LIVRE QUATORZIÈME
compris que le motneot était arrivé, pour l'Espagne comme potir moi, d'abjurer une inaction mortelle, et je coams à la Puerta del Sot. Une sorte d'espérance divine exaltait mon âme.
c Le jeudi 17 niars venait éclairer de grandes scùies. Après trois cents ans de docile abdication, la nation esjiagnole, abandonnée par ses maîtres, allait se réveiller de sa longue léthargie , résolue à ne pas s'abandonner ellemême, quoi qu'il lui en dût coâler. Une agitation extraordinaire marqua l'aurore de cette mémorable jouroée. Les manteaux bruns et les manteaux bleus se pressaient dans les rUL's avec une égale expression de fureur. Les groupes, oixlinairement immobiles, se croisaient en tous sens, et des religieux, des soldats attjirdés, allaient de tous càt^, apprenant à la foule les événements d'Aranjuez, les derniers ordres de la cour, le départ subit de la maison du roi et de toute la troupe pour la résidence royale.
( Je trouvai don Domingo au centre d'un cercle nombreux. ~ « Que tarde-t-on? lui dis-je; l'étranger est à nos portes, tf et nos princes, demain peut-être, ne seront plus panni K nous. Il n'est qu'un moyen de sauver la patrie; conrons n tous ensemble à la résidence royale, poui' supplier à ge- < noux le roi, noti'e seigneur, que Dieu garde! de renoncer « aux conseils de celui qui, depuis trop longtemps, 1g trahit et H le perd ; nous lui dirons qu'au milieu de nous il n'aura point 1 d'ennemis à redouter, parce que dix millions d'Hlspagnols » lui serviront de rempart. Il préférera l'Europe à l'Ame- 1 rique, un empire au déshonneur; et, s'il est obligé de tirer t l'cpée contre l'étranger ou contre nous, il aimera mieux, a comme son aïi^ul Louis XIV, faire la guerre'à ses ennemie « qu'à ses enfants. — C'est bien dit, » répondirent toutes les voix, et le cri d'Aranjuez! courut de proche en procbe. « — On ne peut pas mieux prêcher la révolte; ce sera lui € 5 et 6 octobre espagnol, » interrompit un homme qui essayait de dérobera tous les regards, sous son large manteau, l'un des plus coupables émules deGodoy, le «
r:„i- j-,C(K>tjl>J
SUITE DU KANUSCtlIT fi'AÏNHOA. 437
deur venu h Madrid pour presser le départ des Utnipes ; il avait fait sur l'audacieux Hurat une suprême et inutile tentative : il venait de lui adresser une lettre de la jeune et bcJlereined'Ëtrurîe, sollicitant du soldai, Q6n de plaider la cause de ses malheureux parents, une faveur qu'elle n'obtint pas! celle d'un rendez-vous 1 J'ignorais ces dernières faiblesses. Hais, indigné, je m'écriai : ■ Oui, un 5 et 6 octobre
■ espagnol, c'est-à-dire monarchique, loyal, fidèle, dévoué,
< invoquant Dieu et le roi, notre honneur et notre histoirL-, ( promettant au trâne le san^ de l'Espagne entière pour le
■ sauver des longues trahisons d'un sujet, et peut-être des « complots de l'étranger. On parle de révolte! Ah! nous
< avons bu jusiiu'à la lie le calice de l'obéissance et de la ( résignation. Il est un moment où tous les devoirs se dû- « placent; l'abandon, la fuite, l'anarchie, la guerre civile, « l'occupation étrangère, n'ont jamais figuré parmi les « droits augustes de la royauté. > Un nouvel applaudissement se fît entendre, et il fut répété par tous les balcons de la Puerta del-Sol et des rues voisines. Je continuai : < Tant t d'infortunes ne nous accableraient pas,... — Si la bataille
0 d'Atmanza' n'avait pas été perdue, > murmura l'hidalgo de Xativa, assez haut pour que la foule qui l'environnait poriAt sur lui des regards surpris et courroucés. Je me hâtai de reprendre : ■ Si la maison d'Autriche n'avait institué, et il
< faut bien en ctHivénir, si notre glorieuse et bi«i-aimée ( maison de Bourbon, après elle, n'avait maintenu, pour c son malheur et pour le nôtre, un système de gouveme- « ment sans contre-poids et sans barrière, qui nous a me-
1 nés où nous sommes. Averti par les voix loyales des fidèles « cortès d'autrefois, notre seigneur le roi n'aurait pu Iai9> ( ser tant d'années les rênes de l'État dans les mains du
■ plus funeste des favoris, et tous sont funestes ! Il n'aurait
■ pu le charger des richesses et des dépouilles de l'Es-
■ pagne; offrir en sacrifice, pour lui complaire, ta t^te
' Celle gui plaça Philippe V «ur le trâno.
43S UVRE QUATOHZIËMB.
f de son propre fils; livrer aux bandes étrangères, sans un « qui vheldu peuple espagnol, la frontière des Pyrénées, c les cités de nos provincea, les approches de la eapîlale,
• hier, les citadelles de nos places fortes; aujourd'hui, les ■ hauteurs du Giiadarraoïa ; dans trois jours, le palais de « nos rois ! » ici, don Domingo, lee ofûciers, les marchands, les religieux des ordres riches, les curés, les grands, ni'ap« plaudir«nt btcc transport. Les manteam bruns et les Fratflè» avec eux, avaient d'abord fait silence. Mes dernièrea paroles lesenlevèrent. LemotdeciladiVefut répété sourdement de rang en rang. J'ajoutai : « Il ne s'agit pas d'accuser
• de nos malheurs les siècles qui ne sont plus. Un seul homme € est coupable; lui seul nous retire l'égide tulélaire de t'au- « tcvité royale. C'est contre lui qu'il faut que nos voix s'élè- « vent; volons à Aranjuez, pour retenir au milieu de nous, « pendant qu'il en est temps encore, ceux qui ont reçu de € Dieu la mission de nous gouverner et de noua défuidre. c Qu'Aranjuez! soit le cri de tous les loyaux Espagnols! t A Aranjuez! » Et je m'élançai, entraînant la Puerta de! Sol presque entière. Peu à peu tout Madrid suivit.
« Le cri : A Aranjuez ! fut répété de rue en rue et de faubourg en faubourg. Des moines montaient sur la première tribune qu'offrait le zèle ou le hasard, pour haranguer la multitude, el déjà il n'y avait plus à susciter son ardeur. La population s'élança, comnw un Uurent, pour courir vers les bords du Tage.
( C'était un étrange spectacle que cette marche, presque toujours grave et silencieuse, d'une multitude qui, jûignaat la dignité du manteau à la variété des ornements, des couleurs, des états, semblait représenter également l'Espagne dans tout ce qu'elle a d'uniforme et dans tout ce qu'elle a de divers. Tous les rangs, toutes les professions étaient confondus. L'habit religieux aurait dominé, si les femmes, d'un bout du cortège à l'autre, n'eussent été plus nonabreuses que les hommes. Un seul sentiment animait ces masses roulantes. Hais les hommes se taisaient, ou c«ix
SUITE DU KAHUSCIIIT D'AÏNHOA. 480
des faubourgs prononçaient çà et là le nom du prince de la Paix avec une imprécation. Les femmes, au contraire, leurs enfantsKuspendus à la mamelle, le regard brûlant de colère, se, h&taient de oaurlr à la tête de la colonne, comme on se presse pour arriver à un festin. Elles criaient qu'elles ne voulaient pas laisser à leurs maris l'honneur de déchirer les entrailles du pervers. Avec ses manches retroussées, sa main armée du coutelas qui rappelait son ancien état autant que sa condition présente, ses cheveux blancs épars sous sa coiffe de velours, sa boucho remplie de tirades tragiques, la vieille Elvire semblait Némésis allant accomplir ses vengeances.
« Antonio marchait fièrement auprès de son frère Aparieio et de la Hargarita. La joie éclatait sur son visage, t Je « suis adroitet leste, me dit-il, en me voyant passer; aucun
• de ces lourds Castillans ne m'enlèvera l'honneur de la
< journée. Avant qu'ils aient dégagé un bras de leur man- « teau, cette balle, que j'ai fait bénir dans l'ermitage de ■ Saint-Antoine, aura chassé du nid royal le tourtereau qui
< y roucoula trop longtemps. > Je travaillai à détourner l'Andalous de ses projets homicides, c Godoy, répétait-il, a « bien mérité la mort. Pourquoi donc ne pas la lui donnera € ' — Parce que les lois seulesauraientiedroitdelefmpper.
* — Qu'est-ce que des lois qui protègent un tel renégat, c après n'avoir pas défendu un saint comme RamonT m
. I Au bout d'une heure, la colonne du peuple rejoignit celle de l'armée qui cheminait lentement, décousue, pleine de murmures, les cœurS gros de honte et de colère, ho peuple l'eut bientôt débordée, envahie, enveloppée. l«s gardes du corps qui se sentaient destinés au voyage d'Amérique étaient les plus exaspérés de tous, La rencontre fut marquée de la part du peuple par de grands cris de joie; ces démonstrations d'amitié nous étaient nouvelles : elles sont communes dans les pays en révolution, quand la multitude a ses raisons pour séduire l'armée. C'étaient de vrais trttnsporU. Aolopio allût aux garde* espagnoles : iVoilà une
440 LIVRE QirATOHZlEHB.
a idée du joueur de guitare : appeler ces braves gardes « espagnoles pour l'aider à fuir ! Les camarades feront voir < au monde qu'ils sont bous à quelque chose de mieux. > Il avait d'autres propos pour les gardes wallones. Il disait aux gardes du corps avec un mélange de respect et de gaieté:
■ Nos chers seigneurs les gardes du corps! puisque le ( roi veut l^s avoir tous avec lui, nous sommes tranquilles. « Ils nous le gnrderont fidèlement! > Les Temmes couraient les rangs, en mettant le poing sur le visage des soldats :
■ Hommes, si vous étiez capables de laisser partir la cour, « c'est cette main, voyec-vous, cette maiu , par le sang de « Notre Seigneur, qui vous arracherait les entrailles. * Les soldats souriaient et pensaient comme elles. Il n'y avait qu'un cœur et qu'une ftme. Il n'y avait qu'une coiouoe, confuse, unie, ardente. Le cri de mort au traître ! courait par moment d'un bout k l'autre.
■ Don Domingo suivait à pied la Toule : une joie intérieure respirait sur son visage austère. < Voilà de l'élan « national, me dit-il : je crois voir le cheval impétueux de « mon Andalousie... — Qui se se campa arduut infertî > interrompit don Halhias au bras duquel il s'appuyait. «Oui, 1 reprit le Gaditan ; ce peuple pour la première fois marche « sans entraves. C'est une belle chose que la liberté! — c Sans doute, ré|Kindis-je; mais ce doit en être une bien « hideuse que l'anarchie. Dieu l'épargne à notre avenir! >
a Jamais la profonde et magnifique vallée que parent les jardins d'Aranjuez, que sillonnent le Tage et le Xamara, ne se montre plus belle que dans les jours du printemps, quand le voyageur, du haut de la côte de la Jleine, voit tout à coup à ses pieds, parmi des masses de verdure, le fleuve aux chutes éclatantes, son beau pont, et ces bois gigantesques, ces avenues sans fin, ces jardins éblouissants de fleurs, ces palais dignes de la monarchie de CharleMJuint et de Char-
SUITE DO MAHOSCRIT d'aiNHOA. 441
les III ; l'été n'a pas flélri encore leurs riches nuances, et tous les oiseaux du ciel, les rois du bruit comme nous les appelons', les rossignols avant tous les autres, célébrant la ' réeurreclion de la nature, marient à Tenvi leurs concerta na bruit des cascades et des fontaines. Ce spectacle surprend et charme les regards après la traversée d'une plaine aride; cette fois, il s'y joignait l'ivresse de tout un peuple, les énaotions d'un grand drame, l'espoir et l'attente de la délivrance publique. Tout semblait avoir réservé ce jour i^ ranimer en moi la vie ardente que la souffrance, et l'inaction plus encore, semblaient avoir épuisée. Je brûlais de m'élancer dans la carrière, et l'imatje de Maria venait comme autrefois m'y sourire. C'était là que je l'avais r^rouvée après mon retour d'Amérique. Je croyais la contempler encore.
■ Hélas! c'était là aussi que tous nos rois, depuis Philippe 11, avaient cherohé le repos, dans des lieux charnisnls oit la beauté des eaux et l'épaisseur des ombrages combattaient toutes les ardeurs du soleil; là que Philippe V, Ferdinand VI, le grand Charles 111 avaient rassemblé dans le palais bâti par Jean de Hcrréra toutes les pompes des arts ; là que ce loyal et probe Charles IV s'était pin à construire la casa del Labrador, vrai Trianon d'or et de mnrbre, vraie merveille qui semble un digne asile pour abriter des bonheurs de roi. El les révolutions venaient dans ce même lieu prendre possession de nuire Espagne I La royauté iivait perdu la toute-puissance dans l'excès des fautes, i^ nation avait été forcée dans les derniers relrancliemants de son obéissance. Pour sauver ses princes, il lui fallait régner!
« Les avenues qui conduisent à la ville ot an palais, cdles qui s'y croisent, la vaste place San Antonio, les jardins du roi, du prince, de l'Ile, partout ouverts au peuple
' iiubefloret (ruido tegnore» , 1«s rois Aa tbant), d'où Mt venu évidemment lenom ftiD^^ls rouif aaf.
44S uns QHitoiuiËiii.
qui anit l'air du vrai maître de la monarchw dant cflUe désertioa fal^e , étaient encombrés des flots d'une malti- ' tude immense. La Manehe semblait être accourue tout eqtière à ce rendez-vous des Espagnols fidèles; les Manchègues, avec la cuirasse de peau de bouc, la monfrfra^ pointue, leur haute stature, des regards farouches, ressemblaient, dans ces jardins pleins de recherche et d'élégance, à une invasion de barbares.
■ Les religieux, les offlciers, les soldats, les artisans, les gardesdii corps s'emparaient des Madrilègnesquiarrivaient, et leiu" racontaient, avec des e m brasse men ts , des pleurs de joie, comment le pouvoir du favori infâme avait âchoué dans sa tentative d'enlever aux Espagnols leurs princes et leur roi. Le peuple faisait sentinelle à tous les passages, gardait étroitement le palais, et les gardes du corps veillaient sur le précieux dépôt de la maison royale avec autant de résolution et d'ardeur que le peuple même. A Ynrivée des bandes madrilègnes, chacune d'elles avait soin d'aunoniier sa venue en demandant le roi, ta reine, le prince bien-aimé, les infants, qui se hâtaient de venir attester leur présence, et le cri de vive le poi 1 mêlé à celui de mort au traître I exaltaient à un égal degré l'eniheusiasme de l'assistance et les terreurs de la cour.
• Beaucoup de jeunes seigneurs, d'officiers des gardes, de grands du palais, étaient mêlés à la foule et semblaient la commander. J'étais à peine arrivé quej'avais aperçu don Carlos plus u^nt qu'aucun autre. A force de mouvement et de bruit, il Snissait par se rendre plus visible qu'm garde vrallone. Il avait rompu son ban de Tolède à la nouvelle de mon départ de Buytrago. Il me serra longtemps sur son cœur et m'instruisit des scènes qui avaient rempli la matinée. Ses récits me peignirent, dans un style plein d'images, l'impatience du peuple, celle des soldats, la sienne, durant toutes ces journées, où la cour, livrée tour à tour à
■ Bonnet de laine ou de veloon Btii.
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suiTB DU MAHtncUT d'a&ihoa. 448
des teneurs et à des dessetos contraires, ne Mchant pM m elle avait les Fraocais pour Bmû ou pour oppreueun, les Afi^la» pour eanemis ancora ou pour alliés déjà, flottait entn le désir de rester, la «raiute de combattre, la r^lutioa de fuir, t Ooo Feroand, me dit-<il, semblait. avoir bibli dans « l'affaire de l'Escurial; mais c'est ud héros 1 II a déclaré « que, seul, il n'abandonnerait pas son pays, tes conci- ■ toyms, ses droits; et ce serment a trouvé un écho dans -« tous les cffiurs. Cependant, d'heare en heure, Godoy re- « Cflvait du camp français des nouTelles plus alarmaDlefi. c La multitude osait demander à graods cris la chute dn « tralbe. Les soldats mandés de Madrid pour ciHitenir « et disperser le peuple font avec lui cause commune. K Leurs crùébranluit le cïfil et la terre! La lutte ne peut
< pas se prolonger longtemps. Justice sera faite, et le per- « vers aura le sort que je lui ai prédit depuis longneiB « années : il sera traité comme don Alvare do Luna! ■ — « -Mon ami, repris-je, tempère ta fougue imprudente. Don
< Alvare tomba sous une main royale. N'habituons pas le « bras du peuple à ces vengeances 1 — Bon! qu'importe c le bras! Ce qui importe, c'est la justice. L'honneur espa^ « gnol est outragé de cent manières : il veut un chèti- ( ment! >
« La soirée s'écoula paisible au milieu de ce ctmeoun immense. Le peuple de Madrid, l'armée, les habitants de la Manche bivouaquaient gaiement dans les jardins, sur les places, dans les avenues encmnbrées. J'admirais ce repos dans un tel orage. Tout à coup, à onze heures du soir, non Imn (te la demeure royale, les portes de l'habitation de don Manuel se sont ouvertes. Les hussards de sa garde paraissent. Ils accompagnent une femme. On croit reconnailre la G(HiitesBe de C^teUFiel, qui donne le signal du départ. Lu foule l'arrête, éclate en cris de colère, veut briser les portes de l'hôtel.
f Au milieu du tumulte et de l'obscurité, deux coups de feu se font uitendre. Le- ch&teau se (»Y>it assailli par les
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AU LIVRE aUATOHZIÈIIB.
raasonbiements. Les rassemblements croient que le favori prépare des sc^es de carnage. La colère publique ne connaît plus de barrières. Tont plie devant ses transports. Le fracas des portes abattues et des m^bles brisés couvre celnî des cris de rage. L'hôtel enlier est saccagé. Seule, la princesse de la Paix est respectée. Les assaillants s'inclinent devant elle. Ils ramènent avec respect la nièce deCharles III au palais de ses pères, qu'on n'edt pas Ait lui faire quitter pour cet indigne et trompeur fajmen. Don Manuel, par bonheur, avait réussi à cadicr sa tête. La nuit s'écoula dans celle tempête. I^ reine se sentit vaincue. Elle abandonna Godo| pour le sauver. Le jour venu, le roi lut retira solennellement tous ses honneurs. La déclaration se lit au milieu de l'allégresse universelle. Cette allégresse du peuple, qui était ledéspspoirde nos maîtres, remplit la journée entière. Hais évidemment tout n'était pas terminé. ]>e couple royal pouvait-il demeurer plus longtemps sur un trône que tant de scandales avaient flétri î La main faible de l'un, la main cmrompue de l'autre, pouvaient-ils reprendre dans leur \-ieillesse, en face d'un ami ou d'un ennemi tel que Bonaparte, les rênes qu'ils n'avaient pas su tenir dans leurs jeunes années? Un roi qui n'était pas respecté malgré ses vertus, qui était mineur malgré ses soixante ans, qui aurait été bai, malgré la noblesse et la bonté de son cœur, s'il D'eùtélé préservé de la haine due à son règne par la pilié duo k ses malheurs; ce roi sunirait-il à la régénération de la monarchie défaillante? * Il nous faut, me répétait sans cesse « don Carlos, un chef aussi fort que les événements, aussi t jeune que son siècle, aussi brave que son épée, efil ne I s'agit que de trouver les moyens les plus polis de congé- < dier la vieille cour. ■
a Tandis que je discutais ces 4]ueslîons avec tnon iinpélueux ami , don Domingo nous avait rejoints. — ■ Le
■ changement de règne, nous dit-il, aura cela de bon qu'il
■ faudra une convocnlion descortès, et celles-ci ne seront
■ pas ào pure forme, comme depuis le irès-glorieux em»
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SOm 00 HAIIUSailT D'AfmiOA. 445
c pereur Charles V. Lears efTorls, pour rompre un silence I de trois cents ans, seront plus heureux qu'ils ne le
< furent à l'avènement de Charles IV. La révolution fran-
< çaiae n'était alors qu'à son aurore, et maintenant elle a I versé autour d'elle tous ses feux ; sa vive lumière a pro- » jeté sur la Péninsule des clartés fécondes. Prenons garde ( seulement que tous ces jennes seigneurs qui vont élever ( le prince des Asluries sur le pavois, tous ces moines qui « ont l'air de composer son armée, ne l'abusent el ne l'é-
< garent! Je sais bien qu'il a trop souffert de la tyrannie ' ■ pour n'être pas ami àe la liberté; mais on pourrait enw
■ pécher ses choix de tomber sur des hommes éclairés qui « comprennent bien qu'il nous faut le système de Sieyès, • de Condorcetet de Diiunou, c'est-à-dire ces deux choses: c pondération et garanties. > — * Vous nous la donnes « belle! interrompit don Carlos; a quoi -bon tout cela
< maintenant? Le bîen-aîmé don Fernand sera un Salomon
< et un Tilus. *
« Cette réponse frappa Domingo comme la foudre. —
■ Votre ami est voué à l'obscurantisme, me dit-il; cesenc faots de la cour nous feront bien du mal ! — J'en ^ « peur comme vous, répunclis-je; mais ils ne sont pas les c seuls imprudents. Ceux qui veulent bâtir un gouveroe-
< meut nouvciiu de toute pièce, ceux mémo qui veulent «' un nouveau règne en dépit de la loi , quand nous avons c le génie machiavélique de Bonaparte et sa puissance mêlés « à nos affaires comme nons le voyons, ceux-là prennent « tous, quels que soient leurs motifs, une responsabilité « bien retloutable. C'est détruire, dans le droit auguste et
■ inconl^té du trdne, le seul point fixe et le dernier bou- N levard que le temps nous ait laissés. »
c Le Gaditan allait répliquer. Don Carlos, qui avaitabandonné ses conceptions politiques pour quelques manolas charmantes dont il s'amusait à tourmenter la mantille, revint à nous, et, comme je lui dis qnc je voulais dans ce désarroi monter an château, ^[^Htwher, s'il se pouvait,
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Leurs Majesté, il me {vit le braa et m'entratna, en criurt : Place au colonel don Alonso ! place au grand vainqueur de Buenoa-AyreB ! Celle scène m'aurait déseapéré en toute autre coi^ecture; elle fil ouvrir les rangs pressés de la foule, oomnie si la main de instice et Tépée de Castille eussent marchédevantmoi. La multitude, au début des taouT«Dents populaires, est d'une docilité admirable. C'est une vertu qui ne dure pas longtemps.
. < Le contraste était grand entre les scènes qui m'attendaient BU dedans du palais, «t celles qui de tontes parts ^lataient au dehors ; la nouvelle de la chute du favori avait rempli le peuple et l'armée d'une véritable ivresse. On ne pourrait dire les transports de cette multitude qui se croyait au terme de ses misères. Ou s'embrassait, ou daueait; il n'y avait pas d'expression pour la joie publique. Les filles chantaimt eu s'aecompagnanl des castagnettes ou de la guitare. Les femmes faisaient reieotir leur tambour de basque. Les hommes eotonnaienl les chansons nationalee en y mêlant des cris de vengeance contre le favori, dont pouvaient s'étonner .ces grottes, ces pavillons, ces bosquets qui avaient retenti quinze ans du bruit de ses louanges et de celui de ses accords. Lâs aguadorei promenaient dans les rangs l'eau pureduTage. On s'arracbailleur tomielle,et,en se la passant de bouche en bouche, on échangeait des toasts bruyants au grand-amiral qui n'avaitjamais connu d'onde plus amère, jamais vu d'autres flottilles que celle de Charles IV dans ces jardins... Hélas, Hurat, amiral de l'empire, n'était pas plus marin !
■ Au dedans, tout était confusion et terreur d'un bout i l'autre de ces vastes appartements, où, depuis si longtemps, nos rois étaient accoutumés à trouver 1^ douceurs de la paix et de la solitude. Ce lieu, que Charles IV avait tant aimé , où sa vie s'était écoutée dans l'oubli des soins do Ifâne et l'illusion du bonheur domestique, voyait s'évanouir te songe prolongé de son déplorable r^e. La vox de la i^voltei cette ooolre«partia natureUe et loitjoura in-
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SUITE n «AKUlCtlT D'^HOA. UH
privue du poivoi» absdii, était la pnmiArc qui, apria tant d'atintW d'une dominatioa silencieuge, Ht parvenir la vérité aux oreilles du monarque; il n'apprenait que par ses malheurs les malheurs de ses sujets, et, fourbant soh front blanchi sous les peines que lui envoyait la Providence, il payut de ton repos et de son empire la triste satisfactioa d'avmr disposé sans contràke des destinées de tout un peuple. La royauté avait si bien fait, qu'il ne restait [dus en Espagne que d^x choses , la nation et la souverain. Maintenant, comme il était arrivé en France, même quand le couple royal s'appelait Marie-Antoinette et Louis XVI, c'est-à-dire la plus noble des femmes et le plus libérai des rois, les »)uverains se Pouvaient seuls en face de la nation ratière ; la force, retournée à ses sources, bfisait, en rompant ses digues, l'autorité qui n'avait voulu reposer que sur elle.
■ Dans cette extrémité, Charles IV et doQa Marie-Louise n'avaient de peni^ées que pour le salut de celui qui les avait perdus. Dieu permet que les princes aient de ces fascinations, que, touchés de ce qui les flatte, ils voient la salut at l'honneur dans ceux qui sont leurs fléaux I La reine éperdue demandait k tous les échos des nouvelles du cher don Manuel. Elle alla dans son désespoir jusqu'à faire appeler aon fils pour exiger sa parole de sauver l'homme dont l'existence entière avait été une oU'ense pour lui, pour son père, pour l'Eupagne, pour l'honneur de la couronne. Il promit. Hais l'éclair de joie qui -brilla dans ses yeux n'échap{)a point au cœur de sa mère et y souleva de nouveaux Iransforts. Tous deux sentireut à la fois que les râles étaient changés. Le persécuté de tant d'années était le protecteur du jour et devait èke le maître du lendemain I
« La cour le sentit comme euK à l'instant même. J'arrivai quand cette nouvelle se répandait à travers les appartements , rapide comme la lumière. £lle m reflétait dans tous les visageé. Les jeunea seisneura , les otiQctiers des gardes , les grands qui avaient toujours prâ bit et cause cour^nsemeat pour le prioee des Asturies, ceux, qui
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4iê UVRE QUATORZIÉIIB.
croyaient désomiftis le salut public lié i sa cause, étaient triomphants. Ils étaient sans pitié pour les t^renis de la vieille cour.
■ Don Carlos, qui connaissait lu château mieux que mot, me conduisit d'abord auprès de don Fernand. Je fns swpris, et, je l'avoue, troublé de me voir introduit, à mon insu, en son auguste {vésence. Ses traits prononcés, sa taille haute et droite, sa jeunesse, un certain embarras qui accusait ses longues infurtunes, tout dans son premier abord m'émut et me charma; je baisai sa ntaîn avec attendrissement et respect. J'aurais eu plus d'assurance si j'avais trouvé moins de bonté, moins, de grâce, je dirai moins de timidité dans celui qui pesait déjà d'un si jrrand poids dam nos destinées. Par degré, son regard pénétrant, an fond duquel on pouvait plonger sans fin, son sourire, qnî était plein de douceur sans pour cela rassurer entik«meot, saTamiliaritéquiétounait.metroublèreol. Don Carlos lui rappela ou lui apprit rapidement mes titres h son auguste bieovdilance. Il lui parla de ta marquise, de l'éclat qu'elle répan- . dratt bientôt sur la cour. Le prince sourit, et ajouta que le roi ne mettrait pas d'obslacle au retour de la de C*!*, pakqu'il avait daigné à l'instant autoriser celui de l'infanlado, d'EscoTquiz et de leurs compagnons d'infortune. Il daigna dire un mol des grâces qu'il demanderait à Sa Majesté en ma faveur. Don Carlos répondit, en riant de tout son ccBor, que d don Fernand dmnandait quelque brevet au roi, c'était chose faite! Le prince sourit une fois de pins. Cette hardiesse dans un pareil moment ne parut ni le surprendre ni rofTensef.
H Je la reprochai cependant beaucoup à mon ami. J'admirais avec quelle légèreté nous nous précrpitions dans une aventure que les circonstances pouvaient rendre bien périlleuse. Il me semblait que le due de l'infantado appelé en place de don Manuel à la tête des conseils, l'épée de généralissime remise aux mains de don Fernand, était une révolution suffisante dans le gouvernement; que toos
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SUITE DD MANUSCRIT D'AÏNHOA. 449
les griefs et tous les vœux de l'Espagne pouvaient y trouver satisfaction, et que nous nous présenterions ainsi à l'étranger pour déSer ses desseins ignoré!; , avec le double poids des droits augustes du père et de l'immense popularité dti Gis. J'aurais voulu déposer ces pensées aux pieds du roi, faire entendre la nécessité de se hàler, de reconstituer surle-champ le gouvcH-nement, de ne pas laisser tes rênes flottantes quand la révolution et Bonaparte s'apprêtaient h les saisir. Je ne pus arriver jusqu'à nos maîtres. Don Carlos riait de mes regrets et de mes scrupules. Nous entrâmes dans la salle des gardes. J'y trouvai l'Espagne entière, tous les hommes dont le Dom allait remplir les pages nouvelles de notre histoire : le général Casiafios, flgé déjà et vert encore, vrai caballpro, qui l'était de cœur comme de naissance, qu'on ne pouvait voir sans l'aimer, et qui préludait à une des plus pures gloires de notre âge par la bonne grâce, l'élégance, toutes les manières de la cour du temps de Charles 111; le vaillant Patafox, de la maison de Porro- Carrero, destiné à immortaliser bientdt im nom déjà illus- Itb; le comte de Hontijo, du même sang, issu aussi des Guzman, et qui semblait, par son ardeur impatiente dans les rues, au palais, partout, conduire à lui seul les événements ; le Tirinco d'Anglona , le duc d'Albuquerquo , le jeune Belveder; un garde du corps, don Rafaël del Riégo, plus pressé qu'aucun autre d'accomplir la révolution qui devait porter dans la main de don Fcrnand le sceptre paternel; enfin, une foule d'officiers, comme ceu.T-là, jeunes, braves, embrassant avec la chaleur de leur caractère et de leur âge la perspective d'un nouveau règne, et celle des périls que cette révolution pouvait susciter.
c Je voulus représenter que , dans le siècle où nous sommes, un avènement prématuré n'était pas sans péril. Je parlai de discordes intestines et de guerres étrangères; je montrai à nos portes une armée formidable , un potentat artificieux qui pouvait se faire une arme de tout contre notre indépendance. On railla ma prévoyance ; on doutu de
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moa courage; je me vis suspect d'affeeUoo ponr don Hânud. PftT UQ de cet courants d'opinion que Dieu permet appar«nment pour humilier l'orgueil des hommes, il était également établi ce jour-là dans la vieille cour et dans la nouvelle qu'il n'y avait décidément k attendre qitedet bienfaits de la leava de Bonaparte. Comment douter, disait-on d'un côté, qu'un si puissant monarque ne passe les Pyrénées, avec un si vaste appareil, pour couvrir de son égide la cause de tons les rois, en défendant son vidl allié contre la multitude soulevée!— Qui ue voit, disait-on autour de don Femand, que le grand nnpereur vient pour donner raison aux vœut de l'Espagne et couronner dans nobv prince bien-aimé la jeunesse, la justice, la forée, une coopération sûre G<mtn l'Anglais, en s'honorant d'avoir par un prochain mariage un Bourbon pour neveu? L'attitude et le langage de H. de Beauhamais, qu'où savait trop loyal pour feindre et tropgoitilhomme pour mollir, justifiaient à la fois ces jffésages caatraires; car il témoignait, d^ns sa sincérité, autant d'intérêt pour les vieux souverains que d'attachement {tour don Fernand. Si on insistait cependant Bur des plans hostiles, qu'im» portait après loutï Le courage espagnol aurait prompte ment raison des plus grandes armées du monde. L'allianoa de la France avait ruiné l'Espagne ; le pacte de famille causait tous ses maux ; il était temps de renouer avec l'Angleterre dea relations qui n'auraient jamais dû être brisées. Fray Cayétano soubaitaitravénementdu prince des Asturies dans l'intérêt de la religion opprimée, en homme qui sa croyait sûr de devenir bientàt patriarche des Indes. Beaucoup se félicitaient de voir finir un règne sous lequel des parvenus avaient obtenu les honneurs domestiques dont li haifte noblesse fait son domaine. Quelques-uns espéraient la destruction des abus, le redressement des torts, le retour & la justice, la renaissance enfin de la constitution antique: tous s'accordaient sur la nécessité d'en finir avec les maltres, ou plutôt, comme on disait, avec les esclaves ds Godoy.
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SUITE MI HAMmCRIT D'AÏNHOA. 461
« Don CarloB, calculant avec sa gaieté la marche probftble de la peur dans les eonseils de noa vieux souverains , assignait le lendemain comme ti»-nie du combat que se livraient, dans l'esprit de l'altière Marie-Louise, le regret de tomber du rang suprême , le désespoir de perdre don Hauuel, el la crainte de périr en voulant le sauver. Le marquis de Cévallos , dès Iotg ' membre du miniatëre , et destiné à leresterenquelque sorte toujours, car il l'a été depuis lors, soug tous les régimes, traversa la salie ; U ctmfirma les espérances de la foule, en nous apprenant que déjà, un mois auparavant, le roi, en présence de ses ministres, avait exprimé le désir d'achever dans la retraite, loindubi'uit des affaires, entre sa femme et son ami, lecours d'une existence qui avait dû, disait-il, à leur aiTection plus de charme qu'à toutes les pompes et à toutes les jouissances de la royauté.
« La journée s'acheva parmi ces mouvements incertains. J'aperçus don Uathias pérorant auprès de la grande chute du Tage , et surmontant de sa vois le double bruit du . fleuve et de la foule. Il régnait sur une troupe de manolos, de femmes, de gardes wuUones, en leur déroulant avec éloquence le tableau de toutes les chutes de favoris que lui fournissait noire histoire. Je l'êspédiai à Badajoz pour rappeler Maria et le marquis de C". Ce ne fut paa sans un trouble exLraordinaire que j'écrivis les lignes qui devaient rendre la marquise à ma tendresse. Je sentais que. ai elle m'avait manqué dans l'exil , elle me manquait encore davanlage sur le grand théfttre qui s'ouvrait dovant moi. »
« Le samedi , 19 mars , éclaira le dénomment des scènes de la veille. On apprit tout à coup que don Manuel, forcé
* Oe Bel^ear l'rat Utiuié mlnlMre bsui Godo;, mub Ferdinand, MDR iDHpb, loui Lea cortèt de Cadlt, Mut Fetdittutd enoeie ; Il l'a été plnileiirBfolsde tsi4à IBSD.
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45t LIVRE aUATOBZIËIIB.
par la faim et la soif de quitter le refuge qu'il avait tn>uv£ dans les greniers de son palais , était tombé aux mains des sentinelles. Les gardes du corps, pour sauver leur auden compagnon qui avait gouverné et perdu la monarchie, l'en- Iratnëreiit à leur caserne. Dans leurs rangs, sous leur abri, il rencontra tous les oalrages et tous les périls. La multitude, altérée de son sang, se ruait sur la troupe intrépide pour assouvir ses vengeances. Des Valeociens, des Calli^nes, des Madrilègnes, dbpntaienl aux hommes de la Hanche le bonheur d'enfoncer le poignard. Enfin, la ca* scrne s'ouvre. Il est jelé sur la paille, tout sanglant, dans ec lieu où avait commencé et où finissait sa fortune. Le )'eu]ile amoncelé voulait livrer l'assaut aux gardes pour caisir et déchirer sa |MtHe, quand des bénédictions onanimes suspendent les cris de rage : l'auguste don Fernand paraît. Son père était venu lui demander, tout en pleurs, de courir, de sauver la vie de son ami : il se présentai! pour défendre, contre l'indignation publiqtte, relui qui, la veille, avait voulu être son meurtrier. Le prince de la Paix, pftie, le corps et les habits en lambeaux, rliereha un refuge aux pieds de son royal adversaire. A ce spectacle, l'allendrissement prend la place de la fureur. Des larmes mouillent tous les yeux; les chapeaux et les firmes sont agiles dans les airs; les tambours de basque rctentissenl sous la main des femmes; toutes les voix bétiissent l'héritier du trône; tous les cœurs s'entendent pour l'admirer et le ciiérir. 11 n'est pas jusqu'à don Dîègite qu'atteignent les émotions de la foule qui le presse. Au milieu de cent mille hommes qui se disputent le bonheur d'atbcher leur bouche à la main, aux yëtemenls du prince bien-aimé, le Xativan se surprend inclinant ses lèvres sur le manteau d'un Bourbon.
Avant la fin du jour, l'aspect d'une voilure qui se dirî* geait vers le quartier des gardes excila une effervescence nouvelle. On crut que don Manuel allait être enlevé aux vindictes légales qui avaient été promises. Celte fois l'exal-
SUITE DU MANUSCKIT D'iJMHOÀ. 453
Ution ne connut pas de bornes : les clameurs enveloppaient, pour la première Tois, dans une même réprobation Godoy et ses protecteurs. La mort du favori semblait une satisfaction due aux longes souffrances de la patrie.
> C'est une chose Ticheuse qu'un meurtre, me dit don « Dwningo; mais c'est une chose licmne que la liberté, et c cette plante est devenue, depuis trois siècles, tellement
■ exotique parmi nous , qu'elle germera avec peine si du « sang ne l'jirrose. Il faut que le peuple acquière le sen-
■ timent de ses forces; il ne les connaîtra qu'après les
■ avoir exercées, et une fois qu'il en aura le secret, le
■ Tage reviendrait à ses sources plutôt que la toule-pui»-
■ sance à la royauté absolue, i
tt Ces mots me firent horreur ; j'entendais un homme, dont j'avais jusque-là connu la bonté et respecté les vertus, spéculer froidement sur les profits .du crime. Quelques années auparavant, les emportements du vénérable don Fray Isidro m'avaient donné la première de ces surprises douloureuses; dans mon saisissement, je ne répondis pas au Gaditan ; mais la manière dont je serrai sa main lui dit ce qui se passait dans mon cœur.
c Je courus instruire le château du nouveau péril qui menaçait Godoy; don Fernand sortit une seconde fois pour essayer d'apaiser la place publique : les émeutes d'une population que la chaleur de ses sentiments exaspère quelquefois, mais qui ne s'enivre jamais avec des liqueurs ni avec des mots, ces émeutes sont faciles à malti'iser : le prince y réussit encore.
a Dans cet intervalle, les ministres, les capitaines des gardes, le duc de Castel-Pranco, qui avait toutes les troupes sous ses ordres , tous les grands, tous les serviteurs de la couronne , déclarèrent au roi et à la reine qu'ils étaient impuissants à répondre de la paix publique. Ce ful'alors que, vaincue par ses craintes, par sa colère, par les vœux du roi qui ne se sentait pas de force à affronter les orages, Harie-Louîse prit «ifln la résolution de se soumettre à la
4M UViE aCiiTin»Èii.
desUnée. J'aettslai aux dtiniières scènes es m dnnn« 01^ morable. J'eus à entendre les maiédidions sacrilèges d'iina mère qui s'elTer^lt de donner ua démenti aux eapéraOcei de l'Espagne; elU disait totU baut qu« sa haine serait bientôt justifiée sus yeiu du monde. Je ne pus entendre jusqu'au bout eee blasphémée; je m'^ifuts, et tes ihHns de fiéron, de tigré, de béte féroce, éont elle coattuuait à menacer notre avenir, poursuivirmit mon oreille indigBée, jusque dans la salle voi»ae... Combien de fois dans ces derniers temps ce souvenir s'est-il reproduit douloureusement A ma pensée! Mais il faut le dire : quidevait répondra de l'avenir, sinon crile qui, en foulanL aux pieds tous ses devoirs de femme et de mère, avait élevé cette Ame de 61e et de roi dans la haine et le mépris de tout ce que la jeiuiesse doit aimer et respecter.
« Don Femand revint porté sur les bras du pesple; les Bcclamatioas de la place publique, auxquelles répooduent toutee les voix du cbàteau , marquaient sos «pjaroche par un bruit formidable, tel que celui d'un lorr^it qui va tout renverser dans son courg. Les vieux Eouveraias plièrent devant ce bruit, ce mouvetnent , ce Ilot irrésistibles. Celait la fatalité même qui se faisait entendre. Ite abdiquèrent une couroAne que les lémoigoagee de la réprobalion publique flétrissaient sur leure cheveux blancs. Moi-même je reconnus qu'ils ue pouvaient plus régner; les illusions sur lesquelles l'obéissance repose étaient détruites sans retour ; il fallait que le jeune prince en renouit la chaîne. Au point où les choses en étaient venues, quand la natitm outragée foul«it aux pieds leurs aiTeclions et leurs vœux les plus chers, c'était beaucoup que le bandeau royal eût protégé leurs têtes : il ne pouvait plus rien poui* eux.
tt Déjà don Carlos, les officiers aux gardes, les ministres, les grands, s'étaient élancés aux balcons, proclamant la nouvelle désirée. Des transports l' accueillirent, et coururentde proche en proche, jusqu'aux extrémités de la Péninsule. Ce fut un vrai délire. La chute du favori ei l'avénernôot du
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SUITE BO UmiBOlIT D'AI^HDA. 456
iwince tÛMi-timé BSmbbiient amu sauvé U vie de tout an peuple. Les premiers actes du jeune roi répondirent A l'attente publique; il s'empressa d'assigner des juges h éaa Manuel, de réintégrer dans leurs honneurs les proscrits qui avaient souffert pour sa cause, de conserver au ministère ceux de ses m^nbres que recommandaient des services hcv norablCB. Le duc de l'Infantado, 1» plus grand seigneur da royaume et le plus respecté, fut désigné pour présider le conseil de Castille. Le chanoine Escoîquiz fut rappelé près de son royal élève. La journée ne s'acheva point que le duc del Parque, longtemps ambaseadeur à Paris, ne fût envoyé au grand-duc de Bag pour lui notifier les événements et lui porter les compliments du nouveau roi. On pouvait le rencontrer entrant dans Madrid. Le duc de Hedina- Celi, le duc de Prias et le comte de Fernand Nulles furent envoyés à Bonaparte, qu'on croyait d^à sur le sol espagnol, quoique nulle notification n'eût justifié sa venue. L'Espagne a'avnit pas à lui offrir de plus grands noms. Je déclinai la proposition d'être attaché i l'une ou l'autre mission. Certes, je sentais fort ce qu'il y avait de digne et de patriotique dans la réponse que faisait le peuple espagnol par ses résolutions aux menaces si visiblement adressées à lui et à la maison royale. Hais un indicible instinct s'élevait dans mon âme eiHitre tout ce qu'il y avait eu déjà, contre tout ce qu'il pouvait y avoir encore, dans la politique impériale, d'offense et de déloyauté. Ha devise était : Ne pas transiger avec le mal ! le n'y pouvais déroger. Un régiment et le titre de gentilhomme de la chambre me furent donnés. Le commuidement militaire me salisfll plus que la clef d'or^ je me aeo*tais peu préparé à des emplois de cour.
< l^s vieux souverains prirent congé du pouvoir avec une dignité qui n'annonçait ni contrainte ni regrets. Le roi Charles ordonna aus ministres, ans prélats et aux grands de reconnallre le nouveau monarque, et, durant le baisemain, il ne se peignit ni contentement dans les traits du fils, ni diagrin dans ceux de la mère. Les ambaseadeura
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456 LIVRE ODATOKnEllE.
aocounirant auprès de don Fernand. Un seul manqua au cercle : c'était te ministre de Napoléon. Je vis dans cette réserve un mauvais présage. Fray Cayétano et don CarloE s'étaient ri de mes pressentiments. Comme j'insistais oiaintenant : < Qu'importe! me dirent-ils; nous traiterons les • Français comme nos pères ont traité les Maures. — Lais- « sei-moi espérer, répondis-je, que leur expulsion ne du- ■ ren pas m cents ans ! >
a L'ivresse d'un peuple entier remplissait Aranjnez, ses jardins, ses avenues, sa large et solennelle valléo. Jamais on ne vil un tel spectacle. La ville semblait gd feu. Les feux de joie éclairaient, comme autant d'incendies, les parcs, le fleuvct les montagnes d'alentour. Les chants, les cris, les vivats innombrables au bien-aimé don Fernand , çà et là les imprécations encore au favori et h ses alliés d'au delà des Pyrénées, élouifaient les mille fracas du Tage se brisant partout sur les rochers dans son cours. Les filles dansaient, avec des éclats de folle gaieté, au son de la guitare; les femmes agitaient leur tambour de basque. Des moines, des capucins surtout, mêlés à ces chœurs sans nombre, formaient la chaîne, et animaient la multitude par leurs chansons et leurs exemples. J'errai longtemps avec don Carlos au milieu de ces scènes joyeuses. Nos pas s'égarèrent jusi]u'aiix extrémités de la vallée. Le calme et la grandeur du spectacle que les clartés ilu ciel déployaient à nos regards contrastaient étrangement avec les mouvements bruyants dg la foule, et convenaient mieux à l'état de nos ânies; cela était vrai même de don Carlos. Après un moment, nous filmes surpris de nous rappeler qu'une révolution s'agitait auprès de nous. On entendait le peuple . passer quelquefois de la gaieté à la fureur. Les torches de { ManoloE, de religieux ardents, qui continuaient à demander la tète de Godoy, jetaient au loin une sinistre lumière. Leurs clameurs, les accents même de leur joie sanguinaire
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SUITE DO HANDSCRIT D'aIMOA. '45?
fonn&ient ilans l'éloigneiuent un concert sauvage et menaçant. Ce n'était point à de tels bruits -que les souverains d'Espagne avaient contume de s'endormir.
« Parvenus sur une rive escarpée dn Tage, dans un bois épais d'oliviers et de catalpas en fleur, nous crûmes entendre une voix aiguë mêler ses accents étrangers aux chants lointains de l'allégresse publique et au bruissement 'du fleuve. A mesure que nous avancions, nous étions frappés de cette harmonie extraordinaire. C'était un hymne dont les sons avaient de la barbarie et de la majesté. J'essayai inutjlenient de le comprendre. Il appartenait à une langue inconnue. « Je ne suis pas Andalous et Sévillan « pour rien, me dit don Carlos. J'ai entendu ces sons-là < bien souvent dans le faubourg de Triana et dans les K montagnes de Constantina. Ils me reportent aux souvec ntrs de mon enfance. La voix des femmes ne s'oubliu « pas. Qu'elle a de puissance, même inculte et sauvage € telle que celle-ci, la nuit, au milieu de celte riche nature,
* mariée au bruit des cascades et à celui des chants popu-
■ laires! comme elle ravive au fond de nos cœurs toutes les « émotions desgrandsévénementsde ces trois journées, sans « piu'ler de ceux qui nous attendent, et du trouble étrange « que nous portons toujours en nous! Combien ce qu'on « nomme le plaisir est insuffisant pour remplir la vlel Te « l'avouerai -je? au milieu de ma gaieté d'apparat, j'en suis a las jusqu'au désespoir. Tout ce qui m^émeut me fiiit sens tir qu'il faut plus. Où le trouver! La voix de cett« chère « petite Fernaudina, qui n'est qu'un enfant, son regard 1 amande, que je me surprends à savourer à longs traits a comme s'il pouvaitdéjà contenir l'ambroisie ou le poison,
■ mettent en moi des sensations que toutes les femmes près
■ de qui je passe ma vie ne me feront pas connaître. 0 mon « ami, que tu es heureux d'être le frère de la marquise, de le pouvoir entendre impunément sa voix d'archange quime
• met hors de moi! OtÎ! c'est celle-là qui aurait pu rem- « plir et ^vrer mon existence ! Heureusement, j'ai promp-
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i$t .LIVKE ODATORZIËHE.
< tement compris que je n'étais pas digne d'elle. Itûs j« a ne trouverai pas un être occofoplî qui lui ressemble, et ■ auquel je puisse prétendre. Je mourrai sans avoir conmi « de l'amour que son mensonge; de la religion, que ses c momeries idolâtres; du Dieu uiquel tu crois, que ses c rigueurs; de la gloire, que ses amorces, et, tout au plus, c que ses espérances, qui ont tant de chances, dans l'état • où nous sommes, d'être trompées! >
« Beaucoup de ses paroles m'aniefit &it tresniUir. Tontes m'avaient touché. Moi aussi j'étais sensible à la «cène qui nous environnait. Ébranlée par les événemeRti qiB remplissaient notre pensée, exaltée par la mélodie qui BOUS avait surpris, par la suavité des parfums, par la magoificenoe du ciel, par l'efTel des ombres, de la solitude, du mystère qui était autour de nous, des mystères plus grands qui étaient en nous-mêmes, mon imagination ne me répétait que trop tout ce que mon ami venait de dire. Je m'éloiH nais que celui qui avait de tels sentiments prit à tiehe de les cacher sous de fausses saillies et de froide bla&phèmes.
c Le bruit de nos discours avait sans doute eOrayé l'inconnue. Elle parut sur la limite des ombres, reguvla autour d'elle, ne nous aperçut point, et rentra dans l'épaisseur du bois. Après un moment, ses chants se firent de nouveau entendre. Cette fois, son acc^it étranger donnait à des stances espagnoles un charme de plus.
< Salut, aslre des nuits 1 astre de la douleur et de !'«- ( mour, salut ! Reconnais une Aile des prêtres de Ion culte,
< de ceux qui t'adoraient, il y a des miUi^s d'années, € quand le monde te nommait Isis. Ne crains pas que j'em- « prunte ton chaste flambeau pour de foUes danses : je t suis Espagnole, et n'aurai bientôt plus de patrie! Ne c cmins pas que je poursuive de chants de joie ta nurdie « silenôeuse : je suis femme, et ne suis jdus «ÙBée 1
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SUITE DO IIAND3CRIT D'AÏNHOA. 459
« Les Tollâ qui fatiguent 1« échos de leur allégresse int sensée! Le Tage s'est étonné d'entendre sur ses rivages I des vois plus bruyantes que le fracas de ses eaux. Peuple I imprévoyant, écrase ces tapis de fleurs sous les ségui- ( dillas; aujourd'hui lu le peux encore, mais demain!... I Demain, où prendras-tu la terre que puissent fouler les < pasf Demain l'Espagnol n'aura plus de patrie!
« Hélas! je n'ai pas, comme eux, un dernier jour àdon- I ner au plaisir. Le père de mes enfants a résolu de déclarer [ la guene dans les montagnes, seul, pour son compte,.! ( l'impie et à l'étranger. Voulant les périls et Igs combats, ( il ne m'a pas voulue àsescALés; il m'abandonne au milieu I des villes, sans craindre que mon cœur oflensé ne se ré- I fugie près d'un autre que lui. Peut-être ai-je cessé d'être
■ jeune el belle..,. Pauvre Salvadora 1 ton malheur est plus t grand! tu n'es plus aimée!
> Les accents de ma douleur n'interrompent pas leurs
I chants de victoire. Téméraires! voyez-vous ces hauteurs
I qui disputent la cité de Saint-Ferdinand, la flère Tolède,
I à vos regards? Là se cachait une grotte enchantée. L'accès
I en était interdit à tous les hommes, ou l'Espagne devait
I perdre sa puissance, sa religion et ses lois. Le coupable
I Roderic osa braver l'oracle. Il entre, et voit des figures
■ de Sarrasins tracées sur les murailles avec l'inscription : ( Par eux, tes sujets du vrai Dieu resteront sans patrie !
«Si ces filles de laCastilleetde la Hanche portaient dans t leur sein des cœurs de femmes, ma voix arriverait jusqu'à
■ elles et attristerait leurs fêtes. Comment ne pas com- I prendre et plaindre mon désespoir, alors que le grand-
■ justicier d'Aragon, l'empereur des montagnes, le guer- ( rier beau et terrible qui a reçu ma foi, ne nolirrit plus I d'inquiétudes jalouses? Hon fils est son fils; un autre de
■ ses enfants est pendu à ma mamelle ; Paquita qui fait ses
160 LITRE OUATORZIËHB.
I délices, Pnqirita dont il aime à promener sur ses doigte ( l'épaisse chevelure, Paquita est le sang de mon sang, le I fruit de nos amours;... et cependant je ne suis plus
« Pourquoi les cavernes sacrées ne penvent-elles s''ouvriF I encore? Cette multitude, si liëre d'avoir triomphé d'un > homme, accompa^erait de ses gémissements mes chants K de douleur. A la place des fils de l'Orient, elle trouverait
■ sur le fatal tableau les inddèles du Nord, ces soldats fa- I rouches qui ont les mains trempées dans le sang des pr^ I très et des épouses de Jésus-Christ. Ils viennent parmi I nous renverser les autels, et nos grands les convient k
■ leurs banquets ! Des femmes d'illustre lignage ont dansé
I an bruit de leurs clairons ! Si haut, on n'a point de
1 patrie.
■ Astre des invocations nocturnes, c'est toi qui me dé- € voiles l'avenir réservé à mion pays ! Ne pourrais-tu m'en- * seigner quelques-uns de ces secrets que possédaient mes a ancêtres pour former une chaîne invincible autour des t amants qui ne se répondent pas encore, et des époux qui « qui ne se répondent plus? Tontes les fois que j'ai reçu le « doux titre de mère, j'ai mieux senli que le père de mes 1 fils était pour moi le monde, et plus encore. D'où nent que ( le temps dénoue pour les hommes la chaîne qu'il resserre I pour nous ? Hère trois fois, je ne suis plus aimée !
< Fille'de l'Égyptien fugitif, triste Salvadora, entends-tu « la trompette gurrrièrc? Prends courage! la trompette u guerrière sonne l'éternelle délivrance. Pauvre cigale ( des déserts, tu vois mieux dans les arrêts du ciel que < tous ces aigles de nos cités avec leurs lumières mondai- « nés. Des drapeaux, ennemis de la Vierge sans tache,
■ n'ombrageroiit pas impunément le royaume catholique. ( Un (ils qui marche au trdne sous la malédiction de sa
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SUITE DU MANUBCBIT D'aÎWOA. 461
1 mère ne verra point un ciel sans nuages s'étendre sur H sa t6te. Les ruines vont s'amonceler sur les mines, les ca- ( davresRur les cadavres. Castillans qui formez vos joyeuses
■ séguidiUas, fils d'une terre esclave, satellites de la cour,
■ l'enfer vous attend ; reconnaissez votre vraie patrie!
< Ah! fasse le ciel que je voie aussi bientôt mon nom ■ écrit sur le livre du trépas, sur le livre de vie ! Exauce la
> fille des prêtres de ton culte, toi qu'adorait ma tribu I quand le monde te nommait Isis! Aslre des nuits, astre I de la douleur et de l'amour, lorsqu'ils cesseront d'em- [ prunter pour leurs folles danses ton mélancolique flam- 1 beau, puissé-je cesser en même temps de poursuivre < d'accents plaintifs ta marche silencieuse ! Qu'ai-je à re-
> douter de la mortf Chaque jour j'ai adressé quatre foisà I la reine des anges les hymnes qu'elle aime. Ct qu'ai-je h ( regrcller sur la terre?Jesuis Espagnole etu'aurai bientôt I plus de patrie '...Qu'ai-je à rogretter sur la terreî Je suis t fennnie et ne suis plus aimée ! *
< Le chant cessa; nous crames d'abord entendre des sanglots. Bientôt des pas agitèrent les rameaux inclinés des arbres ; à notre approche, la bohémienne, légère comme l'écureuil de nos forêts, s'élança sur la pointe des rochers. Elle allait se perdre dans les ombres, lorsque, revenant sur ses pas : « Seigneur don Alonso, cria-1-elle, bon courage ! Pour < prix de vos peines, voue serez un jour uni à la seule H femme que vous ayez aimée, belle et pure comme les ( anges! et vous, seigneur don Carlos, vous valez mieux ( que tout ce qui vous entoure; espérez! >
« Elle disparut. Cette scène nous occupa longtemps. Don Carlos me demanda quel était cet amour dont je ne lut avais pas accordé la confidence. — « Il ne s'agit point de « doila Mat4^a sans doute? car tu ne comptes pas l'épouser,
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us LITBB aUATORZieilE.
c et, eain mee chères tantes, œlle-là n'est pas un ange! ■ — Dequidfmcla Gitanapule-t-elle? — Je l'ignore; mon « cœur est vide ; il est glacé pour jamais. >
■ Au moment où je prononçais tristement ces mots, un rire prolongé Uoubla le silenoe qiii nous environnait : un écho le répéta, puis un autre encore, et nous renti-ftmcs au palais sans nous expliquer cette bizarre interruption. L'oracle de Salvadora mêlait malgré moi un trouble de pins à «elui des événouents de la journée, et vainement j'essayais de concentrer mes pensées sur les passages de ce chant sinûtre où l'instinct populaire avait si fortement empreint son mystérieux bon sens, m