‹ Don AlonsoChapitre 8 sur 62 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

MANUSCRIT D'AiNHOA.

■aTRAmSDBR BT C&STILLB.

BiriviK de don Alouo. ~~ S* uIimikc. — RéiolBlicut de li EnndeM. EAU Jei majonti, ^Dod Luîft el doAn Levpor- Don jHin,.joatctHiir de Ii&atibï, — Kègne [la ChulM 111. I.eulat office m Imteique; es Europe. — Kègaedc CharLeslT — Ditgrlee de don lui et d« doBi UoBor. Bofinca d* doAa Kuia de lu Anpiitiu. — ÉducaKoD d'Aï!»»!, de <o> bkn Pitdo, de Kirii. Leemidga Mithiu. — Soaienin de Cbu-ln-Ooint en BitrémadBre. — Li Cibrcn due * la NouTelle-Culille. — Étst de l'Eipagoe . Domiaitiou de don Mimcl Godo;, princ* de laPaii. — Dépiitt pour l'uniTenilt de Stlunuiq».

( La main secourahle et chère qui a su Taire arriver des consolations jusqu'à moi, m'impose le devoir d'écrire les mémoires de ma vie : j'obtis ! Dieu a permis que je n'eusse pas à craindre mes souvenirs.

( Castillan, je n'ai pas à craindre davantage la diflicullé que rencontre aujourd'hui, presque partout ailleurs, celui qui veutécriresontiistoire. Tel est le bon sens de noire natiwi et telle est sa véritable fierté, que les plus amis du progrès parmi nous, les plus dévoués aux idées nouvelles, mettent hors de cause toujours, avec Dieu et le trône, les ancêtres. Un Espagnol ne pense pas que sa vie commence à lui-même; iriafail dater de ses pères, de leurs services, de leur gloire.

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NANU3GRIT D'AÎNHOA. 37

Tous se croient nobles, et le sont, en effet, par cet amonr des souvenirs, par ce culte des aieinc qui attestent la dignité de h nature hunaaine. Ils le scHit par un amour chevaleresque de la patrie qui s'étend au cours entier de ses annales , et personnifie en quelque sorte dans chacun d'eux toutes les poétiques grandeurs de notre histoire : la longue et héroïque expulsion des Sarrasins , Içs exploits de tant de capitaines illustrés en Italie, dans ta Franche-Comté , dans les Pays- Bas, au eeeur de la France; ceux des Conquistadores , de ces conquérants épiques du nouveau monde qui ont agrandi d'un bémisi^ère le patrimoine de l'homme, et déjà ils y ajoutent, quoique bien récentes, les légendes populaires de la guerre de l'indépendance. Aussi , quand leur oi^eil n'a pas d'autre satisfaction, ils se retranchent à s'appeler vieux Espagnols, écartant de soi toute idée de filiation étrangère, alin de s'attribuer la noblesse même de la patrie. Et si, par hasard, celle-là aussi, leur échappe, ils en cherchent une autre dans la religion; ils se rattachent directement à son berceau; ils s'appellent vievx chréliens, défendant ainsi avec un soin jaloux la pureté de leur sang, limpieza de Ut tongre, cette première richesse de l'Espagnol, contre le sonp- ^n d'alliances musulmanes, Israélites, païennes, tant ils sont résolus d'avoir quelque part une généalogie, tant ils diffèrent de ces démagogues, nos voisins, qui ne veulent pas qu'on ait d'aïeux parce qu'ils n'en peuvent montrer ! Étrange ■veuglement! qui ne voit que l'homme, immortel dans une autre vie, lutte incessamment contre son néant dans celleci? Il esltourmenté du besoin d'étendre au delà de lui-même son empire ; il veut arriver par ses généalogies jusque dans les temps qui ne sont plus; par sapostérité, par ses travaux, par sa célébrité^ jusque dans ceux qui ne sont pas encore et qu'il ne doit pas connaître. On dirait du présent un abime sur lequel il s'effraie d'être suspendu. L'esprit de famille et l'insUnctdelagloire sont les branchesauxqiiellesilse rattache pour atteindre à ces bords inaccessibles : l'avenir et le passé, c Oui, la gloire! Elle a le privilège de rapprocher ce I. 3

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double rivage. De là vient iju'etle est ch^ i tous tes liommes. Par elle, omia nous retrouvons daoB les siècles écoulée, en y retrouvant notre race, en la suivant à travers cet amas de générations débvitos dont Thistoire dii genre humain se compose. Car c'est la loi de uotxe destinée icibas, que pour nous donner l'illusion de la durée, il faille nous ai^yer à des liùnbeaux.

■ « Ce sera donc sans fausse modestie, comme sans folle vanité, j'espère, qu^au d^ut de ce travail si souvent douloureux , je m'htHUWâ^ d'archives domestiques où brillent, de siècle en siècle, des noms respectés panni les hommes. Je sais, de reste, qu'il vaudrait mieux n'avoir point d'ancêtres que n'ôtre pas digne d'eux ; à mes yeux, celui qui 1^ honneur à ses fils l'empin-te sur le descendant des rois, qiH p6 fait pas-h<Hineur à ses pères. Ha vie s'est passée à professer ces maximes, et j'essayai d'y conformer mes actions comme mes jugements.

« Ha famille était au nomlnv) de ces maisons castillaoes qui ont,âelouscôtés,dugangroyal dans les veines. Issue, suivant quelques généal(^iEles,deClovis, par les ducs d'Aquitaine; suivant d'autres, que je vous abandonne, de Priam; pui^ ■ santé du moins dès le temps des Goths, associée plus t^rd aux travaux de Pelage, ^le panit avec éclat dans les assemblées nationales, entre les ricos hombres, aristocratie territoriale, longtemps puissante et respectée, dont la gr<m- (^sMd'aujOHrd'hui,malbeureuE«meutétrangère aux intérêts publics, n'a été qu'une incomplète continuation. Mes ueui partagèrent huit cents ans, avec toutes nos races illustres, le privilège de donner aux monarques qui se succédaient sur les trènes nombreux de la Péninsule des femmes et des mères.

.c L'introduction des majts'als, peu aotàieureaux rois du sang d'Autriche, fut propagée par ces princes avec leur xèle liéréditure pour tout ce qui devait imniofoiliso* les desllnées du genre humain. De tous les moyens cherchés avec raison par le législateur pour conserver au sein des na-

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tibas les fortunes, lei influences, les renomnafes séculaires, celui-là, s'il n'est contenu dans de sages bornes, m'a toujours paru le plus contraire à son but. Il coupe en deux le corps des nations. H établit des lois civiles différentes pour les dilférentes classes de la société, en instituant, dans les premiers rangs, des privilégiés qui le sont outre mesure et des déshérilfis nombreux qui n'ont pas même les avantages de la loi commune. An lieu de favoriser partout le principe de la durée par des règles générales el prévoyantes, il l'impose et l'exagère dans une zone à part, jusqu'à finir par l'y pervertir et l'y fausser. Par là, en effet, les grandes existences sont transmises d'âge en ftge, sans e^iigcr à aucun degré la succession des lumières, des services et des vertus. Nul eflbrt n'est demandé pour perpétuer la propriélé et la grandeur, la dissipation reste riche malgré elle-même; lanulUlé, [H^poodérante malgré le ciel et la terre. Ce système risque toujours d'arriver à flétrir les dignités, en consacrant dans une suite de générations un véritable désordre social , celui de la corruption et de la médiocnlé maintenues à la fois par l'illustration et par l'opulence au fatio des sociétés humaines.

« Pratiqué comme ill'a été parmi nous,ce système devait enfantor tous ces maux; il a de plus sapé la noblesse au lien de l'affermir , parce qu'il s'est compliqué du régime des successions féminines, qui ont amené l'accumulation illimitée des majoratg et par suite l'accumulation fabuleuse des richesses, en déplaçant toutes les fortunes, en rompant toutes les traditions, en altérant toutes les hérédités. Il a porté sans cesse en des mains étrangères, parfois k des familles nouvelles, tous les titres, toutes les grandesscs, toutes les (U'opriélés, et il est advenu par ce procédé que ce fussent quelquefois des provinces entières. De la sorte, tandis que l'excès d'une mainnmrte sans limites entr^nait la ruine de l'agriculture, la dépopulation des provinces, la misère enlin et Tignorance, sa compagne fidèle, l'Espagne voyait successivement dépossédés et perdus la foule de ces

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nome qui s'élèvent au milieu des peuples comme les trophées vivants de leur gloire, et doivent servir à la société de remparts. C'est ainsi que les ducs d'Ossuna, chargée d'une douzaine de giandesses , passent pour propriétaires de quatre ou cinq mille noms, et on prévoit le jour où tous ceux des comtes-ducs de Bénavente et des ducs de l'Infanlado viendont encore s'y confondra. Voilà ce que l'Enrope ne 'sait pas assez.

c Le marquis de C", aîenl de mon père, avait ajouté A l'honneur de sa race dans les campagnes d'Italie, du temps àe l'infant don Philippe et du cardinal de Fleury. Des fUles portèrent les majorais , d'immenses biens et deux ou trois cents titres dans des familles étrangères. Le plus illustre des nôtres, celui de marquis de C", consacré à toutes les pages des annales espagnoles, serait demeuré à jamais enseveli dans le catalogue des dignités dc-ses nouveaux possesseurs, s'il n'était échu, il y a vingt années, à un vieux chambellan à'uae autre maison , qui , le reconnaissant pour plus ancien que ses duchés, mit son orgueil, comme les comtes d'Altamira, les comtes d'OSate, les marquis de Villa* Franca, les marquis d'AIcanices, et tant d'autres grandes maisons, à le porter de préférence au plus élevé de tous.

< Privée de ses biens et de sou rang , réduite au nom inconnu de B" , ma famille s'enfuit loin de la cour. Elle aurait dédaigné d'y paraître, ne pouvant plus se couvrir devant les rois. Désormais obscure et pauvre, elle se txmfondit avec les races qu'on appelle agraviadas ' , parce que l'injustice des princes, du sort, des hérédités, les a reléguées loin des honneurs dont elles avaient joui longtemps. Les ducs (leHédina-Gœli, qui descendent d'un infant irrégulièrement dépossédé de la couronne, et qui continuent de protester à chaque règne, sont les premiers agraviados.

Don Luis B"", mon père, avait servi, au scfflir de l'enfance, en Italie, lors du pacte de famille, dons la guerre

' Lésées.

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ie sept ans, plus tard dans les lies Philippines et en Amérique. C'était BOUS réclatant et long r^ne de Oharlea III. A l'époque où ce grand prince et le jeune roi Louis \VI, son digne émule, comme lui épris de l'amour des hommes, venaient de montrer, à leurs risques et périls, deux monarques de la vieille Europe, deux Bourbons, ligués pour affranchir le nouveau monde, il était en garnison à la Havane, riche colonie dont l'importance s'accroissait déjà par le rôle nouveau des États-Unis, Le capital ne- gêné rai, dmi Juan "*, personnage ambJbeux et vulgaire, qui, tenant à la grandesse de plusieurs côtés, avait eu le travers de se faire donner un titredeCastille ' pour être appelé le comte de R"*, s'était rencontré avec don Luis en faisant campagne dans le duché de Panne. Une étroite intimité s'établit entre eux.

c Hon père était éminemment un caballero, un vrai castillan, un chevalier des temps hérmques. Il en avait la foi, les sentiments, les idées. Je ne sais s'il pardonnait à Cervantes plus qu'à Luther ou Calvin ; car il attribuait à ses dérisions de la chevalerie, à son apothéose du démocratique bon sens de l'écuycr Sancho, tous les dangers de l'état du monde. Avec celle manière de sentir, il n'avait connu l'amour, pour la première fois, que dans un âge où sa vive Hamme est d'ordinaire plus près de s'ét«indre que de s'allumer, et il y porta toute l'ardeur du caractère espagnol. Ce fut aux pieds d'une Française, d'une créole, fille d'un vieil ofTlcier, dont la croix de Saint-Louis avait payé les longs services. La belie Éléonore, vive, charmante, brune même comme une Espagnole, était instruite comme les femmes de sa nation, et vraiment supérieure. Uoiia Léonor est ma mère. L'infâme don Juan brôla pour elle de feux coupables. Sss tentatives amenèrent un éclat dont les suites ont pesé sur notre vie à tous; comme pour être éternels, ses ressentiments se sont perpétués dans un de ses fds tout à fait digne de lui.

> On appelle alDal lee titrer que les rois confèrent eanB jr atlaclMr la giaDdeue, et par conaéquent le droit de se couvrir devant eux.

42 LIVRE deuxiSme.

< Don Luis, qui avait croisé te Fer conlre ud chef, perdit 3on emploi dans l'armée. Mes parents furont exilés à la Nouvelle-Espagne. Le hasard voulut qu'ils arrivassent à Mexico, qu'ils traversassent la grande place au taomeot où un noDhbreus auto-da-fé était proclamé à son de trompe. Lo peu(^ frémirait de plaisir autour des échafands. C'était pour une fille de la France un étrange début!... Voilà bien le coutraste des opinions humaines 1 Cela se passait au lendemain de la pais qui instituait la république de Washington, quand Voltaire et Bousseau avaient secoué leurs torches sur le monde, et que leur empire allait se manifester d'une façon terrible. Parmi nous, la lutte engagée par Charles III, dès lis premières années de son règne, contai l'inquisition et la Société deJésus, ne portait les inquisiteurs qu'à plus derigidité. Le roi avait été contraint d'abandonner à leui-s foudres l'illustre Olavidé. La réaction, iiëre de sa victoire, tendait tous ses ressorts, en rcprésaille des égarements de l'esprit du siècle. Elle s'était donné la joie de rallumer à Séville les bûchers qu'on pouvait supposer éteints pour toujours. Le conseil de Mexico n'avait jamais perdu l'habitude de faire briller, de temps en temps, au milieu du nouveau monde, la flamme homicide, et, à cette vue, il fallait, de toute nécessité, dompter en soi toutes les impressions contraires; car on n'avait que le choix de partt^er les sentiments des spectateurs, ou le sort des victimes !

< Don Luis pouvait tout sacrifier & sou amour, honnis ce que l'Espagnol n'abandonne jamais, le séjour de la patrie. Après trois ou quatre ans de résignation, durant lesquels j'étais né, ainsi que mon frère Pablo ', plus jeune que moi, mes parents se jetèrent dans un navire et allèrent tomber aux pieds de Charles III. Le fils de Philippe V les accueillit avec la bonté de Henri IV, son aïeul . Il était digne de descendre de l'immortel roi de Navarre. De quelque manière qu'on juge sa guerre excessive et vaine contre la milice, déjà réta-

< Put.

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mauvscrit p'aInhoa. 43

bKeauionrd'hiii.de notre intrépide et austère don l{;nacîo, ondoildirequentil potentat n'a tant fuit pour ses peuples. Plaçant sa gloire, non dans )e bruit des armes, mais dans les progrès de l'a^icuKure, de t'induslrie, du commerce, des sciences, des letttres, c'est de lui quêta civilisalioii moderne date parmi nous. Il est vrai que la bienveillance royale était secondée par les lumières des Campomancs , des Aranda, des Florida Blanca. Les Sully et les Cotl>ert ne manquent jamais aux Henri IV et aux Louis XIV.

( Par malheur, don Carlos, i ce moment, rendit au ciel ■ la grande Ame. Le bon, le généreux, le faible et fatal Charles IV monta em le trône oit il devait siéger vingt ans, pour le malbeur de son pays et pour celui de sa couronne. Le dernier règne de la vt^le monarchie espagnole commençait, quand le dernier de la vieille monarchie française allait finir. L'année 1789, en ouvrant sa carrière, apportait au monde bien des orages.

• L'odieux don Juan ne tarda pas à revenir en Espagne avec de grands emplds. Ce fut un.de3 premiers eflets de l'avénemeat. Les camarillas régnaient désormais sur la nation; une femme, la reine Marie-Louise, régnait sur le roi, qu'elle tenait depuisplusdevingt ans asservi à ses plus coupables caprices. Dès lors, le pouvoir absolu tomba plus que jamais à la merci des passons privées, ce qui est son pire destin et sa condamnation. Mes parents reçurent l'ordredeqnitter l'Andalousie, de vivre loin des villes, loin du regard des hommes. Un bourg à demi ruiné de l'Ëstrémadure leur était désigné pour exil. Mon père, au milieu de sa colère et de son affliction, ne se laissa point abattre, parce que cette province et ce lieu avaient par leurs souvenirs quelque clu^equi pariait vivement à son imagination. L'Estrémadure, qu'arrosent le Tage et la Guadiana, qu'cnubragenl de vertes forêts, où cotUent des torrents sans nombre, conserve, du temps des Romains et des Goths, une foule de ruines et de monuments ch^s à l'histoire. La bourgade qui nous attendait, debout sur le peneiiant des montagnes de la Vent de

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