INTRODUCTION. XXIII
M»* la marquise de Brignole combien la grftco peut inspirer de respect.
Je ne saurais dire quelle satisfaction des Français, après tout un jour passé au milieu de cette silencieuse Espagne» si froide de relations et d*aspect, en étant au fond si ardente» trouvaient à se rencontrer parmi les représentants du reste de TEurope, à parler des affaires du monde, à échanger les jouissances d'un commerce spirituel et amicaL On pense bien que tous ces fils des contrées les plus diverses et les plus lointaines n'avaient, pour s'entendre, qu'une langue commune : c'était la nôtre. La fortune a eu beau faire : nous régnons par notre civilisation, quand ce n'est pas par nos victoires. 11 me souvient qu'un jour, dans un salon espagnol où j'avais obtenu que, malgré ma présence, on parlât castillan , l'ambassadeur d'Angleterre fut annoncé : tout le monde reprit le français pour faire honneur au frère de lord Wellington, à l'excellent et loyal lord Coivley. De tels hommages réparent bien des injures.
Pourrais-je attacher le nom de l'Espagne au livre que je publie sans consacrer le souvenir de bontés qui m'ont rendu le séjour de ce pays aussi agréable qu'utile? Je fus assez heureux pour trouver dans notre ambassadeur un de ces hommes qui conservent au milieu des affaires publiques une inépuisable bienveillance de cœur et d'esprit. Frappé récemment dans la plus chère affection et le plus cher orgueil de sa vie, il s'intéressa aux travaux et aux entretiens curieux d'un jeune homme, comme un autre les aurait redoutés. Sa grande existence, sa conversation toute française, cet heureux mélange de l'élégance de l'ancien temps et d'une instruction solide, une exquise délicatesse de manières, les souvenirs même de sa maison, chers, durant des siècles, à la gloire nationale, me faisaient retrouver une France auprès de lui. En même temps, sa sollicitude infinie m'aidait à mieux connaître l'Espagne, en se plaisant à me réunir avec tous les membres du gouvernement, des certes, de l'armée y des académies, des professions libérales, que
XXIY INTRODUCTION.
j'avais intérêt à rencontrer. J*admirais, d^s ma patriotique fierté, sans imaginer que je dusse un jour renouveler l'expérience en inbn propre nom, comme ceux qui lui étaient le plus étrangers, le plus inconnus, se faisaient honneur de répondre aux appels de l'ambassadeur de France. Chez celui qui représentait alors près les Bourbons d'Espagne les ^ourbons de France, cette haute situation était rehaussée par le plus noble caractère, le plus aimable esprit et le pluà grand nom. Je pourrais ne pas nommer M. le duc de Mont*- TOorency-Laval.
ou • ■" ' '-.
LTSPAGNE
SÉJOUR k\}X FRONTIÈRES D'ESPAGNE EN 18210
RlÊARlt ET NATARRE.
Non omnes arbusta jurant, humilesque myrirv. Si canimiis syWas, sylvx sint consule dignn>.
VfBn JTnl IV
ViHG., Bgl. IV.
Tableau des Pyrépées dans la basse Navarre. — Village espagnol d'Urdax. Scène d'hôtellerie. — Béat. Alcalde. Doua Urraque. Paquita. Le muletier Ântoni04 Père procurateur de l'ordre des doipinicains. L'homme des galères, r— Récits de ,. v':; '; la révolution du 9 mars, dite de. l'île de Léon. — Arrivée d'un régiment. Général^ '5^^* don Bartolomé. Officiers*. Bétablissement de la pierre constitutionnelle. — • *" Compte d'aubeçge. Soldats qui mendient. — Retour en France. Village d'Aïnhoa. Mœurs et usages des Basques. — Service divin. Encore l'homme des galères. — Fête du soir. — Chant d* Antonio. — Manuscrit castillan.
J*allais visiter le peuple par qui TËurope a repoussé la loi des califes, conquis le nouveau monde, et, depuis, brisé le joug de la plus grande domination des temps modernes.
J'étais arrivé au pied de l'imposante muraille qui sépare It France et TËspagne, le Béarn et la Navarre. La beauté dêlft sites me retint quelques jours, au delà de Bayonne et de SaintrJeian-de-Luz, dans ces cantons montueux et char^ mants du pays des Basques, où les Pyrénées, voisines de
2 LIVRE f REMIER.
l'Océan, rfoiit pliffi U hauleyr colossal^, ni les aspects sévères qui leur donnent un si grand caractère de majesté dans la région du Mont-Perdq. La chaîne immense et superbe ne se couvre plus d'un manteau de neiges éternelles. Ce ne sont point (ies an^phiU|é4tres de pics sourcilleux , des glaciers sans bornes, des abimes sans fond. La nature se montre partout accessible et bienfaisante. 11 n'est pas de scène qui ne respire un air de richesse et de vie. Des vergers, des cultures, de gras pâturages embellissent les vallées; le penchant des montagnes se revêt de rhododendrons, de sycomores, d'arbres à fruits; la cime même est presque partout couronnée de bois, vastes guirlandes qui, déployant leurs festons de sommets en sonmiets , prêtent un cadre magnifique à un magnifique tableau. La métairie est suspendue, aussi bien que la hutte du pasteur, à ces monts fortunés; et des champs de tomates, de concombres, de maïs s'y succèdent, non moins fertiles que dans les vallons arrosés par l'Ustaritz et TAdour. A peine quelques pointes aiguës, où les nuages semblent pouvoir seuls atteindre, ignorent-elles le travail de l'homme et sa sueur féconde. Mais cellcfs^là même n^attristent point les yeux ; leur front n'a rien 4'9^ustère. Le thym odorant et la bruyère y attachent leur parure. Épars, comme une décoration vivante, des troupeaujE animent ces solitudes; la chèvre y bondit, et, suspendu aux croupes altlères, peut-être même détaché du sol qu'il foule par les vapeurs errantes le long des hauts lieux, le bœuf, immobile au-dessus de la scène immense, a l'air encx)re d'être le dieu de la vieille Egypte.
0x1 dirait un parc sans limites. Seule, la haie de mûriers sauvages rappelle ci et là que tout n'est pas en commun sur une terre qui a plus de fruits que les hommes n'ont dfà bosoins. Rien n'arrête la vue , pas même les crêtes qui arrêtent la marche des nuées. Vos regards s'enfoncent 8jms fin dans les vallées qui vont s^agrandissant toujouM devant vous. Chaque p^s vous conduit à une dépouveFt^f Tantôt c'est un hameau dont les élégantes chaumièn^s s'ét^*
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lent périlleusement sur la roche noire qui, depuis mille ans, sembla prête à les entraîner dans une chute prochaine. Tantôt c'est la cloche religieuse dont les sons pénétrants viennent charmer et ennoblir votre rêverie; et vous découvrez, sous l'abri d'un châtaignier, une chétive église où vit, encore brûlante et pure, la foi du christianisme naissant. Quelquefois le bruit des marteaux, prolongé d'écho en écho, vous avertit que l'industrie a pénétré dans ces lieux agrestes. Ici, Técorce profonde, canal sans faste et sans art, vous montre le premier aqueduc inventé par les hommes ; vous entendez crier la roue, devenue, grâce au torrent captif, la richesse du canton. Là, mille ruisseaux se croisent, s'entre-choquent, forment un lac d'écume, et vont, en grondant, réjouir le meunier du voisinage ou les troupeaux de la vallée.
Plus loin, passe auprès dé vous en chantant la fille du Basque, aux grands yeux noirs, à la taille légère. Les pieds nus, la tète chargée d'un fardeau que soulèveraient mal les manœuvres de nos villes , elle fuit comme la flèche à travers les sentiers escarpés, et tricote, dans sa course, le gilet de dix couleurs dont elle parera son vieux père.
Ailleurs, c'est un homme assis au haut de balles énormes sous lesquelles disparaît la mule qui les porte, parée de festons, de franges et de pompons sans nombre. Coiffé d'ordinaire <le l'immense chapeau rabattu, du vrai sombrero espagnol, quelquefois les cheveux renfermés dans la rédezille flottante du royaume de Valence, ou serrés dans le foulard aux riches couleurs que surmonte le petit chapeau à bords relevés de la coquette Andalousie, toujours enveloppé du manteau national, de la large cap^ brune, il fume superbement le cigare de la Havane.. L'énergie et la noblesse de ses traits vous ont frappé; son œil est pensif; à voir sa main appuyée sur l'escopette toujours chargée, vous croiriez un guerrier qui médite des combats; à voir la guitare pendante au ianc de sa monture , vous croiriez un poète qui rêve à ses chants : c'est un muletier, le fier arriero. 11 voyage à la tête de vingt mules pesamment chargées, dont la der-
nièrc, par le bruit monotone d'un gros bourdon , lui garantit la marche fidèle de toutes les autres. La France en est à ce degré de civilisation où le génie de l'homme multiplie les moyens de communication, où le commerce abandonne les routes pour les canaux. Encore ceux-ci bientôt paraîtront-ils trop lents peut-être ! ' . L'Espagne n'est pas arrivée à l'utile charrette : pour s'élever Jusque-là, elle attend qu'un gouvernement tutélaire lui donne des grands chemins.
Plus menaçant que le muletier, le contrabandiste des provinces Bascongades le suit de près. Un fu^il brille dans ses mains pour protéger sa funeste industrie, à peu près la seule que possède la plus belle contrée de la terre. Les laines de l'Aragon et des Castilles, qu'il porte à nos villes, repasseront bientôt avec lui la frontière, converties en riches étoffes dans les ateliers français.
Les mœurs des habitants du pays se maintiennent, de siècle en siècle, pures du contact des étrangers, aussi bien que leur langue, qui semble vieille autant que les Pyrénées. I^s Basques ont un respect religieux pour les traditions, non moins que pour les coutumes de leurs pères. Le paladin que chanta l'Arioste est populaire parmi eux, comme dans toute la chaîne des Pyrénées. Partout où vous voyez deux masses de rochers qu'un large ravin sépare, c'est Roland qui, surpris et indigné de trouver un obstacle sur sa route, a su, d'un coup de sa terrible épée, s'y frayer passage. T^es rochers épars à travers la vallée, c'est lui qui, dans sa fureur, les a lancés du haut de la montagne. Cette plaine fut témoin de ses victoires. Cette autre mène aux gorges qui virent tomber l'illustre preux, et vous n'apercevez guère de chapelles gothiques où ne repose le plus formidable pourfendeur d'inlidèles dont les romans de nos pères aient éternisé la mémoire.
^ Quand ce livre était écrit, la grande invention moderne n'existait pas encore. L'Espagne arrivera aux chemins de fer sans avoir eu de routes.
L*àge d*or devrait s*ètre perpétué dans ces poétiques, dans ces belles contrées ; et des haines de village à village fontsentinelle sur la limite des deux empires! Les Basques d'Espagne et ceux de France vivent étrangers, ou pour mieux dire ennemis. Ces discordes agrandissent Tétroit torrent au bord duquel s'arrêtent la monarchie de Louis XIV et celle de Charles-Quint. Combien les passions des hommes paraissent petites et coupables, parmi des scènes où la Providence a empreint de toutes parts son calme éternel dans la splendeur de ses ouvrages !
Pendant que vous agitez ces pensées, un pont à moitié détruit se présente. Votre cheval passe hardiment sur l'arche ébranlée, plus hardiment que vous peut-être. Pourtant, si votre cœur se serre, s'il bat plus fort, ce n'est point la crainte qui l'agite. Vous avez franchi le périlleux passage, et c'est toujours avec inquiétude que vous promenez vos regards autour de vous! Vous vous arrêtez pour vo.ir, une . fois encore, une petite croix de pierre que le temps a couverte de mousse et de lichen, seule chose qui soit restée solide sur le pont en ruines. Pourquoi cette émotion à la vue d'une chétive croix de pierre? c'est que là est la limite du royaume catholique et du royaume très-chrétien. Le modeste monument vous avertit que le sol où vous marchez n'est plus celui de la patrie.
Vous vous êtes troublé d'abord, comme s'il n'y avait pas assez d'air pour vous sous le ciel de l'étranger, ou comme si de grandes distances vous séparaient déjà de la terre natale. Rassurez-vous! gravissez, avec moi, parce chemin que des noyers ombragent, le pic qui se détache au-dessus des autres dans l'azur des cieux. De là, nous dominerons d'un côté les montagnes muettes de la Navarre; de l'autre, les champs, les ports, les cités de France, Timmensc forêt de pins de ce pays des Landes qui semble une autre mer à côté de la mer véritable, et, jusque sous nos pieds, au déclin des Pyrénées , nous verrons dormir paisible, le long de nos rivages, la nappe étincelante de TAtlantique.
J*errai longtemps dans cette partie deis monts de Zucaramundi. A Toccident et au midi, se déployaient des vapeurs qui semblaient d'autres montagnes assises sur la plaine humide. Le nord était éclatant et pur. Mon cœur attendri savait gré aux horizons de ma patrie de rester sans nuages. Le ciel, la terre et l'Océan avaient revêtu leurs habits de fête. Suspendu avec majesté au milieu de cette grande scène, le soleil semblait être là pour jouir, comme un monarque superbe, de^ merveilles de son empire; je songeai qu'il était là, comme un serviteur docile, pour embellir ma demeure. Seul capable de comprendre la création, d'en étudier les trésors, d'en célébrer la magnificence, d'en bénir l'auteur, c'est l'homme qui est le roi du monde.
Les rayons brûlants qui tombaient d'aplomb sur ma tête, m'avertirent de regagner la route. Je me décidai à faire halte . dans un petit village qui se montrait au-dessus de moi, encaissé dans une gorge profonde; c'est la première bourgade navarraise que le voyageur rencontre, lorsqu'au lieu d'entrer en Espagne par Irun et le Guipuscoa, il se dirige de Rayonne sur Pampelune, en traversant les bourgs français d'Ustaritz et d'Aïnhoa.
Urdax n'a pas cinquante feux; un couvent qui le domine décore le paysage et anime la contrée. Non loin de Téglise , près du cimetière où des générations d'hommes simples et paisibles dorment au doux murmure de l'Ugarana, une posade ' est tenue par l'alcalde du lieu. Sur la façade noire de siècles, je remarquai un large écusson de pierre, placé là de tout temps, ainsi qu'on en voit sur la plupart des maisons espagnoles, pour annoncer, par l'étalage d'armoiries sculptées d'une façon barbare, l'importance, et, comme on dit, Vhidalgie des propriétaires de cet humble manoii*.
* Auberge de rang inférieur.
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Adossé à un pilier du grossier hangar qui sert Aiffiêfietlt de portique, un jeune villageois d'ehvirôh quiiizé dt)i semblait regarder avec gravité passer les heures. Je voulus lui donner mon cheval à tenir* Il demeura immobile, et je pourrais croire encore qu*il ne m'avait pas entendu , si une expression de surprise et de colère ne s* était aussitôt réfléchie, de son visage, dans les regards d'une foule d'enfants dont mon air étranger în*aYÉ||Miu le cortège. Je ne trouvai rien de mieux que d'attach%* wn^môme ma monture à un poteau du vestibule rustique, et un escalier, tremblant sous mes pas, me conduisit à un corridor sur lequel s'ouvraient deux chambres noircies par la malpropreté, la funrtée et le temps. Dans Tune, des étaux de fer supportaient des planches de chêne qui servaient de lits aux voyageurs ou au ménage. L'autre avait pour tout mobilier des tables vermoulues, rentrai. Un homme, avec un grand chapeau sup la tête, était assis, les jambes croisées^ et savourait attentivement les parfums de son cigare. A la dignité de son maintien, à son œil, tout à la fois fixe et indifférent, qui semblait m'interroger avec une autorité magistrale et suppléer la réponse avec toute la superbe espagnole, je le reconnus pour le maître du logis, et lui demandai ce qu'il aurait à me faire servir, t Ce que vous apportez, » me répondit-il froidement; et il continua de distribuer avec industrie tout à l'entour ses longs flots de fumée, sans prendre garde à ma personne. J'insistai pour savoir s'il n'y avait pas au moins du pain et du Vin dans la maison. — « Sans contredit! le pain € du plus pur froment et le vin rouge de Tudéla abon- « dent chez moi.» J'espérai que l'œuf, qui chez nous ne manque jamais au village, pourrait compléter mon modeste repas. « Cherchez dans le pays, » répliqua le seigneur don Géronimo; et il rentra dans son imperturbable silence.
Le jeune NavarTais à l'air important m'avait suivi et s'était arrêté sur la porte de la salle; malgré ses grands yeux attachés sur moi, on eût diV quHl dormait debout. Je
me hasardai à réclamer encore une fois ses bons ofOces^, aussitôt, une femme parut, munie de je ne sais quel ustenwle de ménage. « Vierge Marie! » s'écria-t-elle avec un inconcevable flux de paroles, « de quel pays de mécréants « venez-vous pour ne pas savoir que le seigneur don Fran- « CISCO de Paula , mon fils , n'est pas fait pour votre sera vice, mais pour celui de Dieu ? Il va prendre l'habit des « dominicains, cet ordre ^Ufté qui a fourni, comme cha* « cun sait^ soixante-dix-lra|pWrainaux, une nuée d'inqui- « siteurs de la foi, plus de mille évoques, et des papes «c innombrables comme les sables de la mer. Peut-être un « jour Dieu nous fera-t-il la grâce de donner aux Ëspagnes a un saint de notre sang et de notre nom. Parce que nous <K sommes à la tête d'une posade, nous prendriez-vous par < hasard pour des posaderos? Ce que nous en faisons est « pour plaire au roi notre seigneur, c'est-à-dire au roi tout « court d'après les nouveautés, puisqu'on prétend que nous <c sommes simplement ses sujets et non plus ses vassavx, e> Toujours est-il que le seigneur don Garlos, premier du « nom, empereur de l'univers en même temps que roi (T d'Aragon et de Castille, a ordonné, il y a quatre cents ans « peut-être , qu'Urdax eût une hôtellerie. Si les ancêtres a du seigneur don Géronimo, mon époux devant Dieu, « et, de par le roi, alcalde, de père en fils, jusque dans la a nuit des siècles, furent seuls en état de donner cette sait tisfaction à leur souverain, ce n'est point là, j'espère, une « raison d'imaginer que mes fils dérogent! Dieu soit loué, « ils n'auront rien à s'envier l'un à l'autre. L'aîné, le sei- « gneur don Juan de Dios , étudie à l'Université de Pam- « pelune pour faire honneur à ce majorât. Voilà l'autre en « possession du titre de béat dans toute la contrée ! 11 « saura faire respecter son rang, même dans ce temps « maudit où les pervers foulent aux pieds la religion et la € noblesse. On reconnaît dans tous les deux les dignes des- « cendants de l'un des colonels qui , dans la grande bac taille gagnée ici près, à Roncevaux, contribuèrent le plus
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ff à rejeter au delà des monts le puissant empereur... Cliara lemagne. n Le torrent s'arrêta; cette autre Cornélie, si fière de ses fils, n'était vêtue que d'un corset de laine, et d'un jupon de bure qui laissait à découvert, jusqu'au genou, ses jambes et ses pieds nus, flétris de temps immémorial par la poussière et le soleil. Son mari l'appelait longuement la senora dona Urraca.
Ce fut à lui que je pris l^^jjjyi^ti de m' adresser encore, avec tout le respect dû à uniiliidble personnage. Alors il appela, toujours immobile, Francisca! et Francisca ne vint point. J'attendais; il se décida, après un long intervalle, à appeler encore, et Francisca parut, accompagnée d'un religieux dont elle baisait vivement la main. Tandis que don Géronimo se levait àmoitié pour recevoir le saint personnage, Francisca me regardait avec curiosité. Cette jeune fille , au jupon court, à la magnifique chevelure balancée en deux tresses égales le long de sa taille, m'étonna par le feu de son regard. La fraîcheur de dix-huit ans colorait d'un vif incarnat sa peau brunie par l'ardeur du Midi , et sa démarche légère aurait annoncé une fille de l'Andalousie plutôt que de la Navarre.
Le religieux venait de prendre place sur un banc à côté de l'alcalde. Son premier mouvement fut de retrousser les larges manches de l'habit blanc et noir de Saint-Dominique. Je remarquai qu'elles étaient ornées de plusieurs rangs de ces galons d'or qui distinguent les grades supérieurs de l'armée espagnole. Ensuite, il rabattit son vaste capuchon , montra une tête belle encore sous l'étroite couronne de cheveux qui ceignait son front rasé, et alluma son cigare au réchaud commun.
Francisca, ou, comme l'appelait le dominicain, Paquita, nom de tendresse, qui, la plupart du temps, remplace celui-là dans toute la Péninsule, s'était hâtée de lui servir une bouteille de vin blanc. — c Vis mille années! » dit-il, en portant aux joues de la jeune fille une main qu'elle n'écarta doucement que pour y attacher de nouveau ses lèvres avec respect.
10 IIVAE PREMIER.
J^osai me recommander à la belle Espagnole. Elle m'é^ coûta, en raillant des yeux et dii sourire mon accent français. Dame Urraque parut, tout aussi indignée que la première fois : a Vous ne savez pas, me dit-elle , à qui voiis « avez affaire? cette senorita n'est pas moins noble que le « seigneur don Francisco de Paula, qui s'appellera bientôt « fray ' Francisco, s'il plaît à la sainte Mère de Dieu ! Elle a est fille de mon frère. nuÉfebal de camp des armées du « roi; et, quoique le seifflRr général se soil enrôlé, avec « toute l'armée que les saints maudissent ! dans les ennemis « de Dieu et de la royauté, il n'en a pas moins rang de sei^ a gneurie, ajoutez qu'il est natif du canton de Darroca, a dont les habitants sont tous égaux entre eux, et par con- « séquent tous hidalgos % autant que prince du monde. « Faites donc vos affaires vous-même , au lieu de donner « des ordres à une personne qui n'a dans les veines que du a sang de vieux Espagnols, de vieux nobles, et j'espère, « ajouta-t-elle avec un soupir, de vieux chrétiens!... »
Le bruit d'une chaudière renversée mit fin à la harangue de dame Urraqtie. Paquita me fit signe qu'elle allait prendre soin de moi , et partit sur-le-champ. Je restai en présence du rehgieux et de Talcàlde. Ils s'entretenaient ensemble à voix basse, ou plutôt, dans ce monologue à deux parties, le dominicain fournissait les paroles^ et son interlocuteur se contentait de marquer la fin des phrases par une exclamation douloureuse^ qu'accompagnait pieusement un mouvement presque mécanique de ses yeux vers le ciel. Le père procurateur, ainsi que l'appelait Talcalde, s'exprimait avec une grande véhémence. Quelques éclats de sa voix tonnante m'apprirent qu'il exhortait don Géronimo à prendre les armes de concert avec lui.
* Fray, frère, titre qui remplace le don pour les religieux, et ne s'applique aussi qu'au prénom. Les chevaliers des ordres militaires reçoivent le titre de frey qui ne diffère que par l'orthographe.
* Hidalgo, noble. Ce mot Viçnt, sôit de hijo de algo (fils de quelque chose), soit plus probablement de hijo del Godo (fils du Goth).
SÉJOUR AUX FRONTIÈRES O'bSPAGNE EN 1820. Il
Un carillon sourd et uniforme annonçait rapproche d'une recha de muletier ; je m'étais mis à la fenêtre pour respirer ua air moins enfumé. Je vis le convoi s'arrêter sur la porte. L'arriéro sauta du siège élevé qu'il occupait fièrement sur sa mule préférée, aussi léger que l'Arabe quand il s'élance du haut de son dromadaire. Paqnita le reçut dans ses bras; puis elle s^enfuit, monta les degrés en courant, et, pleine d'un trouble qu'elle essayait de cacher, elle vint partager avec sa tante les soins du ménage.
Le nouveau venu parut aussitôt : il salua gaiement, jeta sur une table son vaste manteau , laissant voir le costume andaloux dans toute sa recherche. Des franges de toutes les couleurs galonnaient sur toutes les coutures sa veste entr'ouverte et sa culotte courte. 11 joignait à ces ornements une plus noble parure : deux décorations brillaient sur sa poitrine, sorte de récompenses nationales dont l'Espagne abonde. Tout le monde en est chargé, et tout le monde les porte avec orgueil. L' Andaloux semblait se grandir pour faire iionneur à son double trophée de la guerre de l'Indépendance. 11 faut dire que, dans cette classe, les deux médailles guerrières annonçaient des services peu communs.
L'escopette' armait sa main. Il eut soin de la placer délicatement sur son manteau, comme s'il craigttahii la blesser. < Escopette, ma mie, disait-il en faisant les flpfMéts, flûte « mignonne, le temps n'est plus oii,presqttetiilS les jours, « tu mettais en danse le roi Pépé ^ — Je ne sais si je me (( trompe, dit alors le dominicain ; mais je crois que les in- « strumehts de ce genre reprendront bientôt leur symphonie. « — Sans contredit ! » ajouta Talcalde, et il continua de fumer. Le muletier s'était retourné, avait jeté un regard de côté sur le religieux, et porté ses provisions à la cuisine. Il réussit à presser la main dé Francisca, sans être aperçu de dona Urraque, mais non sans recevoir au passage une de ses
* Ancien fusil espagnol.
* Petit nom de Joseph.
apostrophes sur Taudace de ceux qui, ne pouvant démontrer la pureté de leur sang, osent jeter les yeux sur les nobles demoiselles. Après un moment, il revint. A sa vue, un étranger, que j'avais à peine remarqué dans le coin obscur où il était assis, s'émut visiblement. Il s'agita. 11 suivit constamment des yeux TAndaloux , et prêta l'oreille avec une attention inquiète, lorsque celui-ci, s'établissant à l'autre extrémité de la salle, en face du révérend père et de l'alcalde, reprit la conversation où il l'avait laissée un quart d'heure auparavant.
« Très-révérend père, dit-il, vous êtes donc de ceux qui 9 pensent que tout ceci finira mal? — Ami, Je ne sais pas « bien ce que la Providence destine à notre malheureuse Es- (( pagne; mais je sais que quand un peuple violente son roi, « cette révolte est toujours suivie d'un châtiment effroyable. « — Sans contredit! » ajouta l'alcalde; et les mouvements de l'étranger annoncèrent une anxiété croissante. Il releva à moitié la tête, que ses mains avaient jusque-là soutenue et cachée.
Cependant, le muletier agitait tranquillement un biscuit de sucre, la blanche ou rose azucariUUy dans un verre d'eau fraîche. < Mon révérend père , répondit-il enfin , vous tirez K votre pondre aux nuées. Qui songerait à faire violence au a seignear d(m Fernand ? Les méchants savent bien comment « nous l'avosB défendu une première fois. Moi, par exemple, «( j'ai renversé sur la poussière des millions de soldats de « l'intrus, avec l'assistance de Notre-Dame immaculée. ... — a Immaculée!]) murmura le dominicain. Le muletier continua : < Lorsque le roi notre seigneur courra un danger, il < n'a qu'à le dire à son peuple! nous saurons encore faire « notre devoir. »
11 se tut. Paquita lui présentait, non sans rougir, un plat où nageaient, perdus dans le terrible piment, des poischiches qu'il avait apportés. Elle lui renouvela sa cruche d'eau, et prit séance à côté du dominicain, en face de son amant. Dame Urraque vint s'établir entre eux, vis-à^vis du
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religieux qu'elle contemplait avec béatitude, en murmurant, (l'un air acariâtre et dévot, des paroles saintes sur un chapelet de verre. Toute à son occupation pieuse, elle ne s'en laissait détourner que lorsque la voix du personnage sacré s'élevait tout à coup. Elle Técoutait alors avec recueillement, et croyait n'avoir pas cessé de prier Dieu. « Homme î « avait-il repris avec plus de calme, si vous aimiez don Fer- « nand, notre seigneur, que Dieu garde! il fallait le dé- « fendre lorsque, au 9 mars dernier, la révolte embrasait «c le nord et le midi; que les soldats étaient insurgés à l'île «de Ijéon ; qu'à Madrid l'armée se taisait et laissait les philo- <K sophes parler de constitution et de liberté ; que Ballesteros, « ce digne interprète d'une foule menaçante... — Nous « n'avions rien à y voir, interrompit le muletier ; tout le « monde était d'accord, sans en excepter le roi , que Dieu ^ garde ! puisqu'il a promis sur les saints Évangiles d'ob- « server le système. — Ne vois-tu pas, repartit le moine, « que le serment, dont les révolutionnaires se prévalent, « fut arraché par la force? — Mon révérend père, si je le « croyais !... Mais je sais, par mon expérience sous l'intrus, « qu'on ne peut pas être contraint de jurer ; car on peut « toujours mourir. »
Il y eut ici un long silence. Paquita sortit : je ne fus pas surpris de voir l'Ândaloux. se lever pour aller à son bagage. Don Géronimo regardait le disciple de saint Dominique d'un air d'affliction et de sagacité. «Seigneur alcalde, lui c( dit enfin le religieux au désespoir, voilà pourtant où la « corruption des maximes françaises nous a conduits ! Que <( vous dirai-je? il n'est pas jusqu'à l'Église de Jésus-Christ « qui ne soit infectée des doctrines dé l'enfer. Le clergé se- « entier est digne du siècle en effet ; le curé de cette paroisse « a osé parler d'une épître d'apostasie, d'une adresse de « félicitation à Sa Majesté les futures cortès souveraines! »
L'inconnu, qui avait écouté silencieusement jusqu'alors,, se leva brusquement : « Des cortès! une constitution ! Que ce se passe-t-il donc?» s'écria-t-il, en cédant au trouble dont
il était agité... L'alcalde s'ébranla, pour porter un regard du côté de rbôte qui l'interrogeait. < Seigneur Basque, dit-il en f( apercevant dans Tonibre le costume béarnais, sachez que
a la nation s'est .mise en rébellion contre le roi, notre
a Elle m'a forcé de prendre le titre hérétique d'alcalde cons- « titutionnel ; au lieu d'être chef du canton par droit hérédi- « taire, il faudra, à ce qu'on prétend, que je sois élu par le ce peuple. Ce n'est pas tout, j'aurai à rendre des comptes... « — Mais enfm , interrompit vivement l'étranger, quelle a constitution régit aujourd'hui la monarchie? Qui l'a faite, a qui l'a donnée? — Ce sont des républicains, répondit le « moine en se retournant pour la première fois, c'est-à- (i dire des ennemis de Dieu et du roi qui l'ont conçue ; des « soldats et des marchands révoltés l'ont dernièrement im- « posée au monarque notre seigneur : on l'appelle la con- M stitution de Cadix. » A ces mots , l'étranger pressa son front de ses mains; il jeta une pièce de monnaie sur la table et disparut. Les deux Espagnols se regardèrent. « Je me tt trompe fort , dit le père procurateur , ou ce Basque n'a « pas vu souvent dans «in enfance les neiges des Pyré- « nées. — Sans contredit! ajouta l'alcalde > »
L'Andaloux était rentré. « Je ne me sems donc pas c( trompôl »'écria-t-il plein de joie; j'ai cru le reconnaître « au pa^mg^f iialgré son costume et six longues années ! a Mais soi Ifffks sont altérés; ses cheveux déjà blanf chis. . . Il m'avait semblé qu'une fausse ressemblance m'a- < busait. »
Paquita ne doutait point que l'étranger ne fût un montagnard du pays de France. Elle l'avait remarqué plus d'une fois, de l'autre côté du pont d'Oholdisun. Sa tète était affaiblie sans doute, ou une grande douleur tourmentait son âme : il errait seul toujours; quelquefois il se mettait à genoux sur les bords de l'Àïsagueri, aux lieux où ce torrent sépare les deux empires; quelquefois même, elle l'avait vu franchir l'étroite barrière, s'arrêter sur le bord espagnol, y incliner sa tète, puis, presser la terre de ses lèvres,
et s'en retourner à travers les ravins. Il ne serait pas impossible que ce fût un malheureux échappé au châtiment de quelque grand crime ; car un jour elle s'était tout à coup trouvée auprès de lui, là-haut, du côté d'Ochaï, parmi des rochers arides sur lesquels il prenait du repos, et elle le vit contempler avec un sombre regard ses mains marquées d'empreintes récentes. Pourtant, son air annonçait beaucoup de noblesse , peut-être beaucoup de repentir, et elle avait souvent imploré pour ses fautes ou pour ses malheurs la miséricorde du ciel.
Ici, le muletier se leva précipitamment. « Je ne puis « douter plus longtemps, dit-il, et je cours après lui. — a Gardez-vous-en bien! » s'écria, d'une voix tonnante, le religieux qui semblait transporté de colère. «Ne savez-vous « pas quel est cet homme? Un pervers souillé des plus « grands attentats. — Mon très-révérend père, je préfére- « rais un pervers comme lui à mille serviteurs de Dieu (( comme nous en connaissons. De ce pas, je cours à sa « poursuite, heureux si je n'ai pas déjà perdu ses traces ! c — De par tous les saints! hoinpe, je te défends de passer a outre. Demeure! ou je t'excommunie. »
L'Andaloux semblait pénétré d'indignation; la fureur brillait dans ses yeux; mais le crucifix étendu devant lui le tenait immobile. « Puisse, dit-il, au jour du dernier jugece ment, Dieu le fils ne pas vous demander compte de la vioa lence que vous me faites ! » Il revint à sa place avec un soupir et finit son repas. On fit silence jusqu'au moment où il reprit sa cape, son chapeau, son arme, et partit, en disant d'un ton brusque : « Que vos grâces restent avec Dieu ! » Tous les assistants ripostèrent à la fois : « Votre grâce aille avec Dieu! » Ces mots ne sortirent qu'avec eflbrt de la bouche de Paquita. Elle tremblait en les prononçant; les regards sévères du religieux, de don Géronimo, de dona Urraque , qu'elle rencontra en même temps fixés sur elle, la contraignirent à baisser les yeux. Elle ne put jouir de l'adieu muet que lui envoyait le triste muletier.