‹ Don Alonso ou, L'EspagneChapitre 15 sur 22 · HT · texte numérisé non relu

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En ce moment, un homme vêtu de noir entra dans la salle; il avait la démarche grave et Tair important. Il portait le manteau bleu *. Une de ses mains en sortit pour adresser à Talcalde ce mouvement précipité des doigts, le salut ordinaire de la Péninsule. Toute la famille lui répondit en l'appelant le seigneur Escribano, c'est-à-dire le seigneur tabellion, rhommc d* affaires de la communauté. Il s'approcha du procurateur et lui présenta des papiers dont tout le cercle parut se réjouir. Ou eût dit une liste d'enrôlements. « J'es- « père bien, s'écria dona Urraque en regardant le ciel, que « mes deux fils grossiront le nombre des héros... des élus de « la reine des anges. — Il faut que les défenseurs de la foi se (( hâtent, repartit le tabellion en comptant ses paroles ; car a je dois vous annoncer une mauvaise nouvelle. Des troupes « arrivent; elles ont votre frère à leur tcte, dona Urraque. » Paquita s'était placée dlia air insouciant à la fenêtre , sans doute pour voir plus longtemps l'Andaloux. Aux derniers mots, elle se retourna vivement. La joie éclatait dans ses yeux. Son sein agitait avec violence le corsage de satin noir qui le tenait captif : l'espérance semblait y avoir pris la place de la tristesse. Dona Urraque gourmanda ce contentement, qu'elle déclarait roturier, sarrasin^ janséniste ; et elle-même se mit à montrer un bonheur sans mesure, à la vue d'un petit jeune homme noir, le fils de son cœur, ditelle, qui parut tout à coup et se jeta dans ses bras. Il portait en avant la longue corne d'un immense chapeau retroussé sous lequel il était tout entier enseveli. Les embrassements maternels souffraient de cet obstacle : mais don Géronimo

* L*Espagne est tout entière divisée en deux classes : les manteaux bleus et les manteaux bruns. Ceux-ci forment le peuple. Ils sont, et surtout ils étaient alors presque universellement contraires aux idées nouvelles.

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aurait renoncé à récusson de pierre qui ennoblissait sa posade, plutôt que don Juan de Dios au terrible couvrechef qui attestait ses études savantes : u J'ai appris , s*é- « cria-t-il , que le père de Paquila venait visiter ce disc( trict de l'antique Vasconie, et j'accours! — Fort bien, « répliqua le tabellion , d'un air d'intelligence. Vous se- « rez un digne champion de la bonne cause. — Sans c( contredit ! murmura l'alcalde , répondant pour son fils. « — Vous êtes gradué, reprit l'homme d'affaires; vous en « savez trop pour ne pas penser sur la liberté et l'égalité... « — Ce qu'en pensèrent , interrompit l'étudiant avec une t volubilité prodigieuse, Aristote, Épictète, Aristophane, « Lycurgue , l'auteur de l'Évangile , celui de l'Esprit des « Lois, Caton, Fénelon, Cicéron, Fabius, Hortensius, Hel- « vétius, Grotius, Métellus, Térence, Tcrpandre, Charon- « das, tout ce qu'il y a de grands hommes, passés, présents « et à venir ! »

Les assistants, d'après tant d'autorités, se réjouirent d'avoir recruté un aussi rude jouteur. L'alcalde et dona Urraque, tombés dans les bras l'un de l'autre, confondaient leurs larmes; ils ne pouvaient s'enorgueillir assez d'avoir donné le jour, comme ils le disaient, à un théologien de celte force. Don Géronimo surtout regrettait que le devoir de perpétuer une race illustrée par les souvenirs de Roncevaux, ne lui permît pas de vouer aux prélatures un fils formé par le ciel pour être au moins prédicateur du roi, archevêque de Tolède, ou professeur à Salamanque. L'étudiant reprit : <( Je suis a venu, ôPaquita, contempler, dans la personne de ton père, (( un des héros qui, au milieu de mille hasards, ont pris la (c défense de notre auguste constitution de 1812, de ce code « sacré devant lequel le genre humain prosterne un front € jaloux!... » A ces mots, un même cri sortit de toutes les bouches; dona Urraque et son mari, se disputant leur chapelet, craignaient qu'un seul rosaire ne pût les préserver des foudres vengeurs. Je ne sais comment cette scène se serait terminée si le bruit des trompettes ne s'était fait entendre.

Paquita se précipite à la fenêtre. Elle anponce l'arrivée d*un escadron, un général à sa tête, et sort sans rien écouter. En même temps , le tambour du village essaya de répondre aux fanfares; quelques habitants, qui étaient accourus, écoutaient, troublés et muets, les cris de vive la Constitution! vive le roi constitutionnel l que faisaient retentir les soldats. Indignés , le père procurateur et l'homme 4'affaires se montrèrent aux croisées. A leur aspect, les villageois reculèrent loin de la troupe. Péjà les femmes, dont Topposition ne s'était manifestée que par un morne silence, reprenaient courage, quand le curé parut; il alla au général, lui serra les mains. Ils finirent par tomber dans les bras Tup de l'autre. Les paroissiens rassurés se rapprochèrent par degrés de leur pasteur; ils ne craignirent plus de prêter Toreille aux discours retentissants du seigneur étudiant, du Qls de leur alcalde; tous étaient fiers de posséder un tel savant dans leur hameau; quelques-uns, convaincus qu'il ne pouvait errer plus qu'un médecin maure, répétèrent peu à peu ses acclamations. Let niban jaune et rouge flotta sur le^rs chapeaux. Les noms du Code sacré et du bien-aimé fernand sortirent bientôt de presque toutes les bouches ; le religieux et l'homme d'affaires se reconnurent vaincus; ils abandonnèrent le champ de bataille, et s'enfuirent par une porte qui s'ouvrait du côté des montagnes.

Cependant, Paquita, ivre de plaisir et de tendresse^ avait rejoint son père. Le général baise son front, presse les longues tresses de ses cheveux noirs qui flottaient jusqu'à terre, et dit d'un accent ému : a Tu as la beauté qu'avait ta mère, sa « taille, sa chevelure ! ...» En ce moment, il relève la tête, découvre que ce large écusson en pierre de taille, qui est particulier à l'Espagne et s'appelle la pierre de la Constitution, ne brille pas sur la maison commune, et, se dégageant brusquement d'une douce étreinte, il réprimande d'un ton bref et dur la lenteur des habitants à rétablir le signe de la régénération publique. Les villageois s'excusent sur ce qu'ils n'avaient pas osé manquer ainsi à l' alcalde, au monastère

voisin et au tabellion. Du reste, tous se hâtent de réunir les pièces de la table constitutionnelle renversée par les soldats en 1814. La plupart des débris avaient été conservés secrètement au presbytère en haine du clergé régulier qu*anime un autre esprit; le reste se retrouve chez des paysans ennemis de Talcalde, et c'est sur la façade du vieux manoir de don Géronimo, à côté de ses armoiries, que s'élève, au milieu des applaudissements enthousiastes de Tescadron et des acclamations plus lentes de la foule, parmi les malédictions étouffées de dame Urraque, la pierre où sont tracés en lettres d*or ces mots : Constitution de la monarchie espagnole, sanctionnée le 19 mars de Tan 1812!

Le général entra chez sa sœur, accompagné de son étatmajor. Les officiers qui le composaient portaient attaché à la cocarde rouge le ruban veit des soldats de File de Léon, où se lisent les mots : Constitucion ô muerte. Ils étaient presque tous fort jeunes, et annonçaient par leurs manières une naissance plus relevée que leur chef. C'était un homme d'un abord farouche ; grand et robuste, il avait, avec son écharpe qui traînait jusqu'à terre, une sorte de dignité sauvage; un regard menaçant perçait à travers les longs cils dont sa paupière était armée; son sourcil épais cachait la moitié de ses yeux ; sa grande moustache, ses cheveux en désordre, plusieurs cicatrices profondes couvraient le reste Se son visage. On reconnaissait, au premier aspect, un parvenu de la guerre de Tlndépendance. Il reçut fort durement les attentions obséquieuses de l'alcalde et les compliments sonores de l'étudiant. « Moins de phrases et d'incli- « nations, dit-il en s' asseyant sur le banc qui régnait le long <( de la muraille; ma seigneurie, puisque ce mot vous plaît, « n'a besoin que d'une chose : c'est d'obéissance aux lois « que don Fernand a jurées. Vous n'êtes pas plus grands

< seigneurs que lui : imitez-le, et que ce hameau puisse

< vous bénir comme l'Espagne. entière bénit son prince c magnanime. » L'alcalde se baissa jusqu'à terre pour ré-^ pondre : « Sans contredit! » Mais on sentait que ce mot

lui coûtait à dire, et dona Urraque, agitant son rosaire, observait avec indignation l'air soumis de don Géronimo.

« Sœur, lui dit le général, tu ne me regardes pas avec « des yeux de chrétienne; tu as encore sur le cœur... — « Tout ce que je veux y garder! t- Soit! mais, si vous « vous souvenez de la manière dont je châtie quand il le « faut, épargnez-moi Tobligation de vous traiter tous comme « ta fille aînée, et, par les saints anges ! je le ferais î — Frère, « pas un mot de plus! ou moi aussi je te tuerai comme un «( mécréant. Du temps de ma malheureuse enfant, au moins, « tu servais ton roi; aujourd'hui, tu le trahis pour les nou- « veautés! »

La manière dont ces mots furent prononcés , la furie du geste et du regard, les souvenirs trop précis qui étaient invoqués, me firent trembler. J'avais tort : le mot matar (tuer) est le plus commun de la langue espagnole. On l'entend partout d'un bout de la Péninsule à l'autre. La mère l'emploie pour morigéner son enfant. Le général reprit avec plus de mansuétude : « Sœur, tu ne parles pas comme une Araa gonaise; tu devrais savoir que les cortès ne sont pas chose « nouvelle. Les États de la couronne d'Aragon étaient libres « de tout temps, et le seraient encore, sans les Camarillas ' , « que Dieu et ses saints maudissent! Sœur, je ne plaisante « pas.... Le roi a juré le système, et certes il était temps, «c La nation et lui faisaient assez mauvais ménage. Les voilà a réconciliés! Trois millions de fois malheur à qui tenterait « de rompre leur accord ! Il n'y a pas do frère, sœur ou « neveu qui tînt; je ferais tout fusiller sans merci. Notre- (( Dame del Pilar elle-même perdrait sa peine à vouloir vous « tirer de mes mains. »

Un officier se pencha vers son oreille, pour lui rappeler

^ Camarilla (petite chambre). Ce mot comprend tout ce qui est admis à voir habituellement le monarque, quelquefois dans des conditions très-diverses. La Camarilla lui compose un cercle intime. Là , quelquefois, se décide le sort de l'empire.

qu'aux termes d'un article de la Constitution, l'autorité militaire ne pouvait pas faire fusilier ou pendre les citoyens sans forme de procès. « Bon! reprit-il, vos articles ne peuc vent pas regarder les maudits de Dieu qui enfreignent (( le Code sacré. Ils se mettent en dehors; tant pis pour a eux ! Au jour du jugement dernier, ils réclameront, s'ils « veulent.»'

Paquita s'occupait à servir le chocolat à son père, quand une musique discordante et des cris de joie, partis du dehors, avertirent qu'un groupe de villageois, plus avancés que les autres peut-être, ou plus intimidés par les dragons, prétendaient donner une sérénade au général. L'étudiant, les officiers, l'alcaldemême, à son corps défendant, le supplièrentde satisfaire l'impatience du peuple, qui voulait contempler une fois encore le héros de V indépendance nationale et de la liberté civile. « Démonio, répondit-il, ces gens-là sont fous ! quand « ils m'auront vu, les voilà bien avancés. » Comme les cris redoublaient, il ajouta : « Tiens, Paquita! représente à ma c place : ta figure leur fera plus de plaisir que la mienne.» Puis : «Elle est belle comme sa mère, » se dit-il à lui-même, et, cette fois , une larme coula sur ce visage, qu'on aurait cru insensible.

Enfin, les sollicitations devinrent si pressantes que, pour s'en délivrer, il se leva, eu disant : « Ils me prennent donc (( pour une statue de saint Christophe ! S'imaginent-ils que tf ma vue préserve de la mort subite? )> A ce mot, le terrible chef parut à la fenêtre, une main dans son écharpe, le cigare à la bouche, l'œil attaché avec un imperturbable sang-froid sur la foule en partie silencieuse, en partie le saluant de ses bénédictions et lui jetant des fleurs.

Il y avait près de deux heures que j'étais dans la posade; Paquita, occupée d^intérêts plus chers , avait oublie de me servir. Je me disposai à venir chercher sur le sol de France une meilleure fortune. Il me fallut régler mes comptes. Dona Urraque me demanda fort peu de chose pour l'avoine et la paille hachée; je m'étonnais de sa modération^ quand

elle réclama cinq réaux* pour la place occupée dans Técurie. Mon cheval était demeuré sur la voie publique, et il m'eût été difficile de l'établir ailleurs; cette remarque malencontreuse m'attira un déluge d'imprécations furibondes, qui se termina par la demande de je ne sais combien de réaux de plus pour le bruit, para el ruido ! Je pensai qu'il me fallait payer le bruit que j'avais entendu; elle me répondit, indignée, qu'il s'agissait de celui que j'avais fait, «c On voit bien, poursuivit-elle, que vous n'avez jamais « voyagé dans les États de Sa Majesté catholique. Vous « béniriez votre bonne étoile de vous avoir conduit chez « des gens comme nous : partout ailleurs, cet article vous « eût coûté un million de fois davantage. »

Je donnai les réaux. Le seigneur don Francisco de Paula, portant pour la première fois la main à son chapeau, et quittant le seuil de la porte contre laquelle il était resté tout le temps immobile, dérogea de sa dignité future jusqu'à réclamer, d'abord avec d'humbles paroles, ensuite d'un ton très-élevé, la bonne-main du garçon. Sa mère, révoltée de ma surprise, reprit aussitôt le cours de ses injures. Dans l'espoir d'ameuter la multitude, elle avait soin de m'appeler maudit Français! Mais le temps était passé où l'Espagne entière se soulevait à ce nom. L'orgueil, un orgueil outre mesure, est l'unique sentiment qu'éveille dans les âmes le souvenir de la guerre de l'indépendance ; ou, si parfois la haine s'y mêle encore, c'est pour se porter toute brûlante sur le seul auteur de l'attentat de Bayonne. Nos soldats ne sont pas compris dans l'anathème. Sous la chaumière, on parle d'eux avec adnliration et avec bienveillance, comme dans les salons on cite, on invoque sans cesse nos écrivains, nos hommes d'État, nos publicistes. Un jour, des ruines s'offrirent sur ma route; je demandai qui les avait faites. (( Ce sont les Français, me répondit un paysan ; mais tt que voulez-vous? ils étaient nos ennemis! — Et celles-là,

* Le réal Tint vingt-six centimes.

« plus loin?— Ce sont les Anglais, » reprit-il avec un regard encore plus expressif que ses malédictions, quand il djdutd : et C'étaient nos alliés! »

Je pris mon cheval. Quelques dragons se détachèrent dfe la foule, qui continuait à saluer de ses vivats le général immobile; ils vinrent me tenir Tétrier. Un brigadier tne proposa de me donner une escorte pour traverser les montagnes, infestées^ me dit-il, de bandits et d'ours blancs. Les ornements de leurs casques étaient brisés; leurs vêtements tombaient en lambeaux. La diversité des étoffes^ dès couleurs, des formes, ajoutait à leur délabrement. Quelques-uns portaient Thabit de nos soldats, ramassé, il y a dix ans, sur le champ de bataille. Ces malheureux défenseurs d'un grand peuple, quand ils virent que je n'acceptais pas leurs propositions de m'accompagner, se décidèrent à me dire qu'ils n'avaient pas touché leur paye depuis vingt mois. Ils me demandaient de venir au secours de leur indigence : « La Constitution, continuaient-ils, allait acquitter « les dettes de la patrie; mais elle n'avait pas eu le temps « encore, et la Vierge sainte me rendrait ce que j'aurais fait « pour eux! » Une sorte de pudeur fit rougir mon front de vieux soldat, tandis que je donnais l'aumône à ces humbles Bélisaires; je partis, en plaignant la liberté espagnole des tristes héritages que le pouvoir absolu lui avait légués.

Le général fumait toujours officiellement à la fenêtre. Don Juan de Dios lui persuada qu'il ne pouvait se dispenser de haranguer les villageois. 11 étendit la main ; un grand silence régna sur la place. Je fis volte-face, et vis, auprès du farouche orateur, le petit bachelier qui s'élevait sur là pointe du pied pour dicter la harangue et montrer son importance à tous les yeux. 11 souffla aussi haut que les hommes chargés de cet emploi dans les théâtres espagnols : « La Constitution de la monarchie... » Et le général répéta ce mot exactement. « Est, poursuivit l'étudiant, le saphir « des institutions libérales et l'étoile polaire de l'univers ci- « vilisé... » Le père de Francisca avait commencé de redire

cette phrase. 11 s'arrête, repousse le souffleur, et se contente de crier : « Mes amis, le bien-aimé don Fernand et la « Constitution!... la Constitution et le bien-aimé don Fernand... t> Les soldats enthousiasmés répondirent par le cri de ralliement des troupes de Fîle de Léon : « Être libres ou mourir... Vive le roi!» La foule se tut, ou cria : « Vive « le roi I »

Je repris la route du passage d'Oholdisun. A ma droite, une longue procession de religieux blancs et noirs descencendait du monastère qui décore la colline. Ils venaient tenter le pouvoir de leur présence pour arrêter le triomphe du système. Je rencontrai, avant de toucher la frontière, le muletier andaloux, assis sur une éminence, au milieu de ses mules qui paissaient en liberté. Tourné vers Urdax, il semblait ne pouvoir se résoudre à quitter le séjour de Paquita. La guitare était oisive dans ses mains. Son cœur trouvait, dans cette vue lointaine, des aliments à sa rêverie. Il n^en trouvait pas à ses chants.

Ce fut à la faveur d'une température délicieuse, parmi de riantes cascades, des forges, des moulins sans nombre, que je rentrai sur la terre de France. J'anivai bientôt à un vaste bassin qu'enveloppent les plus hautes cimes de cette portion des Pyrénées. Là se rencontre le premier village du pays des Basques : au milieu d'un long carrefour, dont une petite esplanade occupe le centre, règne une hôtellerie; j'y fixai mon gîte.

Une maison bien tenue, une chambre arrangée avec recherche et presque avec goût, un bon dîner, de la propreté dans tous les détails de l'ameublement et du service, seraient, par tous pays, choses précieuses dans un hameau. Le voyageur les remarque surtout quand il vient de s'asseoir au foyer du paysan espagnol ; les soins empressés et les bonnes grâces de ma vieille hôtesse achevèrent de me rendre

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licureux et fier du parallèle. Je recommande à ceux de mes lecteurs qui parcourront les Pyrénées, la bonne madame Hiriart d'Âïnhoa.

Aïnhoa est composé de deux cents maisons. Toutes ressemblent aux chalets de la Suisse. Un balcon règne régulièrement sur la façade. C'est là que les vieillards cherchent une distraction durant la longueur des jours; le ménage ne manque pas d'y accourir, si, par grand. hasard, d'autres étrangers que les muletiers espagnols viennent à traverser le pays. Aux heures de repas, les mille habitants siègent sur leurs portes, et l'on dirait d'autant mieux la communauté de Lacédémone, que la grande rue, la seule de la bourgade, possède aussi son gymnase. C'est une large arène pour la paume. Les Basques excellent à ce jeu, qui demande autant de vigueur que d'agilité. Au moment de mon arrivée, ils charmaient par cet exercice les loisirs du dimanche, et tandis qu'ils recevaient la balle de plomb sur un gant de fer, les filles étaient toutes réunies pour d'autres amusements sur l'esplanade située devant l'hôtellerie.

La cloche religieuse fit entendre son appel. Les jeux cessèrent. Tout Aïnhoa courut à l'office du soir. Seuls, quelques anciens du canton, appesantis par les ans, demeuraient au logis dont ils ne devaient plus sortir qu'une fois. A les voir agenouillés sur leur balcon, pour prendre leur part de la prière commune, on eût dit qu'ils bénissaient les générations qui passaient devant eux.

L'église est spacieuse. Des masses de dorure recommandent le chœur à la vénération du pays, et la voûte est chargée de peintures à fresque, qui représentent mille fois la Vierge avec l'enfant Jésus dans ses bras.

Le vénérable ecclésiastique qui distribuait la parole sainte était un de ces philosophes selon l'Évangile, dont la foi est ferme et la charité douce; médiateurs sacrés entre les offenses des hommes et le pardon du ciel, entre les misères de la vie et ses espérances divines.

Aïnhoa doit au chef de la paroisse la concorde qui unit

tous ses habitants. Nos orages politiques se sont arrêtés aux pieds de leurs montagnes. Ils ont vu la guerre et ses ravages : ils ignorent les dissensions civiles. Seulement, les vieillards ne se consolent pas de voir le costume national s*altérer et se perdre. Ils prévoient de grands malheurs parce que le coutil ou le drap moderne remplacent le velours du vieux temps ; encore n'est-ce là qu'une des révolutions qui les affligent. La jeunesse, selon l'usage, rit de leurs alarmes, et ils ne persistent que plus invariablement pour leur compte dans les coutumes antiques. On les reconnaît à la sandale jaune que des cordons bleus attachent sur leurs pieds brûlés par le soleil, et à leurs jarretières ouvertes et flottantes qui laissent voir la jambe nue jusqu'au-dessus du genou. Le nombre des Basques fidèles diminue chaque jour. Le seul signe national sera bientôt cette leste et mâle coiffure du berret qu'Henri IV a porté, espèce de bonnet plat qui se pose sur le côté de là tête et donne l'air martial à toute cette race, l'une des plus nobles, des plus hardies et des plus belles qu'il y ait dans l'univers.

Là, les offices chrétiens sont plus imposants que parmi les pompes de nos villes ; il y a quelque chose de plus religieux dans la distribution aussi bien que dans l'attitude des assistants. Les hommes sont séparés des femmes comme chez les sectateurs de l'ancienne loi; ils occupent une balustrade de bois de chêne qui règne en deux étages tout autour de la nef et lui sert d'ornement. Les femmes restent dans le bas de l'église; quelques-unes doivent au privilège des années, très-respecté de l'heureux canton, la chaise qui les soutient : les autres demeurent à genoux; et, comme si la distance ne les protégeait pas assez contre les regards, contre les pensées que la maison de Dieu réprouve, toutes, au son de la cloche, ont caché leur tète sous une longue pièce de drap noir qui descend jusqu'à terre. C'est le plaid de l'Ecosse dans nos montagnes du Midi.

J'allais retrouver la plupart de ces ussges dans la Péninsule. Les femmes y occupent également une enceinte

réservée; les églises les plus magniflques n'ont pas de sièges pour elles, et la mantille noire flotte au sommet de leurs têtes. Mais la mantille, loin de les dérober à Tattenlion de la foule , semble bien plutôt les signaler à tous les yeux par les perpétuels changements à vue de cette mobile décoration. Fatiguées par la longueur des cérémonies sacrées, ces jeunes filles, ces illustres dames qui succombent, finissent par s'asseoir négligemment sur le pavé du temple; elles se tourmentent à trouver une posture commode, promènent de tous côtés leurs regards de feu , et Féternelle oscillation de ces têtes nues, que les hommes dominent et contemplent des nefs latérales, accuse trop la distraction commune et sert à l'e^itretcnir. J'ai conipris qu'avec ses monastères innombrables, ses prébendes, son saint office, ses pratiques sans nombre, l'Espagne ait donné lieu quelquefois aux observateurs superficiels de croire que le roi catholique régnait sur le pays le moins religieux de la terre.

Je fus distrait des réflexions que m'inspirait la modeste majesté de l'église d'Aïnhoa, par Taspect d'un homme qui portait dans sa contenance et dans son regard je ne sais quoi d'extraordinaire. 11 n'était pas avec les autres hommes. Debout sous l'un des deux escaliers de la balustrade qui leur est réservée, une main appuyée )u bénitier de pierre, ses grands yeux noirs reposaient sur une femme, plus jeune de quelques années, qui était agenouillée devant lui , dans l'attitude d'une profonde méditation. Elle se tenait seule dans son voisinage. 11 y avait autour d'eux un cercle de solitude, quoique les rangs des fidèles, étroitement pressés partout ailleurs, s'étendissent jusqu'au milieu du cimetière. Les villageoises, qui se trouvaient le plus près de l'inconnu, semblaient distraites des mystères saints par une secrète inquiétude. €e sentiment ne lui échappait pas, et son visage.

d'une beauté sévère , s'animait d'un de ces sourires où se peignent un peu d'ironie et beaucoup de tristesse. C'était un homme jeune encore, de trente-deux ou trente-quatre ans ù peine; mais au milieu de sa noire chevelure une toufle de cheveux blanchis brillait sur son front, comme ces flammes que les peintres font jaillir de la tête des personnages sacrés. L'énergie, la fierté, l'habitude des fortes pensées se lisaient dans ses traits calmes et graves; son œil seul révélait une âme ardente. La pose de sa tête, ses regards qui ne tombaient que de haut, son attitude droite et impérieuse, tout en lui, jusqu'à une sorte de sourire amer empreint sur sa bouche et près d'en altérer la grâce, annonçait les mouvements de dédain dont ne peuvent toujours se défendre, dans l'abaissement, les hommes qui ont traversé une haute fortune , et fait une triste expérience des injustices, humaines. Vêtu comme les Basques, on devinait sans I)eine qu'il n'était pas né parmi eux; sa ceinture rouge avait sur le côté gauche un nœud qui lui donnait plus d'élégance ; son col était rabattu avec plus de goût ; ses cheveux, courts par devant , flottaient en, plus longues boucles sur ses épaules : cet usage du Béarn date peut-être des vieux fils de la Germanie. Avec son berret, on l'eût pris pour un des rois chevelus.

C'était l'étranger dont la présence avait si diversement ému le dominicain et l'AndaloUx dans l'auberge d'Urdax. Les vêpres achevées, il présenta l'eau bénite, avec une grâce naturelle, à la jeune femme que j'avais remarquée devant lui. La foule s'ouvrit pour lui livrer passage ; les mères le montraient à leurs fils, et les enfants, murmurant des mots injurieux, s'attachaient à ses pas avec la curiosité cruelle de leur âge. 11 marchait au milieu de ce cortège, comme si l'attention publique n'avait rien de nouveau pour lui. Son air assuré irritait les villageois. Ils étaient près de donner un libre cours à leur vertueuse colère, quand ils virent la jeune femme dont il tenait le bras se presser contre lui avec émotion. Elle les désarma. Un

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plaid de laine noire, qui flottait sur sa figure, enveloppait sa grande taille. Je n'aperçus qu'un pied remarquable par son élégance , une démarche plus remarquable encore par sa distinction, et une simple robe des étoffes bigarrées du pays.

Je demandai quels étaient ces étrangers. « Des gens exé- « crables, me répondit-on ; l'homme du moins ! c'est le fugitif « des galères : nous ne lui connaissons pas d'autre nom. » Il était venu, depuis quelque temps, s'établir dans le canton, et vivait loin de tout commerce avec le voisinage. On ignorait son rang et sa patrie; ses mains trahirent le secret de son malheur : on les vit chargées d'indignes empreintes. Cette découverte avait déjà révolté les âmes , quand on se . rappela qu'un grand d'Espagne, égaré dans cette partie des Pyrénées peu de temps auparavant, était descendu des sommets de l'Atzulaï, pénétré d'horreur : il venait d'y rencontrer un Espagnol qui avait tué son père. On n'avait point douté qu'il ne parlât de l'inconnu. Celte pensée faisait frémir tout le village. Le législateur de ce peuple simple et religieux aurait pu, comme celui d'Athènes, ne pas écrire dans ses lois le parricide.

Vainement quelques habitants assuraient-ils que, lors du passage du grand d'Espagne, l'hôte de l'Atzulaï n'avait pas ^ encore paru dans le canton. On savait qu'il avait habité le séjour des coupables; le reste importait peu. L'aspect d'un homme sur qui ont passé les châtiments publics inspire le même effroi que les apparitions dont se nourrit la crédulité populaire. Ce sont là de ces superstitions de la conscience contre lesquelles heureusement la raison ne donne pas des armes. Grand motif pour les pouvoirs équitables et généreux de ne pas atteindre des mêmes peines le dissentiment et le crime ; on peut se croire contraint de frapper des adversaires ; les traiter en coupables passe notre droit et notre puissance.

Le soir était venu : les jeux recommencèrent, l^s filles, vêtues de leurs plus beaux atours, dansaient au son du tam-

bourin. Tout le village rassemblé autour d'elles s'associait à leurs plaisirs, et des muletiers, des contrebandiers espagnols, enveloppés du manteau fidèle , se distinguaient au milieu du cercle par leur attitude grave comme leur costume. Des fenêtres de mon hôtellerie, j*avais le spectacle de la fête. La lune Téclairait, voilée à moitié par les nuages, comme si elle voulait prêter son flambeau à de chastes amusements, et faire une part au mystère.

Bientôt la danse languit; dans le monde où nous sommes, tout s'éteint et meurt, même les innocentes joies, et le village n'est pas exempt de la loi commune. Un muletier prit sa guitare. Son manteau , jeté sur l'épaule avec grâce et pressé sous le coude, développait ses longs plis jusqu'à terre, en laissant libre ainsi la main qui tirait de l'instrument de vibrants accords. Son pied était appuyé au parapet, son regard élevé vers les nuages, tour à tour brillants et sombres , sur lesquels la lune semblait glisser comme un radieux esquif. 11 redisait une de ces romances, où l'âme du Castillan et le génie de l'Arabe respirent à la fois. La conquête dure encore pour la littérature espagnole. Elle n'a pas secoué le joug de l'Orient. 11 en est du langage avec ses images éclatantes , il en est même des traits, des habitudes * populaires dans la Péninsule^ comme de ces temples consacrés au Dieu des chrétiens depuis l'expulsion des Maures : on reconnaît toujours la tnosquée.

Cependant, l'Andaloux poursuivait ses chants; il appliquait si bien les stances des romanceros à ses propres amours, qu'on les eût prises pour une brillante et facile improvisation. Les Basques, pressés autour de lui, trouvaient du charme à écouter cette langue grave et sonore dont ils n'avaient qu'une intelligence imparfaite; et, dans le lointain, un écho lui répondait, comme pour l'avertir que ses tendres accents étaient entendus. Il disait :

« J'aime, et mou cœur est triste comme un jour d'orage ! Le deuil règne dans mon âme, et je vais chanter!

K Si je vous parlais de mes longues souffirances, si je vous racontais mes vœux repoussés, mes espéi*anees détruites, ma tendresse enfin et mon désespoir, vous fuiriez loin de moi... Mais vous me prêterez une oreille attentive : abattu, comme le roseau sous les coups de la tempête, je vais chanter !

u Ma bien-aimée vaut mieux que le ciel et la teiTe ; car, pour le ciel, et la terre, un soleil peut suffire : il en est deux pour sa tête charmante; ses yeux lancent des flammes plus étincelantes que la foudre, plus douces que le feu secourable qui échauffe et ranime le passager au sortir du naufrage.

K Sa taille est.droite comme le palmier ou le sycomore ; la rose jalouse pâlit devant l'éclat de ses joues vermeilles ; plus auave que le citronnier, le myrte, Toranger, toutj|ce qui embaume les champs de mon heureuse patrie, le parfum de son haleine monte aux célestes sanctuaires, et va charmer sur aon trône Téternelle trinité.

(t Qui la voit au bord du torrent, la prend pour la reine des fleurs ; qui la voit aux pieds des autels, la prend pour la reine des anges. Mais, fût-elle la plus éclatante parure de nos jardins, je ne pourrais que Tadmirer; fût-elle ce qu'il y a de plus adorable dans les divins, parvis, je ne pourrais que fléchir le genou devant elle. 11 faut qu'elle soit mieux encore, puisque j'ai un cœur pour l'aimer, un bras pour la servir, une voix pour la chanter.

« Ce qu'elle est, sachez-le. Elle tient le milieu entre les anges et les fleurs : elle est femme! je l'aime... Mon cœur est triste comme un jour d'orage; je n'ai que des douleurs à chanter.

< Ma bien-aimée est reine, et même impératrice. Son empire est partout où pose l'empreinte de ses pas, partout où atteint le feu de ses regards, partout où briUent tes dia-

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32 LIVRK PREMIER. ^^^

mants de sa boiiche. Elle a pour sujets tout ce qu*il y a de cœurs sur la terre capables d'aimer.

« Paquila est son nom. La noble et belle Espagne la vit naître; celle gloire était due à la terre du myrte et de For, à la patrie des saints et des héros. Sois fier, ô mon pays, de régner sur les Amériques que tu as découvertes et conquises; sois-le davantage de compter parmi les diamants et les filles de tes royaumes la séraphique beauté dont je dis les attraits! Entre tous les trésors de ton sein, j'aurais à choisir, que je ne prendrais pas ceux du Potose.

(( Toutes les félicités du ciel résident dans son sourire. Les chevriers du canton, les poètes de la cour, les preux de la grandesse , disent à son passage : a Sa bouche ne « saurait s'ouvrir pour prononcer le mot ; je t'aime, sans « que la terre ne s'émaille de rubis ou de fleurs sous les pas « de l'élu de sa tendresse. Il fera l'envie et le désespoir des « dominations, des trônes et des chérubins ! » C'est à moi qu'elle a dit la parole enchantée! Paquita m'aime!... mon cœur est triste comme un jour d'orage : je n'ai que des douleurs à chanter !

« J'ai vu la terre promise, et je n'y peux atteindre! J'ai vu le nouveau monde comme nos fiers conquérants, et ma barque est emportée loin du rivage! L'oranger étale ses pommes d'or près du désert où je vis , et ma main ne peut les saisir ; mon cœur ne peut désaltérer la soif qui le dévore ! Entre le bonheur et moi l'orgueil élève sa montagne glacée. J'ai pu la défendre et je ne puis l'aimer! Pour un autre que moi grandit celle que j'ai sauvée.

« Maintenant, plaignez mon destin, vous qui savez les tourments de l'amour; vous qui savez ses bonheurs inefiables, plaignez mon destin. Si je vous avais raconté mes longues souftrances, si je vous avais dit ma tendresse et mon désespoir, vous auriez fui loin de moi; mais vous m'avez prêté

SÉJOUR AUX FRONTIÈRES D*ËSPA(;Nft £N 1820. 33

une oreille attentive : abattu, ainsi que le roseau sous les couff» de la tempête, j'ai chanté! »

Le muletier se tut. La foule attendait toujours. Sa guitare resta muette, et peu à peu les habitants d'Âînhoa se dispersèrent. L'Ândaloux demeura seul, toujours dans la même attitude; il ressemblait à un barde du Nord, à un poète inspiré plus qu'à un homme des derniers rangs. L'Espagne présente constamment ce phénomène. L'éducation, la naissance, les richesses n'y ont pas, comme ailleurs, le privilège particulier de la noblesse du maintien et de la gravité du langage. On dirait que la nature se complaît à protester ainsi contre l'ouvrage de la fortune. Cette mère impartiale distribue ce don sans égard pour les faveurs du sort, et, si quelquefois vous le voyez inégalement dispensé, il se pourra que les positions élevées ne soient pas toujours les mieux traitées dans le partage.

Le muletier allait regagner l'hôtellerie, quand une voix se fît entendre qui l'appelait; cette voix était faible et tremblante comme un murmure de la brise des nuits. Le muletier tressaillit : il n'osait pas en croire son trouble ; un second appel lui apprit que l'écho n'avait pas été seul à répondre aux expressions de son amour.

C'était Paquita ! Demeurée jusqu'alors sous la protection de l'ombre épaisse que projetaient les dernières maisons du hameau, elle se hasarda enfm à paraître. Elle avait entendu les chants d'Antonio; elle était très-émue. Cette jeune fille venait de recueillir la plus vive jouissance qu'il y ait sur la terre, celle de se sentir aimée. Je remarquai qu'elle n'avait plus l'assurance qui m'avait frappé dans la posade d'Urdax. « Voici la première fois, dit-elle, que je mets le pied sur la rï terre de France, et la nuit, seule, à l'insu de ma tante! » L'Ândaloux baisait ses mains avec transport : « Écoute, ce reprit-elle, mon père est arrivé! — Quoi! ce serait lui € dont les troupes ont relevé la pierre constitutionnelle € après mon départ? — Lui-même! J'espère tout de sa I. 3

« bonté; hâte ton retour; nous l'implorerons ensemble. Il « te connaît et t*aime depuis longtemps. 11 t*a vu dadi les « périls ! Il consentira à notre bonheur, d

Le muletier saisit avec ardeur cet espoir. — « Je ne savais « comment t^avertir, continua la nièce de la dame Urra- « que; il n'y a aucune communication entre les deux vil* « lages, et, en eût-il existé, je n'aurais pu y recourir. Main- « tenant, ajouta-t-elle en se défendant contre une tendre tf reconnaissance, je repars en toute hâte. Songe que mon « père nous quitte dans deux jours. — Je serai auparavant

< à tes pieds, Paquita de mon cœur ; je comptais, au lever

< du jour, gravir TAtzulaï où réside, m'a-t-ou dit Mais

« non ! je vais sur-le-champ courir à Bayonne, j^expédierai <K mes balles, et volerai auprès de toi, en passant par la « montagne. »

Antonio était ivre de joie et d'amour ; il voulut reconduire sa Francisca chérie. — « Non, lui dit-elle; j'aime mieux c être seule, j'aurai moins peur! » En parlant ainsi, elle s*enfuit avec la légèreté d'une fille des montagnes. Il la suivit de loin pour protéger sa marche, et, deux heures après, j'entendais le retentissement d'un bourdon monotone. Les pas pressés d'une longue file de mules qui s'éloignait de l'hôtellerie, m'apprirent que l'amant de Paquita courait vers les rives de TAdour, sans attendre au matin.

J'étais alors tout entier à un autre intérêt. Pendant ces heures recueillies, devant un ciel superbe, au milieu de l'universel silence, je lisais. Madame Hiriart, dans la soirée, m'avait vu visiter curieusement un casier de chêne, suspendu à la muraille de ma chambre avec deux rangées de livres poudreux, et la bibliothèque modeste n'avait offert à mes loisirs que des missels écrits dans les idiomes qui ont cours eu Béam et Navarre, un volume espagnol d'alchimie, des thèses ascétiques de l'université de Pampelune, un recueil de chansons du pays, une Flore française. D'après ma recherche, mon hôtesse eut la bonté de concevoir une haute idée de ma littérature; je la vis bientôt paraître armée d'un manuscrit

que son fils , bel enfant à Tair intelligent et courageux , avait trouvé, longtemps auparavant, sur les chemins, du côté de la frontière. Elle me parla, avec la prolixité des héros d'Homère, de l'intérêt qu'elle avait pris à cette lecture. Son suffrage m'encouragea, et je lus à mon tour la relation castillane, transcrite ici pour le public français. Plût à Dieu que, malgré les défauts d'une traduction, où on n'a pas même tenté de reproduire la pompe invariable et les brillantes images du style espagnol ,

Tout Paris pour Rodrigue eût les yeux de Chimène !

MANUSCRIT FAÏNHOA.

BSTRÉBIADVRB ET GASTILLB.

Si quid in vitâ liumanâ inveni» potiùs jnstitiâ, veritate, tcmperantiâ, fortitudine , ad ejos amplexum totis animi viribus contendas suadeo.

M. AifTONINUS, lib. III.

Histoire de don Alonso. — Sa naissance. — Révolutions de la grandesse. Effets des majorais. — Don Luis et doua Leonor. Don Juan, gouverneur de la Havane. — Règne de Charles III. Le saint office en Amérique; en Europe. — Règne de Charles IV. — Disgrâce de don Luis et de dona Léonor. Enfance de doika Maria de las Angustias. — Éducation d' Alonso, de son frère Pablo, de Maria. Le curé don Mathias. — Souvenirs de Charles-Quint en Estrémadure. — La Cabrera dans là Nouvelle-Castille. — État de TEspagne. ^Domination de don Manuel Godoy, prince de la Paix. — Départ pour Puniversité de Salaraanque.

« La main secourable et chère qui a su faire arriver des consolations jusqu'à moi, m'impose le devoir d'écrire les mémoires de ma vie : j'obéis ! Dieu a permis que je n'eusse pas à craindre mes souvenirs.

« Castillan, je n'ai pas à craindre davantage la difficulté que rencontre aujourd'hui, presque partout ailleurs, celui qui veut écrire sonhistoire. Tel est le bon sens denotre nation et telle est sa véritable fierté, que les plus amis du progrès parmi nous, les plus dévoués aux idées nouvelles, mettent hors de cause toujours, avec Dieu et le trône, les ancêtres. Un Espagnol ne pense pas que sa vie commence à lui-même; il la fait dater de ses pères, de leurs services, de leur gloire.

MANUSCaiT 0*AÏNHOA. 37

Tous se croient nobles, et le sont, en effet, par cet amour des souvenirs, par ce culte des aïeux qui attestent la dignité de la nature humaine. Ils le sont par un amour chevaleresque de la patrie qui s*étend an cours entier de ses annales , et personnifie en quelque sorte dans chacun d'eux toutes les poétiques grandeurs de notre histoire : la longue et héroïque expulsion des Sarrasins , les exploits de tant de capitaines illustrés en Italie, dans la Franche-Comté , dans les Pays- Bas, au cœur de la France; ceux des Conquistadores , de ces conquérants épiques du nouveau monde qui ont agrandi d'un hémisphère le patrimoine de Thomme, et déjà ilà y ajoutent, quoique bien récentes, les légendes populaires de la guerre de Tindépendance. Aussi, quand leur orgueil n'a pas d'autre satisfaction, ils se retranchent à s'ap]>eler vieux Espagnols^ écartant de soi toute idée de filiation étrangère, afin de s'attribuer la noblesse même de la patrie. Et si, par hasard, celle-là aussi leur échappe, ils en cherchent une autre dans la religion; ils se rattachent directement à son berceau; ils s'appellent vieux chrétiens^ défendant ainsi avec un soin jaloux la pureté de leur sang, limpieza de la sangrey celte première richesse de l'Espagnol, contre le soupçon d'alliances musulmanes, Israélites, païennes, tant ils sont résolus d'avoir quelque part une généalogie, tant ils diffèrent de ces démagogues, nos voisins, qui ne veulent pas qu'on ait d'aïeux parce qu'ils n'en peuvent montrer ! Étrange aveuglement! qui ne voit que l'homme, immortel dans une autre vie, lutte incessamment contre son néant dans celleci? Il est tourmenté du besoin d'étendre au delà de lui-même son empire; il veut arriver par ses généalogies jusque dans les temps qui ne sont plus ; par sa postérité, par ses travaux, par sa célébrité, jusque dans ceux qui ne sont pas encore et qu'il ne doit pas connaître. On dirait du présent un abimc sur lequel il s'effraie d'être suspendu. L'esprit deïamille et l'instinctdelagloiresontlesbranches auxquelles il se rattache pour atteindre à ces bords inaccessibles : l'avenir et le passé. . « Oui, la gloire! Elle a le privilège de rapprocbei* ce

double rivage. De là vient qu'elle est chère à tous les hommes. Par elle, nous nous retrouvons dans les siècles écoulés, en y retrouvant notre race, en la suivant à travers cet amas de générations détruites dont Thistoire du genre humain se compose. Car c'est la loi de notre destinée icibas, que pour nous donner l'illusion de la durée, il faille nous appuyer à des tombeaux.

« Ce sera donc sans fausse modestie, comme sans folle vanité, j'espère, qu'au début de ce travail si souvent douloureux , je m'honorerai d'archives domestiques où brillent^ de siècle en siècle, des noms respectés parmi les hommes. Je sais, de reste, qu'il vaudrait mieu^ n'avoir point d'ancêtres que n'être pas digne d'eux; à mes yeux, celui qui fait honneur à ses fils l'emporte sur le descendant des rois, qui ne fait pas honneur à ses pères. Ma vie s'est passée à professer ces maximes, et j'essayai d'y conformer mes actions comme mes jugements.

(( Ma famille était au nombre de ces maisons castillanes qui ont, de tous côtés, du sang royal dans les veines. Issue, suivant quelques généalogistes, de Clovis, par les ducs d'Aquitaine; suivant d'autres, que je vous abandonne, de Priam ; puissante du moins dès le temps des Goths, associée plus tard aux travaux de Pelage, elle parut avec éclat dans les assemblées nationales, entre les ricos hombres, aristocratie territoriale, longtemps puissante et respectée, dont la gran-d«$50 d'au jourd'huî , malheureusement étrangère aux intérêts publics, n'a été qu'une incomplète continuation. Mes aïeux partagèrent huit cents ans, avec toutes nos races illustres, le privilège de donner aux monarques qui se succédaient sur les trênes nombreux de la Péninsule des femmes et des mères.

« L'introduction des majorats, peu antérieure aux rois du sang d'Autriche, fut propagée par ces princes avec leur zèle héréditaire pour tout ce qui devait immobiliser les destinées du genre humain. De tous les moyens cherchés avec raison par le législateur pour conserver au sein des iia«

MANUSCRIT D'AÎNHOA 39

lions les fortunes, les influences, les renommées séculaires, celui-là, s'il n*est contenu dans de sages bornes, m'a tou<* jours paru le plus contraire à son but. Il coupe en deux le corps des nations. Il établit des lois civiles différentes pour les différentes classes de la société, en instituant, dans les premiers rangs, des privilégiés qui le sont outre mesure et des déshérités nombreux qui n'ont pas même les avantages de la loi commune. Au lieu de favoriser partout le principe de la durée par des règles générales et prévoyantes, il l'impose et Texagère dans une zone à part, jusqu'à flnir par l'y pervertir et l'y fausser. Par là, en effet, les grandes existences sont transmises d'âge en âge, sans exiger à aucun degré la succession des lumières, des services et des vertus. Nul effort n'est demandé pour perpétuer la propriété et la grandeur. La dissipation reste riche malgré elle-même; la nullité, prépondérante malgré le ciel et la terre. Ce système risque toujours d'arriver à flétrir les dignités, en consacrant dans une suite de générations un véritable désordre social , celui de la corruption et de la médiocrité maintenues à la fois par l'illustration et par l'opulence au faite des sociétés humaines.

< Pratiqué comme il l'a été parmi nous, ce système devait enfanter tous ces maux ; il a de plus sapé la noblesse au lieu de l'affermir , parce qu'il s'est compliqué du régime des successions féminines, qui ont amené l'accumulation illimitée des majorats et par suite l'accumulation fabuleuse des richesses, en déplaçant toutes les fortunes, en rompant toutes les traditions, en altérant toutes les hérédités. Il a porté sans cesse en des mains étrangères, parfois à des familles nouvelles, tous les titres, toutes les grandesses, toutes les propriétés, et il est advenu par ce procédé que ce fussent quelquefois des provinces entières. De la sorte , tandis que l'excès d'une mainnK)rte sans limites entraînait la ruine de l'agriculture, la dépopulation des provinces , la misère enfin et l'ignorance, sa compagne fidèle , l'Espagne voyait successivement dépossédés et perdus la foule de ces

noms qui s'élèvent au milieu des peuples comme les tro-* phées vivants de leur gloire, et doivent servir à la société de remparts. Cest ainsi que les ducs d'Ossuna, chargés d'une douzaine de grandesses , passent pour propriétaires de quatre ou cinq mille noms, et on prévoit le jour où tous ceux des comtes-ducs de Bénavente et des ducs de Tlnfantado viendont encore s'y confondre. Voilà ce que l'Europe ne sait pas assez.

« Le marquis de C***, aïeul de mon père, avait ajouté à rhonneur de sa race dans les campagnes d'Italie, du temps de l'infant don Philippe et du cardinal de Fleury. Des tilles portèrent les majorats , d'immenses biens et deux ou trois cents titres dans des familles étrangères. Le plus illustre des nôtres, celui de marquis de C***, consacré à toutes les pages des annales espagnoles, serait demeuré à jamais enseveli dans le catalogue des dignités de ses nouveaux possesseurs, s'il n'était échu , il y a vingt années, à un vieux chambellan d'une autre maison , qui , le reconnaissant pour plus ancien que ses duchés, mit son orgueil, comme les comtes d'Âltamira, les comtes d'Onate, les marquis de Villa- Franca, les marquis d'Âlcanices, et tant d'autres grandes maisons, à le porter de préférence au plus élevé de tous.

« Privée de ses biens et de son rang , réduite au nom inconnu de B***, ma famille s'enfuit loin de la cour. Elle aurait dédaigné d'y paraître, ne pouvant plus se couvrir devant les rois. Désormais obscure et pauvre, elle se confondit avec les races qu'on appelle agraviadas ', parce que l'injustice des princes, du sort, des hérédités, les a reléguées loin des honneurs dont elles avaient joui longtemps» Les ducs de Médina-Gœli, qui descendent d'un infant irré* gulièrement dépossédé de la couronne, et qui continuent de protester à chaque règne, sont les premiers agraviados.

Don Luis B***, mon père, avait servi , au sortir de l'enfance, en Italie» lors du pacte de famille, dans la guerre

1 Lésées.

MANUSCRIT U*AÏNHOA. 41

(le sepl ans, plus tard dans les iles Philippines et en Amérique. C'était sous Féclatant et long règne de Charles IIL A l'époque où ce grand prince et le jeune roi Louis XVI, son digne émule, comme lui épris de Tamour des hommes, venaient de montrer, à leurs risques et périls, deux monarques de la vieille Europe, deux Bourbons, ligués pour afifranchir le nouveau monde, il était en garnison à la Havane, riche colonie dont l'importance s'accroissait déjà par le rôle nouveau des États-Unis. Le capitaine-général, don Juan **% personnage ambitieux et vulgaire, qui, tenant à la grandesse de plusieurs côtés, avait eu le travers de se faire donner un titre de Castille ' pour être appelé le comte de R**% s'était rencontré avec don Luis en faisant campagne dans le duché de Parme. Une étroite intimité s'établit entre eux.

« Mon père était éminemment un caballerOy un vrai castillan, un chevalier des temps héroïques. Il en avait la foi, les sentiments, les idées. Je ne sais s'il pardonnait à Cervantes plus qu'à Luther ou Calvin; car il attribuait à ses dérisions de la chevalerie, à son apothéose du démocratique bon sens de l'écuyer Sancho, tous les dangers de l'état du monde. Avec cette manière de sentir, il n'avait connu l'amour, pour la première fois, que dans un âge où sa vive flamme est d'ordinaire plus près de s'éteindre que de s'allumer, et il y porta toute l'ardeur du caractère espagnol. Ce fut aux pieds d'une Française, d'une créole, fille d'un vieil officier, dont la croix de Saint-Louis avait payé les longs services. La bel le Éléonore, vive, charmante, brune même comme une Espagnole, était instruite comme les femmes de sa nation, et vraiment supérieure. Doiia Léonor est ma mère. L'infâme don Juan brûla pour elle de feux coupables. Ses tentatives amenèrent un éclat dont les suites ont pesé sur notre vie à tous; comme pour être éternels, ses ressentiments se sont perpétués dans un de ses fils tout à fait digne de lui.

^ On appelle ainsi les titres que les rois confèrent sans y attacher la grandesse, et par conséquent le droit de se couvrir devant eux.

« Don Luis, qui avait croisé le fer contre un chef, perdit son emploi dans l'armée. Mes parents furent exilés à la Nouvelle-Espagne. Le hasard voulut qu'ils arrivassent à Mexico» qu'ils traversassent la grande place au moment où un nombreux auto-da-fé était proclamé à son de trompe. Le peuple frémissait de plaisir autour des échafauds. C'était pour une fille de la France un étrange début!... Voilà bien le contraste des opinions humaines! Cela se passait au lendemain de la paix qui instituait la république de Washington, quand Voltaire et Rousseau avaient secoué leurs torches sur le monde, et que leur empire allait se manifester d'une façon terrible. Parmi nous, la lutte engagée par Charles III, dès les premières années de son règne, contre l'inquisition et la Société de Jésus, ne portait les inquisiteurs qu'à plus de rigidité. Le roi avait été contraint d'abandonner à leurs foudres l'illustre Olavidé. La réaction, fière de sa victoire, tendait tous ses ressorts , en rcprésaille des égarements de l'esprit du siècle. Elle s'était donné la joie de rallumer à Séville les bûchers qu'on pouvait supposer éteints pour toujours. Le conseil de Mexico n'avait jamais perdu l'habitude de faire briller, de temps en temps, au milieu du nouveau monde, la flamme homicide, et, à cette vue, il fallait, de toute nécessité, dompter en soi toutes les impressions contraires; car on n'avait que le choix de partager les sentiments des spectateurs, ou le sort des victimes !

« Don Luis pouvait tout sacrifier à son amour, hormis ce que l'Espagnol n'abandonne jamais, le séjour de la patrie. Après trois ou quatre ans de résignation, durant lesquels j'étais né, ainsi que mon frère Pablo ', plus jeune que moi, mes parents se jetèrent dans un navire et allèrent tomber aux pieds de Charles III. Le fils de Philippe V les accueillit avec la bonté de Henri IV, son aïeul. Il était digne de descendre de l'immortel roi de Navarre. De quelque manière qu'on juge sa guerre excessive et vaine contre la milice, déjà réta-

1 Paul.

MANUSCRIT D'AÏNHOA. 43

blie aujourd'hui, de notre intrépide et austère don Ignacio, on doit dire que nul potentat n*a tant fait pour ses peuples. Plaçant sa gloire, non dans le bruit des armes, mais dans les progrès de l'agriculture, de Tinduslrie , du commerce, des sciences, des lettres, c'est de lui que la civilisation moderne date parmi nous. Il est vrai que la bienveillance royale était secondée par les lumières des Campomanes , des Âlranda, des Florida Blanca. Les SuUv et les Colbert ne manquent jamais aux Henri lY et aux Louis XiV.

« Par malheur, don Carlos, à ce moment, rendit au ciel sa grande âme. Le bon, le généreux, le faible et fatal Charles IV monta sur le trône où il devait siéger vingt ans, pour le malheur de son pays et pour celui de sa couronne. Le dernier règne de la vieille monarchie espagnole commençait, quand le dernier de la vieille monarchie française allait finir. L'année 1789, en ouvrant sa carrière, apportait au monde bien des orages.

« L'odieux don Juan ne tarda pas à revenir en Espagne avec de grands emplois. Ce fut un des premiers elïets de l'avéuement. Les càmarillas régnaient désormais sur la nation; une femme, la reine Marie-Louise, régnait sur le roi, qu'elle tenait depuis plus de vingt ans asservi à ses plus coupables caprices. Dès lors, le pouvoir absolu tomba plus que jamais à la merci des passions privées, ce qui est son pire destin et sa condamnation. Mes parents reçurent l'ordre de quitter T Andalousie, de vivre loin des villes, loin du regard des hommes. Un bourg à demi ruiné de l'Estrémadure leur était désigné pour exil. Mon père, au milieu de sa colère et de son affliction, ne se laissa point abattre, parce que cette province et ce lieu avaient par leurs souvenirs quelque chose qui parlait vivement à son imagination. L'Estrémadure, qu'arrosent le Tage et la Guadiana, qu'ombragent de vertes forêts, où coulent des torrents sans nombre, conserve, du temps des Romains et des Goths, une foule de ruines et de monuments chers à l'histoire. La bourgade qui nous attendait, debout sur le penchant des montagnes de la Vera de

Plaseocia, Tun des plus riches jardins de la Péuiusule, s*élèTe en face de ce couvent de Yuste où Charles-Quint était venu terminer son grand règne. 11 jouissait de vivre dans un air tout rempli de ce grand homme, de nous élever, mon frère et moi, à la même place où avait grandi don Juan d'Autriche. 11 croyait que ces souvenirs étaient des semences dont il tirerait un profit merveilleux pour nos jeunes âmes. La sienne, si profondément espagnole, y trouvait d'avance mille sujets de consolation et d'orgueil.

Le voyage qui nous conduisit à notre asile ne s'est jamais effacé de ma mémoire. A cette épreuve, que rendait plus pénible une grossesse avancée de ma mère, se rattache le

premier anneau de la longue chaîne de mes souvenirs

le premier, dis-je, et plus qu'aucun autre empreint au fond de mon âme par les sentiments de toute ma vie !

« L'émotion d'un brusque départ avait mis en péril les jours de dona Léonor. Elle devint mère dans une ferme inconnue, au déclin de la Sierra-Morena. Après de longues souffrances, elle n'entendit pas ces premiers cris qui ont une magie pour porter dans le cœur des femmes la joie à la place de la douleur. Le saisissement la précipita dans une léthargie effrayante. Le déses|)oir de mon père me parut plus effrayant encore. Puis, dona Léonor reprit ses sens; mon père lui dit qu'elle s'était trompée, que Pablo et moi n'étions pas seuls destinés à l'appeler du doux nom de mère : cette mère chérie fut rendue à notre amour, et une sœur fut offerte à nos embrassements.

< Moment solennel, dont toutes les circonstances restent vivantes dans ma pensée! Elles laissèrent en moi un trouble extraordinaire. Longtemps je ne pus en détacher ma précoce sollicitude. Pressentais-je l'empire qu'elles devaient exercer sur le cours entier de mon existence !

a Je vois encore notre hôte, Espagnol du vieux sang, ancien soldat, eùt-on dit, car il était couvert de cicatrices, qui servit de parrain. Je crois entendre le prébende qui vint donner le baptême , en faisant ses réserves pour le

MANUSCRIT D'AÏNHOA 45

cas OÙ le précieux sacrement aurait été conféré déjà, supposition qui m'étonna dans ce désert. Unecroix d'acier ciselé était au cou de Tenfant; elle avait été détachée pour la cérémonie. On Toublia. Je m'en saisis. Si jeune, c'est un trait de constance espagnole, qui serait remarquable partout ailleurs, que j'aie résolu dès le premier jour de la conserver, et que j'y sois parvenu. Enfant, jeune homme, toute ma vie, jusqu'à l'heure où j'écris, j'ai prié par elle. Jamais je ne m'en suis séparé.

« Dès le premier âge, j'aimai la petite compagne promise à mes jeux. A mesure qu'elle grandit, tout fut commun entre nous. Mêmes goûts, mêmes pensées, même manière de sentir. Malgré les quatre ans qui nous séparaient l'un de l'autre, le jour vint promptement où notre intelligence sembla se développer par un égal progrès. Nous comprîmes presque en même temps que le malheur pesait sur notre destinée. Mille sollicitudes précoces s'emparèrent de nos jeunes cœurs,et nous rendirent plus nécessaires Tun à l'autre. Nos mains essuyaient ensemble les pleurs de ma mère; c'était loin de son regard que nous allions verser les nôtres.

«Son esprit, que la cour et le monde devaient connaître un jour, qu'elle seule ne connut jamais, se révéla de bonne heure ; il se trahissait sans cesse par des éclairs inattendus. Le temps volait près d'elle. Absente, il semblait s'arrêter. Bien jeune , nous ne nous lassions pas d'admirer cette recherche charmante des natures d'élite qui ne montre jamais si bien tous ses moyens d'intéresser et de plaire que dans la solitude et le silence du foyer domestique. Comment oublier ce que furent, pendant tant d'années, nos longues veillées d'hiver, les lectures raisonnées du soir où la guidait l'esprit tout français de ma mère ! Dans le feu de ces entretiens, sa tête haute et son regard avaient quelque chose d^inspiré. Nous disions souvent qu'elle rappelait la bienheureuse sainte Thérèse, quand on la regardait pensive ou en

prière. Plus tard, elle retraça ce souvenir bien davantage quand on l'écoutait, et on croyait l'écouter toujours; car sa voix ne pouvait plus s'oublier une fois qu'on l'avait entendue ; l'âme entière en restait remplie. Une chose étrange, c'est qu'avec une nature toute méridionale, des airs tout espagnols, une taille empreinte de l'élégance si vantée des femmes de notre pays, et rehaussée de cette distinction souveraine qui commande et qui s'ignore, elle était blonde comme sont les filles de l'Irlande, comme on voit quelquefois les filles de la Biscaye. Ses yeux, de l'azur le plus éclatant et du feu le plus pur, lui donnaient quelque chose d'angélique ; c'était le ciel des Gastilles qui s'y reflétait avec sa chaleur et sa lumière. « Le caractère de cette douce amie de mon enfance devait répondre au nom de Maria de las Angustias*, que mon père lui avait donné, dont ma mère semblait vouloir écarter les présages ; car, au lieu de l'appeler Angustias selon l'usage espagnol, elle continuait de la nommer Maria conformément aux habitudes françaises , et nous l'appelions tous ainsi. Elle était née avec une vivacité d'imagination et une chaleur d'âme toujours prêtes à se trahir par des larmes, au moindre appel d'un sentiment profond ou d'une idée généreuse; larmes contenues, émotion aussitôt domptée, qui était pleine de charme , parce qu'on y reconnaissait l'élévation , l'enthousiasme, la sensibilité, point la faiblesse. Jamais âme ne fut mieux trempée. On pouvait le comprendre à un singulier mélange de simplicité, de bonne grâce invariable et d'airs intrépides, d'élans impétueux, de jugements héroïques où éclataient tout à coup la volonté et le courage. On le voyait mieux encore à des signes plus hauts. Ayant, au delà de ce que j'ai rencontré nulle part, la bonté, la tendresse de cœur, le besoin de compatir et de consoler, la perpétuelle recherche des plaies intimes pour les adoucir, une surprise et une reconnaissance toujours nouvelles de l'attachement qu'on lui consacrait , une attention

* Marie des angoisses.

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iouphaote à le payer par ses soins de tous les moments comme une fortune imméritée et imprévue, elle unissait à ses sentiments de bienveillance générale des affections (NTofondeSy des affections de toute la vie; elle était prête à tous les sacrifices pour ceux qu'elle aimait, en aimant plus que toutes les choses de la terre, Dieu, le devoir, Thonneur, notre noble Espagne, et, dans ces dons ineffables des femmes, die puisait, avec le calme de la conscience dont ils sont la SQurce, régalité extérieure qui en est le gage, une douceur inaltérable, cette sérénité qui est le vrai caractère des âmes pures et fortes. Sérénité réfléchie, héroïque, qui n'est pas la paix de la médiocrité, le repos dans Tiudifférence, mais la fermeté dans le combat, la constance dans la douleur, la dignité dans la passion, la certitude du but, la hauteur des pensées et des espérances! Dans tout le cours de la vie, au milieu des chocs les plus violents, cette vertu ne se démentit jamais. Tout enfant, il y avait déjà dans la beauté tranquille de son front quelque chose qui écartait les <Nrages. J'avais le malheur d'épouvanter quelquefois le toit paternel de mes colères. On n'avait qu'un moyen de les vaincre. C'était de faire apparaître Maria. Toute ma fougue tombait devant elle. Mon admiration et ma confiance resserrèrent chaque jour nos liens. Notre tendresse grandissait avec nous.

c La différence des caractères tenait mon frère à l'écart. Insouciant , étourdi , plein d'une gaieté dont s'amusait dpoa Léonor, Pablo ne pouvait se complaire avec nous, qui ne connûmes jamais les jeux de notre âge ; il nous préférait les enfants du bourg et leurs bruyants ébats. Les heures de travail étaient les seules qui nous vissent ensemble. Lui aussi pleurait, mais quand il avait essayé de suivre nos promenades à travers des roches aiguës, au bord des ravins, sur les assises chancelantes d'aqueducs, de pans de muraille, vieux débris de la grandeur romaine aujourd'hui cachés sous l'herbe dans les déserts de l'Ëstrémadure! Le plus souvent, escaladant un contre-fort des monts qui dominent

là vaste vallée de Yuste, avec ses bois charmants où le citronnier, le cyprès, Tamandier, le chêne étaient partout mêlés, nous contemplions, avec respect, le noyer de Charles- Quint, et pensions réellement nous trouver en la présence de cette grande mémoire. Nous entendions les pas, la voix, les prières du dominateur du monde, alors que TEspagne ne voyait rien sous le soleil qui égalât sa puissance. Je dois le dire : il y avait quelque chose de vrai dans le romah d'éducation de mon père. Cette société où nous vivions du plus grand des Espagnols, du plus grand des humains selon nous, élevait étrangement nos esprits et nos cœurs.

ce Le curé de la paroisse nous consacrait ^s soins. Le docteur don Mathias, comme tout le clergé séculier, était un prêtre éclairé, peut-être même trop touché des lumières du siècle; suivant Tusage, il avait du sa cure à un examen difficile. Il avait besoin d'un auditoire qui sût écouter ses longues dissertations de omni re scibili. Notre intérieur était le seul du village où il pût le chercher.

« La bibliothèque secrète de mes parents lui était ouverte; il venait là s'enfermer avec eux. Tout en suivant ses recherches, il nous initia aux beautés de ces langues anciennes par qui des peuples, morts depuis quinze cents ans, régnent sur tant de régions qu'ils n'ont pas connues. Dona Léonor nous avait appris sa langue maternelle. Elle donnait à Maria une culture qu'on ne demande pas assez aux femmes de la Péninsule. Dans ce partage de soins, mon père s'était charge de professer pour sa jeune famille l'histoire nationale. Mais une guerre civile naissait toujours de ses leçons. L'ardent curé voyait dans nos annales une multitude de choses que n'y apercevait pas don Luis. L'un ne nous parlait que des assemblées nationales et de la li* berté constitutionnelle de la vieille Espagne. L'autre ne nous entretenait que de la gloire de nos princes et de nos aïeux. Attaché à tous les fueros, droits, franchises, privilèges des communes, des provinces, du clergé, de la noblesse, qui maintenaient la dignité et quelquefois la résis*

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tance paitoiit, il pensait sur la liberté politique comme nos rois, et ne s'inquiétait point de ne la voir nulle part, La révolution française venait de déchaîner toutes ses fureurs. Elle s'apaisait à peine sous la débile main du directoire. La commotion se faisait sentir en deçà des Pyrénées. Mon père se révoltait à la seule pensée de sujets dictant des lois à leur maître, et plaçant au faite de TÉtat des pouvoirs divisés et combattus. Don Mathias, au contraire, allait jusqu'à défendre, par l'autorité des écrivains sacrés, les actes criminels qui avaient ensanglanté l'autre côté des monts, et Maria, qui se taisait pendant ces débats, qui avait semblé ne pas les écouter, dès que nous étions seuls, les reprenait avec moi, presque toujours pour m'y faire voir des faces nouvelles, souvent pour s'alarmer des dangers de ma foi sous les directions de notre aventureux pasteur. Ces questions étaient pour moi autant de révélations inattendues. Et déjà je m'applaudissais, par un instinct irréfléchi , du monde nouveau que j'entrevoyais confusément an delà des vieilles murailles de la bourgade.

UL

« fiien des tourmentes m'attendaient sur cette mer inconnue où j'étais témérairement impatient de m'élancer. Déjà nous apercevions des nuages sur l'étroit horizon du toit paternel. Ala cure de"** étaitattaché un decesbénéficiersqui surchargent de leur inutile fardeau nos plus misérables paroisses. Ils emploient trop souvent leur vie oisive à troubler de mauvais exemples le troupeau qu'ils épuisent, et de persécutions jalouses l'utile pasteur qu'ils dépouillent. La plupart portent leur revenus dans les villes populeuses où la vie a plus de distractions et plus de voiles. Notre prébende, jeune et désœuvré, résidait. 11 ne pardonnait pas au curé ses liaisons dans un intérieur dont mon père lui avait fermé l'accès; il trouvait un grief, plus facile à exprimer, dans les opinions dont son collègue ne faisait pas mys-

tère. Les moyens de contenter sa haine ne lui manqué^ rent pas.

/ « Les Estremègnes, dans quelques-uns de leurs cantons,

conservent une fête qui a été chère à toute la province. Le jour de Saint-Marc, le clergé, les confréries, la population entière, se rendent en grande pompe dans la plaine voisine ; le mayordome de la congrégation du saint, ou le chef de la paroisse fait un signe au premier bœuf errant qu'il rencontre, et l'appelle par le nom de l'évangéliste qu*on célèbre. Le bœuf docile suit Thomme de Dieu, l'accompagne dans le lieu saint, assiste aux vêpres solennelles; et, le lendemain, U marche sans guide au milieu des processions; il pénètre 9ÛUS le toit de tous les fîdèles, n'omet que la porte du pécheur, se rend au service divin; là, il incline sa corne inoffensive sous les guirlandes des jeunes filles, prête aux jeux des enfants sa force patiente, laisse attacher un pain bénit et un cierge de cire jaune sur sa tête; il unit enfin l'intel* Hgence à la douceur, jusqu'au moment où finissent les ca»* tiques; alors son œil reprend ses feux; il bondit, s*échappé et retourne, en courant, aux pâturages.

< Don Mathias voulait abolir des coutumes , contraires, selon lui, à la grandeur et à la sincérité du christianisme; il dédaigna les pratiques nécessaires pour s'assurer l'obéissance du taureau; tous les appels furent inutiles. Les paroissiens ne doutèrent pas que saint Marc ne réprouvât le docteur eomme un serviteur indigne de lui. A dater de ce moment, le deuil régna dans le canton ; il n'était pas de malheurs que ne présageât la foi populaire, et les villageois imputaient d'avance au curé tous les maux à venir.

K L'année suivante, la solennité revint; le taureau obéit cette fois: c'était le bénéficier qui l'avait appelé. Mais, dans ses visites domiciliaires, il se garda de s'arrêter sur le seuil de notre demeure. Peu de jours après, la foudre vint briser une cloche que les habitants avaient soin de sonner durant Forage; les vieilles femmes, celles qui disaient la bonne aventure^ la foule des bourgeois, ne mirent plus de bornes

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à leufs fureurs. Voilà où en était l'Espagne alors, et pciitêire en est-elle là encore aujourd'hui.

« Don Luis, irrité, résolut de fuir absolument la société ^-'

des hommes. Il connaissait un lieu plus désert, quoique plus voisin de la capitale; c'était vers la frontière des Deux- Gasiilles, au canton de l'Algarria, dans un bassin affreux que traverse maintenant la route de Madrid à Burgos et Bayonne. Le voyageur, engagé dans une gorge aride, sur le revers méridional de la Somo-Sierra, voit tout à coup une vallée s'élargir devant lui, et il s'arrête épouvanté : de tous côtés s'élèvent des montagnes qu'on dirait faites demain d'homme, tant les chétifs éclats de pierre dont elles se composent ont Tair d'être placés à dessein l'un sur l'autre, sans qu'aucune v^étation interrompe et anime ce tableau. Sur un sol inféœnà 4ue sa solitude et sa nudité dérobèrent à l' envahissement des apanages féodaux, quelques-utis de ces hommes des Gastilles, dont l'Europe accuse la paresse quand elle devrait accuser nos lois, ont, à force de sueurs, obtenu d*un soi de granit des fruits et des arbres languissants. On se rappelait dans le voisinage une maison entourée de quelques arbres, ayant un verger qui promettait quelques fruits. Don Luis voulait le repos et ne craignait pas la complète solitude. Il choisit ce séjour.

c Dès l'abord, les habitants nous aimèrent; ils choisirent dmi Luis pour alcalde. Cette commune, autrefois populeuse, était de celles qui élisent librement leurs municipalités tons les deux ans. Elle avait à peu près les mêmes privilèges qtte les républiques Bascongades. Elle était de celles qui disent à propos des cédules royales : qu^on obéisse et qu^on n^exëeutepas ! Ces contrastes, que le reste du monde ignore, expliquent l'établissement du poutoir absolu parmi nous. Le bras de Cfairles-Quint posa au sommet de nos hiérarchies sociales ce pouvoir un et illimité, nécessaire peut-être m gouvernement de tant de royaumes : il laissa sur le sol la foule des libertés locales. La défaite des Communéros emporta tout ce qui tendait à la pondération, ou mémo

à l*envahissement du pouvoir souverain. Les institutions municipales sont restées debout. Notre exemple apprend qu'elles sont insufQsantes pour assurer la grandeur desÉtaf s et la sécurité des peuples.

« La colère du ciel semble partout empreinte sur le vallon de la Cabrera, et pourtant, alors, je ne sais quel espoir sans bornes se mêlait à mes impressions les plus pénibles. Il me souvient qu^en gravissant ces noirs sommets au bras de Maria, bien loin, au midi, j'apercevais les horizons de la cité des rois; ce spectacle faisait naître dans mon sein mille troubles et mille espoirs. Ma jeune imagination se livrait à des rêves de gloire dans lesquels mon existence s'égarait tout entière. Maria me marquait le but, sans croire jamais l'avoir mis assez haut. Puis, réveillés tout à coup de ces illusions, nous nous trouvions au désert, et nous retournions près de mon père, prêts à écouter les récits, déjà mille fois entendus, de ses campagnes d'Italie.

<K J'avais seize ans depuis quelques jours : je sentais que mon éducation se trouvait arrêtée dans cette thébaîde. H était trop tard pour prendre en main la charrue, pour en* fouir ma destinée dans d'obscurs sillons; car j'avais lu, et mes livres m'avaient transporté dans une région d'où je n'aurais pas su descendre. Les récits paternels m'avaient entretenu de la splendeur passée de ma race. Les temps me conviaient à me rendre digne de mes aïeux, l^e solennel passage d'un siècle à un autre avait été marqué par des prodiges. Une main puissante fondait en France un ordre nouveau. La révolution française avait voulu la liberté, Bonaparte lui faisait vouloir la puissance absolue avec la gloire, c'est-à-dire avec les conquêtes. Il arrivait des Pyramides. D'autres campagnes d'Italie que celles dont j'étais bercé avaient préparé sa grandeur. Les coups de tonnerre du Saint- Bernard et de Marengo avaient inauguré son pouvoir. Maintenant, il relevait les autels. La Péninsule tout entière s'agitait au bruit de chacun de ses pas. Nous devions évidemment quelque jour être entraînés dans sa sphère, ou nous y

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briser. J'annonçai à Maria qui pâlit et se tut, à dona Léonor qui fondit en larmes, à mon père qui m'approuva, la résolutioji de me rendre à l'université de Salamanquc pour achever mes études, pour les commencer, dirais-je plus justement, de manière à pouvoir ensuite choisir entre la politique, la magistrature ou les armes.

« L^état de VEspagne, tel que je pouvais déjà le comprendre, ne s'accordait que trop avec l'état de l'Europe pour me donner ces pensées. Si Charles III avait eu un successeur digne de lui, la couronne aurait pu accomplir sans secousses la restauration nécessaire de la monarchie. La grandesse était un patriciat tout fait qui avait richesses, souvenirs, consécration publique ; le clergé séculier plein de lumières et d'autorité, les sociétés patriotiques on sociétés savantes que Charles III avait multipliées, les communes entin, auraient offert autant de points d'appui au réparateur des maux publics : le monde espagnol se serait régénéré, exempt d'orages, à l'ombre de l'autorité royale. Mais le malheureux Charles IV n'avait conservé de l'héritage de son père que le pacte de famille, en l'appliquant, par la paix de Bâle, à la république française teinte du sang de Louis XVI, quand déjà, du temps de la monarchie, l'Espagne était disposée à y voir une des causes de sa décadence. Rentrés ainsi dans la guerre maritime à la suite de la Convention et du Directoire, écrasés le lendemain à Saint-Vincent par les flottes anglaises, la dignité nationale s'était offensée, dans les rangs même les plus novateurs, de cette subordination d'un Bourbon à des gouvernants régicides. Aujourd'hui, vainqueurs sans profit des Portugais à Olivença, nous abandonnions sans compensation aux Français la Louisiane. Cependant, les colonies , séparées de la métro|K)le par la guerre plus que par l'Océan, apprenaient à se passer de nos lois. Le commerce et Tindustrie achevaient de périr; la misère publique avait envahi le trésor du prince; enfin tout gouvernement était dissous : à la place d'un pouvoir suprême et bienfaisant, nous avions un conseil de Gastille esclave et oppresseur, des municipa-

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lilés indépendantes, des Iribonani qui ne féUieBl pts ei Que cour d^radée. La cour, à force de mépris, soulemil la haitte publique. Là r^nait d'une façon absolue, depuis près de dix années, «lire un roi sans vices ei une reine sans vertus, également favori de tous deux, maître altier de l'esprit de Ton et du cœur de Tautre, un bomme dont Texistenoe litière sera dans l'histoire un étrange phénomène. Premier ministre pris aux gardes, généralissime qui venait de voir un camp dans l'Alentéjo pour la première fois, grand-amiral dont le pied n'avait pas touché nos rivages, grand d'Espagne, duc, .prince sans illustration et peut-être sans aïeux, rapproché enfin des d^rés du trône par une alliance avec le sang de ses maîtres, cet bomme était arrivé sans échelons, par le seul effet de son double empire, des derniers rangs de TËtat à des honneurs fabuleux. On »i avait inventé pour lui, ou plutôt il .les inventait lui-même, et l'Espagne, injuste ou non, l'aociisait de ne pas balancer par le prestige d'un tal^it, par le mérite d'un service, le malheur de son élévation ! incliné vers les idées nouvelles, sachant que les progrès des sciences et des lettres honorent un règne , il aurait consenti à parer son front du laurier de Charles 111 et de celui de Louis XIV; mais les esprits irrités s'accordaient à ne lui reconnaître de force et de suite que pour la cupidité, la corruption et la vanité. Il entrevoyait le bien et ne savait pas Taccomplir, si étranger, disait-on, à l'instruction commune qu'il ne savait pas même parler français. L'inconcevable bizarrerie de sa destinée avait seule fait de lui l'ami et le tyran d'un roi absolu et d'une reine impérieuse, qu'il trahissait tous deux.. a Placé jeune par les aveuglements de la passion et de l'amitié à la tête d'une moitié de l'univers, don Manuel Godoy vit moins dans son immense pouvoir un moyen de gloire qu'une occasion de fortune. Les richesses de l'État lui furent livrées, et tant d'opulence, tant de grandeur ne parlèrent pas à son âme de ses devoirs envers son pays. Geôtre de sa puissance, la cour fermait les yeux à la marche des événements dans les deux mondes, pour se partager tout en*

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iière entre les complots opposés d*un jeune garde du corps et d'une priqcesse vieillissante : l'un, dont la fatuité audacieuse foulait aux pieds sa bienfaitrice et sa souveraine ; l'autre qui, toujours asservie en étant elle-même toujoun^ infidèle, se perdait en efforts également inutiles pour ressaisir le pouvoir royal qu'elle avait livré, ou conserver au moins le cœur rebelle dont l'Espagne était le salaire. Au* tour de don Manuel, comme autour d'un grand scandale» se groupaient sans nombre les fortunes adultères. Les emplois, les dignités, les trésors de l'empire servaient à payer les outrages que recevaient ensemble chaque jour la majesté royale et la morale publique. L'étrange crédulité du monarque, l'étalageplus étrange encoredeses persévérantes amours près son indigne compagne, sa bonhomie enfin et sa hardiesse dans le ridicule, discréditaient le trône autant que les désordres qui y siégeaien t. Le palais de Charles IV ressuscitait les temps de Claude aux yeux de l'Espagne courroucée. Et quel moment prenait la royauté pour se passer du respect des peuples? Celui où la révolution triomphante, par son imitation des sociétés régulières et ses chants de victoire, égalait ses séductions à ses menaces, et ses enseignements à ses succès,

« J'avais pris beaucoup sur moi pour arriver à ma résolution. Je pris sur moi davantage pour arriver au départ et traverser le front haut cette épreuve. Ennn, je partis. Mon frère, qui m'admirait sans m'imiter, me donna des preuves de tendresse et de regret : il me sembla que nous serions un ami et un soutien l'un pour Tautre : je Tembrassais pour la. dernière fois ! Plus maîtresse de soi que ma mère. Maria m'effraya par son calme désespoir. Chacun de nous deux perdait le premier, l'unique confident de ses peines. En baisant son front pour la quitter, mon cœur fut déchiré, au delà même de ce que j'avais prévu. Je crus sentir se briser ma vie.

« Après tant d'années, l'impression de mes premiers pas loin de notre commune demeure est toute vive encore dans

mon âme. Je sens toujours cette surprise, ce vide, cette douleur. L*air et la lumière me manquaient à la fois. Ne plus entendre la parole de Maria, ne plus voir son regard, ne plus me nourrir de sa pensée , traverser des jours qui devaient commencer et finir sans nous rendre Tun à l'autre, cette épreuve, si je Tavais mesurée, aurait passé mon courage. Elle fut près de passer mes forces. Le monde était glacé, muet, inanimé en moi et autour de moi. Il y a des existences aimées en qui la nôtre semble avoir passé tout entière.

« Mon père m'accompagna jusque près Alba deTormès. Ce fut en vue de Tantique demeure des ducs d'Âlbe, de ces seigneurs souvent si glorieux par eux-mêmes et si terribles, qui réunissent aujourd'hui quelques-uns des plus grands noms et des plus grands titres de notre histoire, que je pris congé de lui; je restais tout à fait seul ! Une troupe de muletiers qui portaient à Tuy la soude et le safran de Murcie, pour les échanger contre les toiles peintes de la Galice, se chargèrent de me conduire, de veiller sur moi, et ils poursuivirent leur route. Don Luis me pressa contre son cœur ; je m'agenouillai. Le plus jeiine des muletiers, un Andaloux de douze ou quinze ans, à la mine vive et fière, attendait k fin de nos adieux ; il se mit à genoux comme moi. Lui aussi était ému ; il venait de quitter son père, et il croyait recevoir une part des biens que m'assurait la bénédiction paternelle. Don Luis étendit ses mains sur ma tête : aucune parole ne put sortir de sa bouche. Surpris de manquer de courage, il me pressa sur sa poitrine haletante et s'éloigna d'un pas rapide. Je demeurai loin des êtres chers et sacrés parmi lesquels j'avais grandi : c'était la première fois!

« Le jeune arriére m'offrit une place sur l'un des ballots que transportaient ses mules, puis il rejoignit la tête de la caravane, en chantant. Il redisait une de ces romances populaires qui célèbrent les exploits des vainqueurs du Sarrasin. Ce chant national était consacré à la mémoire d'un héros de ma race. C'est aux lieux où nous étions qu'il avait forcé

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le musulman à fuir devant Tépée desÂstures et des Léonères I l.a royauté espagnole partage avec la royauté française de la première race et de la troisième la gloire d'avoir constitué pied à pied , par des prodiges de courage et de sagesse, le territoire, Tindépendance, l'unité de la nation. Sous ce rapport, nos Pelage, nos saint Ferdinand, nos Alphonse le Sage répondent exactement aux Hugues Capet, aux Charles le Sage et aux saint Louis. Mais la noblesse espagnole a sur toutes les autres cet avantage que les grandes maisons ont contribué plus que nulle part ailleurs, ou du moins d'une façon plus éclatante, plus connue, plus populaire, à ce glorieux et lent travail du sol de la patrie reconquis au prix d'une guerre, et, pour ainsi dire, au prix d^une bataille de sept cents ans, sur l'étranger, qui était de plus l'infidèle. Il n'est pas un de nos noms illustres qui ne rappelle à notre peuple entier par la voix de la tradition, de l'histoire, de la poésie, des romanceros, une province ressaisie sur les Sarrasins : Tolède, Tarifa, Gordoue, Malaga, toutes nos cités rappellent aux ducs d'Âlbe , aux marquis de Sauta-Gruz , aux ducs de Médina-Sidonia, aux ducs de Rivas, à tous les grands la gloire de leurs ancêtres. Il y a telle maison, comme les comtes d'Onate, dont on a pu dire que leurs titres de famille comprennent l'histoire même de l'Espagne. L'histoire et la géographie nationales, en S'illustrant l'une par l'autre, sont toutes deux des trophées toujours présents, qui recommandent à toutes les pensées la noblesàe des couronnes de Gastille, de Léon, d'Asturie, de Navarre, d'Aragon. Ma famille avait brillé aux lieux où j'étais. Dans quel état je traversais un champ de bataille où mes ancêtres avaient déployé leur bannière! J'étais privé de tous les appuis chers à ma tendresse; je l'étais même du droit d'invoquer les souvenii^ de mes pères!... G'était sans fortune, seul au monde, que j'allais essayer de me faire jour à travers les honunes, et de marquer ma place dans la société qui pesait sur ma faiblesse de tout son poids.

SALAMANQVB.

RéTérei les femmes sans lesquefles tons ne poutex dônaèr la vie, ni goûter les dooceors de edle qoe vous aws raçiM. Regardez -les comme les divioités visibles et comme les images et les oracles invisibles des dieux ; f«e leur aauvr soit le prix des belles actions, et leur indifféranea le châtiment des mauvaises !

Bakawall, Diaeoun tuMim» tfOdin.

Univeriité de Salamanque. Etudes de don Alonso. — Ses h6t«s. Sts condisciples. — Fortunato et don Jaymé. — Fray Aparicio et la Margarita. — Sir Georges. — Biftt Matea, comtesse de D***. Motifs de son éloigneroent de la coar. •— Le eoînte de D*** et la Gitana. — Meurtre du comte de D**^. Bartolomé dt Darroca. Acte de don Alonso. — Double promotion.

« Salamanque parut. A cet aspect, mon cœur accablé se réveilla. Il battit comme celui du volontaire qui voit le champ de bataille s'ouvrir devant lui. La caravane franchissait le pont élevé sur la Termes, il y a dix-huit cents ans, par la domination romaine, sous Trajan, ce César de gloire immortelle que FEspagne donna à Rome et à Tunivers.

tf Tout me frappait : cette ville noire d^étudiants et de prêtres, ses cloîtres, ses églises et ma triste liberté, ma solitude, étaient autant de choses nouvelles pour moi. Je courus à l'université, en songeant combien d'hommes illustres s'étaient forndés à cette grande école où autrefois TAUemagne et r Italie envoyaient les premiers de leurs enfants. Les temps étaient bien changés ! Parmi les trois ou quatre mille étu-

diants qui suivaient les cours publ ics, un grand nombre étaient des fils d^artisans et de villageois qui voulaient fuir les pénibles occupations de leurs pères, sans se vouer aux austérités du cloître. Beaucoup marchaient demi-nus sous l'habit noir qui les devait couvrir ; n'obtenant aucun secours de leurs familles épuisées par la seule acquisition du bonnet carré, ils étaient réduits à recevoir la portion du pauvre sur le seuil des couvents, ou à mendier au coin des rues, et quelquefois dans les environs, à main armée. D'autres mettaient leurs services aux gages de la riche noblesse, parce que chez les nobles on ne déroge pas, et ils quittaient la livrée pour venir dans nos salles apprendre une dialectique barbare. Au premier abord, on croit apercevoir quelque chose d'estimable dans ce concours d'une jeunesse se pressant, en dépit de la misère, vers les sources du savoir. Mais combien était-il de ces élèves de l'université destinés à honorer un jour la médecine, la chaire, le barreau, la magistrature, les conseils du prince? Ce qu'ils venaient chercher, citait un titre de bachelier, de licencié peut-être, qui leur conférât le droit d'afTiche^ un souverain mépris pour les travaux paternels, et de vivre aux dépens de la partie laborieuse de leur famille, de même que les membres parasites de notre clergé séculier, nos soixante-quinze mille moines, les puînés des grandes maisons avec leurs bénéfices ruineux, vivent aux dépens de la partie laborieuse de Tempire. Pauvre Espagne! Qu'il était petit le nombre de ceux de tes fils qui nourrissaient tous les autres ! la mendicité était chez toi bien ingénieuse : elle avait pris tous les manteaux.

« La Péninsule est le pays de la terre oiî l'instruction a été mise le plus largement à la portée du pauvre : c'est le vieil esprit de la société chrétienne dans le monde entier. Par malheur , au lieu de régler l'enseignement d'après les besoins des positions diverses, au lieu de présenter au laboureur ou à l'artisan des connaissances qui l'attachent à sa profession, en lui donnant les moyens d'accroître à )a fois l'aisance de ,ses enfants et l'industrie de son pays, on lui oftre, comme

un appât empoisonné , des études inutiles à l'État et à lui* même. 11 n'a que l'alternative de rester à sa charrue, ignorant et sauvage, ou de l'abandonner pour devenir un pédant oisif. A-t-il embrassé ce dernier parti? il s'indigne qu'on parle de progrès. Le mot de découverte l'irrite à l'égal d'une agression ou d'une offense ; il proteste contre la circulation du sang , les phénomènes de l'électricité , la grande loi de l'attraction. Les noms révérés d'un bout de l'Europe à l'autre n'échappent à sa colère que grâces à sa pitié.

« Dans les derniers temps, quelques-uns de ces docteurs de l'ignorance ont été vus associant à leur science stationnaire le désir des réformes politiques. Plus d'un mobile les porte dans cette nouvelle carrière. Ils haïssent les moines, leurs rivaux de gloire dans les villages. Ils n'ont au hameau que de la considération , et voudraient de la puissance. Peut-être aussi un reflet des lumières véritables s'est-ii égaré josqu'à eux. Mais alors, joignant à Tarrogance du faux savoir l'emportement de la médiocrité , répétant, sans les comprendre, les mots qui agitent le monde , faussant toutes les maximes qu'ils adoptent, leurs exagérations font de la vérité le mensonge; du changement, un péril; des améliorations, d'autres fléaux. Mieux vaudrait pour la civilisation de tels adversaires que de tels champions !

a AU milieu du deuil profond de mon âme, que tant de choses nouvelles ne réussissaient point à distraire, rien ne m'attacha comme la philosophie. Les formes barbares dont elle est revêtue parmi nous ne m'efl'rayèrent pas ; je ne reculai point devant cette multitude de divisions, de modes, de termes, de propositions conditionnelles ou exceptives et réduplicatives, de suppositions, de conversions, d'équipoUences, amas ambitieux et vide sous le poids du- *quel l'art syllogistique opprime le raisonnement au lieu de lui prêter des armes. La métaphysique péripatéticienne et l'astronomie de Ptolémée, qui étaient encore à peu près les seules bases de l'instruction donnée dans nos écoles, ne me

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découragèrent pas davantage. Je savais par don Mathias que la lumière des temps modernes était sévèrement repoussée, que les noms de Descartes, de Gassendi, de Locke, de Montesquieu, de Newton même, pénétraient uniquement dans Tuniversité pour y être flétris, que les progrès immenses de Tesprit humain dans la connaissance du ciel et de la terre me seraient une grande surprise, quand il me serait donné de passer du monde, tel que le connurent les écoles du Lycée et d'Alexandrie, à celui qu'ont dévoilé les découvertes dont la France , TÂngleterre, TÂllemagne s'honorent. Je savais aussi qu^à ce moment même, de grandes publications révélaient à la fois, de l'autre côté des monts, Laplace, Cuvier, Bertholet, Chaptal, Chateaubriand, de Maistre , M™« de Staél ! Le cœur attentif de ma mère , conune un sûr écho, avait fait arriver tous ces noms jusqu'à moi, et cette connaissance, en me donnant trop d'orgueil peut-être pour le siècle nouveau, ne m'inspirait qu'un zèle plus vif pour les travaux de tous les âges qui l'avaient préparé.

< J'eus le bonheur d'étudier sous un maître trop éclairé pour se soumettre volontiers à la tyrannie qu'exerce encore dans la Péninsule Âristote, détrôné partout ailleurs depuis deux cents ans. Mais, n'osant attaquer de front cette puissance, il se hâtait d'en venir à dérouler devant ses jeunes auditeurs le trésor de la morale. Dégagé alors de ses entraves, il fournissait une carrière où les erreurs de la physique ancienne ne le poursuivaient pas. La philosophie ainsi professée me présenta les choses de la vie d'un point de vue si élevé, que je ne me lassais plus de méditer ses leçons. Sœur de la religion, elle ne m'apprenait pas les vérités de notre foi, mais elle m'instruisait des vérités universelles sur lesquelles la foi repose. Elle faisait battre mon cœur à ce grand mot de devoir dont elle ne se contentait pas de frapper mon oreille, en qui elle me montrait le but de l'existence et le sceau de l'avenir. La première fois que ces maximes fécondes furent développées devant nous, j'éprouvai un inex-

primable mouvement de satisfaction et de sécurité. Je mo sentis affranchi de bien des jougs; j'aperçus au dedans de moi-même des forces que j'ignorais encore. En reconnaissant, mieux que je n'avais fait jusqu'alors, nos deux natures distinctes et dépendantes l'une de l'autre, je compris que la politique devait tenir compte de toutes deux, et se servir de Tune pour dominer l'autre. J'analysais ainsi ces deux grandes puissances qui, depuis six mille ans, se partagent le monde, l'une matérielle et brutale qu'on appelle barbarie, l'autre morale et généreuse, la civilisation, divin attribut de la nature humaine.

« La jurisprudence m'offrait l'application la plus directe et la plus salutaire des hautes maximes de la philosophie dans ses rapports avec Tordre social. Mais sa vive lumière tne guidait dans le dédale de nos lois, comme parmi des ruines. Quoique les universités se bornassent à enseigner le droit romain, laissant à la pratique seule le soin d'initier les jeuned |firistes aux inextricables mystères du nôtre, le professeur avait soin de nous conduire à travers nos législations incohérentes, monuments et débris de toutes les dominations qui ont tour à tour passé sur les Espagnes.

(( Il ne se trouve sur le banc des juges, au barreau et dans la foule de tous ces escribanos qui vivent des erreurs inévitables et des cruelles lenteurs de la justice, que trop d'ennemis de toute réforme de nos codes. Mais , dans le premier âge de la vie, l'âme a trop d'ardeur pour accepter les calculs de l'égoïsme. Les étudiants véritables, je veux dire ceux pour qui les cours de l'université étaient une .affaire sérieuse, invoquaient d'un accord unanime le temps où la nation espagnole pourrait, à l'exemple de la France, donner de l'unité aux lois de la monarchie, accélérer la marche des tribunaux, rendre aux travaux de l'agriculture et des arts une portion des cent mille familles que notre procédure consacre à ses ruineux mystères , mettre enfin nos institutions en harmonie avec les lumières nouvelles et avec les nouveaux besoins.

SUITE DÛ MANtJSGRIT D*AÏNHOA. 6<1

« Le temps s'écoulait ainsi. L'étude était mon seul intérêt ; lès lettres de ma mère et de Maria, ma seule société. Ma vie était comme suspendue d'un courrier à Tautre. La compagne de mon enfance manquait à toutes mes heures. Dans le désespoir de ma solitude, je tombais à genoux^ je fondais en larmes et je m'écriais : Ma sœur! ma sœur! Il me semblait qu'elle aurait dû m' entendre, et nul écho ne répondait à ma voix.

« Le peu de commerce que j'avais forcément avec les hommes aurait suffi pour me faire sentir tout ce que j'a- Tais perdu en quittant le toit paternel. Je m'apercevais que j'y avais contracté des habitudes d'esprit et de cœur , des besoins d'entretiens élevés et solides, dont rien, dans le morne et frivole cours de l'existence espagnole, ne devait m'offrir d'équivalent désormais. Il m'était donné maintenant de comprendre que mes jeunes années m'avaient rendu bien difficile de vivre d'une autre vie. Je compris aussi chaque jour davantage que ces années si rem^lie^et iA fortunées me rendraient bien difficile d'aimer. Où trouverais-je l'âme castillane et chrétienne, le cœur tendre et exalté, la pensée active, brillante, inépuisable, que je pouri^ais comparer à ce que j'avais connu? Du reste, je m'en applaudissais. Au milieu des désordres dont je me vis promptement environné, je trouvais des sauvegardes dans mes cultes intimes. Quand on porte dans le cœur de nobles et pures images, on est défendu contre tout ce qui serait indigne d'elles. Mes études sévères m'affermissaient dans ees impressions. C'est surtout quand il pense, que l'homme a besoin de sentir qu'en effet les femmes sont bien réellemeiit nos compagnes.

< J'avais fixé ma demeure chez un commissaire des armées» en retraite depuis quelque temps, Castillan petit, maigre et sec, parlant peu ou ne parlant pas, et priant Dieu

OU ne faisant rien. Mon hôtesse, vive et sémillante, paraissait en protestation permanente contre le tort que les années, un embonpoint extraordinaire et des cheveux grisonnants faisaient à sa beauté. Ses manières avaient été de primeabord si empressées et si familières, que je les trouvai maternelles. Dona Engracia ne m* appelait que le pobre, le pohre^ cilo \ Toutes les fois qu'un vent frais descendait des montagnes, elle venait sur la pointe du pied, comme pour ne pas troubler mon travail , m'avertir de ne pas sortir en simple bonnet d'étudiant , et me promettre qu'au premier froid, mon logis serait soigneusement garni de ces nattes de paille ou de spart qui chez nous remplacent durant l'hiver, dans la maison du marchand comme dans le palais des grands et des rois, les riches tapis partout usités en France. Dans mon isolement, je m'étais applaudi d'être installé auprès de ce vieux ménage. J'avais espéré y trouver de l'intérêt, des soins , un peu de ces choses si nécessaires quand on, vient de s'expatrier du toit paternel.

« Le commissaire me donna, au bout de quelques moiS|, le plus grand témoignage d^estime : il me conduisit avec mystère à une armoire soigneusement cachée dans son alcôve. Là, me montrant avec un mélange d'orgueil et d'effroi une centaine de volumes entassés, il me dit, la main sur son cœur : a Ami, ma bibliothèque est, aussi bien que < ma maison, à votre disposition. 3> Puis, l'œil fixé sur moi pour voir l'impression qu'une telle découverte allait produire, il étendit le bras d'un air solennel sur quatre ou cinq in-octavos qui avaient pour titre : Esprit des lois ! Les autres volumes étaient les Vies des saints , un Traité sur Valchimie^ les Chroniques du père Roman de la Higuera. La plupart n'avaient pas encouru les disgrâces du Saint- Office. Il n'étaient placés à côté de Montesquieu, loin de tous les regards, que pour grossir aux yeux du commissaire sa propre importance.

^ Pauvre, pauvre petit, terme de tendresse u&ité dans tous les degrés d*attacheineiit et de relation .

SUITE DU MANUSCRIT D AÏNHOA. 6t\

Ije mari et la femme étaient si sévères sur Thidalgie, qu'ils se vantaient tous deux d'avoir déshérité leur flUe unique , pour cause de mésalliance , parce qu^elle avait épousé un banquier de Madrid. En même temps, ils laissaient régner chez eux d'une façon absolue un couple qui me semblait peu digne de leur commune prédilection. Ils avaient une servante âgée à peine de treize ou quatorze ans, dont le mari s'enorgueillissait d'être inscrit sur les tables de l'université. A une époque de la vie où d'ordinaire on a, depuis longtemps, quitté les bancs des écoles, il n'apportait sur les nôtres que de la fatuité, de l'ignorance, des vices. Cet homme, dont les dérèglements avaient prématurément blanchi le front, s'appelait Fortunato. Ses manières prenaient au besoin quelque chose d'engageant et d'affectueux ; car la politesse était une de ses faussetés. Mais il y avait dans son regard comme dans son sourire, une expression indéfinissable qui m'épouvantait. La perfidie semblait siéger sur sa lèvre saillante, et, sous ses paupières abaissées, se découvrait un abîme de méchanceté. C'était un de ces hommes impatients de l'obscurité , incapables de s'en affranchir par le talent et la considération : êtres incomplets et funestes, dont l'ambition, en s'agitant dans une âme étroite et un esprit pervers, fait leur tourment, et, dans quelques rencontres, est pour la société un fléau.

« L'état de cet homme et sa naissance étaient inconnus. J'ai su, quelques années après, que, très-jeune, il avait passé par les présides. Lorsque les recruteurs, empruntant au bagne des soldats selon nos déplorables coutumes, l'enlevèrent du séjour du crime , il en porta les traditions dans la carrière de l'honneur. Abandonné plus d'une fois aux :^: sévices des lois, une protection inconnue le fit toujours porter, à la surprise universelle, sur la liste de grâce que la toute-puissante Camara ' soumet au roi le Vendredi-

^ La Camara, chambre, ou commission chargée de présenter trois eandidals pour les fonctions de magistrature, les bénéfices, etc. Eiie I. 5

Saint. C'est par ces chemins qu'il était arrivé à runiversité, et le grade de bachelier avait déjà honoré ses tardives études, en exaltant sa confiance et son orgueil.

€ Rapproché de lui forcément, avant de rien savoir, je le fus par cela même d'un autre étudiant, son ami intime, qui venait prendre les grades afin de remplacer un jour, au conseil de Castille, son père , gouverneur d'une salie ^ de ce corps suprême. Le bachelier ne parlait pas de son jeune ami sans rappeler qu'il était fils d*un grand d'Espagne de première classe, de l'excelléntissime duc de L***. Il me fallut longtemps avant de reconnaître dans ce personnage puissant le persécuteur de ma famille, l'odieux don Juan, qui avait dû à un opulent héritage sa grandesse et son duché* Notre condisciple était le second de ses fils. Bien fait, ayant des traits réguliers, un regard expressif, don Jaymé était en possession d'une grande réputation de beauté ; je ne fus frappé que de son air inquiet et dur, de son œil faux 9 d'une {^leur dans laquelle l'envie semblait empreinte.

«i Quoiqu'il professât un culte aveugle pour les idées nouvelles, et que Fortunato, au contraire, se vantât d'une noble et sainte horreur pour les Montesquieu comme pour les Newton, chaque jour resserra leurs nœuds. Tous deux s'en trouvaient bien : le bachelier prêtait son esprit et croyait recevoir en échange quelques reflets d'un rang illustre. Tous deux, s*il eût été possible, se seraient corrompus l'un par l'autre. Don Jaymé, dont le sein ne nourrissait que des passions jalouses, aurait eu besoin d'un guide qui prit à tâche de porter la lumière dans cet abîme.

était prise dans le sein du conseil de Castille, et possédait de hautes prérogatives.

^ Le conseil de Castille était divisé en cinq salles ou chambres : deux, dites (fe gouvernement^ étaient principalement chargées d'affaires admi* nistratives. La troisième, dite de« quinze cents, la quatrième, cfe/vf/ice, la cinquième, de province, avaient des attributions judiciaires. Il y avait de plus la salle des alcaldes de la couronne {casa y corte), cour criminelle présidée par des membres du conseil de Castille.

StJITE D(J MANUSCBIT D*AÏNHOA. 67

c Le fils du duc de L*** entrait dans la vie, riche, certain d'arriver à des postes éminents, entouré d'appuis, et il passait le temps à déplorer les misères d'une destinée qui me semblait réunir tous les biens de ce monde. Né le même jour qu'un frère, il n'était pas celui que les lois reconnaissaient pour héritier de la grandesse paternelle; le ressentiment de cette partialité du sort livrait sa vie aux tourments d*un sombre désespoir. Une vanité mécontente dominait son âme : toutes ses paroles trahissaient la passion à laquelle il était assei*vi. Je compris mieux l'amitié qui l'unissait à Fortunato. Seulement, il n'en voulait qu'à son frère ; le ba* chelier en voulait à tous les hommes.

L'année 1802 m'apporta une relation déplus, celle-là sérieuse et instructive, par un grand changement de la scène du monde. La révolution française dévorait le temps et les insti-^ tutions comme les hommes. En quelques années, elle avait recommencé toute l'histoire romaine ; des rois elle était arrivée aux consuls, et déjà César apparaissait à tous les yeux. Mais, pour être accepté, il fallait que l'empire fût la paix, et la paix régna un jour. Après le traité de Lunéville, après le traité de Saint-Udefonse et une foule d'autres, le traité d'Amiens vint donner aux nations l'illusion d'une [lacification universelle. Aussitôt parut, au milieu de nous, un littérateur anglais dont la renommée était arrivée sur le continent. Des leltres du duc lui avaient donné don Juan pour ^ide dans l'université. 11 venait interroger les bibliothèques de Salamanque pour ses travaux. Je remarquai promptement son esprit judicieux et son rare savoir.

< Peut-être n'était-ce pas le seul intérêt des lettres qui appelait sir Georges dans la Péninsule. Mais, éclairé, grand ■'^. partisan des institutions de son pays, signalant avec une rare intelligence quelques-unes des origines de l'état d'affaiblissement auquel la monarchie de Philippe II était arrivée, ses dissertations éclaircissaient pour moi tout ce que la polémique du docteur don Mathias avec mon père, ou les extravagances contraires de Fortunato et de Jaymé, auraient

pu jeter de confusion dans mon esprit. Ses entretiens m'offraient une foule de révélations inattendues, sur les causes de la force et de la prospérité des empires.

(( Tels étaient mes seuls rapports avec les hommes, quand, un soir, en rentrant chez moi, je trouvai mes hôtes livrés à une agitation singulière. Leur jeune servante avait disparu avec un certain Fray Aparicio, capucin adolescent et illettré, qu'on voyait sans ombrage passer les journées auprès d'elle. Je remarquai tout d'abord que cet enlèvement livrait le commissaire an désespoir , et son désespoir était de la fureur : je crus assister à une scène de V Avare, Je ne puis dire ce qui, de moment en moment, me surprit et me ré* volta davantage, de cette désolation bruyante et risible du vieillard, de la hont43use indifférence de Fortunato, ou de la joie inexprimable de dona Engracia, heureuse, par plus d'un motif évidemment, que la Margarita fût partie, plus heureuse que le bachelier fût resté. Chaque jour, j'avais vu sous des aspects nouveaux les mœurs de mon pays. Ces dé* couvertes m'avaient été une grande tristesse. Maintenant, une lumière imprévue éclairait tout à coup à mes yeux la scène où j'avais vécu jusqu'alors. Je quittai ma demeure le jour même, et je fus plus seul que jamais.

« A quelque temps de là, sir Georges vint me proposer de m'introduire chez son ami, l'excellcntissime comte de D***, grand d'Espagne, qui vivait retiré à Salamanque. J'avais ^.. souvent Vu aux églises la de D*** qui était renommée pour V. son esprit et sa beauté. Sir Georges, avec son bon sens accoutumé , insista sur la nécessité de sortir de ma solitude, de voir le monde, de connaître la grande compagnie de mon pays. Maria, dans toutes ses lettres, me demandait ce sacrifice. Je me soumis. Je sus bientôt que le comte avait un fils, dont le gouverneur français allait faire un voyage dans sa patrie. On espérait que mon commerce entretiendrait l'en-

SUITE UU MANI'SCRIT D'AÏNHOA. 60

fani dans Tétude de la langue de Bossuet et de Corneille. Sir Georges en convint avec moi. — « Pourquoi non? me < dit-il en riant ; le cardinal Ximenès, dans ces mêmes lieux , « ne préludait-il pas par le préceptorat au gouvernement « des Espagnes? »

« Le comte de D*** avait un air haut et dur. Je me redressai pour rester à son niveau. Pleine de grâce et de prévenance, la comtesse m'intimida. Je la trouvai assise, au milieu d'une vaste galerie, sur son estrade qu'ornaient Targent et l'or. Elle brillait, parée de plus de charmes que d'atours. J'avais l'âge qui apprend vile que les femmes sont des puissances; j'éprouvai une émotion nouvelle, celle du jeune homme rencontrant le premier regard qui lui impose, le trouble, l'agite peut-être!

« Je ne répondis qu'à peine et fort mal aux questions de la comtesse. Il faut qu'à l'exemple des autres puissances do la terre les femmes sachent gré de ce trouble caché que leur abord fait naître; car le lendemain elle parla de mon esprit à sir Georges. Elle me tenait compte de ce que j'avais senti.

€ Fille d'un négociant de Cadix, la de D*** achetait par d'amers chagrins l'éclat du rang auquel l'amour du comte l'avait élevée. La cour s'était attachée à semer d'écueils ses premiers pas dans un monde si nouveau. Les dames de sa classe ne reçurent pas sa visite. La camara , la chambre du prince, ce centre des affaires traitées sous la forme de plaisirs, ce rendez-vous des femmes les plus élégantes et des courtisans de tout étage les plus chers au monarque, ne s'ouvrit jamais pour elle. Lors des baise-mains, les gardes du corps ne frappaient pas du pied à son passage; les grands, au lieu de la tutoyer, lui donnaient son titre d^Ëxcellence, et les valets du château ne le lui donnaient pas. Enfin, tous les honneurs dus à la grandesse lui étaient contestés, ou on les lui faisait payer cher. Vainement le comte s'était-U porté au nombre des per>oin)ages considérables qui se découvrirent tout à coup une vieille parenté avec le prince de la Paix. Il n'était ni dans la politique, ni dans la vanité

de don Manuel de prendre sous sa protection une mésal* liance. Rien ne put fléchir cette réprobation hautaine que beaucoup de dons brillants rendaient peut-être plus opiniâtre. Dona Matéa, n^espérant plus désarmer les préjugés par sa patience, ni les vaincre par son habileté, venait de se retirer à Salamanque, dans VÉtat du comte, loin d'une cour dont elle tirait vengeance en la vouant par ses saillies au ridicule et au mépris.

« De grands yeux noirs pleins de vie, des dents admirables, des cheveux dont Tébène brillante répétait tous les reflets du jour , un teint qui avait cette blancheur éclatante des Andalouses que leur soleil n^altère pas, un pied tel que le monde le connaît aux Espagnoles , une taille souple et animée : voilà ce qui me frappa d'abord dans la charmante Gaditane. Ses traits auraient pu être plus réguliers; mais leur vive expression répandait sur toute sa personne le prestige de la beauté. Ses manières et son sourire joignaient par moments l'attrait d'une certaine langueur à tout l'entraînement de Tardeur naturelle et des élans impétueux d'une âme passionnée. I^ passion éclatait dans ses regards, dans ses paroles , dans ses gestes qui étaient un second langage aussi vif que l'autre, une seconde éloquence aussi expressive. On sentait qu'elle était née pour l'empire , et la conscience de cette destinée des femmes, qui était éminemment son partage , mêlait quelque chose d'impatient et d'agité aux formes persuasives de son entretien. L'accent méridional avait dans sa bouche une grâce infinie; on vantait beaucoup la rare séduction de sa voix, et évidemment elle en savait le pouvoir. Comme celle de Maria, en efTet, il était impossible, dans la conversation même, de l'entendre sans la remarquer. Mais celle de Maria, qui depuis notre séparation retentissait incessamment dans mon oreille et dans mon cœur, me fit sentir tout d'abord une différence entre ces deux harmonies si pénétrantes et si suaves : quelque chose d'indéfinissable manquait pour moi à cette voix enchanteresse de la de D***. Dans sa parole, dans son chant

SUITE Dt MANUSCRIT D*AÎNHOA. 71

bientôt, que je ne me lassais pas d"écouter, je sentais Tinstrument accompli; je cherchais l'œuvre divine, l'écho de l'âme et du cœur. Je devais en venir à rester des heures entières aux côtés de son fils qui poursuivait les jeux de son âge en me parlant français, tandis que mon oreille attentive recueillait les accords de sa mère qui vibraient profondément en moi , et ma première impression ne s'effaça jamais. Seul, je sentais ainsi, sans doute parce que je portais en moi cette autre mélodie si pénétrée, si vraie, si pure, venue de l'âme, venue du ciel. Telle était la de D***. Par son esprit piquant et facile , par la grâce exquise de tous ses mouvements, le charme de sa taille , le jeu animé de sa mantille, celui de son éventail, qui semblait ajouter un langage de plus à toutes les ressources de son regard et de sa parole, elle avait, dans toute sa personne, une magie dont nul ne songeait à contester la puissance. On rêvait l'Armide auprès d'elle, sans que par là le charme fût brisé.

« Je ne tardai pas à la voir presque chaque jour dans son palais. Le hasard me la montrait sans cesse à l'église, dans les processions, aux promenades publiques, parmi ces allées et venues sans fin de la vie espagnole. Toujours il y avait pour moi une émotion dans sa présence, et, loin d'elle, bien souvent son image traversait ma pensée, sans m'empêcher de me réfugier toujours auprès de Maria dans ma solitude, comme auprès de mou bon ange. Je continuais d'épancher à ses pieds tous les sanglots qui gonflaient ma poitrine, avec plus de tendresse que jamais.

< Je rencontrais souvent don Jaymé dans la maison de la comtesse. Parent du comte , il habitait sous son toit. Ce seigneur, ayant un degré sur lui, l'appelait son neveu. Si la comtesse n'avait pas eu d'enfants, don Juan aurait trouvé là des biens et des titres de plus à recueillir. Le chapeau de cette maison était de ceux qui se transmettent sans fin au plus proche représentant.

« L'ami de Fortunato se montra dès l'abord embarrassé avec moi , soit qu'il connût les torts de son père , soit cpie

72 LIVRE TKUISIÈHE.

les seiiliincnts qu'il m'inspirail fissent à sa haine un de ces appels qui sont toujours entendus. Od eût dit qu'en voyant les égards que m'accordait doila Matéa, une passion jalouse s'allumait en lui. Il s'efforçait d'intercepter toutes les paroles qui me montraient une femme jeune et belle touchée de mes tristesses. Cette disposition à me contester les premières consolations que j'eusse rencontrées, ne servit qu'à me rendre plus empressé à les recueillir ; je me disais qu'avec les passions mauvaises qui le dévoraient, il était, en dépit du sort, plus à plaindre que moi.

< Sir Georges faisait partie du cercle intime de doua Matéa. Elle mettait du prix à l'assiduité d'un étranger de ce mérite, et le traitait avec une recherche marquée. Cet esprit positif et froid, mais élevé, faisait ressortir les vives saillies et le constant badinage de la comtesse. Malheureusement, don Jaymé, le comte, les autres assistants se hâtaient d'y mêler de grossières facéties ou des anecdotes licencieuses. Je me taisais pendant ces entretiens qui n'allaient ni à mes sentiments ni à mes idées. Les sombres régimes par lesquels nous avons passé ont réduit aux bruits de la ville, aux aventures du quartier, aux dévotions du jour, trop souvent aux galanteries du palais et à ses scandales» tout l'aliment de la conversation espagnole. Je m'étonnais qu'îivec le secours de sir Georges , toujours prêt à nous parler des grands événements du monde, des actes du premier consul, de sa marche audacieuse et rapide vers Terapire, la comtesse ne réussit pas à donner aux entretiens un autre tour. Le charme infini qui était en elle ne dominait pas ce cri de mon cœur : j'avais connu des heures mieux remplies I

« Un jour, sir Georges était plus en verve que jamais. Il avait reçu d'Angleterre et de France des nouvelles qui l'exaspéraient. Il parlait de la question qui est le perpétuel objet des pensées de tout Anglais traitant de nos affaires :

le U'ailé d'Ulrccht, runUm^es deux couronnes d'Espagne et de France, la cause, Sftiy^nt lui, de toutes nos misères. «On ne peut assez gémir, ajoutait-il, de l'inconcevable égare* raent qui a renouvelé cette union des deux États, quand « il n*y avait plus Texcuse des alliances de famille et que « celle des gouvernenîents était un scandale pour l'univers c( civilisé. Il ne manquait à ce désordre que Todieuse originact lité de consacrer ce souvenir, en créant prince d'une telle a paix le favori qui vous gouverne... par les procédés que c sait le monde! Aujourd'hui^ c'est autre chose. Un homme c s'estemparé de la France ; il marche à l'usurpation par tous € les chemins; votre cour est à ses genoux, et je vois toute c la nation faire comme elle ; vous êtes tous engoués de cet c homme; vous attendez tout de lui. Vous en espérez votre « régénération. Rappelez-vous ceci : il fera de vous une c province française! i> Je lui représentai que son langage était peu conforme à l'esprit de la paix d* Amiens. « Bon! « me répondit-il; leurre des deux parts! De notre côté, € M. Pitt et l'Angleterre avaient besoin d'unef trêve, et Boc naparte d'un mensonge. Il n'a qu'un talent : c'est la « guerre. Il n'aura qu'un but : la conquête! Déjà, il viole « partout le traité qui date d'hier ! On m'écrit qu'il ose parler € de descente. Nous soulèverons contre lui le monde ! »

« Puis, revenant à cette idée de régénération, il nous en montrait la difficulté dans un État démantelé au dedans comme au dehors; « car, disait-il, avec un gouvernement « despotique , l'Espagne n'a pas , ne peut pas avoir d'ad- (( ministration. Elle n'en possède, ni au centre comme a les Francs^», ni partout comme l'Angleterre. Les com- « munes , aftises sur des privilèges incohérents , ne sont tt que des élénieiilft de résistance et d'inaction. L'une des « nations Itô plus riches de la terre n'a pas de finances. c( Elle ne sait ni . asseoir, ni prélever les impôts. Un sys- « tème d'alliances déplorable vous fera perdre les colo- « nies, et voos ne saurez pas comme nous vous passer de « l'Amérique. Votre pays nourrit une multitude de pré^

74 LIVRE TROISIÈIIE..

< jugés désastreux. Chez vous 1& paresse est honorée avant « toute chose ; Tétat militaire vienl ensuite, et vous placez « à peu près sur la même ligne le brigandage, comme une c imitation généreuse « quoique indisciplinée , du métier « des armes. » — On se récria : «.Sûrement , reprit sir « Georges , malgré vos lois , une grande masse d*hommes « est parvenue à s'associer au mouvement de la civilisa- « tion européenne. Mais vous ne nierez pas que tout né- « goce ne soit encore une tache dans vos mœurs, et, avec « un tel système, les empires doivent périr faute d'ali- « ments : car, toutes les fois que deux hommes sont en- « semble , ils trafiquent. î.e propriétaire vend ses fruits, « comme l'ouvrier son travail, les soldats leur vie, les « rois leurs jours, et les enfants des Muses leurs longues « veilles. »

« J'aurais pu faire remarquer à sir Georges qu'il n'étendait pas à l'industrie et à sa stagnation , ce qu'il disait du commerce avec tant de raison, en condamnant les idées fausses qui l'entravent dans le pays du monde où les classes sont à la fois le plus distinctes et le plus mêlées. Mais qui ne sait qu'un Anglais ne veut d'industrie, comme de marine, nulle part ? Je réfléchissais à tout ce que ses dernières observations avaient de bon sens et de vérité.

« Le lendemain, traversant la place magnifique où de spacieuses arcades se développent sous trois rangs de balcons uniformes, je m'arrêtai. Là, brillent dans de larges écussons les bustes de tous les grands hommes qui ont honoré l'Espagne. Je contemplais l'image d'un héros, de Gracian Ramirez, dont, comme les Saavedra, les Pimeniel» les Zufiiga, les Velasquez, les Lassos de la Vega, je suis descendu ; en sa présence, une sainte émulation fermentait dans mon cœur. Je portais mes yeux humides, en même temps, sur des médaillons qui sont laissés à dessein vides encore I... Le fils de don Juan et son ami m'abordèrent : mon cœur battait avec violence ; je sentais qu'une vive flamme embrasait mon sein et colorait mes j<nies. Ils promenèrent leur r^ard

SUITE Dé- MANUSCRIT d'aÏNHOA. 7S

étonné autour d'eui^ dMfbhant ce qui m'avait ainsi agité. Fortunato railla ma roqgeAr croissante, et ses suppositions, ses plaisanteries achevèrent de me déconcerter. Je n'osais pas répondre que mes interlocuteurs étaient les personnages illustres de nos annales ; ma maîtresse, la vraie gloire.

« Le bruit se répand, continua-t-il, que vous ne donnez «f pas votre français à une illustre dame, que vous le vendez € à beaux deniers comptant. Si c'était vrai et que ce fût « pour chercher à vous introduire de plus en plus auprès € de la de D*** , à la bonne heure ; c'est une personne raie vissante, et je vous souhaite toute sorte de succ^, » ajouta-t-il en attachant un regard plein d'ironie sur don Jaymé : « Autrement, je dois vous dire que vous vous feriez € beaucoup de tort, et déjà il n'est parlé que de votre négoce ce dans Funiversité. »

ff Mon œil s'alluma ; j'étais indigné. « Mon cher ca- « marade, reprit le bachelier, aucun de nous a-t-il sous la « main les mines de Guanaxato et de Catorce? L'ami don « Jaymé, tout fils qu'il est d'un gouverneur du conseil de (( Castille et d'un grand d'Espagne, se laisserait les trois f( quarts du temps flageller, comme un pénitent de Galice, € pour la valeur d'un cornadillo. Pourtant il ne se croit pas « réduit à trafiquer pour vivre. Vous n'êtes pas riche non « plus?... — Qui vous l'a dit, m'écriai-je, et de quel droit?... K — Ce ne serait pas un tort, interrompit don Jaymé, dans a cette Espagne qui sera bientôt tout à fait ruinée, si nous tt ne la régénérons pas à l'exemple de nos frères d'au delà « des monts. Mais alors on vit aux dépens des moines ! « nos pères oi^ assez engraissé ces sangsues de la fortune « pabliqilMMir ^'on puisse accepter une restitution... — % Dite t4Éirâi4É«% une aumône !» répondis-je.

« A àl^Wtté éo^itymé sourit dédaigneusement et nous quitta. P^^liffiili |^rsuivit : « Démonio ! Quand on est « 6ev , les mftles iinplois du temps ne manquent pas. On € peut imitar ceux die nos condisciples qui demandent ou € imposent des contributions aux passants. Le moyen est

76 LIVUK TROISIÈME,

<ir bon ; car on ne rencontre guère de seigneur si pauvre» « ni de marchani} si avare , qull n'ait égard à Tinvita* a tion. Mais cette pensée vous fait frémir? Changez de « théâtre : pour tout ennoblir, il ne faut qu'agrandir Tca chelle ; joindre le péril au gain! c'est suivre les traces des « héros comme Fernand Cortès, ou comme celui qui relève a en France les autels et s'approprie Tltalie. Quiconque ne <K sait pas défendre son bien n'est pas digne de le conserver; « c^est là le code des conquérants! La noblesse n'existe que « par ce principe, et l'Espagnol n'est pas autrement roi « de tout un monde. Aussi, vous voyez l'enthousiasme poa pulaire pour tous les faiseurs de grands coups. Depuis les « nouveaux bruits de guerre avec l'Angleterre, la route de « Galice est très- fréquentée... — Vous me faites horreur! » m'écriai-je, et je rentrai sous les arcades. A dater de ce jour-là , je pouvais compter sur une haine implacable pour le reste de ma vie.

« L'époque des thèses était arrivée. J'obtins mon premier grade. Don Jaymé, qui associait, suivant l'usage, à son amour ardent des opinions libérales l'orgueil nobiliaire le plus exalté, s'indigna de ne pouvoir être admis au rang de bachelier, malgré l'éclat de sa naissance; Fortunato ne le consolait pas, en lui rappelant que le grand Govarrubias, ce savant illustre qui tint la plume au concile de Trente, n'avait pas été plus heureux. A la nouvelle de l'échec de son fils, le duc de L*** résolut de lui ouvrir, comme à son frère aine, la carrière des armes. Il fut appdé à on emploi élevé dans les compagnies des gardes. <t L'uniforme m'ira, « disait-il, à ravir. Je n'étais nullement flatté de la pers- « pective de me masquer un jour d'une robe notre, et de ce m'ennuyer toute ma vie dans le sein du conseil de Cas* <K tille. J'aime mieux la riche commanderie de l'ordre il- < lustre de Calatrava qui m'est promise, une commande*

SUITE m MANUSCRIT D AÏNHOA. 77

« rie de deux cent mille réaux de revenu, sans compter le « brevet de colonel, qui ne pourra se faire attendre. »

<K Dofia Matéa , chez qui il exprimait sa joie , gardait le silence ; elle était pensive, et, dans mon ignorance de moimême, je m'étonnais de ne pas être indifférent à ce qui pouvait Toccuper. Je fus distrait de ces réflexions par le cri de sir Georges indigné : « Pauvre Espagne, comme on dispose « des produits de ton sol et des grades de ton armée! » A ce mot , un feu inconnu éclata dans les regards du fils de don Juan. « Est-ce ma faute à moi , reprit-il , si les «c vieilles lois, des lois absurdes et iniques, font de moi un c mendiant né au sein de Topulence! Pourquoi un autre « possédera-t-il sans partage tous les honneurs et tous les € biens de mon père? Le même sang coule dans nos veines ; « et voyez comme le monde nous traite ! Il faut bien que « je vive, sans doute? On n'a pas encore décidé que les fi puînés des grandes maisons seraient étoufTés au berceau, < et certes on eût fait aussi bien que de les réduire souvent « à des noms qu'aucun titre n^ennoblit, et à des rentes « mesquines, bonnes tout au plus pour exciter la dérision c ou la pitié fraternelle. » Il s'arrêta : on voyait dans son œil fermenter tous les poisons de la haine et de l'envie. Nous le regardions d'un air étonné.

— « Patience! continua-t-il, il y a deux chances de sa- € lut, une révolution et le prince de la Paix. Don Manuel « est ami des lumières ; il aplanit peu à peu les Pyrénées ic devant les idées philosophiques; uni d* affection avec le € premier consul , il s'appuiera sur lui pour opérer, quoi € qu'on en dise, la régénération nationale!...

— « Ainsi donc, repris-je en frémissant, il n'est point de € pouvoir tellement condamné par la conscience publique, € que des voix ne se rencontrent pour l'exalter ! Au fait, c( on découvre tous les jours des médailles à la louange de « Séjan, et, par malheur, ce fut l'Espagne romaine qui « éleva le premier temple au dieu Tibère ! »

« Froy don Jaymé partit. Ce furent là nos adieux. Quelques

78 LlVKE ÎROISIÊMB.

mois s'écoulèrent : il n'était bruit qtte des succès obtenus à la cour par le bel ofiicier aux gardes. Les grades, les charges, les ordres, une part dans le gouvernement, tous les insignes d'un crédit soudain et insensé lui furent prodigués à la fois, en moins d'un année ! Son incapacité, son inexpérience , rien ne fit obstacle à sa rapide élévation. Aussi n'élait-il pas d'explication si injurieuse qui ne fût donnée tout haut à celte étrange fortune.

«c Le règne de Charles IV a vu plusieurs fois de semblables prodiges. Le prince de la Paix, loin d'en concevoir de l'ombrage, semblait y applaudir; il était trop sûr de son empire pour craindre des rivalités durables, et elles allégeaient le fardeau, dirai-je de sa faveur ou de sa servitude?

« La haute situation de frey ' don Jaymé frappa Tuniversité de sm*prisé. Sur ce théâtre où venaient de briller ses vices et sa médiocrité, une vive indignation s'alluma dans nos jeunes cœurs ; le découragement s'emparait d'un grand nombre. Les mauvais gouvernements, les gouvernements arbitraires et dissolus, en courbant la tète des hommes sous le joug d'une sorte de fatalité insultante qu'on appelle le pouvoir et qui admet tous les caprices, flétrissent et abattent les âmes; ils tarissent dans le cœur la source des sentiments élevés qui sont le lien de l'autorité avec les nations, et qui font Thonneur de l'obéissance.

« La comtesse avait à cet égard toutes mes pensées. Je lui savais gré de s'indigner hautement de l'élévation de son neveu. Je lui savais plus de gré encore d^avoir lu promptement dans mon âme, et vu la place qu'y tenait ma sœur; elle voulut savoir toutes mes impressions, les approfondir, les consoler. Ses paroles de compatissant intérêt m'étaient un rayon bienfaisant. 11 faut avoir été jeune, malheureux, soutenu par l'ingénieuse sollicitude d'une femme brillante et belle, pour comprendre la reconnaissance que

* Frère, titre des chevaliers des ordres militaires. Ce nom ne diffère que par Torthographe de celui des religieux (ftays).

ses plus simples soins faisaient naître en moi. J'aurais été fort contre le charme qui était en elle et dont tout ce qui rapprochait subissait la puissance. J'étais sans défense contre la séduction imprévue de ses attentives et délicates bontés. Elles me touchaient, elles me flattaient comme des promotions, comme tout ce qui nous élève à nos propres yeux. O femmes! votre empire est plus grand et plus redoutable que celui des maîtres du monde. Ils n'atteignent que notre vie extérieure de leur faveur ou de leurs disgrâces ; nous réussissons à les fuir, à les braver peut-être. Vous seules pénétrez jusqu^à notre existence intime ! vous seules avez des secrets qui la désolent ou l'embellissent. Pour nous dominer, tous les chemins vous sont ouverts. C'est au fond de nousmêmes qu'arrive votre sourire, doux comme l'espérance, quand il n'est pas enivrant comme la félicité!

€ Mais il arrive à nos imaginations ou bien à nos cœurs, à nos âmes ou bien à nos sens, et mon cœur avait toujours été si rempli » mon âme si satisfaite et si exaltée, qu'aucun vide jusqu'alors ne s'était fait sentir à moi. L'image de Maria absente, depuis mon départ du toit paternel , avait occupé le cours entier de mes journées et de mes veilles, en me transportant dans une région supérieure à ce monde, ou ne s'y rattachant que par les plus nobles intérêts de la vie. Maintenant, des sensations nouvelles, des troubles inconnus, m'ouvraient un autre univers , et mon imagination émue itait près de le croire aussi sans limites.

« Sir Georges, avec moi, portait sans cesse l'entretien sur la comtesse. Cet esprit si froid et si précis avait une manière de parler de dona Matéa qui plaisait à mes impressions, plus que je ne le savais moi-même. 11 ne s'aiTétait plus quand il avait commencé de rendre hommage à cette femme si brillante, de vanter ses doiis attachants et solides. « Ses c manières, disait-il, sont presque étrangères à l'abandon ré-*

a voliaui des femmes du Midi. Son langage, comparé à celui « qu'on entend partout, a une réserve que je pourrais dire m anglaise. J^avoue que sa présence est pour beaucoup dans « la prolongation de mon séjour à Salamanque. Je serais à (( Madrid déjà, si elle y devait aller. » Il me surprit autant qu*il me troubla, en ajoutant une autre fois : < Je ne puis <( assez m'indigner des calomnies imbéciles que les en^ a vieux ont voulu répandre au sujet de la prétendue pas- « sion d'un personnage médiocre et grossier comme cet im- <( berbejacobin, ce bonapartiste espagnol defrey don Jaymé. « — Don Jaymé! Que diles-vous? m'écriai-je. — Je pense « tout à fait comme vous, reprit l'Anglais; ce bruit ne m'a « pas moins révolté. Mais, dans ce pays, on ne suppose pas a une femme sans amant plus que sans directeur et sans « chapelet. Cet écolier arrogant et ignare, qui voudrait voir « son pays en cendres parce que le hasard a placé son ber- « ceau après celui d'un frère, ce garde du corps bellâtre, « qui achète des honneurs par l'infamie, ne pouvait sé> « duire une personne de cet esprit et de cette délica- « tesse. La manière dont elle veut bien rechercher mon « entretien en serait, je l'avoue , une preuve à mes yeux. € Non! il ne pouvait se voir au même moment et dans le c même pays, deux femmes dominées par qui devrait plier « le genou devant elles. »

« Un soir, sir Georges n'était pas venu passer l'aprèsmidi chez dona Matéa. Elle n'avait pas à la promenade le cercle accoutumé qui se formait toujours autour d'elle. Je l'accompagnais seul par hasard. Les moments s'écoulèrent animés et rapides. La nuit était déjà venue , lorsqu'une diseuse de bonne aventure s'offrit à nous. Sa mantille blanche brillait à travers les ombres, et, sous le costume de sa tribu, se montrait une sorte de beauté sauvage.

« L'Espagne a été inondée au quatorzième siècle, ainsi que la moitié de l'Europe, des flots errants de cette nation de magiciens populaires, pour qui la divination était un moyen de vol et le meurtre un moyen d'exislence. On les

SUITE DU MANUSCRIT d'aÏNHOA. 81

croyait issus d'Egypte, d'où est venu en Angleterre leur nom de gypsies, en Espagne de Giianos *, race odieuse, qui, mettant sa scélératesse à la solde des passions étrangères, fut chargée d'assouvir les haines des riches et des grands. Le gouvernement ferma longtemps les yeux sur leurs sanglants désordres ; il les proscrivit enfin. Charles III seul réussit à les extirper. Depuis lors, quelques familles, cachant dans les montagnes de l'Andalousie leurs habitudes sauvages, on revenues à peu près à la vie commune dans un faubourg de Séville, et occupées à dévoiler çà et là, sur les carrefours de nos cités, les secrets de l'avenir, sont à peu près tout ce qui reste de cette dernière invasion de barbares.

« La Gitana nous proposa ses oracles, et la comtesse, lasse de ses poursuites, consentit en riant à écouter ses prophéties. Aux formules consacrées succédèrent, suivant l'usage, des détails sur les événements déjà accomplis. Les premiers mots m'inspirèrent une surprise qui alla croissant. Je ne croyais pas aux génies familiers, ni aux divinations mystiques, et cependant, on eût dit que la jeune Bohémienne avait passé sa vie dans l'intérieur le plus intime de doôa Matéa, tant ses révélations avaient d'exactitude. La comtesse se hâta d'y couper court avec un air d'effroi. Il serait difficile d'exprimer ce qui se passa dans mon âme, lorsque, se retournant vers moi, la Gitana déclara qu'elle allait nous entretenir du sentiment qui faisait depuis longtemps, à mon insu, le charme et le tourment de ma vie. Que voulait-elle dire? de qui parlait-elle? Quelle folie! Doiia Matéa prit pitié de l'agitation où j^étais. « On ne te c demande, dit-elle à la Gitana, ni le passé, ni le pré- « sent; surtout, eut-elle soin d'ajouter, puisque tu n'as à « ton service que des extravagances! C'est de l'avenir que « m'a promis ta science. — Vraiment!» dit l'étrangère d'une voix vibrante que j'entendrai toute ma vie : « Hç « bien! l'avenir, le voici ! Le comte sera tué un de ces jours « sans confession, comme un mécréant et un païen ! »

> Égyptanos,

« A ces mots , doila Matéa s'enfuit épouvantée, en s'afk puyant sur moi. Son cœur, son sein qui battaient avec tIolence, toute sa personne enfin, pesaient sur mon bras et ma poitrine, de manière à me faire sentir, après le trouble où les révélations de la Gitana m'avaient jeté, mille, troubles nouveaux.

< Je m'étais souvent étonné des manières froides et indifférentes du comte; son amour étaitéteintdepuis long-temps. Ses désordres blessaient la fierté plus que l'affection de dona Matéa. Elle s'irritait de le voir étaler à tous les regards d'opi* niâtres efforts pour obtenir une misérable conquête. Une fille de l'Andalousie, dont la voix publique ^'antait la beauté, était venue s'établir dans un village voisin de Salamanque, sur la route des troupeaux du nord aux hivernages de l'Estrémadure, pour demander au curé de la paroisse la bénédiction de son mariage avec un jeune Aragoiuus, mayoral^ ou chef de troupeau de la M£sta * . Comme il arrive trop souvent, la proviseur, mû par des considérations temporelles, différait depuis plusieurs mois l'autorisation qu'attendait le curé, et le comte était accusé de ces retards. Loin de faire mystère de son amour, il semblait en tirer vanité, comme si l'ardeur de sa passion était une gloire qui dût honorer sa galanterie plus qu'un tel choix compro* mettre sa dignité. On croyait savoir que la comtesse révoltée avait essayé de faire enlever la fîancée du mayorcd. C'était armer contre soi des ressentiments implacables.

< Le bruit était généralement répandu que le saint office, qui avaitle comte pour alguazil-major, allait prendre en mai» sa querelle sous de faciles prétextes, lorsqu'un soir je me trouvais chez la de D*** avec son fils, sa fille au berceau^ sir Georges et le comte : on annonce un homme qui deman« dait à entretenir l'Excellentissime seigneur d'une, affaire

* Société de tous les propriétaires puissants de troupeaux. Ses im* menses prérogatives , et en particulier le droit de parcourir l'Espagne entière, sont comptées parmi les causes les plus acUves de la décadence de l'agriculture. Ctiaque mayoral conduit dix mille têtes.

SUITE DU MANUSCRIT D'aÏNHOA. 83

importante. L'inconnu parut en même temps au fond de la longue galerie qu'éclairait mal une petite lampe récemment venue de France. Le comte alla vers lui. La voix de son fils, qui faisait à lui seul la petite guerre, en accompagnant chacune de ses charges du cri de : Vive le général Bonaparte! Vive l'empereur Napoléon! car on parlait plus que jamais de l'Empire, ne couvrit qu'à moitié le dialogue sinistre. — « Votre excellence me reconnaît^lle? dit l'é- « tranger. Je suis don Bartolomé de Darroca ; elle m'oue trage depuis six mois. Qu'elle meure sans confession avec ff tous les siens ! » Ce dernier mot retentit accompagné d'un cri douloureux. L'oracle de la Gitana venait de s*accomplir. L'enfant tombe au même instant. Je n'ai que le temps de saisir sur le brasero la pince de fer et de courir à l'assassin. Il s'était déjà élancé sur un berceau que la malheureuse doiiaMatéa essayait de couvrir, en demandant grâce pour sa fille. Je porte au pâtre farouche un coup qui l'arrête et l'ébranlé. Tandis que je redouble, il me frappe d'un coup de sa dàgue; mais lui-même chancelle. Il serait tombé en même temps que moi, si Taspect d'une foule de domestiques attirés par le bruit n'avait réveillé ses forces. Le furieux songea à se frayer passage, tout affaibli qu'il était, au milieu de cette troupe désarmée. La peur ouvrit les rangs, et il disparut. Plusieurs domestiques renversés, le comte noyé dans le sang, son flis expirant à ses côtés, doila Matéa évanouie sur ces cadavres , moi-même me traînant auprès de l'infortunée pour Tarracher à son désespoir, telle était l'affreuse scène que l'Aragonais laissait après soi. Sir Georges n'avait ni changé de place, ni pâli, ni parlé. « Ah ! « s'écria-t-il , si j'étais peintre! »

« Je ne sentais pas ma blessure; je ne sentis que la douleur de Matéa. Je lui présentai sa fille. La petite Femanda ne savait pas encore prononcer des paroles. Elle fit mieux ; elle tendit les bras à sa mère, et sembla vouloir essuyer ses pleurs. Doîla Matéa sourit tristement à cet augure. Bientôt elle reprit courage, s'occupa de mon état,

qui n'avait pas de gravité , et quitta Salamanque, désormais remplie pour elle de souvenirs affreux : elle porta dans Madrid le deuil de son âme.

(( Sir Georges partit en même temps. Un grand événement Tagitait. Bonaparte avait jeté Tattental de Vincennes au travers de sa gloire. Ce gage aux passions qu'il se vantait d'avoir vaincues, était à ses yeux un marche-pied nécessaire au trône qu'il conslruisait. Tous les cœurs se serrèrent. En Espagne et partout, chacun se sentit frappé. Sir Georges seul triompha. Il voyait assurée une coalition nouvelle. Dans son indignation perçaient des éclairs de joie. Je ne puis dire combien il me blessa. Cette tache dans une si haute fortune, cette abdication volontaire d'un grand homme me semblaient une tristesse et une déchéance communes. Je n'ai jamais ressenti, jamais vu une impression si vive. Le morale reprenait ses droits par ce deuil du monde sous le crime d'un homme.

a Tout était triste en moi et autour de moi. I /absence de la comtesse exaltait toutes mes peines. Je m'en aperçus avec effroi. J'apprenais quelle place la séduction de sa beauté, de ses chants, de ses grâces, de sa bienveillance avaient prise à mon insu dans mes pensées. Je me rappelais tous ses enchantements, comme en quittant Maria je me serais rappelé tous les élans de son esprit, toutes les inspirations de son âme. La beauté de Maria n'était que la noble parure de dons plus précieux et plus chers. Je sentais que c'était à la beauté de Matéa, à son inexprimable magie, que s'adressaient mes regrets, mes rêves, peut-être mes vœux ignorés de moi-même. Maria ne me semblait pas être de ce monde que nous habitons. Matéa était ce que je connaissais de plus éblouissant sur la terre. Mais je ne sais quelle crainte se mêlait à tout ce qu'elle m'inspirait. Une voix secrète médisait qu'elle pourrait désoler ma vie. Maria, au contraire, était un ange tutélaire qui veillait sur moi ; je ne savais attendre d'elle que des biens ! J'avais raison : le seul chagrin qu'elle pût me donner était celui de son absence !

a Grâce à Dieu, je touchais au terme de mes trois ans d'é-

SUITE m MANUSCRIT d'AÏNHOA. 86

lude.. Le moment de prendre mesdegrés était venu. Le tra\ail apportait une diversion forcée à l'inquiétude de mon âme.

« Le jour des thèses arrivé, Fortunato fut admis à la licence. Je montai en chaire après lui; j'étais pâle, souffrant encore : je fus accueilli par un concert d'applaudissements. La conférence terminée et ma réception résolue, le recteur de l'université, grand d'Espagne et parent du comte, annonça, dans les termes les plus favorables, qu'il avait ordre de me remettre une royale cédule qui me nommait ofûcier aux gardes. Les voûtes retentirent des témoignages de la satisfaction publique. Un concours nombreux se I>ressait autour de moi. J'étais étourdi de mon bonheur; il n*y manquait que la douceur de tomber dans les bras de Maria et de ma mère.

< Malgré les rigueurs inexorables du monde, les tragiques infortunes de dofia Matéa avaient appelé sur elle l'intérêt public. Don Manuel ne dédaigna pas de se montrer sensible au meurtre d'un grand de première classe, son parent. La renommée qui ne raconte qu'en exagérant, attribuait à l'étudiant de Salamanque une part poétique dans le salut de la comtesse. On crut me devoir une récompense.

'c Je savais autant de gré à dona Matéa de la manière dont m'arrivait cette grâce royale que de la grâce même. J'y trouvais une recherche de bienveillance qui faisait battre mon cœur de douces émotions. En voyant ma satisfaction se réfléchir dans les traits de mes condisciples, de mes maîtres, delà foule, j'en jouissais davantage. Fortunato vint hardiment me serrer dans ses bras. Un moment après, je rencontrai son regard, et tant de haine s'y trahissait, que j'en fus saisi comme de la déclaration que toutes mes épreuves n^étaient pas finies ; je vis que j'avais un ennemi^ et je traversai la foule le cœur serré. Un ennemi ! ce mot a quelque chose de terrible pour le jeune homqie qui ne sait encore rien haïr, pas même les pervers !

c Époque de la vie fortunée ! Alors les peines sont passagères ! Il n'y a de durable que le sentiment de nos forces

et je ne sais quelle confiance dans la vie! J*allais visiter Madrid , revoir mes parents , retrouver Maria , porter aux pieds de dona Maléa ma reconnaissance ; et j*étais si heureux d'avoir le droit et le devoir d*aimer cette femme charmante ! Une carrière s'ouvrait devant mes yeux : c'était celle de l'honneur, celle que mes ancêtres avaient fournie glorieusement, où les vœux de Maria avaient dès longtemps marqué ma route, en m'y traçant de grands buts! Moins favorisé du sort que mes pères , je partais de plus loin et ne me plaignais plus de mon partage ; mon cœur me disait que c'était une heureuse fortune d'avoir à recommencer pour mon compte l'œuvre de ma maison. Je ne pouvais m'empêcher de songer à tous ces disciples illustres de Salar manque, les Mendoce, lesToledo, les Hernan Cortez, la plupart de nos autres guerriers des grands siècles, qui avaient préludé par de hautes études littéraires à la gloire des armes, et trouvé dans ce double essor des forces de plus. « Ainsi , mes idées étaient vagues et ardentes ; mais ta joie les dominait toutes. J'avais déjà un rang parmi les citoyens éclairés et parmi les défenseurs de la patrie. Mes titres plaisaient à mon orgueil comme ma conquête; la part que Matéa pouvait avoir à l'un d'eux était si légitime, que, loin de m'offenser, cette pensée faisait chaque fois monter une flamme plus vive à ma tête et à mon cœur. Matéa! car je disais ainsi; ma pensée abordait son image, s'occupait d'elle sans recourir aux formules communes. Un songe, que je repoussais en vain, qui renaissait toujours, me disait que son suffrage pouvait être le bonheur, comme celui de Maria serait la gloire! Alors une sorte d'ivresse me livrait l'univers. 0 délire du premier âge! ô besoins confus de félicités infinies! ô prestiges d'une imagination jeune et exaltée ! que ne pouvez-vous avoir de la durée? Vivre, ce serait être Dieu. Éclairs qui embrasez le monde et ne faites que passer, vous êtes tout le destin de l'homme : vous attestez sa puissance et sa faiblesse.

llYRfi QUATRIÈME

LA COUB.

Cielo, »oI, Luna y Estrellas Digan, vean y publiquen Que hay bonor contra el Poder !

CALDVmoif DB LA Babca, Amor, htmor y poi$r.

Lettres de Maria. — NooTelles de k Cabrera, fimprisoouement «xtraoïtlioaire. Le prince de la Paix. — Arrivée de la cour. Le roi, la reine. — Le comœaadeur frey don Jaymé, le chambellan marquis de C***. — Mariage da marquis de C*** avec Maria. — - Sor Maria de los Dolores. Don Fray Isidro.'Fray Peblo. — Noblessse de ccrar du marquis.*» Départ pour la Biscaye. S^ovie. •

J*en étais là quand une lettre de Maria vint me surprendre et m'accabler. Je transcris un récit qu'après tant d'années, ma plume, aujourd'hui même, ne tracerait qu'avec effort.

La Cabrera, jour de saint Pierre et de saint Paul, 1804.

< Tu es peintre en m'écrivant , ami dé mon cœur ; les a portraits de la comtesse de D**" remplissent ta cor- « re^pondance; je la reconnaîtrais entre mille; c'est te « dire que je me rends compte de ton admiration. Je « me suis répété bien souvent, au pied même des au- « tels, que nous devions lui être reconnaissants de la di- € version qu'elle apportait à ta tristesse et à ta solitude. « Il faudra savoir nous féliciter toujours de te voir moins (( malheureux, même de notre absence !

c Par représailles, je t^écrirai en historien. Un événement

(( extraordinaire vient d'interrompre la monotonie de notre a désert... Ne t'effraie pas, frère de ma vie! ce n'est « pas un malheiir. Nous avons un hôte illustre, ou, pour « mieux dire, un illustre prisonnier. Un haut et puis- « sant seigneur, le premier sujet, le véritable arbitre a de la monarchie, dit-on, vient d*être condamné à la « prison par mon père; pour que rien ne manque à cette « curieuse aventure, ce seigneur se dit, après avoir mau- « gréé quelque peu, le plus heureux du monde. Il est si ravi « de sa captivité que don Luis n'hésite pas à croire qu'il lui « accordera pour toi une compagnie.

« Tu te rappelles que Y ayuntamiento ' possède un colom- « hier; les pigeons qui l'habitent reposent sous la protection « de la foi pubUque. Un brillant cavalier qui s'était égaré loin « de la royale promenade n'a point respecté cette sauvegarde; « les paysans l'ont entouré, saisi malgré deux ou trois pi- « queurs qui ne s'étaient pas séparés de lui, et l'ont entraîné « devant l'alcalde. Il avait beau représenter syr la route, « et ses piqueurs crier à tue tête qu'il s'appelait l'excel- < lentissime seigneur duc de laÂlcudia, prince de la Paix, « chef des conseils de Sa Majesté, généralissime de ses « armées, grand amiral, chevalier de l'ordre insigne de a la toison d'or; nos Castillans n'étaient pas intimidés de « la litanie de ses titres. Ils se bornaient à répondre avec « leur sang-froid accoutumé : Les lois sont faites pour tout « le monde, et, à plus forte raison, pour les grands; car on « n'a rien à craindre des petits.

« Le prince ne doutait pas qu'à l'exemple de la cour, « l'alcalde ne s'humiliât devant lui et ne se confondit en « excuses. Il comptait sans son hôte. Tu sais la fierté de « don Luis. 11 a pris son air magistral, et, sans rien ena tendre, a prononcé l'amende et la prison.

« Le prince excellentissime est très-grand, et très-beau de « donires, de diamants, de décorations. Il l'est même

' Corps municipal.

SUITE DU MANUSCRIT D'aÏHNOA. 89

« de sa personne , quoique ses grands traits manquent « de cet éclair dans le regard que je connais, dont ma mère « et moi parlons souvent ensemble, celui qui fait présager a les hautes fortunes ou les justifie. Il a la tête de plus que a tout le monde, le profil Bourbon, comme s'il eût été pré- « destiné à s'allier au sang de nos maîtres, et, ce qui m'a « frappée, il possède l'air noble, de belles manières, un «f très-grand air. On voit l'habitude et l'instinct du com- « mandement : on voudrait en voir ioni aussi certainement « le génie. Pour vrai dire, ma première impression a été a plus favorable que ne me l'eût fait conjecturer ce que « nous savons des sentiments publics. Je comprenais sa a vive humeur de ce qu'on osât le méconnaître, lui devant tf qui tout tremble, même Leurs Majestés, assure-t«on.

€ Ses gens de prétendre que le roi notre seigneur serait fu- <c rieux, que la reine notre dame ferait raser la commune « pour châtier cet attentat. Mon père, avec le calme que tu « lui connais, les a envoyés au. clocher. L'un d'eux résistait ; a l'inflexible alcalde, faisant usage de ses droits, l'a con- « damné aux présides. Par un acte particulier de générosité, <K il a donné sa maison pour séjour au coupable excellentis- (( sime qui continuait de protester. L* alcalde de Zaraméa, a dans Galdéron, est aussi hardi et plus sévère.

— a Je ne puis, disait le prince, en ne me considérant que « comme grand d'Espagne , être arrêté sans l'autorisation « du conseil de Castille. — Par le roi, notre seigneur, « que Dieu garde , répondait don Luis, mais non par les « alcaldes. L'autorité royale a ses attributs, et les com- « munes ont les leurs. — Je punirai votre audace. — « Non, seigneur, non! car S. M. peut tout, absolument « tout, hormis de vouloir renverser les droits de l'Église, « les privilèges de la noblesse et \esfueros des communes.

a A ces mots , mon père est sorti la tête droite, en vrai M Castillan, et nous a laissées en présence du prisonnier, « dont les regards disaient la fureur ; à ce moment, il (( nous a vues, ma mère et moi, et les nuages de son front,

« aussitôt dissipés, ont fait place à une sérénité d'archange. a On n*a pas plus de courtoisie. Il disait qu*il se révoltait « contre les fers de mon père , mais consentirait très-vo- « lontiers à porteries nôtres... Pour être vraie, je dois dire « qu'il parlait surtout des miens. Mais c'est si ridicule que n tu juges de ma surprise à de tels discours ! Je les entente dais, grâce à Dieu, pour la première fois. Don Luis, avec « qui le seigneur don Manuel a demandé à se réconcilier de « bonne grâce, est charmé de lui. Je t'avouerai que je suis « déconcertée de ce qu'on appelle ses hommages; malgré ce « qu'ils ont de respectueux, ils m'offensent ; mais tel est, à ce < qu'il paraît, l'usage de la cour! il faut s'y soumettre. Ce « doit être un étrange pays que celui où un flot de déclaraa tiens vaines coule à la fois de toutes les bouches pour aller a se perdre aux pieds de toutes les femmes. A quoi bon ce « perpétuel mensonge? Sommes-nous si peu de chose qu'on « dût se jouer ainsi de nous? Dieu du ciel, comment nous a juge-t-on pour nous croire flattées de louanges si ba- « nales , et sensibles à des empressements si frivoles !

c Le prince excellentissime s'est hâté d'écrire à Saint-Ildea fonse, où réside la cour, sa captivité. Pendant qu'il tf expédiait son courrier, je me suis échappée; il me tardait « de te raconter cette singulière histoire. Ce qui m'a paru (( plus singulier que tout, a été de voir quelqu'un prendre oc garde à mon humble personne, parler de moi à la façon a des seguidillaSy comme d'un soleil de beauté , vanter avec « grande courtoisie, et plus grande fadeur, mes pieds, mes a mains, mes yeux, qui n'avaient jamais été à telle fête. Tu a ne me disais pas de ces choses-là, mon frère! pourquoi « es-tu si loin? quand reviendra le temps où je n'avais pas « besoin de t'écrire mes impressions, ni même de te les a dire? Nous savions si bien voir jusqu'au fond de nos «c pensées, dans le regard, dans raccentl'un de l'autre!... « Don Luis se plaint de mon absence. Je te quitte pour « l'homme aux paroles dorées. Tu imagines si c'est de bon a coeur! t>

• Dix hMres da loir.

< Frère bien aimé, je t^écris maintenant avec mes lannes. c La soirée a été bien longue. Quand je suis entrée, ils « étaient deux ; il y avait un autre grand personnage de la « cour. Imagines-tu? Ton condisciple, le commandeur frey c( don Jaymé, la créature, Témule de don Manuel, un beau € don Diègue de comédie. Les discours que j'ai entendus, « à dater de ce moment, m'ont mise au désespoir. 11 m'a « fallu chanter avec nos hôtes, et les applications que c faisait le commandeur des paroles de nos romances

< ont achevé de me révolter. Dans un moment où nous « étions restés seuls, je me suis tellement épouvantée « que j'ai cloué l'audacieux seigneur à dix pas, par un de « ces regards que tu raillais autrefois; puis , Je me suis re- « tirée pour mettre ma colère aux pieds de mon crucifix. « Don Luis accuse mes terreurs de jeune fille ; il les trouve « ridicules chez une personne qui a quinze ans passés, qui, <K depuis près de quatre, pourrait être mariée. 11 raille mon (( effroi, et y voit un manquement à ces excelleutissimes seic( gneurs. La bonne humeur du nouveau venu désarme ses <( souvenirs, et la bonne grâce très-réelle de son captif le

< charme de plus en plus. Quand serons-nous délivrés de a leur présence, de celle au moins du commandeur t Je n'ose

< lever les yeux sur lui, ni sur personne. Ma mère avait bien (( raison de me peindre lès hommes sous de tristes couce leurs. 0 frère de mes pensées ! ton saint patron te garde « de tels exemples! Tu ne peux savoir à quel point le mépris u fait mal au cœur des femmes. Je suis bien humiliée des a hommages que je reçois ! S'il me fallait y être exposée

longtemps , je serais trop malheureuse ! »

• DU heures da matin.

« Un gentilhomme de la chambre est arrivé de Saint- Udefonse, au lever du jour, avec des lettres du roi et de

« la reine pour don Manuel ; j*espérais qu'un ordre de mise a en liberté serait venu, et, quoi qu'en dise le seigneur don « Luis, il aurait obéi au seigneur don Carlos. Comment s'y

< refuser sous prétexte defueros^ lui qui nous a tant recom- « mandé l'obéissance absolue à nos maîtres? mais il parait

< que l'excellentissime prisonnier nous reste jusqu'aux € vingt-quatre heures accomplies. Lui-même ne veut plus

< nous quitter. Il m'a fallu servir le chocolat à nos trois

< convives. J'appelais à mon aide toute la milice du paradis, c Le dernier venu m'a heureusement distraite. Je n'avais a pas encore vu un chambellan. Celui-ci, avec de grands

< traits, des yeux où respire \2iffanqueza espagnole, et la

< clef pendue au dos de son habit, est vieux, petit et

< contrefait. Il se perd sous un immense habit cousu

< d'or. Ses broderies sont tellement passées que j'étais

< disposée à plaindre son indigence, quand j'ai appris « qu'il possède une province. C'est l'usage, m'assure* <E t-on. Sans doute qu'à la cour l'ancienneté des dorures est « une recommandation comme toutes les autres.

« J'aurais tort de mal parler du chambellan ! Je lui dois «t de la reconnaissance pour l'intérêt véritable que me té- « moignaient son maintien et ses regards. Ce n'est pas que (( lui aussi ne me troublât par son attention soutenue et même « par ses louanges; mais il les bornait à la singularité de (( ma blonde chevelure. Il ne se lassait pas d'en vanter la « beauté ; et c'était avec une émotion touchante qu'il parlait € ainsi. — Ces longues tresses d'un or si délicat et si doux me € rappellent, disait-il, d'une façon extraordinaire, de cruels « souvenirs. J'avais un frère si cher à mon cœur que je vivais « uniquement pour lui. Il n'est plus depuis longues années! c L'unique enfant qu'il eût laissée , et qui devait être mon « héritière , à peine venue au jour , disparut par quelque « grand crime... Et voici qu'après tant de temps et tant de « larmes, je retrouve, dans le bel ange que je vois, la vive a image de ce qu'elle serait aujourd'hui, de ce qu'était sa u mère au même âge. Hélas ! le désespoir a blanchi dès long-

SUITE DU MANUSCRIT D'aÏNHOA. 93

a temps le front de ma pauvre belle-sœur; et elle meurt (( lentement dans un cloître!

« Le bon vieillard a été nommé; il s'appelle le marquis « de C***. Ce titre, que nos aïeux illustrèrent, a fait tressaillir « mon père. Je ne lui ai jamais vu une si vive émotion. Ln a marquis, en apprenant que nous portons le nom de B**% <c a comblé d^égards les descendants de ceux dont il possède « les biens et les honneurs. Il veut, dit-il, réparer les torts <c de la fortune ; il nous offre dans Madrid une résidence plus « digne de nous. Il insiste d'autant plus qu'il a entendu parc 1er avec indignation des scènes de la Havane. 11 nous a dit « ses impressions sans détour, dans un moment où nous « étions seuls avec lui , quoique don Juan, le duc de L*** , « le père du commandeur, soit aussi son beau-frère. — Rien « ne peut me surprendre, a-t-il répété, en serrant la main <c de don Luis... ; puis, il a poussé un profond soupir, et a « continué : J'aurais été heureux de montrer au duc, logée « dans mamaison, cette doîia Léonor qu'il a persécutée ! — ce Malheureusement, à l'accent dont ces mots ont été pro- « nonces, il était facile de voir que des griefs personnels « en provoquaient l'amertume. Du moins, c'est là une ven- « geance magnanime. Mais, grâce à Dieu! ses instances « échoueront devant les nobles refus de mon père. Je dis : <K grâce à Dieu! car j'ai déjà Madrid, le monde et la cour « en horreur !

c Bénédiction, ami très-cher! Un grand bruit de chc- « vaux, de fouets et de cors se fait entendre. Est-ce la fin « de nos aventures ? d

« A midi .

« Ami de mon cœur, devine quelles augustes visites nous a avons reçues. Le roi, notre seigneur, et la reine, notre « dame, que Dieu garde! dans notre maison ! Cbmprends- <i tu notre joie et notre étonnement? Mon père était le <E plus heureux d'entre nous ; car il ne pensait pas à faire a à Leurs Majestés les honneurs de son humble séjour : il

94 LIVRE QUATRIÉtMB.

<K ne rfivtitqu'aux moyens d'avoir ici la chaîne de fer qui de- « vra décorer la façade de sa maison, et apprendre aux sièac clés à venir que des têtes couronnées en ont franchi le <K seuil. Le seigneur don Carlos , pressé de poursuivre sa « course, n'est entré qu'un moment. J'attendais toujours^^la « conclusion du dialogue de Caldéron. T'en souviens-tu.^ — « Vous rendrez votre captif ! — Je ne le puis ! — Savez^ « vous que ce seigneur est un serviteur du roi? — Je le sais! a — Quel est l'alcalde qui a cette audace ? — Moi, Seigneur ! (( — Vous ne pouvez rendre votre sentence exécutoire. —

< Notre commune n'a qu'un degré de juridiction. La sen- « tence est exécutée. — Je vous crée alcalde perpétuel de (( Zaraméa ! ... Et c est S. M. Philippe il qui parle de la sorte !

« Les choses, cette fois, ne se sont pas passées tout à fait a ainsi. Le roi voulait emmener don Manuel, ou, comme « Leurs Majestés l'appellent, Manuelito ^ ; et je me per-

< suade que mon père n'aurait plus pensé à défendre ses (( droits. Don Manuel a laissé le roi, notre seigneur, re- (( partir sans lui. Mon ange gardien a permis que dona « Marie-Louise fatiguée soit aussi l'estée sous notre toit. «[ J'aurais voulu pouvoir embrasser les genoux de Sa Mac jesté. Je me sentais rassurée par son auguste présence. « Dona Marie-Louise serait la plus aimable des femmes si a elle n'était la plus belle des reines. Je n'ose lui reprocher <K que le luxe de chiffons brillants qui l'écrasent. Mais quand (i on m'a dit qu'elle avait cinquante ans sonnés, qu'elle ce aura bientôt quarante ans de mariage, j'ai cru que l'on a tentait ma crédulité. Elle est grande ; ses traits et sa taille 9 semblent jeunes encore; il y a de la séduction dans toute « sa personne. Son accent italien est loin de nuire au charme c de ses paroles ; ses manières sont si faciles, sa politesse est <K si bienveillante, que je me suis trouvée dès l'abord à mon (K aise en sa présence; et pourtant, à Taflabilité qui fait «( oublier la distance des rangs, elle unit une telle ma-

1 Cher Manuel.

« jeslé qu'on ne peut méconnaitfe dans tout sobv air Timc péralrice d^ine moitié du monde.

« C*est une chose étrange que les cours, ou au moins la « nôtre: femme et reine, superbe et charmante, ce n'est < pas doua Marie-Louise qui obtient les hommages. Don (( Manuel reçoit de tout le monde des respects qu*il ne « rend à personne, pas même à sa souveraine. Le commanc( deur a voulu visiblement braver la colère de Sa^Majesté « en suggérant au prince la pensée de bâtir un palais dans « notre voisinage, d'y donner des fêtes dont je serais l'or- « nement, ou plutôt d'attacher don Luis à sa maison, et « d'assurer ainsi à la cour une riche conquête sur le déc sert où nous vivons. Je récitais les litanies en écoutant ces c hardiesses, pour ne pas m' indigner . Combien j'ai su gré au a marquis de G*** d'avoir eu pitié de moi , et de s'être mis « à entretenir la reine de l'ancienne splendeur de notre fa- <K mille! Comme il parlait, dona Marie-Louise a désiré tout «K à coup demeurer seule avec le bon chambellan et don Ma- « nuél, c'est-à-dire, Manuelito. Au fond de son œil ardent, a on voyait s'agiter quelque étrange résolution. Je suis sûre « qu'elle avait trouvé un moyen de molester les sujets qui lui a manquaient en ma personne. Heureuse de ma délivrance, « et bénissant la mère de Dieu, mon auguste patronne, je « suis venue te conter toute cette histoire. Ma pensée va a à toi pour prendre du repos. Saints anges du ciel! corna ment font les femmes à qui un frère n'a pas été donné? « EUles n'ont reçu de Dieu qu'une âme incomplète. Ce n'est c pas trop de deux coeurs si unis pour porter le poids de « la vie telle que déjà elle se montre à mes regards! »

■ A trois heures.

(( Aurai-je la force d'achever ce récit? la tête me tourne c comme au-dessus d'un abîme. L'enfer s'est ouvert sous « mes pas. Une pensée, qui ne s'était jamais offerte à mon (( esprit que pour être aussitôt repoussée, se présente tout à « coup, sans ménagement, tout entière ; et avec quel cortège,

a mon Dieu ! Depuis le temps, déjà très-long, qu'un mariage « ou le couvent auraient pu disposer de moi Je m'étais détf robée à tout entretien, fût-ce avec ma mère; à tout plan, (( fût-ce de don Luis ; et voilà mon sort fixé! Mon existence « est enchaînée, enchaînée à la mort même! 0 mon Âlonso, « ta sœur n'appartient plus ni à elle-même, ni à ton amitié.

« Ils m*ont rappelée. La reine, notre Dame, m'a dit qu'elle ce ressuscitait en moi la splendeur éteinte de notre maison, u qu'elle m'élevait à la grandesse.... — A. ces mots, j'ai « tremblé d'épouvante ; je me suis vue princesse de la « Paix! J'oubliais que la fille de l'infant don Luis a pu se « plier au devoir de donner sa main royale à don Manuel. « Ce n'était donc pas de lui qu'il s'agissait. J'ai frémi à « l'idée du commandeur. Ce n'était pas de lui davantage!... (( Devines-tu?... C'était le chambellan, le marquis de C***, « malgré ses soixante, ses soixante-dix anis peut-êlre, qui « m'était désigné par dona Marie-Louise, comme l'époux « qu'elle m'ordonnait d'accepter. Le seigneur don Luis, el, « par sa volonté, ma mère, ratifiaient cet ordre. Sur moi a s'appesantissaient en même temps l'autorité paternelle «< et l'autorité royale, les deux images de la volonté et de « la puissance divines dans ce monde. J'ai cru sentir une a main de fer courber ma tête. Je n'ai pas dit, je n'ai pas a tenté de dire une parole ; je cliancelais : je me suis retirée, (( après avoir fait ma révérence de vassale qui se soumet et ic de fille qui s'immole. Depuis ce moment, laissée libre par (( la sieste avec ma mère, j'essuie ses pleurs comme nous a faisions autrefois tous deux , et je dévore les miens. Je « les offre à Celui qui est mort sur la croix.

« 0 frère de ma vie, ma main fatiguée ne peut plus tenir « la plume. Parmi les idées qui m'assiègent, il en est une c( qui domine toutes les autres, contre laquelle mon trop « faible cœur est sans courage : se peut-il que, dans queltf ques jours,on puisse me commander, devant le saint taber- « nacle, de reléguer au second rang toutes les affections du a toit paternel, celles qui ont grandi avec moi? 0 frère de

SUITE DU MANUSCRIT D'aÏNHOA. 97

« ma vie, prie tous les élus du paradis de prendre en pitié

« ta pauvre sœur qui t'aime du plus profond et du plus pur

(( de son âme !

« Angustias. »

« Je n'essayerai pas de décrire mon désespoir à la lecture de ces pages qui brisaient ma vie. Je voyais aux prises avec toutes les étreintes de la douleur , celle sœur qui m'était mille fois plus chère que moi-même, et je perdais Tunique appui sur lequel mon cœur se fût reposé jusqu'alors. Un songe aussi vieux que moi était évanoui ; je me réveillais au désert. A ce moment, l'idée ne me vint même pas qu'il pût y avoir pour moi quelque part d'autres attachements, un asile, des consolations. Dans une heure si solennelle, qu'étaient les liens du monde auprès de celuilà, qui faisait partie de mon âme même?

« Une nouvelle lettre datée de Madrid me donna presque aussitôt la suite de ces douloureuses scènes :

• Au couvent de ***, Madrid.

a Doii Luis, qui voit sa fille appelée à porter les titres (( fatalement ravis à sa race, avait trop de sujets de préoccuu pation dans son orgueil de Castillan et dans sa sollicitude « de père, pour apercevoir les combats de mon obéissance. « Les hommes ne savent pas qu'un lien, par lequel deux vies « s'attachent Tune à l'autre, veut l'accord des sentiments, ^ des goûts , de tout ce qui constitue l'existence ; autrea ment, c'est s'enchaîner au malheur même. Frappé seule- « ment de l'âge du marquis et de son extérieur, il croyait « me réconcilier avec l'alliance à laquelle je suis destinée, « en me déroulant le tableau de ses honneurs et Tétrange « dispensation qui les fixe sur ma tête. — Ce seigneur, me « dit mon père, a comme moi une imagination roma- « nesque : depuis quinze ou seize années qu'après la perte a de son frère, un crime lui avait enlevé au berceau sa I. 7 .

« nièce, sa fille adoptive, il avait pensé souvent à former « des nœuds qui pussent consoler sa douleur; son choix a subit s'explique à la fois par les souvenirs si vifs que Je lui <f avais retracés, et par tout ce qu'on a soin de vanter dans « les femmes quand on veut leur complaire , comme si elles « devaient attacher bien du prix à ces dons du hasard , « qui, pouvant beaucoup contre leur repos, ne peuvent « rien pour leur bonheur! Ah, s'il est vrai que ce soit le oc vœu du marquis, et non pas sa soumission aux volontés de « sa souveraine, qui m'associe à son existence, il aura été « bien plus séduit par l'idée de prendre une compagne « pour laquelle le lien du devoir lui aura paru fortifié de oc celui de la reconnaissance. La simplicité, la tristesse de « nos habitudes, l'aura persuadé de ma facile résignation a à vivre auprès de lui. Il aura cru, pour cette jeune fillô « perdue dans nos monts sauvages, aux séductions de a l'opulence et à celles de la grandeur!

€ Je m'étais prémunie par la prière contre ma faiblesse (( pour ne pas donner devant don Luis et ma mère un libre « cours à mes impressions. Dieu, dans sa bonté, m'envoya (( un précieux secours. Je songeai que l'alliance qui m'é- « tait oiferte réparait l'injustice du sort envers nous tous; « qu'elle assurait à nos parents une douce vieillesse, à Pa- « blo, à toi, à toi surtout, un meilleur avenir. Cette pensée « décida de ma vie. Dans ma peur de moi-même, je deman- « dai à mon auguste patronne la force de dire sans relard « et sans murmure mon consentement tout haut.

<( Frère très-aimé! ne m'interdis point cet espoir. J'en « aurai besoin pour être ferme de cœur, tous les jours de ce mon existence, devant les obligations irrévocables que je « contracte. Le marquis, pour me les adoucir, m'a demandé, « avec une émotion touchante et un tendre respect, des sen- « timents de pupille et de fille ; il m'a promis ceux de tuteur « et de père. Je l'en bénis ; je ne pouvais accepter, le front « calme, ma nouvelle destinée qu'avec la confiance qu'elle « ne s'élèvera pas entre moi et les premiers sentiments de

SUITE DU MANUSCRIT d'aÏNHOA. 99

« ma vie. Ma tendresse peut -elle ne pas être envers mes

« parents et toi, ce qu'elle a été toujours !

« On décida que nous irions sur-le-champ à Madrid. Ce « prompt départ m'était une nouvelle épreuve. Il fallut oc obéir; j'avais mis mon sacrifice aux pieds de notre Sauce veur. Je ne murmurai pas! Moi qui sens si aisément se « mouiller ma paupière, quand mon âme est touchée, « j'avais l'œil sec, l'âme glacée ; je quittai cette vallée aride « et sauvage, où nous avons grandi, avec une affliction « calme et muette comme elle. Oh ! combien maintenant tf je la trouvais belle! que de cierges j'aurois brûlés à la « Vierge immaculée, pour pouvoir y vivre et y mourir I

« Aux portes de Madrid , j'exprimai le désir de passer « dans une maison sainte le temps qui devait s'écouler jus- « qu'au jour redoutable. Je fus menée au couvent de ***, « qui a pour supérieure la veuve non consolée du frère que « le marquis a perdu. Possédant de son chef un chapeau ' ce qui lui promettait de nombreux hommages, elle porta « dans le cloître, lors de l'enlèvement de sa fille nouveau- « née, son titre désormais éteint avec elle, et son désespoir « qui ne doit pas finir. L'excellentissime Sor Maria de los « Dolores me toucha vivement. Une imagination souffrante a et exaltée se révèle dans tous ses traits. Ses manières at- « testent une vive sensibilité. A ma vue , comme le marte quis, elle poussa un cri aigu. Je ne saurais dire pourquoi « ce cri alla au plus profond de' mon âme. Elle se jeta en a pleurant dans mes bras. Son saisissement élait inexpri- « niable. Ah ! mon cœur battit sous son étreinte d'un < sentiment de douceur et de consolation qui m'avait « été jusque-là inconnu . Issue de la Biscaye, et belle encore <c malgré ses austérités et sa douleur, ses traits faisaient <c sur moi l'impression que les miens avaient faite sur a elle. Mais, évidemment, c'étaient ma jeunesse et mon oc trouble qui l'intéressaient bien plus qu'une vaine et

1 Une grandesse.

« fugitive apparence. Elle fut surprise de la déterrai- « nation à la fois tardive et subite du chambellan, dc sans blâmer sa résolution, ni même son choix. Elle re- « grettait moins qu'il eût pris une compagne hors de la « grandesse, en se rappelant l'ancien éclat de notre race. « Alors elle songea que j'allais entourer de mes soins les « derniers jours du noble vieillard, à la place de la fille « qu'on lui a ravie : ses larmes coulèrent à flots. Pour la « première fois, les miennes aussi remplirent mes yeux et « tombèrent sur mon visage. J'avais eu jusque-là une fer- « meté d'airain. .i, ce que tu appelais mon courage de lion, « sous ma fausse douceur d'agneau. 0 mon ami, le pau- « vre lion était vaincu. Tu aurais su lire en lui, et il t'eût « fait pitié.

a Je recourus à Dieu. La vénérable Dolores me remit a aux soins d'un religieux, d'un évêque, nommé à l'un des « premiers sièges du Mexique ; ce guide excellent comprit a si bien l'état de mon âme, que ses paroles me calmèrent « comme une rosée venue d'en haut. Frère de ma vie, que « la philosophie ne te détourne pas des sentiments et des « devoirs de la foi chrétienne , seule source des consola- « tiens du cœur et des forces de la conscience!... Oh! que « rien ne t'en détourne! Il faut que je te l'avoue : tu m'as <{ alarmée, tu m'as attristée bien souvent dans ces derniers « temps. Ami de mon âme, pour ton salut comme pour mon « repos, puisses-tu ne jamais placer entre nous deux que « des devoirs!

a Dans la soirée, je reçus la visite du prince de la Paix. « L'entretien fut digne. 11 fut court. Peu après, m'était « annoncé le commandeur Frey don Jaymé , m'apportant « les compliments de Leurs Majestés. Tu devines ce que « j'ai senti! Ses manières, ses discours, ce qu'il m'a dit <r des jouissances et des consolations de mon nouvel état, « tout m'a paru étrange et abominable : sa seule présence « me faisait horreur. Singulière dispensation de la Provi- « dence : voilà les fils de don Juan mes neveux! Et ils

SUITR DU MANUSCRIT D AÏNHOÂ. 101

a peuvent croire détournés d'eux à jamais ces litres, ces ce biens, tout cet héritage de la maison de 6*"% qui devait « être leur espoir. ,

« Frey don Jaymé m'accordait déjà les honneurs de la « grandesse et me tutoyait avec une facilité choquante, ce Sur mon refus de lui répondre dans le même langage, « tant que je n'aurais pas reçu de Dieu et du roi ce devoir « ou ce privilège, il s'est mis à me prodiguer, dans son « fade badinage, le titre d'Excellence, et ce mot arrivait <f chaque fois à mon âme comme un trait glacé : c'était me « mettre en possession du joug sous lequel ta pauvre sœur € va plier son front. Ainsi, je me vois engagée dans un « monde auquel je ne me croyais pas destinée. Toutes mes « affections s'étaient concentrées sur nos parents et sur toi. « Le besoin de vivre pour ces objets sacrés de ma ten- € dresse, l'espoir d'adoucir tes peines, remplissaient mon « existence. 11 me semblait que mon sort serait assez beau « si tu continuais à me mettre de moitié dans toutes les « inspirations de Ion âme , s'il m'était donné de partager « la gloire qui sera ton lot, j'en ai l'assurance, le jour où « le champ te sera ouvert... Te l'ouvrir, serait la conso- « lation et l'orgueil du sacrifice que j'accomplis. Encore « une fois, ami de mon cœur, ne me dispute pas cette con- « solation et cet orgueil qui me coûtent si cher !

« Ami de ma vie, calme et forte aux yeux de tous, à toi n je peux le dire : je suis bien émue. 11 y a tant de choses « qui m'accablent ! il y en a tant qui me troublent et me a désolent! Le jour qui se prépare est si imposant et si terce rible! Oh! les autres femmes n'ont pas à remplacer des oc affections douces et saintes par des liens que les goûts, les « âges, le cours des idées n'ont pas préparés. L'époux « qu'elles acceptent est de leur choix, Fami préféré, celui « qu'elles adoptent pour dépositaire de leur vie. Elles a sont fières de lui. Elles s'appuient à son bras en toute a sécurité. A ses côtés, elles défient le monde. Tu m'é- « crivais dernièrement que bien souvent tu songes à ces

a jours où, me suivant dans nos âpres sentiers, aimant tf à me voir marcher devant toi, à me regarder, à m'entena dre, à recueillir mes paix^les et mes pensées, tu te disais « que ce devrait être là l'image de notre existence entière. . .

fic Pour toi? non, mon ami! Mais moi, résolue à ne pas a déchoir, combien de fois ne m'étais-je pas dit que je vi- « vrais sous le seul abri de ton amitié. En voyant ton re- (( gard si haut, ton ardent courage, tes airs de général « d'armée, ton esprit si évidemment trempé pour un noble « avenir, je pensais que je ferais mon temps sur cette a terre sans connaître l'amour, sans accepter le mariage, « sans porter le titre de mère, mais assez heureuse et en « possession d'un des grands lots de ce monde, puisque je a serais ton amie et ta sœur. Ces titres suffisaient à ma vie. « Je le sentis surtout, hélas! il y a bien longtemps, le jour « où j'eus mes douze ans sonnés, l'âge qui me permettait, « d'après les lois, de disposer de moi. Tu me parlais de ma « destinée avec un sentiment sérieux qui me toucha profon- « dément. Te souvient-il de ma réponse? Je te dis que mon a choix était fait, que je n'hésitais plus qu'entre le grand « capitaine *, le valeureux chevalier de Vivar * ou bien le « conquérant ^ ; qu'à défaut de cela, je resterais où la vo- « Ion té divine m'avait placée, aux côtés et à l'ombre d'Ace lonso. J'ajoutai qu'il dépendait de toi que ce sort valût « tous les établissements, que je m'estimasse autant que « la duchesse de Sesa ou de Villa Hermosa. Dieu sait qu'il a n'est pas arrivé un jour qu'à cet égard ma pensée ait « changé ni fléchi, quoique je portasse en moi un senti- « ment bien pénible. J'avais la douleur de craindre que mes a quinze ans passés ne pesassent à mon père. J'en étais « venue à n'entendre qu'avec un grand serrement de cœur « les enfants du village chanter, ou don Luis même fre-

* Gonzalve de Cordoue.

« LeCid.

3 Hernan Cortez.

SUITE DU MANUSCRIT dVÎNHOA. 103

« donner quelquefois, sans s'en apercevoir, les vieux cou- <c plets:

Gatorce anos tengoi.

« Ce sentiment même ne me déterminait pas à songer que <( je dusse jamais confier à personne le dépôt de ma vie. « Maintenant, Dieu a prononcé. Il a disposé de moi. Il a a choisi pour sa servante. Il lui a pIû de briser mon cœur « et mon existence entière. Nous devons savoir nous inc( cliner devant ses décrets. Le seul regret que je me a permette est de n'avoir pas été désignée pour la plus obs- ^ cure des épouses de Jésus-Christ. Apparemment je n'étais « pas digne de cette gloire; car, je puis te le dire aujour- « d'hui: en prenant des années et jugeant mieux les choses, « c'était devenu le premier de mes vœux..., plus vif dans « ces derniers temps qui m'ont été souvent amers j attendre « encore, était un sacrifice que je faisais à la vieillesse de « nos parents et à ta tendresse. Maintenant, tout cela est « loin de nous! Aye du courage pour tousl Moi, s'il m'en a faut, je le trouverai aux pieds du Seigneur.

a Je te quitte, toi le compagnon de mon enfance, l'ami « de mon cœur! Reste digne de toi-même, de tes aïeux « dont je vais porter les titres, de la foi sainte qui est notre a lien, de ses commandements, de tous, entends-tu?... et « dis-toi que, tous les jours qui lui seront comptés, ta a sœur aura prié pour toi. « Angustias. »

a Maria venait de consentir à ce qu'une barrière élevée entre nous rompît l'échange infini de tous nos sentiments et de toutes nos pensées ! Dans l'égarement de ma douleur, j'accusais sa résignation, au lieu de l'admirer. Comment avait-elle pu croire que son frère consentît à recueillir

■ J'ai quatorze ans. Je les ai eus hier, qui était ie premier jour du mois fleuri d'avril. Garçons et filles me répètent sans cesse : Comment n'es-tu pas mariée encore, Mariquita (pauvre clière Marie]? Dis-le-nous!

les profits d*un tel sacrifice, acceptât de tels échelons, recourût à des protections ainsi achetées, pour frayer sa route? Quiconque n*a pu se passer de patrons ne méritait pas d'en avoir.

€ La perspective des périls que Maria, si jeune et si belle, allait courir dans une cour dépravée, ajoiUaient une nouvelle anxiété à celle de ma douleur. Cette pensée me tenait la tète et le cœur en feu. Une nouvelle lettre vint apaiser cet orage.

« De Ségorie.

c Cher frère, je f écris quelques lignes à la hâte, pendant c un relais. 1^ marquis est allé remercier le commandant t du fort, officier de ses amis, qui a salué notre arrivée € des trente coups de canon dus à la grandesse. Je veux c m'entretenir un moment avec toi.

c C'est dans la chapelle de la communauté que don Oso- € rio a reçu ma foi. Durant cette heure solennelle, mon c cœur te cherchait, mon frère; ne te trouvant pas, j'ap- « (lelai Dieu plus que jamais à mon aide. Ma mère et la « bonne supérieure m'ont soutenue; toutes deux étaient c bien agitées : Dolorès songeait qu'elle aurait pu voir sa « Manuelita couverte des voiles et des parures de l'hymé- « née. Ces pensées ont tant ébranlé son âme, qu'à la fin « elle s'est évanouie : j'étais restée assez maîtresse de moiu même pour pouvoir disputer à tous l'inefTable douceur de « la secourir.

« Tout le monde pleurait : don Luis, d'ordinaire si ferme « et si calme, était d'une agitation extraordinaire. Pablo « sanglotait. Le pauvre Pablo! on va bientôt le conduire « au royal monastère de San-Lorenzo del Escorial, dont un tt parent du marquis est prieur. Dieu lui envoie sa grâce et « le rende digne de Tbabit auguste des HiéronymiteS « qu'il va revêtir! Lui aussi a un esprit remarquable. c Son caractère est sensible et doux. Rien ne lui manquait « que ton énergie altière pour honorer son nom dans le siècle.

« Pour moi, mon ami, la plus précieuse des consolations

SUITE DU MANUSCRIT D'aÏNHOA. 105

« m*est donnée. J'ai appris que le marquis porte sous « l'habit de cour, qui ne le quitte jamais, une âme au niveau « de sa naissance. Il y a quelque chose de religieux et de tou- « chant dans sa vénération pour ses souverains, malgré tout « ce qui étonne, afflige et confond sa loyauté. J'ajoute : quoi tt de plus profondément chevaleresque que les égards si af- « fectueux et si délicats dont il m'entoure? Le jour même « des engagements éternels : — Mon enfant, m'a-t-il dit, à « dater de ce moment je te tutoie, parce que tu es grande « d'Espagne, et je m'applaudis que ta noble famille ait la « joie de voir sur ta tête tous ces titres qu'elle a honorés. « Mais j'ai un demi-siècle de plus que toi ; je suis d'un temps « où l'honneur consistait à savoir respecter quelque chose. Je « respecterai le sentiment paternel qui m'a entraîné vers toi ; « je respecterai le souvenir que tu nous retraces à tous, « dont tu as vu les effets sur la chère et sainte Dolorès, ma « sœur devant Dieu, plus que sur personne! ce serares- « pecter en même temps ma vieillesse à moitié caduque, « et ta candide jeunesse, ton cœur et ton air d'ange, tout « ce qui autrefois était un culte pour la chevalerie espace gnole. Au lieu de te demander des sentiments que tu a ne peux pas me donner, j'attendrai de toi, en toute ce sécurité, le seul retour que je puisse vouloir : ce sont des « soins pour mes derniers jours qui s'avancent, et tu n'ou- « blieras pas, je le sais, au milieu des tristes exemples où « tu vas vivre, que c'est attendre avant tout le soin de ma « dignité, le respect de mes vieux ans, le culte du nom « sans tache quedonOsorio met librement à tes pieds, qu'il « confie, le cœur tranquille et charmé, à ton honneur... tf — Ami, tu imagines ce qu'était pour moi ce langage. Je a sais ce qu'il sera pour ta tendresse!

«Nous nous retirons danslaBizcaye,où sont les biens du « marquis, sans que je sache les motifs de ce brusque départ. « Frey don Jaymé, qui assistait à mon mariage avec toute la « cour, vint aussitôt m'entretenir d'une affaire à laquelle « il consacrait tous ses soins : il s'agissait de ma présenta-

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« tion. Peu après, la reirie exigea du marquis qu'à Tinstant c même il allât solliciter du roi la permission de visiter « son État et qu'il partît sur l'heure. Il m'a fallu quitter a dona Léonor et sor Dolorès; c'était briser à la fois deux « cœurs de mères. Cette nouvelle séparation m'a navrée de « douleur.

« Les mules sont prêtes, et font retentir leurs mille gre- « lots. Elles sont impatientes de m'cntraîner. Adieu, mon « frère tant aimé. Console-toi, tu vois que je ne suis pas à « plaindre. Ma nouvelle fortune me permettra de verser « quelque bien autour de moi ; je ferai des heureux : ce sera a l'être, mon ami. Séparée de tout ce qui me fut cher jus- « qu'à ce jour, toutes mes anciennes aflections se trouvent <K blessées à la fois; mais je m'étais soumise à ton absence : « ces nouveaux sacrifices, que Dieu m'adoucit d'une façon a inespérée, ne seront pas au-dessus de mon courage.

« Adieu encore, frère de ma vie; ne t'afflige pas pour « moi ; sois heureux ! Et fasse le ciel qu'à travers les aflec- « lions du monde, tu puisses réserver une digne place à ta « pauvre sœur, qui t'en fait une si grande dans son cœur!

« Angustias. »

« Je ne pouvais me méprendre aux dispositions véritables de Maria. En m'applaudissant de découvrir dans ces hautes régions où elle allait vivre des sentiments dignes de la noblesse espagnole et dignes d'elle, il y avait pour mon âme étonnée, dans tout ce drame étrange, mille sujets de trouble et de désespoir. Ses lignes résignées disaient assez l'état de son esprit et de son cœur. La fortune se montrait dans ses faveurs aussi cruelle pour ma famille qu'elle l'avait été dans ses disgrâces.

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