‹ Don AlonsoChapitre 41 sur 62 · LIVRE TREIZIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TREIZIEME

SUITE DU UANUSGIIIT D'AINHOA

OCCUPATION VBAIÇAISB.

quitumcut jaridique an ïmli de dDuFernaud.Lcureiil. — Entèiemenl de>[4uc> fortes par Ict FrançaÎB laus dcclarsliou de guerre. Eoililil^s croiiianlvi do labiitel ïmpérisl. Deuil générsl. — Procès de Ramon, Torlure. Suppliée. — PréparUili de départ du nà ei de !■ rebe poor l'Amériq^. Muclie du gnaidiK da B«rf . — KéiolDlioD d'AloDH. Son iftour i Madrid. Ditpuution de don . Luiiet da doAa LeoDor.— Saint-Otiice. Se> loi). Set cachoti. — ipwiule, détolilion uuTericllei.

« Je partis. Godoy m'assignait Buytrago pour demeure, Buytrago, d'où mon œil verrait chaque jour les cimes au pied desquelles habita notre enfance, lieux sauvages que nous avions quittas, moi, seul et ignoré, pour chercher à Salamanque les moyens d'honorer mon nom et de servir mon pays, Maria, pour passer tout à coup du sein de l'obscurité dans l'éclat des richesses et des grandeurs. Mais alors, de combien d'illusions nous parions l'avenir! Aujourd'hui , quelles réalités m'environnaiinl ! La toute-puissance de la monarchie tombée aux mains d'un favori, sans la barrière d'une inslitiUioa nationale, d'une garantie,

400 LIVRE ;TBEIZrÈIIB.

d'un pouvoir public, pesait sur la compagne bien-aimée de mon enfance, sur moi, sur l'Espagne entière, de tout son poids-. Je ne pouvais que courber la tête sous la verge fatale. Malheur à qui nait, avec une âme généreuse, dans ces États disgraciés du sort, où le pouvoir, seul et suprême gardien de tous les intérêts et de tous les droits, en étant formidable comme la société entière, peut se montrer corrompu el inique comme un seul homme!

(De toutes les douleurs qui m'accablaient à la fois,Ia plus poignante, celle qui allait le plus profondément à mon âme, était mon éloignement de Maria. 11 me fallait remonter jusqu'à mon départ de la Corogne pour retrouver une impression aussi vive et aussi cruelle. Maria seule devait faire connaître à ma vie, dans toute son amertume et toute sa puissance, ce chagrin à part des séparations. Au moment aiï la voiture qui devait m'cmporter loin du lieu où j'avais vécu de sa présence, de sa pensée, de son inspiration, de la lumière de son regard , du son de sa voix , m'enlratna en effet, il se passa en moi un trouble inexprimable; je crus que l'existence même m'échappait. En sentant de moment en moment les distances s'agrandir, s'aggraver le poids de mes peines, j'apprenais avec désespoir que cette afTection si chère el si profonde m'était encore plus nécessaire que je ne le savais. J'étais comme l'homme qui serait jeté tout à coup sur une plage lointaine, dans un désert aride où tout serait sans vie. Je ne sentais l'existence qu'à mon morne accablement, et je ne sortais de cet abattement où expiraient toutes les forces de mon courage que pour fondre en pleurs cx)mme un enfant. Les natures faites pour l'action et la lutte sont peut-être les plus abattues dans les douleurs sans combat.

( J'arrivai de bonne heure au milieu des monts qu'on pourrait appeler les postes avancés de la longue chaîne de Somo-Sierra. Je me précipitai vers le berceau de mcwa enfance. La maison paternelle tombait en ruines : les arbres qui avaient grandi avec ma Sœur et moi étaient desséchés

SUITE DU MANUSCRIT D'AINHOA. 401

sur leur tige ou abattus par les ouragans. Seul , un olivier que nous aTÏtxis planté ensemble, vivait encore; mais la mEÙn qui le défendait autrefois des plantes parastes ne prol4geait plus ses rameaux flétris; cette main n'abreuvait plus le sol aride au milieu duquel s'étendaient péniblement ses racines; languissant et pflle, il semblait toucher au terme de sa durée. Je puisai de l'eau à la citerne voisine pour désaltérer cet ami mourant; j'écartai les ronces qui élouiïaicnt sa tige, et je partis, satisfait d'avoir prolongé l'existence du témoin de nos premières années. HélasI il survivait à tous les songes que nous arions agités sous son ombrage.

• Je ne m'enfonçai pas dans la gorge qui allait me dérober la vallée, sans la contempler une fois encore. Il n'était pas un point de cette vaste étendue, pas une des cimes rocailleuses qui déroulaient autour du stérile bassin leurs aspects sévères, pas un des arbres épars çà et là sur la scène, dont la vue ne fit palpiter mon cœur et ne mouillât mes yeux de larmes. D'oîi nait le plaisir que l'homme éprouve, une fois avancé dans la vie, à retourner aux lieux qui le virent enfant, ceux où il s'initia aux deux grandes afTaires de notre destinée, aimer et soufTrirî Toutes les joies, tous les cliagrins de cet âge, qui n'a que des impressions vives et passagères, s'offrent alors à sa mémoire et contrastent avec les douleurs d'une saison plus mûre. Il ne trouve maintenant de réalité que dans les sensations nouvelles, et peutëli-e un jour viendra qu'il les reconnaîtra tout aussi vaines que les jeux et les désespoirs de ses premiers ans.

« Buytrago parut enfin sur le penchant d'une montagne que je venais de gravir ; ses vieilles murailles, ses tours crénelées prononcent leurs formes gothiques parmi des rochers ati pied desquels coule un large torrent. A voir ces fortifications, qui datent des premiers temps de la monarchie, on se croirait encore aux jours de gloire où le Castillan disputait au Sarrasin le sol de sa patrie. Ces hommes du pays qu'on recentre sur la rmite avec leur soubreveste de cuir,

40t , LITRE TREIZffeHE.

leur ceinture ferrée, leur bonmt samage «t leurs tiraib mâles, leurs regards indilférents ou sévères, leur port altier, ont l'air des contemporains du comte Gonzalèft se préparant au combat sans savoir s'ils préfèrent les palmes de la «îotoife ou celtes du martyre.

t C'est là que j'allais connaître dans toute leur rigueur les peines de la solitude, de l'impuissance, de l'exil. Hoa séjour sauvage était en harmonie avec le deuil de mon cœur et avec celui de mon pays. Les montagnes' qui m'eavirtHH naient, cachées sous les neiges, déroulaient devant mes regards ces aspects grisâtres et glacés du Nord. C'est là qos je méditais désormais sans repos sur les chances eitraurdinaires qui semblaient devoir bientAt s'accomplir. Une inquiétude inexprimable agitait mon sein, et, toujours élancée vers Maria captive , ma pensée cherchait dans ce souveiir un courage et des consolations qu'elle n'y trouvait pas.

■ Au milieu de l'irritation et de la douleur publiques.doa Manuel vaincu avait éprouvé seul un mouvement de joie. Le traité du 27 octobre, qui livrait l'Espagne à la France, en paraissant livrer le Portugal à toutes deux, avait été re^n à l'Ëscurlal le jour oit «Ion Fernand obtenait sa grâce fatale. Ce traité,. si longtemps discuté, que l'Espagne ignora deux mois encore , stipulait délinitivement l'expulsion de la maison de Bragance; la prinripaulé des Àlgarves était assurée au prince de laPaix. Un autre démembrement de la monarchie portugaise devait servir d'indemnité à l'inranl don Luis, que Bonaparte dépoâsédail de l'iiitrurie. Ces conventions étaient aussi ridicules à ses yeux qu'elles devaient l'être à ceux du reste du monde. Mais le ridicule masquait l'almminabli?. En portant tout à la fois sur le Portugal le poids de sen armes et celui des nôtres, aussi perfide qu'ambitieux, il voulait, sous prétexte d'alliance, faire à nos froatièresune brèche par oi*) passeraient sans combat ses troupes, sa puissance et ga dynastie. Le soldat, qui av^i^ des Bourbons

[.3,i.;i-,Coj:>yl>j

SDtTB DU HAmncMT d'aInhoa. MA

ponr cHentfi, transplonUil aujourd'hui d'Italw dans la Pé* ninsiilo leB Bourbons de Parme et d'Élrurie, une fllleds Dolre roi Charles IV à leur tète, en se réserrant de déporter btestôt Charles IV lui-m^e, H toute la branche augtuta qui régnait sur nous, an delà de l'Océan I

« Le général Solano, marquis del Socûrro, CarafTa et Junot envahirent ea mtme temps le sol de nos fritm et de nos rivaux de la vieille Lueilanie. La nation espagnole ne s'ef* frayait pas de voir les vainqueurs de Priediand traverser. ses provinces ponr cette oeuvre contmune; elle était flat-* tée dans ses vieilles haines par la Bubversion de )a secoiide monarchie de la Péninsule; te prince de la Paix, ea faisaot marcher nos armées pour le partage des dépouilles, oubliait ses récents affronts. Sa souveraineté le consolait de tout. Il fallait qu'elle consolât aussi nos maîtres des malheurs qui atteignaient leur race entière. Le jour vint oà tous les princes de la maison de Bragance, y comprise une autre fille de Charles IV, femme du régent, et la reine de Portugal, atteinte de la même infirmité que Geoi^es Ili, mais réveillée tout à coup par la surprise de son malheur et l'injustice du sort, durent, aux yeux de Lisbonne et de tout le Portugal consternés, sortir, muets et pleurant, de la demeure de leurs pères. Ils allaient à deux mille lieues des rivages de Vasco de Gama et de Camocns, afln d'obéir aux décrets de cet homme qui était la fatalité, une fatalité sauvage et aveugle ! chercher sous des cieux nouveaux un autre sceptre et une autre patrie! Cejour-là une éclipse attrista le ciel. Elle tem' bla allestpr les sombres destins de la Péninsule entière.

< Lesjoiesde don Manuel, payées si chor, furent de courte durée. 11 attendit en vain les Algarves. Le district d'Opoilo ne fut pas remis aux Bourbons d'Ëtrurie. Le général Junot sa saisit dti Portugal entier, et se déclara chargé de le gou* verner au nom de l'empereur. 11 fit abattre partout les couleurs portugaises pour mettre à la place h> drapeau français. Un décret de Milan frappa de cent millions d'impét oft roalbeureujt royaume. Le masque des Eon.veriÙDeté» qati»*.

404 LIVRE THEIZIËKE.

nales stipulées par le traité n'avait été pris que le temps qu'il fallait pour courir des bords de l'Adour k cein du Tage.

« Pendantoe temps, Bonaparte ne daignait pas répondre ma lettres du roi. Les agents français affect^ent de parlw tout hautdestwtsdelareineei de l'impopularité du ravffli. L'armée impériale recevait chaque jour d'immenses raiforts. N(m content d'avoir obtenu une roote militaire pour arriver à l'Océan, Bonaparte dirigeait d'autres colonnes, sans expliquer ses desseins, sans en informer le gouv^nement espagnol, à travers la Navarre et l' Aragon , d'antres eneore à travers la Catalogne, jusqu'aux rivages de la Méditerranée. De nouvelles faiblesses attestaient les terreurs croissantes deGodoy. Plus il devinait des plans hostiles et plus, livrant son pays & l'invasion, il multipliait dans les provinces l'ordre de semer de fleurs la route des Français; plus aussi le roi adressait à son fatal allié d'humbles instances pour obtenir en faveur du prince des Asturies la main d*uiie de ses nièces ou de ses pupilles. Cette union était <a seule chose sur laquelle le père et le fils se trouvHssent d'accord.

« Pour se dédommager de ces revers, Godoy poursuivait sa facile victnre sur la foule des prisonniers illustres qn'U avait donnés an pnnce des Asturies comme coçapagnmis d'infortune. Tous, laissés sous le poids d'une accusation de lèse-majeslé, attendaient-dans les fers que la commission du consul de Castille prononçât sur leur vie. L'obscur Ramon s'élomiail d'être associé à tous les chefs de la noblesse casliHane.

■ Mais lik un autre mécompte, peut-être le plus sensible de tous, attendait les coupables dépositaires de nos destinées. La commission des onze prononça enfin sur la conspiration de l'Bscurial. Placés ratre le pouvoir et l'opinion, deux forces qui commençaient à se montrer égales, les juges osèrent suivre l'impulsion de leur conscience. L'un d'eiu, dont l'histoire gardera le nom, don Eugenio Gavallero, 'était mourant : il se fit porter au tribunal. Tous les accusés furent absous. Mats don Manuel ne voulait pas être vaincu,

SDITB DU MAHOSCRIT d'AÏNHOA. 405

et le dtic de rinfantado, le duc de Sai^Carlos, le chanoine* Escolquîzi le marquis d'Ayerbe, des évoques, des généraux, que la juslice déclarait innocents, ezpièreDt dans des exils divers le tort d'avoir encouru la disgr&ce de l'ennemi public. Don CaiioB eut Tolède pour pristm ; ma sœur, Badajos ; - Pablo, son monastère. Ramon seul fut détenu pour un crime qu'on ne disait pas. Le peuple espagnol vengea noblement les vietimes. Le juge intègre et intrépide, Cavallero, mourut le lendemain du jugement. Uadrid tout entier assista à ses funérailles. Oa n'eu avait pas vu de si belles. Le peuple espagnol marquait son divorce avec ceux qui le gouvernaient. C'était la première fois.

« La reine, pour n'être pas vaincue, avait imaginé de protester contre l'issue des poursuites juridiques eu rendant grâce à Dieu par un Te Deum solennel du salut du roi : c'était constata le crime, quand le roi et les juges ne l'avaient point frappé, et condamner de plus en plus son fils quand elle ne pouvait l'empêcher de régner. Les grands se montrèrent dignes du sang qui coulait dans leurs veines; ils s'abstinrent. Il n'y eut de condamné que la coupable mère et son complice.

■ L'hiver s'écoulait lentement sous cet étrange et sombre CH'age. Un inexprimable sentiment de malheur éclatait partout, et le fond de mon âme n'était que trop en harmonie avec la solennelle trislcsse de tout un peuple. J'y sentais des choses qui m'épouvantaient. L'afTeclîon,qui avait été si longtemps le repos et le charme de ma vie, en était maintenant le trouble et l'angoisse. L'idée d'un mystère extraordinaire remplissait malgré moi ma pensée; rnille Souvenirs étranges, mille incidents inexplicables, mille paroles confuses, m'y faisaient trouver, sous l'étreinte de la douleur et de la solitude, des agitation^ de plus. Un événement cruel vint ajoutera mes perplexités. ^

(Leslettresnemeparvenaientpoint.il fallait des exprès, I. S3.

406 LITR8 Tfismftii^.

beanconp de dépenses et delpérils. Hatéa m'écrivait qndquefoifi, mitlgré mes ré|K>nsM brèves et rares, espérant pu Ees informations intéresser mmi esprit, et par ses prole»t»> tjons loucher mon cœur. Maria, deux fois par semaine, me faisait arriver son souvenir. « C'était la première fois, m*é<

■ crivait-elle, que je comprends le pris delà fortane. ■ Hait Bon accent douloureux mo déchkail l'àme. D'ordinaire si courageux et si résignée, elle semblait avoir perdu toute sa force. Je m'expliquais son abattenieiit par ce qu'il y a de contagieux et de saisissant dans celai d'une nation entière. Elle me l'expliquait elle-même par l'impuissancfi de ses eflbris pour adoucir au marquis les rigueurs de son eiil. Accoutumé à vivre dès l'enfance sous l'aàl de ses maîtres, les habitudes, les devoirs du palais, lui faisaient faute à toutes les heures, et les soins de Uaria ne réustissaient pas à remplir un vide toujours plus grand. Le jour lui semblait manquer à sa destination, parce qne le malin s'écoulait sans qu'il eAt k lever le roi, midi, sans le an^ir à table, oiue heures du soir, sans le déshabiller : il était mal à l'aise dans son indépendance, comme on le pourrait être dans la captivité. Le monarque était si bien à ses yeux l'image vivante de la patrie et de l'honneur qu'il avait l'âme plus humiliée chaque jour de sa disgrâce.

«Sadouleur,m'écnvaitla marquise, me désespèred'an tant « plus, que, sans moi, il n'aurait jamais connu ce mal qui lui

■ est terrible, la perte de la faveur royale, et Dieu permet < qu'âpre avoir fait la blessure, je ne puisse pas la guérir ! >

c Elle finit par me découvrir un chagrin plus grand. StHi page Ramon.kt plusdévoué, leplua loyal, le plus courageux des hiHnmes, gémissait soui le poids de l'accusation la pins extraordinaire. Il était désigné à'ia Puerta di^l Sol et aux Iribimanx comme l'assassin de sa maîtresse qu'il avait sauvée; des incidents funestes semblaient donner quelque eorps à cette supposition monstrueuse, et toute la suite de la pro- -cédure attesta une fatalité inexorable, ou bien une inexorable persécution dont Maria avait le cœur et l'âma épouTantés.

[.3,1. :i-,C(K>tjl>J

SUnE DO vurnscRiT d'aInroa. Mff

c Je ne p»is hnftgJDcr pourquoi, dlsflit-€tle; maïa îl y a tA f unfl imin ptiisMiilâ et cairtiée qui le pousse à l'échafand; < tavfiQg«ancadeeennM^abIeForlun&to n'y giifflrait pas. ■ a Ou »e sali pas tout oe qu'il y a de périls dans la justice humaine, cbet Ica nations oii elle est occulte, muette, îgno^ ré ', <rà aucune publieité ne ia contrat» et ne l'àclairo. Grande est la pari de ta passion; pUiK grande et plus tcrribi» encore la part de l'erreur. Une circonstance bizarre prévint omlre le malheureux |Nige l'espril des magistrats, çt) détruisant tout l'effet des alle&tations de Haria sur sa droiture ck sa probité. Plusieurs de ces hommes, qui, sous le-Hom de terenw ', veillent, depuis un soleil jusqu'à l'autre, à la s4roté de Madrid, iouscrivireitt, pentrétre de bonne Toi, Vne déclaration qui le lit <^neidérer comme un affilié des Bandolcros dont la ville et les environs étaient infestés. La lantwnedeleur lance cachée soui leur manteau, ils l'avsient mainte fois rencontré rédant à une heure avancée de la nuit dans tous les quartiers de la ville. Ce qu'ils appelaient ainsi, c'étaient la voisinage de l'hôtel de la comtesse et celui de la demeure de mes parents, tandis qu'ils avaient sous leur toit, avec Ft^rnanda, Dona Inès. Le vaillant jeune homme aurait donné mille fois sa vie plutétquedecompromeltre la gloire de la fière ramarera, et un manquement à la vérité lui faisait autant d'horrçur qu'un manquement à sa maîtresse. Il ne répond t donc ni par des aveux, ni par des démentis. Ses Incertitudes, ses contradictions, sa peur d'olTenaer Dieu ou la dicvalerie, qu'on prit pour la peur des criminels, le pi'rdirent, 11 fut plongé dans le plus noir cachot. Cet homipe, si intrépide dans la liberté, acheva de se perdre en se mon* trant abattu dans les fers comme un coupable. De tristes pressentimenls aggravaient son désespoir. Lui aussi sentait qu'une puis^aBce invisible l'aecablait.

« Maria avait laissé dans Madrid le docteur doR Halhias,

' Alnel noDim^» de ce que, criant & toutes Ire heures de l> nul; la tcnijis qu'il Tait, ila ont preique toujours i «nnoDcer le bçaa Ico^.

40S UVRB 1

pour pcH^r au captif des secours asûdns. II fat admis lUnvineal près de lui jusqu'au jour où, prétA comparaître devant ses Juges, et ses genoux OAdrissant, Ramon prit lamain du boD chapelain, etlui dit : ■ Ne m'abandonnez pas ! si je succombe, ■ je me croirai libre d'une promesse que j'ai fidèlement, trop t fidèlement peut-è^ otnervée. 1) est un mystère que la c marquise seule doit connaître; je vous chargerai de lui c transmettre Jk ma placeunecooOdence qui intéresse sa vie « enti^. > Le hasard on le malheur voulut qu'à dater de ce jour, don Hathias cessa de pouvoir pénétrer dans la prison.

« La cinquième salle du conseil de Castiile' devait être saisie du procès. Celte chambre, dont les arrêts ne sont pas sans appel dans les albires civiles, a cela de terrible, qu'elle est souveraine quand elle prononce sur la vie des citoyens.

« L'accusé protesta contre les juges qui lui étaient as«gnés. Il revendiquait, à titre de familier, la juridiction dn saint-onice, et l'inquisiteur de cour, qui appuya sa demande auprès du conseil royal , nous apprit ainsi que le pieux Ramcm était, en efliet, un des affiliés du tribunal de la foi.

■ Ces conflits qui, d'ordinaire, sont étemelB, où le pouvoir spirituel trouve presque toujours une occasion de triomphe, furent terminés a«na retard et jugés contre l'inquisition. Le malheureux réclama encore, A titre d'étudiant , inscrit sur les rôles, les privil^ee de l'université ; tous ces refuges, ouverts au coupable par notre législation, comme pour perpétuer les procès et appeler au secours du crime la faveur, l'or et le temps, lui furent fermés : cette fois, la marche de la justice était aussi ra(»de que rigoureuse.

c L'accusé fut entraîné au pied du tribunal. Ces magistrats, assis sur une estrade élevée, dans leur costume sévère, ces greffiers, ces dtapelains-jurés, ces atguaciles de garde, solenuellement distribués autour de lui, toutes ces pompes

■ Les douie membres dont elle se compose ■'appellent Aleildes de !■ couronne (de caes y corte). Lt police administrât! Te et Judiciaire de II capitale est su nombre des allrltiutloDs de (lette portion 4u codmU rojiL

SUITE DO NAHDSCMT O'aIHHOA. 4M

de la justice, tournant ses foudres contre nn seul honune, sang un visage ami pour le soutenir, achevèrent de porter daoB son &me le trouble et le découragement. En vaw, il s'opiniàtrail à affirmer son innocence sur la croix d'argent qui décwait la table des alcaldes. Les nombreux témoins qui furent produits fortifièrent, pour la plupart, du poids de leurs charges l'éloquence de l'agent fiscal. Cet interprèle des lois, jeune licencié qui avait signalé son zèle dans le {vocès de i'Escurial, déployait, pour venger Maria, disait-il, autant d'ardeur qu'il en avait montré naguère pour la perdre. Ainsi qa'oa le voit trop souvent dans les États despotiques, ou bien dans les temps de parti, car toutes les tyrannies se ressemblent, il était de ces hommes- qui remplissent le ministère d'accusateur, comme un licteur tranche la tète désignée, comme un soldat frappe l'ennemi, aveuglément, avec fureur, sans s'inquiéter de la justice de sa cause, magistrats terribles auxquels on ne peut disputer une vie sans qu'ils ne fassent du débat leur aHaire, et de la condamnation leur gloire. Par malheur, le licencié ne réussit pas à porter une conviction dans l'esprit des juges; je dis par malheur : car, obtissant à on scrupule barbare. Us ordonnèrent que la tor* ture achevât de dissiper leurs doutes!

H Nulle protestation ne put sauver à l'infortuné celte affreuse épreuve : il fut conduit auprès du lit de douleur. L'alcalde de la cause^ était auprès de lui. Le vieil aumônier de ta prison l'exhortait au repentir et à l'aveu de son crime ; le bourreau arrangeait avec insouciance les apprêts du supplice, et un grefOer criminel taillait sa plume pour enregistrer les réponses, c'est-à-dire les cris de douleurs de l'accusé. Ramon, à genoux et pressant contre son cœur un crucifix, demandait it l'aumdniér le secours de ses bénédictions et de ses prières; il se releva, puis se jetant sur la couche fatale, il répéta qu'il était innocent. Le juge répondit par celle forranle, que sur le prévenu seul pèseraient

■ Juge instructeur.

U(t UVRB THlIlàNE.

^ADt Dieu et demat lea hommes lesoonriqtwBeesdesM déwveux, ilAMI rendre le dernier soupir au milieu des locrnenls. A i'« mot, la miniitre de la loi se mit à ajogla* le pnlienl ànna une espèce de cercueil où il allait, dnuktureiisement attaché, subir les angoisses d'une adreuse agonie. L'honnéta homme friflSonna.lorBqnela inain,dém>uéeàrbomiddeiee posa sur lui. Auiùidl,lft£orde, enlacée autour de aee membres meurtrie, les pi«»e de replis iBuUîjitiés; le bourreau y pessa le b&lon tariible qui va W serrer sans fin. L'aspect sinistre de cet homtne, la brutale indiflÉreiiefl empreinte dans ses traits farouches, son dédain pMir le oorps vivant qu'il apprêtait au martyre, lâus ces détails qui mêlaient le dégf^t à l'horreur, u'étatent pas néceisaires pour (ibattre tout à fait les forets de Ilamon. Un cri aigu aanoare ses premières doultiurs ; mais il rassemble sou énorgie : 4eui tours, trois tours, et quatre autres enc<H% suivirent Bws qu'un gémiEsennent s'échappât de sa poitrine baletairie; seulement, par intervalle, il prononçait tout haut les Utaiiies sacrées. Bientôt une sueur froide l'inonde tout entier, et les nœuds commencent à déchirer ses chairs. l/alciMe prend ce moment pour l'interroger. D'une voîi défaiJJaDle il nie encore; et laisse entendre le nom d'Inès qui remplissait sa pensée.

-^ a Celle Inès que lu nommes, poursuit le magistrat, f a-t-elle participé à l'assassinat? — Elle?...,., non pas:je

■ puis vous le jurer par le sacré cœur de Marie. — Dis ce * que se proposaient les auteurs de ce eomiilot? — Corn* u ment le saiirais-jn? — Mais tu sais bien que la camaréra « de la comtesse de D'" n'est point coupable. Tu sais donc « quels sont les complices? To viens de te trahir; acquiers ( par ta sincéiilé des droits à la clémrnce royale et à la « miséricorde divine. — Je suis innocent comme l'agneau M pascal, — Tu t'obslines? Encore quelques twirs de

■ corde! » Le magistrat parlait que déjà les os de l'in-: fortuné crient sous les liens liomicidos. — « Hé bien , « maintenant cs-tu coupable? > reprend l'alcaldc en dé-

SDITE QC «JUraSGRir D'iÎNHOA. 4I I-

iwraant aee regarda. Olui dont le* lèvres a'avftimt jamais iroEéré un mensonge se tail un monenl ; i la fin la douleur i'oi^rto, — ■ Oui, répondit-il en frémissant; msis enf voyez-moi vite à l'écharaud, — Il n'est pas dégoàlé, dii 1 avec un rire inlemal l'raiécuteur des vindictes judt- ( ùaira»; il aîmenil mîetti ^Ire debout que couché sur la ( dure. — Paix ! s'écriti lo jugR, et s' adressant à Ramon : I Avant qu'on te délie, avoue pourquoi tu voqIub commettre H C« for rail 7 -"Je ne le saispag. — Qui te la conseillé ï^.

< Je ne sais; mais 6tez-tnoi d'ici ou je meurs. — Un tour t encore, puisque tu reviens à Ion premier système! >

« L«a membresde Ranton ne peuvent résister à ce nouvel effort; ils sont brisés. La victime pousse des cria horribles. L'atcalde de la couronne l'interpelle de nouveau : un ouï incertain est le seul mot qui puisse être saisi à travers les aecenls confus de son dé^spotr. Ses liens sont etifm relâdiés, et le sourire d'une joie déchirante brille un moment parmi les êcwvulsiOns de son agonie. « Songe, lui dit le I juge, que si lu hésites dans tes aveui, je vais à l'instant M te rendre aux tortures. — A In bonne heure, mais pro-

< mettez-moi qve je serai confessé ensuite et exécuté sans c retard. — Parle, conviens-tu d'avoir essayé d'assassiner R la marquise, et, ce qui est plus coupable encore, d'avoir

< voulu imputer ton crime k l'un de ceux dont la main L'a « déearmé? > Ramon ne pouvait prendre sur soi de redire une imposture. Hais le bâton fatal resserra les nœuds, et il proféra, d'une voix à peine entendup, le mot qui le condamnait, — s Mainlenant, qui l'a porté à cet attentat? Tu « ne réponds plus ; est-ce pour lasser le bras de l'uiécuteurî € -—J'ai voulu... j'ai voulu me venger. — El de quoiî — « Lesais-je?Hais, par les mérites de la sainte mère de Dieu, ■ ne me laissez pas vivre plus longtemps; car je me fais

< horreur. — C'est bien tard te repentir, « réplique le magistrat; et Ramon mêle des torrents de larmes au sang qui coulait de i^ bouche. On le détache <lemi-mprt du Ut infernal pour le transporter dans son cachot. L'aumônief

[.3,1. :|--,C(K>tjl>J

412 LITRE TRBIZIÉIIE.

l'y ac£(Hnpa(p]e, de peur que la mort ne neane le satur panni ses douleurs, sans que U religioo lui eût ouvert le seul refuge qu'il implorftt désonnais OHitre les erreurs des hommes et l'atrocité des lois.

c Au bout de trois jours, Ramon fut traîné devant le tribunal, et là il rappela ses forces pour protester contre les aveux que lui avait arrachés fa douleur. « Je suis, dit-il, « d'une vois plus ferme, je suis innocent comme la brebis • des montagnes d'Occa; > La salie décida que le crime dont il était prévenu- devait être rangé dans le nombre de ceux pour lesquels trois tortures peuvent éire ordonnées. L'infortuné vit ses membres soumis & une seconde épreuve. Hais, après une demi-heure de tourments et de dén^ations, ses os, brisés sous les nœuds, ne purent résister à l'effort, ni son âme jk la souffrance; il s'évanouit, et, quand le bourreau le détacha, l'alcalde le croyait sans vie. Trois jours s'écoulèrent : il fut appliqué une troisième fois au lit de mort. Des douleurs que le cœur de l'homme a pu inventa, mais qu'il ne peut souffrir, contraignirent encore le martjr d'une législation barbare qui a été celle du monde, à se dire coupable; il ne parut devant le tribunal que pour se rétracter, afin, dit-il, d'éviter s'il se pouvait, non plus le châtiment, mais la honte du crime. La salle, peut-fitre prar finir les souffrances d'une vie qui ne pouvait plus se prakuiger, le déclara convaincu d'avoir blasphémé par ses dénégations le saint nom de Marie et attenté à la vie de sa maîtresse, crimes qui emportaient la mort. Cette sentence ne révolta l'ftme généreuse de Ramon que parce que Tigniraiinieux supplice du gibet lui était réservé. 11 demanda en vain à monrir noblement par le garrote' : les preuves d'hidalgie qu'il voulut présenter ne furent même pas c:(aminées. Également repoussé en invoquant les privilèges de la Biscaye,

< Le patient est asus contre une potence à laquelle un <x)lllerdBlK l'allache. Le Mtoo du bourreau terre ee collier jutqu'i ce que la nMi s'ensuive.

SUITE DU MANUSCRIT D'aINHOA. 413

flpmme Qls d'une m^ que la noble seigneum avait vu naître, il se réduisit à solliciter du «ooins la gr&ce, souvent accordée, d'être exécuté dans l'intérieur de la prison. Ce fut la seule de ses prières qu'on accueillit, et ses geôliers l'enfennèrent dans la chapelle d'où il ne devait sortir que pour être traîné à l'éohafaud.

< La procédure avait été si secrète que doBa Inès n'apprit qu'à ce moaient, par hasard, dans une conversation du commandeur avec la comtesse, l'extrémité de la situation de son amant. Elle fut prise de désespoir. L'orgueil céda dans son cœur, et, se voilant le visage, elle alla chez le fiscal se jeter à ses genoux, et lui dire le secret de ces courses nocturnes qui avaient été si fatales : ■ 11 est trop tard, lui dit le mate gistrat; vous vous perdez sans sauver ce malheureux. Il « est coupable. Nous avons des preuves certaines. Nous 5 avons ses aveux. Implorez pour lui la miséricorde divine ! ■ Il n'a rien à attendre de la miséricorde humaine. > Inès vaincue se précipita aux pieds de sa maîtresse, s'y roula, , sollicita son intérêt protecteur. En le promettant, Hatéa ne dissimula point combien peu elle espérait.

■ Le premier soin du condamné fut de réclamer la présence de don Hathias. La crainte de succomber à ses maux avant d'avoir revu le chapelain de la marquise, était la seule pensée terrestre qu'il se permit encore. Du reste, il ne s'o(>. cupait plus que d'étouffer le murmure des angoisses auxquelles ses plaies et ses fractures sans nombre le laissaient livré, pour pouvoir demander pardon à Dieu du mensonge qu'il avait commis deux fois, et de l'orgueil qui se soulevait en lui contre l'image d'une mort infâme. La loi lui permettait de passer trois jours dans le sanctuaire, afin de se mieux préparer à comparaître devant le réformateur suprême des jugements des hommes. Il fallait que, dans cet intervalle, la salle des alcaldes de la couronne obtint du roi l'approbation de la sentence.

< La marquise , de son cdlé , et son mari aussi désolé qu'elle, aussi convaincu de l'innocence de son pa^ avûeol

4l4- IIVRE TREfZrËME.

envoyé l'orf/e de verser ['or Jana les aeirétaireries ' ponf le sauTcr; mflîs personne ne s'intéressait à sa destinée. C'est- \h le malheur àes procédures sans publicité : il n'y a qne l'accusation qui se montre au grand jour : la défense meurt ignorée dans l'oreille des juges ; et leur esprit prévenu prononce à leur insu d'iniques arrêts, que sanctionnera la conscience publique. Plus le crime qu'ils ont Trappe est invraisemblable et bizarre, plus l'imagination des masses en est saisie. Les tribunnnx disposent ainsi à la fois del'bffli' netir et de la vie, du présent et de l'avenir.

« Le moment semblait favorable au succès des efforts que tentait de tous cdtés don Mathias. Les maîtres de la terre doiventcompatir plus que jamais auit malheurs des hommes lorsqu'eu:!- mêmes sont contraints do plier ta télc sous les coups de l'adversité. Lps hâtes d'Aranjucz connaissaient la douleur et l'effroi. Charles IV et la reine recueillaient le prii de leurs faiblesses, et don Manuel celui de son indignité. L'Espagne échappait à tous trois. Trois cents ans d'une politique opiniâtrement attachée à détruire parmi nous, pièce à pièce, l'antique édifice des libertés, et par conséquent des garanties publiques, n'avaient abouti qu'à livrer les héritiers de saint Ferdinand aux caprices d'un soldat étranger.

« A la place du contingent français de vingt-cinq mille bommesquiavaitété stipulé, centmille impériaux campaient dans la Péninsule à peu près désarmée. Ils promenaient leurs aigles, sans un but connu, des extrémités de la Catalogne i celtes du Portugal et du revers des Pyrénées aux approches de la Samo-Sierra. Des forces immenses étaient en outre appelées du fond de l'Allemagne oô restait immobile et captive l'armée espagnole du marquis de la Romana; elles s'amaSsaient à grand bruit le long de nos frontières sous des noms bizarres et menaçants. Le peuple de Madrid, allant plus vite

f Ui mlpUUre*.

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

SUITB DU IIAND8GRIT D'aINHOA. 413'

pRit-ètreqÔe les alannesdela cour, commençait à parler du départ de la maison rople pour l'autre rivage de l'Océan Atlantique. On peut dire que U royauté espagnole n'existait d^à {dus.

c C'était dans le cours de février. La renommée révéla tout à coupa la Péninsule d'audacieux, d'inouïe attenlats d'un homme contre une nalion. Les généraux de'Bonaparle avaient reçu l'ordre, en pleine paix, à la face du monde, la rougeur au front, d'enle\'er, par dos stratagèmes qu'on dédaignerait au théâtre, sur des garnisons sans déflnncc, les places fortes d'une puissance amie. Psmpelune, Figuières, Hont-Serrat , la citadelle de Barcelone, celle de Saint-Sébastien, ces clefs de nos provinces emportées sans combat, dértAéeg, car quel autre mot employer! attestaient la perfidie de l'envahisseur et ses véritables projets. Nos maitre» comprirent que cfrl outrage était te prélude de plus grandes entreprises. Vainement Bonaparte, pour tromper jusqu'au bout l'Espagne et ses princes, imagina-t-il d'envoyer à ce moment, avee^ngrand fracas, quinze chevaux de luxe à son allié Charles IV. U me fallut empêcher le peuple do Buytnigo de lei évenlrer au passage. I^ vérité se faisait jour de toutes parts. Don Eugénie Vzquierdo arriva de Paris pour la faire connaître tout entière. Il apprit que ta souveraineté des Algarves, et le traité même, n'exiMaicnl plus. Les provinces espagnoles jusqu'à l'Ëbre élaient exigées pour être réunies au grand empire. Des dédommagements étaient offcrtg en Portugal, et l'habile don Eugénie ne dissimulait pas qœ, dans sa pensée, ces propositions étaient un leurre comme tout le resle. La cour vit que son heure fatale avait sonné. Ceux qui nous avaient livrés sans défense aux complots de l'étranger, se sentaient hors d'état d'en appeler à la.nalion outragée et de s'associer aox périls qu'eux seuls avaient fait naître. On sut que le roi et dofia Marie-Louise, comme s'ils se fussent consolés de perdre l'Espagne pourvu que don Manuel ne leur fut pas ravi, avaient résolu, on effet,. d'aller ohwdter au loti] le trôao de Montésaaia, dans rim-

r:„i- :i-,G00tjl>J

416 UVBE 1

puissante de défendre, par Un élan désespéré, celui de Charles-Quint. Dix mille bras travaillaient nuit et jour «ut apprêts du départ : car des princes qui laissaient derrière eui une monarchie, étaient contraints d'emporter dam un autre univers tout l'attirail de celui-ci.

< Ce roi qui avait tout perdu, celte reine qui avait tout dépravé, ce favori, cet amant, ce ministre qui avait tout trahi, soulevaient tant de sentiments pénibles, que l'indignation contre les injures de Bonaparte sembla temp^ée d'abord dans les cœurs espagnols par une indignation plus vive encore. C'est ce que m'écrivait don Carlos : < Godoj a c fait tant de mal au royaume catholique qu'on ne sait ptos c quel est le véritable ennemi. Sa perfidie ridicule, duleïn[B

< d'Iéna, rend la loyauté castillane moins sévère pour de

< plus redoutables perfidies, un million de fois plus iodi- € gnes. Être traités ainsi nous fait sentir à quel point doqs

< sommes déchus sous nos guides actuels.. Esclave d'un

■ pouvoir qui la ruine et la dégrade, l'Espagne eâ-eUe f une nation encore ? 0 mon ami ! bien des gens pen-

■ salent que c'en était fait de nous, à moins que le légis- « latenr de la France ne s'employât à nous sauver. Cora- « ment lui croire encore ce dessein? Hoi, qui étais né pour « jouir de la vie, pour en épuiser les plaisirs, ma t£te se « perd dans ces complications. Je ne vois autour de moi c qu'exils, spoliations, abattement, invasion. On n'est {dos c une patrie dans l'état où nous sommes. Le deuil est tel « partout qu'il envahit et engourdit mon âme. Je serais « moine depuis bien longtemps, si M. de Voltaire ne m'avait ( Até cette ressource pour toujours. >

« Le peaEJe,grâceàDieii, n'eut pasdefaiblessenid'incwtilude dans ses colères. 11 les portait tout entières et toutes vives sur les deux ofTenscurs de la nation espagnole, confondatit celui du dedans avec celui dudehorg, l'im qui avait reçu de l'autre le droit de parader en armes au milieu de dous. J'avftisla joie de voir également Maria sentir ainsi, ou plotM l'insulte la plus britlante, pour elle, élaitcelle qui nous venait

SUITE DO KAirasaiiT d'aIhhoa. 417

de l'étranger, c Celte succession, me disail-elle, d'actes inonls

< d'escamoteur et de brigand couronné doit étonner pro-

■ rondement i'honneur français, si la race de François 1" c et de Louis XIV ne l'a pas emporté avec elle dans son

< trop long eûl. Il fallait ce spectacle pour distraire un c momenlmapenséede la douloureuse persécution qui me € cherche et me frappe si visiblement dans la personne « de mon brave et bien cher serviteur. Je ne suis qu'une c femme, une faible femme, toujours sereine, disais-tu c pour me rappeler que les femmes n'ont pas de râle dans € les affaires de ce monde. Hé bien, je te le déclare : je

■ ne comprendrais pas que tout Espagnol ne courût pas c à ses armes , ne rendit pas à l'insulteur public guerre c pour guerre. Je sens que Bonaparte m'a outragée jusque

■ dans les cendres et dans la gloire de nos pères. Si Je c pouvûs, ce serait un duel à mort entre lui et mm.

< Le roi , notre seigneur , que Dieu garde ! naturclle- « ment courageux et dievaleresque , sent ainsi, j'en suis

■ sûre. Si les traîtres l'empêchent de porter la main sur la « garde de son épée, par saint Michel et par saint Georgesl « il faut savoir la tirer pour lui. >

< Mon cœur bondit à ces paroles. 11 me sembla que c'était la voix de la patrie. Déjii on annonçait que le grand-duc de Berg' s'était mis à la tâte des armées impériales, qu'il marchait audacieuse ment sur la capitale. En effet, les drapeaux français parurent sur les monts de Buytrago. La vue de ces drapeaux, ennemis sans l'avouer, et compromis dans mon respect, au milieu de toute leur gloire, par la ruse et la trahison, me mirent hors de moi. D'ailleurs, le départ prochain de la maison royale pour l'Andalousie, ou plutôt pour le Mexique, avait cessé d'être un mystère; l'autorité n'existait plus; entre des étrangers menaçants et des sujets indignés, la royauté perdait jusqu'à ce vieux prestige qui lui tenait depuis longtemps lieu de pouvoir; devais-je encore

* JaocIiiiB MoTBl.

416 UVRE metii&MK.

l'obéissance k un gouTcraenKiit qui avait tout dâtniît, y compris lui-mèmeï Sachant bien que jtiiAais Espagnol s'avait transgressé la volonté n^e, at qu'aux yenx de mon père c'eût été transgresser la volonté de Dieu même, après avoir pressé sur mon cœur cette enûx de Maria eafant qui était mon talisman depuis tant d'années, je rom|H8 mon ban ei partis pour Madrid.

« C'était le dernier des jours accordés par la loi au malheureux Ramon. le me hfttais, dans je ne sais qod v^ne espoir de réussir à préserver sa tète. Mon cceor, occupé de lui avant tout, attachait cependant aussi un intérêt coidiis à pénétrer ce mystère qu'il avait promis de ^évoilw à sa iieniière heure. Dans la solitude, ma pensée s'était exaltée sur ce mystère étrange qui m'environnait depuis si Uag' temps. Après avoir redouté de le pénétrer, je m'atlachais i sa découverte par tes obstacles même. J'allai droit Jt la Puertadel Sol. J'entrai précipitamment chez don Geaaro,el, sans répondre au Dieu soit avec vous! que m'adressaient les oisifs, sans les reconndlre ci les voir, je demandai avec emprusseinent si Ramon vivait encore. On se r^arda. On ne répondit point. Le fburblsseurseul.tàtant lentement sa montre, calculant plus lentement les minutes, dit, après un moment : « Seigneur colonel.... point! » Et l'enb^tien des assistants se reporta sur la nouvelle du jour. Tant d'indiSËreuce pour la vie d'un homme, d'un martyr de nos lois, d'une victime peut-être An quelque abus criminel de la puissance, glaça mon cœur, et je m éloignai épouvanté.

* Dans ce moment, un tlot d'hommes, de femmes, d'enfants en bas àgc, arrivait par la grande rue avec l'allégrewe qu'on rapporte du cirque. Antonio m'aperçut, vint à moi, me baisa la main, et m'apprit que Ramon n'était plus.

c La foule revenait irritée de n'avoir pas assisté à ce spectacle. Par suite de la triste faveur accordée à l'infortuné,

SliitE DO HinmciuT d'aInhoA. 4ie

loDt s'était passé dans l'iiUérieur de la prison. € Je Suie bien -t tranquille, disait Antonio, sans s'inquiéter des tnalédic- .< lions populaires. Dieu a son âme. Si je pouvais posséder « de ses reliques, je me croirais aussi assuré de mon salut ■ qu'avec un morceau de la vraie <ToixI >

c On savait que le brave Léonère était mort avec un rare courage. Il éuit monté surréchafaud, demandant toujours le docteur don Ualhias qu'on lui promit jusqu'au dernier instant. Le docteur avait fait, pour être admis, des effwts désesp^^. Twjt fut inutile, et le secret du malheurcot page mourut avec lui.

■ Je courus diez mes parents, désolé tout ensemble et «Laspéré. J'avais résolu de solliciter à genoux, de mon père, ce aeoret que lui aussi connaissait, disailon, el qui se dre»sait toujours devant moi dans le temps où je voulais le fuir, pour m'échaïqier maintenant que j'étais animé par tant de circonstances extraordinaires k le saisir et à l'interroger. Je frappai avec un trouble inexprimable à la maison paternelle. Après quatre mois, j'allais serrer dans mes bras doïit LéoDor et mon père. Le guichet ne s'ouvrit pas devant mon appel... Tout était silencieux, et vainement, dans mon inquiétude, demandais-je un éclaircissement dans les maisons voisines : tout resta muet. L'air des visages ne me laissa nul doute. 11 n'y avait qu'une explication à ce deuil nouveau C'était du fait d'un pouvoir mystérieux et terrible

que la maison paternelle était déserte.

■ L'inquisition ne conservait pas au dehors ses formes redoutables et son dur régime, depuis qu'elle était moins Bouvent commise à la garde des droits de la religion qu'à la défense des sollicitudes ou même des passions du pouvoir. Hais cette puissance, à moitié invisibleet partout présente, vivait encore. Ses habitudes étaient adoucies et non pas ses lois. Immuable au milieu de toutes les institutions de la monarchie chaque jour modifiées par le icmjis, son autorité n'était tempérée dans l'application de règlctoenlB impitoyables que par les lents prc^rès de cette autre

420 UVItE THEIZIÈHB.

puissance qui, même panni nous, comraeacait à s'appeler l'oiHiiioo publique. Sa main de fer, qui, depuis lougues années, n'avait dressé de tritehns que dans les provinces, et i Madrid versé le sai^ que dans l'ombre, avut encore partout de ces sépulcres qu'on appelle des cacboU. Morts à la lumière et à la soàélé des hommes, n'existant plus que pour leurs geôliers, n'ayant le sentiment de la vie qae parce que d'austères prédications, des privations de toute nature, des tourments quelquefois entretenaient en eux le sentiment de la douleur ou celui de l'effroi, les hâtes de ces sombres demeures ne pouvaient pas même placer leur espérance sur le repos de l'autre vie; là aussi leur était montré ' gang cesse, le bras tendu sur eux, le fantâme de l'éternité qui chfltîe. Quelques-uns ne pouvaient demander au sommeil le bienfait d'une trêve rapide .et troublée que sur des chaînes et des chevalets ou des cadavres : c'étaient le prêtre séculier dont la raison troublée ne s'était pas soumise, sans retour, au joug tutélaire et invariable de l'orthodoxie; le jeune homme qui s'était raillé des [vatiques idoUtres do peuple; le père de famille qui avait accusé tout haut les désordres des couvents ; le religieux dont les études hardies persistaient à reconnaître, vivantes dans le monde matéiid, des vérités, vieilles déjà depuis i^us de cent ans, pour li chimie, la physique ou l'astronomie des nations voisines; l'écoDomiste enlin, qui, parmi la foule des littérateurs et des hommes d'État occupés à répandre les véritables maximes du droit public, avait encouru soit des regards jaloux, soit une approbation bruyante, en cherchant la cause de notn décadence dans l'établissement du pouvoir absolu. G'étaioit aussi trop souvent les pures et nobles victimes d'une déntnciation mensongère, d'une persécution cachée, d'une sourde machination.

< Le titre d'honneur de l'institution, ce qui l'avait fait accepter du génie national, c'était d'avoir maintenu l'unité religieuse de notre vaste empire, à travers tous les schismes, tous les démembrements, et cela d'une extrémité à l'autre de

C3.l:.-:ij,CiOOtjl>J

SUITE m H&inJSGMT d'aInhoa. 421

runivers. Seuls dans le monde, nous avions échappé aux guerres de religion, aux réactions contraires, aux déchirements inténeurs.àlou& les malbeursd'une nation qui suitdea rites diiïérenls. Mais qui pourrait dire que ce bienfait n'ait pascoùléplus cher que n'auraient fait les dissensions civile? Hélas ! en reconnaissant dans l'inquisition le fruit et l'image du génie espagnol, en lui reportant l'honneurde ce fléau des guerres et des scissions religieuses épargné depuis trois siècles à nous et à une moitiédu monde, on frémit de penser que ses apologistes n'estiment point ses victoires, dans l'empire espagnol des deux hémisphères, à moins de trois cent mille victimes humaines. Est-on coupable de penser que dans le siècle où nous sommes, celte puissance à part, contre laquelle proteste le genre humain, ne pouvait plus subsister parmi nousï

< Comme le vieux de la Montagne, le saint office reposait BUT deux soutiens, le meurtre et l'espionnage; il érigeait ta délation en devoir, et les supplices en acte de foi (auto-de-fé). 11 ne souffrait pas un foyer au sein duquel des yeux et des oreilles n'écoutassent et ne vissent [tour lui.C'était le gouvernement de Venise appliqué àlarcliglon. Dans cettemullitude de satellites mystérieux, il s'en trouvait un grand nombre qiiiétaientimbu§desîdéesnouveltes,etn'acceptaientce6liens que pour se mettre à l'abri de redoutables vengeances. Mais d'autres avaient à en exercer pour leur propre compte, et il n'était pas d'intérêts si mondains ou si coupables que les armes de la foi ne fussent employées à les défendre. Tout prétexte y suffisait; une conversalion tronqqée, un soupçon vrai ou faux sur les sentiments secrets, la possession de livres condamnés, et tout t% monde en possédait, comme pour donner prise aux persécutions, aux vindictes, à la tyrannie 1 C'est laque se porta d'abord ma pensée. Je m'inquiétai de cette bibliothèque secrète où avait tant puisé autrefois don Mathias, en calculant bien que ce n'avait pu être qu'un prétexte mensonger pour la main cachée qui avut ourdi cette trame. Le docteur eut aussi ce soup^n ; mais il I. 24

4H LIVRB TREI2lfiUE.

n'osait me voir, il n'osâil me répondre. Il me fuyait. J'admirai^ celle contagion du péri) aux époques de lyrannie, qui fait des meilleurs citoyens un objet d'eOroi pour tous les autres.

• Malgré l'alarme semée autour de moi, j'appris qu'au milieu i^ la nuit mes parents avaient été arradiés tout à coup à leur demeure. La Puerla del Sol ne poii^l méconnaître, à un coup frappé ainsi, le bras du saint tribunal. L'image de don Luis, si chevaleresque et si excellait, de doâa Léonor, si sainte et si dévouée, plongés dans le séjour de la déaolatiou, séparés des vivuils, arrachés peolêtre l'un i l'autre, ne pouvant placer une espérance que dans l'eicès de leur Âge et de leur faiblesse, cette image acheva de me livrer au désespoir. Que faire, qu'essayer contre une puissance insaisissable et muette dont les naains sont armées de la croix el du glaive? Si vous lui deoiandes ses droits, elle vous montre le ciel, et l'enfer s'ils vous Élonnenl. Souveraine arbitre de la raison humaine, €i pesant les pensées dans une balance qui n'a qu'un bassin, elle traite les dissentiments comme des attentats, ramène la conscience par la tireur, et oppose à l'aveuglement le lécher. Établie afin de maintenir la parole du Dieu de paix, afin de protéger la gloire de celui qui a fait li cidi et la tare, elle a )>our code la force; pour tribunal , la nuit; pour procédure, le silence ; pour interrogatoire, la torture. La mort du cordon avant le supplice du feu est toute sa clémence.

<t J'allai machinalement errer autour du palais redoutable où'siége le saint tribunal, palais inaccessible, qu'aucune réclamation, aucune demande, aucune investigation ne peuvent aborder. C'étaient là que gémissaient don Luis et dofta Léonor! Je contemplai longtemps, avec un morne désespoir, les murs de brique qui les dérobaient, peut-être pour toujours, à ma tendresse. Quel étranger eût deviné que cette maison, sans faste et sans grandeur, défendait contre les regards profanes un pouvoir supérieur à celui des rois? Des gardes, des soldats,^ne veillaient point à la porte. Cepeo-

[.ji- j ,C(K)^I>J

sorrE DO «awjscupt d'aïnhoa. 428

dant il ne m'était pas tlonné de franchir cett« enceinte, d'interroger ses farouches mysUres, de me frayer un passage jasqn'aux objets chers et cachés de ma pieuse soUicN tude. Là, plus que jamais, le sentiment de mon impuissance aggravait celui de mon affliction. Quel était leur sort? Je savais trop que d'ordinaire la chambre oi^ sont enfermés les captifs de tout rang et de tout âge ne reçoit un jour insuffisant que par une ouverture oblique pratiquée sur leur léte. Toute autre lumière leur est intcnlile, et des miils sans sommeil setrouvent allongées ainsi de soirs sans clarté. lis ne peuvent recourir contre tes glaces de la vieillesse qu'à ce qui leur arrive des rayons biisés du soleil. l,e feu leur est défendu. Deux fois par semaine, ils comparait;scnl devant l'inquisiteur chargé de recevoir et d'exiger leurs aveux. Car, ignorant toujours quel crime contre Dieu et la foi lenr est imputé, il lenr faut interroger leurs souvenirs, livrer à l'examen des juges toutes les actions, toutes les paroles de leur longue existence, révéler même les pensées que Dieu seul a pu connaître. C'est sur ces confessions minutieuses, lorsque le temps les a complétées, que repose l'accusation, puisque l'accusateur n'a pa^ h fournir d'information. Devant cette juridiction qui réclame sur la conscience les droits de Dieu même, ce sont les victimes qui doivent elles-mêmes se trahir et se condamner. .

« Tonte autre communication avec les hommes leur est interdite. Seulement, un prêtre pénètre quelquefois dans leur cachot. Mais la religion ne descend pas auprès d'eux avec sa mission de soulager les peines des hommes; elle n'apparaît qu'armée du fouet vengeur. Des reproches et des menaces sont tout ce qu'ils doivent entendre. A la Rn, ils ne voient plus leur porte s'ouvrir sans effroi. Pressés entre les souffrances présentes et d'alfreux présages, ils n'osent plus souhaiter ni de vivre, ni de mourir. DoAa Léonor trouverait-elle du courage pour ranimer les forces de mon pèreï Leurs jours s'écoulaient-ils ainsi dans le sentiment de imites les privations, dans l'angoisse de toutes les

Page 1