans ce procès tous ceux qui leur font ob^-

■ cle. Que le licencié ee rappelle la voix, devant laquelle il « a fui, et qu'il ose me démentir! » — « C'est trop long- « temps souffrir un scandale, s'écria le fiscal ; les témoins

< sont placés sous la protectiou de la loi. Votre Altesse a ( droit d'accuser ma longue patience. Qu'on emmène cel « homme, enivré apparemment par quelques succès guer-

■ rierslje promets de lui faire sentir que les lois soulégab « envers tous, i

< A ces mots, les huissiers me livrèrent aux garda; Maria fut reconduite à sa prison. Je ne pus que presser au passage sa main brûlante. La commission continua ses travaux. Peu de temps s'était écoulé quand la porte de ma cellule s'ouvrit. Le porlero me remit mon épée. J'étais libre. Le fiscal ne voulait pas livrer à la vindicte publique tles torts qui tenaient à ma jeunesse et que couvrirait pour celle fois la part qu'on m'avait attribuée dans l'événement de Buenos-Aj'res!... La mesure était comblée. 11 ne me restait qu'A subir la clémence de ceux qui nous outrageaient. U pouvoir absolu dans sa décadence créait pour l'E^agw ime de ces situations déplorables où les pervers au pouvu^ ont le droit de tout oser et de tout envahir, même on « sait quelle imitation insolente de la vertu !

< Troisjours s'écï)ulèrent. L'Espagne attendait avec eflir» l'arrêt qui devait être porté contre l'héritier de la «*■

C3.l:.-:ij,CiOOtJ^I>J

gtiTE m HANnscRiT d'aTnhoa. 395

tanne. Pendant ce temps, on eM dit que le coup réservé à sa t^te sacrée menaçait la nation tout entière.

« Heureusement, le prince de la Paix n'avait, ni dans le caractère, ni dans l'esprit, rien de ce qui constitue les volontés persévérantes. A peine l'arrestation de don Fcniand OMisommée, surpris d'avoir tant osé, il était au bout de sa hardiesse et de sa force. Le procès lui était rendu difficile par la défense foraielle et attière qu'intima l'ambassadeur de France de prononcer dans les débats le nom du chef de l'empire, de faire aHusion aux démarches de l'ambassadeur, à la lettre de don Fernand, h sa demande de la main de M"' de Beanbamais. D'un autre côté, il s'étonna d'apprendre que cette simple Slle de gentilshommes français, dont le chef futur de la monarchie espagnole, dans ses périls, consentait à faire sa cooipagne, allait être unie au duc d'Aremberg. Tout l'ensemble de la politique impériale surprit et alarma le préfomptueux ministre. Les papiers saisis à l'Escurial lui afaient révélé les trames hostiles de Bonaparte. Il dicta au roi son maître des lettres destinées à faire arriver les plaintes de la couronne des Espagne» au maître du continent , sans songer que c'était trop tard. Il avait reconnu le détrônement da frère du roi, de sa fille', reine d'ËIrurie, de son autre fille, destinée an In^e de Portugal, et, comme pour préparer encore celui du roi Ini-même, toujours à l'ombre de cette dérismre et meurtrière alliance, il avait ouvert l'Espagne am légions françaises. En même temps, l'efTervescence générale troublait ses projets. Obligé de rappeler sur Madrid les ré^menls qui étaient en marche pour le Portugal, des crû menaçants l'avertirent que le peuple et l'armée n'avaient qu'une âme soulevée jusqu'à la furie contre son pouvoir. Wjà les juges qu'il venait d'assigner à son royal ennemi prenaient dans la conscience nationale le courage de contester à BOB ambition un sang auguste et cher. 11 se sentît vaincu par la haine publii]ne comme par la fortune, et, ne cherchant que les moyens de conjurer l'orage, il conçut tout & coup, du jour au lendemain, l'idée de se présenter

396 LITRE DOOnËME.

à don Fernand, à l'Espagne, jk l'univers entiet, comme un médial«ur entre les Utris du fils et le courroux du père. Tant de bruit, tant de témérités, ne devaient aboutir qu'à étaler, aux yeux du monde, de grands scandales. Godoy avait soulevé en pure perte l'iDdigualion des peuples contre SCS maîtres et contre lui-même.

« La marquise fut conduite en silence, de nuit, h San Loreuzo. Les plus illustres martyrs de la persécution y étaient rassemblés. Elle croyait y trouver des juges, drâ juges sanguinaires. Courageuse et résignée, elle oubliait ses périls pour ne songer qu'à l'abattement dans lequel le marquis restait plongé. Elle travaillait en vain à le fortifier contre des arrêts du sort et contre ceux des hommes. Les rigueurs du pouvoir étaient pour lui quelque chose de si nouveau que la captivité de Haria frappait en même temps sa pensée comme une infortune et comme un déshonneur.

1 A peine arrivée, elle vit une joie subite briller dans 1^ traits du chambellan. Lesdeux hommesdont les vengeanees la tenaient prisonnière, le prince de la Paix et le commandeur lui étaient annoncés. Jaymé seul parut. Il s'inclina sur la main de la noble victime. Il l'entretint des discordes de la maison souveraine et des efforts de don Manuel pour désarmer la colère du monarque outragé. Il finit par dire que, d (Ion Fernand consentait à écrire la confession de ses projets parricides et à solliciter le pardon de son crime, cette démarche suffirait, non-seulement pour sauverle&joursde l'illustre coupable, mais encore pour faire tomber ses fers. Une négociation, qui devait arrêter à ce prix l'eCfnsion du sang royal, fut présentée à Maria comme un moyen de pacifia' l'Espagne et de mettre un terme à ses propres souffrances.— • Je dois vous dire, répondit-elle indignée, que, si j'ac- < CGplais votre mission, ce serait pour supplier le prince de c repousserdescondilions insultantes. Je l'aime, parce que

■ je suis Espagnole, et qu'il est malheureux; mais, toute

■ femme que je suis, je souso'irais à le voir assassiné, mille

■ fois pluûit qu'avili 1 »

stnTE DD maMoscrit d'aInhoa. 397

< Maria fut ausàUt ptoi^ée dans nne prison plus étroite. Le chambellan se fit banni de la cour; il n'obtint même pas de son neveu la conaolaUon de se réfugier auprès de la marquise en partageant ses fers. Le commandeur, plus encore que le prince de la Paix, fut impitoyable. Il avait à venger en même temps son ambition, son CNrgueil et son amour.

■ Frey don Jaymé , déconcerté , jeta les yeux sur dofia Uatéa. Soit que l'irritation qu'on avait montrée à son ^ard fût tombée, soll que les poursuites contre elle n'eussent pas été sérieuses, qu'elles n'eussent été qu'un artifice, comme le monde l'a cm, pour couvrir du nom d'aveux ses trahisons et ses vengeances , elle arriva libre à San Lorenzo. Hais son esprit et ses séductions n'étaient déjà jdus nécessaires. La transaction ne rencontra point d'obstacles. II s'était trouvé dans la cour bien des négociateurs, heureux de hâter un dénoûment qui ne coûtait de sacrifices à aucune de leurs affections, et ne changeait rien au [H-ésait ni à l'avenir de la monarchie. Don Fernand écrivit sans ménagement l'aveu exigé; dans son elfroi des colores paternelles, il avaitlui-méme déroulé les desseins et remis les papiersde ses amis les plus secrets; il obtint la permission de tnnher euxgenouxduroieldesamère. Sonépéeluifulrendue,etuH décret annonça an conseil tie Castille que père et monar^w, Charlet IV écoutait la voix de la nature plutôt que celle de la justice. C'était sous le nom de pardon un châUmeait nouveau. Godoy frappait à la fois le fils et le père: l'un, en ctmstatant son crime; l'autre, sa déraison ou son impuissance. Ne pouvant usurper la monarchie, il la déshonorait.

< Ce fut le 5 novembre que la lettre de don Fernand et le manifeste du Roi vinrent en même temps surprendre et désoler l'Espagne. Cette nation qui voyait son prince bienaimé soustrait à la mort des coupables n'éprouva qu'une nouvelle consternation. Le pouvoir du ministre exécré avait paru moins détestable, quand c'étjiit à la vie et aux droits de l'héritier du trAne qu'il s'attaquait.

M6 UVRK DoeitàM.

. « Maléa Tut autorisée à renlnr dans Madrid pour prii ie aeBefTurtSiLeaiiulrospriBoniiiersd'ËlalrestèreiilsousIetKttds Ueraccusati<Hica|»lalfiquilour était intentée, eldont le prince -des Aeturies était seul déchargé. Le Itdêle Ramon fut arrêté. Il méritait d'avoir le sort de sa maîtresse. Fendant ce temps, j'avais reçu une lettre d'exil, avec l'ordre de quitter Madrid ]e soir même. Ha mère essaya de donner du courage à don LuiB que tant d« coups accablaient, Femaâda, que sa mère devait venir repràidre le iendemaiii, mêlait ses larmes 1 «ellw de dmta Leonor. Si jeune , ^e avait ans setuibililé pleÏDe de ebarme. Son cœur était ouvert & toutes les impressions de la recoimaîssauce et de la teHdrease. - ■ Du reste, dans le tourment inexprimable de mon impuissance, je ne murmurai pas de moa éloignement. Je ne j^rettai même pas l'obligatitMi de m'éloigner sur l'heure. jBéparé de Maria, désespéré pour mon pays, il me (ardait d'être en posoessiou de mon adversité tout eaUère. Rica n'est plus cruel que l'incertiUide et l'attente. L'âme se ioif met plus aisément à ce qui est irrévocable. C'est un des traitsdu caractère natioual.C'est un desatlributs de la nature humaine. L'homme se sent un hôte passager du temps. Il s'é|iiuise à trouver des [loiuts fixes dans sa motôle staUoB d'ici-bas, parce qu'il éprouve sans cesse ou le souvenir cmtfus, ou riui|uiet liuBoin de son immuable patrie. C'est ce que don Matliias appelait notre oalurolle nonlalgie du ciel. >

[3,1. :i,,G00tjl>J

Page 1