MADRID
Le principe de la monarchie se corrompt lorsque les premières dignités sont les marques de la première servitude.
11 se corrompt encore plus, lorsque Phonneur a été mis en contradiction avec les honneurs, et que Ton peut être à la fois couvert dMnfamie et de diipiitc^.
Esprit deê Loiêy liv. VIII, cb. vil.
Départ de Salamanque. Coche de Colleras. Zagal. Antouio. — Illusions de la jeunesse. -- XativaDi partisan de la maison d^Autriche. Don Domingo, négociant de Cadix.
— Soirée d^aoberge. — Madrid. Ses approches. Son aspect. — Doua Matéa. Étiquettes du veuvage. — Frey don Jaymé et le prince de la Paix. — Puerla del soi. — Existence des femmes. Opinions politiques. Anecdote de cour. — Le Boléro.
— Réception de don Alonso sous les drapeaux. Don Carlos, frère de frey don Jaymé. — Exil de don Alonso en Amérique. Tertulia. Adieux de do&a Matéa.
(( Il me tardait de dire adieu à Salamanque, la mère glorieuse, disons-nous, de toutes les sciences et de tous les grands hommes.
« Un coche de Colleras ', qui arrivait de la Corogne, allait repartir pour Madrid. Les six mules n'attendaient que le signal; à les voir, dans leur ardeur impatiente, agiter leurs nombreux pompons de dix couleurs et leurs grelots retentissants, ou brandir les longues cordes de leur attelage, on n'eût pas deviné qu'elles arrivaient des extrémités de la Galice. Un négociant avait loué tout l'intérieur, ne laissant à la disposition du mayoral que Tétroit cabriolet d'osier suspendu au-devant de la voiture; là une place restait.
* Voiture à plusieurs colliers , grand et lourd carrosse qui sert de chaise de poste et de diligence publique. Le conducteur s'appelle matjoral.
a Je n*étais pas bien sûr que ma double dignité d*officier aux gardes et de licencié me permît de la prendre. Un jeune Andaloux, à l'œil vif, à Tair décidé, me fit, avec tout le babil de son rôle, les honneurs de cette place devant laquelle j'hésitais. aNousvouspromettons,medisait-il,lacompagnied'un «c magistrat aussi grave que s'il avait déjà fait le métier de « juge au temps de Jeanne la Folle, et plus noble que ne ce seront, si Dieu le père ne s'en mêle, les fils de roi dans « le siècle où nous sommes. Ergo igitur^ venez avec nous, « trcs-érudit seigneur : comme je m'appelle Antonio, Anda- <K loux et vieux chrétien, vous irez un train d'étudiant qui a s'en va, ou de solliciteur qui arrive. D'abord vous m'avez ce pour zagal, et il n'en est pas dans la chrétienté qui me a vaille. Ensuite la colonelle que vous voyez ici est une a mule de prince; elle est sortie des écuries de Sa Majesté <i pour un œil qu'elle venait de perdre; la pauvre bôtc! si a elle les avait perdus tous deux, elle serait entrée dans
a ses conseils. La capitaine qui vient après » Tandis
que le zagal parlait encore, je réfléchis qu'en ne saisissant pas l'occasion qui s'oifrait à moi, je courrais le risque d'attendre des mois entiers un moyen de transport, et je partis.. Lemayoral, sans s'inquiéter de ses voyageurs, s'était installé d'abord dans les vastes replis de son manteau brun et emparé de l'un des coins du cabriolet incommode; dans l'autre, s'établit un grave personnage qui cachait sous le petit manteau des valets de comédie sa taille épaisse et courte; il portait au cou la goUlle ' des anciens temps. La rapière qui ne finit pas et la vieille ceinture de cuir complétaient son costume. Je regardai avec surprise son habillement suranné, puis je pénétrai dans la place étroite que me laissaient mes deux voisins. Tous deux répondirent à mon salut avec une dignité presque égale. Le brigadier qui commandait notre escorte rangea ses cinq cavaliers en bataille. Je ne pus m'cmpêcher de songer que bientôt j'en
* Col étroit qui servait de cravate.
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commanderais cinquante. Antonio se plaça à la tête des mules de devant, les saisit au mors, poussa le cri du départ, s'élança au galop avec elles, et je me sentis emporté loin de Salamanquc avec une vitesse qui dévorait Tespace. c II est des moments où l'immobilité nous fatigue par son contraste avec l'activité de notre âme. J'enviais le zagal qui, presque toujours suspendu à la tête de ses mules, courant plus vite qu'elles, les appelant par leurs noms militaires pour hâter leur course rapide ou pour la diriger, ne venant que de loin à loin prendre haleine sur le brancard, guidait le long et périlleux attelage â travers les plaines, le long des précipices , au déclin des montagnes. Mon agitalion contrastait avec le calme de mes deux compagnons de voyage. 11 semblait que l'existence ne fût autre chose pour eux qu'un long sommeil. J'admirai que l'on pût sentir si peu ce don mystérieux et terrible du Dieu qui nous créa. L'homme noir, ainsi qu'Antonio se plaisait à l'appeler, était livré à une léthargie profonde. Seulement, un de ces soupirs retentissants qui semblent un appel à l'attention publique plutôt que répanchement d'une âme souffrante, nous avertissait par intervalle qu'il vivait et veillait. L'inexorable Antonio le remerciait de ces soupirs comme d'un souffle propice que ses mules avaient en poupe, a Un € peu plus fort ! disait-il, et nous serions arrivés tout d'une € traite au monastère qui est là-haut. — L'insolent ! » me dit rinconnu. a Voilà donc à quel point la corruption publique « est venue, grâce à la victoire du parti français! » — Je le regardais pour essayer de comprendre ce qu'il voulait dire. Il ajouta: « Depuis Philippe d'Anjou, soi-disant € Philippe V, qui, comme vous savez, était ivrogne et bor- € gne \ quoi qu'on ait pu dire, il n'y a plus de mœurs en € Espagne, plus de respect, plus de lois. Tout est boule- € versé : il n'est qu'un remède à tant de maux! » Je voulus
* Les partisans de Tarchiduc avaient accrédité ces bruits. Nous les verrons renouvelés contre Joseph Bonaparte.
lui répondre que, de temps immémorial, les enfants de l'Andalousie avaient le privilège de s'ériger en graciosos^ de prodiguer d'impertinentes railleries. Je lui rappelai queTinsolence des valets, dans les mœurs espagnoles, datait précisément des vieux siècles qu'il paraissait regretter, a Tout est « bouleversé, reprit-il sans m'enlendre; et la preuve, c'est « que je suis ici : car enfin, outre que ce banc grossier « n'est pas la place d'un homme tel que moi, croiriez-vous « bien que c'est sous le soleil du royaume de Valence, à ûf Xativa, que j'ai vu le jour? Et j'arrive du fond de la <i Galice! Il m'a fallu aller en pèlerinage dans la ville du <( grand apôtre saint Jacques pour obtenir de sa toutea puissance la conclusion d'un procès qui dure depuis plus « d'un siècle et demi. Dans le bon temps, sous Charles II, « par exemple, un homme d'un sang aussi rouge ', et même tf aussi bleu que le mien, eût-il parcouru ainsi les contrées « lointaines? Ma race n'a pas vu un tel phénomène depuis « celui de mes aïeux qui était un des douze preux de la « table ronde. Il faut bien que vous soyez jeune et imbu des « idées nouvelles pour n'être pas surpris comme moi ; car, « enfin, vous savez où est Xativa? — San-Félipe el Real, » lui dis-je, en employant le nom donné à la vieille Sœtabis par le premier de nos Bourbons. « Non ! Xativa, » reprit-il avec violence, et, pour la première fois, ses yeux s'animèrent : a Xativa, la Sagonte des temps modernes, la cité immor- « telle dont les jansénistes et païens français ont pu dé- « truire les remparts, effacer le nom sur nos cartes! Mais ce ce nom vivra dans l'histoire, impérissable comme le « souvenir de ce siège fameux qu'elle soutint, il y a tout à « l'heure cent ans, pour la défense de S. M. le seigneur don « Carlos m ' d'Autriche. Mon aïeul, sa femme, trois de ses « fils, ses deux filles, dont l'une n'avait pas quinze ans, se
1 Dans quelques parties de TEspagne, particulièrement dans le royaume de Valence, la noblesse se classe par la couleur du sang jaune, rouge et bleu.
* l/arcliiduc, compétiteur de Philippe V.
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c firent tuer sur les murailles. Leur maison fut détruite, « et, grâce à Dieu, elle n'a pas été réparée depuis. Elle ne c le sera jamais tant que... Par un miracle, dont la reine (( des Anges nous a favorisés, la seule salle qui soit restée « intacte au milieu des ruines, est celle où Sa Majesté avait <K promis à mon aïeul de le nommer conseiller de Gastille : ce « miracle veut dire quelque chose. Aussi mon fils étudie-t-il € la jurisprudence comme je Tai étudiée moi-même. Les « promesses des rois sont sacrées, et voilà longtemps que € je l'ai dit ; Il n'y a qu'un remède à tous nos maux ! »
cNous arrivâmes au lieu du repos. Le principal voyageur, négociant âgé, auquel la voiture était louée, voulait qu'on prît plus loin un gîte. Les dragons s'y opposèrent. Leurs chevaux étaient harassés. L'assassin du comte s'était jeté dans les montagnes; il avait réuni une bande nombreuse; et le nom de Bartolomé de Darroca jetait Teffroi dans tout le royaume de Léon . « Si vous prétendez passer outre, dit le bri- € gadier, nous vous quittons ! Payez-nous et priez la mère de € Dieu de protéger vos trésors, aussi bien que l'eussent fait € nos carabines. » Le voyageur fut contraint de céder; une vive douleur se montrait sur son visage austère. Il se retira dans l'hôtellerie, et demanda une chambre où il fût libre de demeurer seul. Mais le modeste logis ne pouvait offrir qu'un seul appartement aux étrangers. La conversation bruyante et grossière des soldats paraissait blesser son affliction. <K Je ne comprends pas, » lui dit mon noble compagnon de voyage avec importance et après un de ses soupirs, «que vous puissiez avoir quelque chagrin, seigneur « négociant, vous qui voyagez dans l'intérieur d'une bonne « voiture, où vous êtes dignement et à votre aise entre vos « coffre-forts, tandis qu'un homme de ma sorte se voit re- « légué.... Heureusement , je sais un remède à tant de « maux ! » Le négociant sortit de son abattement pour répondre avec violence : « Un homme tel que moi , seigneur « hidalgo, après avoir eu le courage de demander au trac vail d'honorables richesses , en use sans y attacher son
(k orgueil, ni mettre dans leur possession toutes ses jouis- « sances! Hélas! il peut connaître la douleur, car il a un « cœur de père. Seulement, quand un coup affreux vient de « livrer ma fille au désespoir, en lui ravissant à la fois son « mari et son fils, ce n'est pas rhéritier d'un grand nom « que je pleure, c'est le petit-fils en qui je recommençais « ma vie; c'est son père, dont le meurtre.... » Je saisis sa main. ((Quoi! m'écriai-je, vous seriez don Domingo? — « Comment le savez-vous! Vous connaissez ma fille? — J'é- « tais près d'elle dans l'affreux moment.... — Oh ! alors, je « sais qui vous êtes, » me répondit-il, en me pressant dans ses bras.
« La vivacité de ce mouvement déplaça Tappareil qui couvrait encore ma blessure; la douleur fut aigùe; je pâlis et chancelai. L'hôte arriva, nous dit que la ville possédait un chirurgien latin, un savant qui parlait les langues anciennes aussi bien qu'un Maure-, c'était le barbier du lieu, et il s'étonna que le nom de donColumbano fût nouveau pour nous. Antonio alla le chercher en courant. Le barbier suivit bientôt: il faisait retentir la cuisine de ses phrases soi-disant latines, empruntées, assurait-il, à l'immortel Hippocrate. Quand il aperçut mon habit d'étudiant, il renferma en luimême ses citations, et se contenta de panser ma plaie de son mieux. Je fus bientôt remis. Le zagal montrait une joie dont j'étais touché: on se repose avec tant de plaisir sur l'intérêt des autres hommes! — Je l'écoutais me dire : « Je « vous ai porté bonheur, caballero; car c'est moi qui vous « ai conduit à Salamanque, ce jour où un vieil officier vous a donna sa bénédiction sur la hauteur d'Alba-de-Tormès. a Le même soir, j'ai prié Notre-Dame del Carmen pour ce a respectable seigneur et pour vous. Moi aussi, je venais de « quitter mon père !» Et le bon jeune homme, que je reconnus alors, se mit à essuyer une larme qui roulait dans ses yeux.
« Don Domingo ne trouvait pas de mots pour me dire toutes ses impressions « Sans votre secours, répétait-il, je
(( ne serais plus de ce monde : comment un père survivraitc il à sa QUe bicu-aimée? Enfln, Matéa ne m*est. pas ravie; « notre chère Fernandina rendra à ses jours le charme que « sa tendresse répand sur les miens. Tout cela est votre « ouvrage. Généreux ami, je ne puis vous offrir que le par- « tage de ma fortune, et j'éprouve que ce serait trop peu « encore pour de tels bienfaits. Fernanda seule, un jour, « pourra plus pour vous. »
c Ainsi parlait leGaditan. Il était arrivé à l'âge des froidscalculs. Ses façons étaient brusques, son sourcil arqué avait de la rudesse, et sa grande bouche de l'amertume; on ne comprenait pas que des pleurs pussent sortir de ses yeux desséchés. Son visage pâle et maigre ne trahissait d'ordinaife que par le feu de son regard l'ardeur de ses senti* ments et de ses pensées ; au milieu de ses mouvements les plus impétueux, ses traits restaient immobiles, sa pâleur croissait avec son émotion, sa figure ne s'animait pas plus que le marbre. Cet étrange contraste faisait ressortir quelquefois d'une manière effrayante la violence de ses pensées, et donnait un prix nouveau à ses épanchements.
c Cependant, l'hidalgo de Xativa, dans son mépris héréditaire pour le commerce et l'industrie, persistait à ne pas concevoir des douleurs et des angoisses dont il croyait le partage réservé aux castes de sang rouge et bleu.
c Le seigneur négociant, me dit-il, ne veut pas entendre c que lorsqu'on possède , grâce à la mère de Dieu le Fils, € une noblesse, pure et sans tache autant que l'immaculée « conception , on sent certaines choses d'une toute autre a manière que des gens adonnés à des travaux pénibles, « et par conséquent doués d'une écorce plus dure. Mes a pères ont brillé dans les certes d'Aragon ; car il fut un € temps où la couronne d'Aragon avait des cortès, et vous « savez comment Philippe d'Anjou, qui était borgne, en a dépit des flatteurs, et ivre les trois quarts de la journée, « a tout détruit... »
« Ici l'hidalgo poussa un tel soupir, qu'Antonio se laissa
tomber sur le carreau, renversé, dit-il, par Touragan. Le Xativan, sans remarquer les facéties du zagal, reprenait vaillamment son histoire et nous disait sa race composée de cent vingt-trois générations, depuis le Grec Ménesthée , qui jela les fondements de Ssetabis ou Xativa, avant d'aller bâlir le port de Sainte-Marie. A ce moment, le conducteur nous annonça qu'il partirait avant le lever du soleil; L'hidalgo courut à l'un des quatre ou cinq lits dressés autour de nous sur des planches de chêne; il eut la douleur de voir don Domingo, qui rentrait de sa promenade solitaire, s'étendre sur une couche plus propre et plus douce avec laquelle le riche Gaditan voyageait toujours. Indigné d^une telle recherche, le descendant de Ménesthée murmura qu'il n'était qu'un remède à l'insolence croissante* des marchands, et s'endormit en invoquant la reine du ciel ou la maison d'Autriche. Je voulus chercher comme lui le repos sur le seul de ces lits grossiers qui restât encore. La clarté douteuse d'une petite lampe de fer imitée des Romains suffit pour qu'il me fit horreur. J'appelai le maître du lieu. Il arriva. Sa femme, ses filles le suivirent. Un dé^ luge d'injures, une tempête de cris, de menaces m'assaillirent. Les valets, les fils de Thôte étaient accourus, armés de leurs fusils. Les dragons, le cigare à la bouche, maintenaient strictement leur neutralité; le plaideur de Xavita se réveilla pour se joindre aux assaillants. Ma délicatesse lui paraissait une de ces importations françaises qu'on ne pouvait trop déplorer. Il me fallut céder à l'orage. Je me résignai sans effort à chercher sur deux bancs que je rapprochai un sommeil qui ne se fit pas attendre. A vingt ans, le sommeil vient toujours. Tristes ou heureux, le repos et la veille seH:'es£emblent : on ne fait que changer de rêves.
c Le lendemain, don Domingo me força de prendre place à côté de lui. I^ Xativan, en me voyant monter dans la voiture, pensa de nouveau que tous les rangs étaient confondus. Antonio lui répondit une de ses railleries. L'escorte y mêla quelques sarcasmes militaires. Le mayoral donna
le signal du départ : un grand cri le transmit à Tattelage, et les mules nous emportèrent, comme si elles allaient nous précipiter dans les abîmes.
« Le père de Matéa ne se lassait pas de me parler de sa fille, ni moi de l'entendre. Ses récits nous conduisirent jusqu'au sommet du Puerto^ de Guadarrama, presqu'en vue de Madrid, de la grande, mais prosaïque cité, que Philippe Il prit pour capitale, en place de la ville impériale de Tolède, si antique, si superbe, si poétique. La scène était admirable. Du haut de ce séjour des neiges éternelles où nous étions, on voyait se déployer sans fin les plaines brûlées de la Nouvelle-Castille, jusque dans les profondeurs de la Manche. A nos pieds , naissaient le Xarama et le Manzanarès, pour fuir aussitôt vers les rives du Tage. On reconnaissait le fleuve dans le lointain, à la blanche vapeur et aux nombreux replis de son cours. A notre gauche, la longue chaîne qui forme, autour de Madrid, une imposante couronne de montagnes, étendait à l'horizon ses crêtes étincelantes de frimas. Là, se trouvait perdu dans les gorges de Somo- Sierra et de Buytrago, le désert de la Cabrera, désert plus que jamais, où j'avais dit à ma sœur Tadieu que son mariage rendait si solennel et si douloureux. A cet aspect, mes yeux se remplirent de pleurs. Sur la droite, on pouvait discerner, dans cet air si pur, les flèches lointaines de Tolède et celles d*Aranjuez ; en face, et plus près, celles de Madrid. Déjà, sur une hauteur qui projetait une grande ombre, brillait, éclairé de tous les feux du jour, le large palais de Philippe V, celui dont la garde allait être confiée à mon épée. Il domine et cache la ville entière. C'était là que mes parents s'affligeaient de leur solitude; le palais de C**% qui m'avait ravi Maria, était lui-même solitaire. Devant ce spectacle, mon coeur battait avec violence; tout l'échafaudage des espérances confuses et infinies, que je nourrissais quelques jours auparavant, s'était écroulé. Je ne voyais plus que les vides, les obstacles, les périls, les tristesses, les mécomptes !
^ Passage de montagne.
c Nous suivions le cours rapide et boisé du Manzanarès. Assise sur le déclin rapide de la plaine qui commence aux pieds de la Sierra-Nevada, la ville se déploya avec majesté devant nous en amphithéâtre; les avenues de la Floride nous cachaient le sol inculte et désert, qui s'étend depuis le pied des murailles, jusqu'au fond du ravin où le Manzanarès promène son faible cours. Sur la hauteur, se montraient des portes monumentales, des clochers sans nombre; en avant, le palais de nos rois qui a remplacé l'ancien Alcazar. Bientôt nous eûmes traversé le premier des deux vastes ponts qui franchissent le ravin profond et son illustre ruisseau ; enfin, nous arrivâmes à la porte de Ségovie. La voix confondue des troupeaux de bœufs, de moutons, d'ânes surtout, qui se croisaient dans tous les sens, le cri monotone des aguadore» de Galice, promenant sur leurs épaules la tonnelle pesante « les bourdons des longues files de mulets qui portaient à la capitale les richesses des provinces, les grelots des coches de colleras lancés d'une manière effrayante à travers les rues et les carrefours, les chants des processions qui se heurtaient de tous côtés , les querelles de l'Andaloux à Télégant costume, du Valencien demi-nu, du Manchèguc à la saye romaine, tous ces bruits si étranges retentissaient en même temps autour de moi d'une façon étourdissante; et des rues mal percées, des édifices sans noblesse, des fontaines sans goût, ne ranimaient pas mon admiration déconcertée. Il faut arriver au carrefour animé de la Puerta del sol, à ses larges voies, aux places, aux promenades, aux fontaines monumentales d'alentour, à de longues lignes de palais simples et graves, mais grandioses, pour trouver la capitale. Car chez nous, au contraire des autres métropoles, le roi et les grands n'habitent point le même quartier.
c Cependant, le zagal avait poussé un cri aigu. Les maies s'arrêtèrent et je me fis conduire à la demeure de mes pa«
rents; ils revenaient de la chapelle voisine. Tous deux , on me pressant dans leurs bras, oublièrent les chagrins de leur solitude. Dofia Léonor ni'entretint aussitôt de Maria , du marquis, de leur hymen. J'écoutais avidement tous ces détails. Ils joignaient de Tattendrissement à la douleur indéfinissable qui était en moi. Une de ces immenses fortunes qui mettent dans les mains de quelques grands seigneurs presque tout ce que le clergé ne possède pas du territoire espagnol, était, suivant Tusage, confiée sans réserve à l'autorité de la marquise. D^à les paysans l'admiraient comme une Providence. Pour la première fois , ils voyaient un marquis de C*** résider dans son État. Cette nouveauté les remplissait de joie. Les monastères sont les seules habitations qui animent^ nos champs. Notre noblesse, comme l'atteste le proverbe français, n'a point de châteaux. Tandis que, dans le reste de rEurojïe, les seigneurs, pour mieux braver l'autorité royale, se renfermaient dans leurs manoirs :0i0L laissaient aux vilains le séjour des cités, en Espagne ils cherchaient un refuge, avec leurs familles et leurs richesses, derrière des remparts nécessairement respectés du Maure. De là vient qu'ils n'ont pas conservé les grandes influences territoriales qui font la force des aristocraties; un certain esprit d'égalité a circulé à travers nos hiérarchies; par cela même, le pouvoir absolu s'est plus facilement établi que partout ailleurs : autant de causes qui aplanissent à une révolution tous les obstacles ! Mais il est arrivé aussi que le clergé régulier, seul propriétaire qui réside, seul placé près du sol, a jeté de profondes racines, et c'est là une des grandes difficultés que rencontrera l'établissement calme et durable du gouvernement représentatif parmi nous. fc Ma tristesse me retint plusieurs jours loin de la comtesse. Enfin, je la vis. Don Domingo, assis auprès d'elle, tenait sur ses genoux sa chère Fernanda. H la présenta à mes caresses, en me disant : « Ami, c'est vous qui nous l'avez « tîonservée. Si vous attendez ses douze ans , ma fille et a moi , nous vous la donnerons de grand cœur. « Je pressai
les mains du Gaditan, et, voyant Matéa offrir les siennes à mes empressements avec son inexprimable sourire, j'y atr tachai mes lèvres sans contraindre la vive émotion de mon cœur brisé. Aujourd'hui encore, je ne pourrais dire quelle flamme brûla tout à coup mon sein. Je n'entendis pas les paroles qu'elle m'adressa de sa voix la plus pénétrante. La voix seule arrivait au fond de mon àme.
« La de D*** était au terme de cette époque du veuvage où les femmes, couvertes de leurs plus riches atours, attendent les condoléances de la cour et de la ville; son appartement tendu de noir et sa lugubre parure prêtaient un charme de plus à la mélancolie de son sourire et au feu de son regard; son âme passionnée et son esprit éclatant semblaient soulever ces sombres vêtements, et montrer comme eux tous les trésors de la vie sous les livrées de la mort. On aurait pu déûer les plus fermes courages de la voir sans être touchés.
(( La comtesse me parla sur-le-champ de ma sœur, d^àf son mariage , de son élévation , de son rapide succès de quelques instants sur le plus périlleux théâtre. Elle s'étonna de me voir compter ses grandeurs au nombre de mes eha^ grins. A cette pensée , son regard s'enflamma tout à coup. Je ne sais ce qui se passa dans son esprit et ce qu'allait devenir l'entretien, quand la camaréra, qui jouait de la guitare près la fenêtre, dans la pièce voisine, se leva précipitamment et accourut. Elle venait annoncer l'arrivée du prince de la Paix, avec une joie visible de mon désappointement. Elle avait vu s'arrêter à la porte les gardes et les étendards dont sa voilure , par une faveur extravagante, marchait toujours environnée. En effet, toutes les portes s'ouvrirent avec fracas, et, tandis que don Domingo s'enfuyait par les appartements de sa fille, don Manuel parut, accompagné du commandeur. Il était chamarré dans tous les sens de plaques de tous les pays et de cordons de toutes les couleurs, que sa main nue agitait constamment. Tous deux avaient les habits chargés d'une masse de brode-
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ries cl*or sous laquelle ils disparaissaient tout entiers. L*un avait l'air d*être le calque de Tautre. Du reste, don Manuel était bien tel que Maria me Favait fait connaître : beau, grand , altier d*air et de manières. La présence du favori et celle de son compagnon faisaient également bouillir mon sang.
«À tes pieds, Matéita, j> dit don Manuel, et il iKiisa le front de la comtesse, posa sur un prie-Dieu ion chapeau couvert d'or et de plumes, prit, après un moment, la guitare que la Camaréra avait posée sur un fauteuil, fit entendre quelques-uns de ces accords qui avaient charmé une oreille royale, puis il alla rajuster sa coiffure devant une de ces glaces apportées de France pour décorer les grandes murailles nues de nos palais. 11 revint baiser la main de la belle veuve, et, tandis que ses familiarités allumaient ma colère, Matéa Ivii disait, pour y couper court : (( Prends garde, beau cousin, tes hommages m*atti- ^ a reraient de trop redoutables querelles ! » En parlant ijg^^WDsi, elle me nomma au prince sérénissime, qui n'avait pas jusque-là paru m'apercevoir.
Le maître de la monarchie laissa tomber sur moi un de ses regards descendu de si haut qu4l aurait suffi pour m'expliquer Tirritation publique contre une fortune si superbe, dans un pays où la dignité des personnes ne fut jamais impunément attaquée, i Vous avez montré, me dit-il, (c un vrai courage. J*aurai soin de vous! d Cela dit, il arrêta sur moi son regard en homme qui voulait pressentir ce que je valais, et il se retira, reconduit jusqu'à Tescalier par la comtesse et le commandeur. Celui-ci vint à moi. « Le cabale a lero, me dit-il, est le frère de la belle marquise de C***? « Femme charmante, ajouta-t-il, très-belle, la plus distintt guée d'air et de langage qui soit au monde. — Ah! cher (C neveu, interrompit Matéa, en ma présence parler ainsi!... « — C'est la méthode du jour, reprit-il avec un rire prott longé; on ne flatte plus les femmes; le prince se vante « de n'en gâter aucune. — On l'assure, répliqua la comc tesse vivement; on prétend même qu^il ne se borne pas
(( à des paroles, et que vous tous, à la cour, vous ne res- « pectez ni le rang, ni Tâge. » Ce sarcasme fut suivi d'un moment de silence. Jaymé reprit sur le même ton : (( Chère tante, il en est des femmes comme des autres con- (( quêtes; on ne les garde qu'avec la main de fer. Ijd gé- « néraUssime de l'Espagne et des Indes peut bien appliquer < les procédés stratégiques de l'empereur Napoléon. »
« J'étais hors de moi. a Voilà bien de la gloire assurée à 4 la monarchie ! » pensai-je tout haut, et je sortis. Le mot qui venait d'échapper à mon indignation me consolait de j. ces grandeurs insultantes et des dangers que ma témérité \ pouvait me faire courir. J'aurais été plus consolé encore, si j'avais su que je verrais un jour le patron de Jaymé, le maître audacieux de la monarchie espagnole à mes pieds, demandant au peuple soulevé grâce de la vie ?
Tandis que je m'étais arrêté dans une galerie éloignée pour prendre mon manteau, des éclats d'une gaieté bruyante arrivèrent jusqu'à moi; mou impression fut pénible, maii^* courte. J'élais bien sûr de ce que souffrait Matéa. Plus que jamais charmante , elle venait d'être bonne pour moi plus que jamais. En présence de son père, elle m'avait comblé de grâces; tandis que l'une de ses mains était abandonnée à ma reconnaissance, j'avais senti l'autre jouer avec les longues boucles de mes cheveux. Jamais je n'avais connu de trouble si grand. 11 fallait que mon émotion eût été bien vive pour soulever un moment le poids d'airain qui pesait sur mon cœur. Aussi, une seule pensée réussit-elle à se faire jour en moi : ce fut la résolution de partir pour la Biscaye dès que j'aurais été reçu sous les drapeaux. Si cette matinée de* vait m'être fatale, il fallait avoir revu Maria. Je songeai aussitôt qu'à ses côtés je n'avais pas à craindre les impressions pénibles, toujours renaissantes ailleurs, jusque dans l'ivresse des plus vives séductions. Chez elle, la jeunesse, la grâce, le charme s'unissaient à une dignité austère ; là , le respect s'égalait en moi à la tendresse; j'y rasseniiblais involontairement tous mes rêves de beauté intime, tous les prestiges à
travers lesquels ma jeune imagination aimait à contempler les femmes, toutes les perfections d'un sexe en qui je reconnaissais chaque jour davantage, sous les noms et dans les liens les plus différents, l'arbitre de nos destinées. S'il m'avait fallu renoncer à cette religion de mon cœur, le monde se fût anéanti pour moi, et, avec Maria, je la sentai^immorlelle. 1^ jeunesse a besoin de respecter quelque cfeose. Quiconque entre dans la vie sans payer ce tribut, y pÉlÉèrfl sans l'avoir reçu. Le plus' ingénieux interprète de la itogesse antique, celui que l'Espagne a vu naître, Sénèque, proposait un héros et un sage à nos hommages de tous les moment»; disciples que nous sommes de la chevalerie espagnole, cette institutrice chrétienne et guerrière qui a fait à la fois toute notre poésie et toute notre histoire, je iiropofprais les femmes. Ce culte écarte du jeune homme les habitudes et les jouissances perverses; il fait du premier et du plus intime de nos penchants un gardien sévère qui nous guide à travers ^les périls du monde, au lieu de nous égarer; il nous montre, dans les plus vrais bonheurs de la vie, les plus nobles des conquêtes et les plus désirables des récompenses.
« Une vie nouvelle avait commencé pour moi. Je recevais de la comtesse ces fréquents recados *, qui sont l'intérêt le plus animé de la vie espagnole. Elle me demandait quelquefois de grand matin pour prendre le chocolat avec don Domingo, ou bien je la rencontrais aux saints offices, et la quittais à l'heure où le flot des visites était attendu. J'apprenais de son père les nouvelles de France qui étaient notre i>erpétuelle attente, la catastrophe de Pichegru, les tètes tombées dans le procès de Moreau, l'Empire instituant ses pompes monarchiques parmi ce sombre appareil, l'armée de Boulogne toujours prête à s'embarquer, disait-on, et, en attendant, la guerre sur tous les rivages, hormis les nôtres
* Mot qui n'a pas, en français, d'équivalent, et qui est d'un usage infini ; il veut dire envoi, coaimission, message, billet.
jusqu'alors. Matéa me disait tous les bruits de la ville et de la cour. Les mille aventures du grand monde m'étaient racontées avec son esprit piquant dont la grâce et la variété infinies couvraient d*un voile de malice et de gaieté ses besoins de vengeance. D'autres fois, une muette et molle langueur remplissait la matinée; et quelques sons de sa guitare nazies aux accords de sa voix, le jeu de sa mantille qui déèoavhiit et voilait tour à tour ses beaux cheveux, son front ou «a taille, enfin les élans subits de sa douleur, étaient tout l'intérêt de ces longues heures; j'omets les â allées et venues de don Domingo, toujours impatient et 1 affairé, les jeux de Fernanda, par dessus tout les entrées et sorties incessantes de la camaréra , qui semblait avoir la garde de sa nqi^itresse et veiller sur elle par ordre, tant elle y apportait visiblement une sollicitude infatigable, soit qu'elle vit en moi un rival d'influence, soit qu'elle voulût pour sa maîtresse de plus illustres soins. Comme les filles « de cette condition, elle ne pardonnait pas au caprice du sort^ qui obligeait une aussi noble donzelle qu'elle se disait, à servir, et surtout à servir une parvenue. Elle ne manquait pas de prétentions d'une autre sorte et voulait des succès pour son compte : mais, quoique belle encore, son œil était creusé; des rides prématurées sillonnaient sou visage. On lisait la haine dans l'expression hautaine et provoquante de ses traits. 11 m'était arrivé de dire que si son regard avait été le poignard deBartolomé, je ne serais pas de ce monde, ni peutêtre sa maîtresse non plus. J'avais raison plus que je ne savais. Généralement, vers dix heures, je portais mon attente inquiète et oisive à la Puerta del Sol, parmi les officiers, les moines, les marchands, les magistrats , les ecclésiastiques, les grands d'Espagne, qui couvrent à toute heure ce simple carrefour dont l'importance étonne toujours les étrangers. 11 ne s'y faisait pas encore de révolutions; mais on peut dire qu'elles s'y préparaient déjà, et qui ne sait qu'un antre intérêt attire là de tous temps la foule attentive? Dès lors, le jour ne s'écoulait guère sans que les dames du plus haut
parage ne fussent amenées, dans le cours de leurs exercices religieux et de leurs visites du matin, à ce point de rencontre de toutes les grandes rues de la capitale, devenu le rendez-vous des désœuvrés de toutes les conditions, c'està-dire de l'Espagne entière. J'observais cette mouvante scène avec un sentiment confus de surprise, De même que le manteau bleu abrite également le grafltMgneur, le capitaine-général, le sous-lieutenant, le ocÊÊ^iéor, le négociant, rien ne distingue non plus au regard les grandes dames, les bourgeoises de tout rang, ni même ces jeunes et belles filles de nos cités, qui, sous le nom de Manoloi^ tiennent tant de place dans la vie espagnole et joignent tant d'élégance naturelle et d'ardente beauté à- beaucoup de dispositions romanesques et d'attachemeMs irréguliers. Les unes et les autres sont exactement parées du même costume, manient avec le même art Téventail et la mantille. 1^ costume national des femmes de la Péninsule, si simple et, pour ainsi dire, si sincère, met dans une évidence, nécessairement inconnue partout ailleurs , le charme qui est en elles. Cette taille qu'aucun ornement, aucun accessoire, aucun pli ne disputent aux regards, qui revêt, sous le nom de basquiney une simple robe noire, courte et serrée, aux franges de jai, de soie ou de velours, de manière à confondre par une invariable uniformité tous les états comme tous les âges; ce visage, ce front découverts que rien ne protège; cette tête nue où flotte la mantille de dentelle, si légère qu'elle pare le sommet de la chevelure plus qu'elle ne l'ombrage ; ce pied si élégant et si dégagé, une démarche vive et décidée, de grands yeux qui lancent sans obstacles de tous côtés leurs feux redoutables; le jeu de l'éventail, qui est une langue et une science ignorées du reste du monde, tout cela forme un spectacle toujours le même et toujours nouveau. Il n'est pas jusqu'à l'habitude de se montrer seules, de ne pas prendre le bras des hommes, qui ne soit une provocation de plus, en constatant une absolue liberté. Pendant ce temps, nous restons ensevelis dans nos vastes
manteaux, comme pour mieux contraster avec l'étroite basgt^me de r Espagnole; et nous restons immobiles, tandis que les femmes passent et repassent. Ondirait deux camps, dont l'un semble avoir la mission de toujours défier l'autre. Aussi, combien d'hommes à la Puerla del Sol que le désœuvrement £^ul ou la politique n'y ont pas conduits ! Beaucou{»:7' sont amenés par l'afTaire la plus importante qlÉf^bccupe leurs journées : ce perpétuel passage d'une foule de femmes charmantes. Parmi eux se signalait un jeune colonel aux gardes, dont l'immense chapeau militaire, avec un panache sans fin, au lieu de le grandir, achevait d'écraser sa taille» aussi remarquable par son élégance que par sa petitesse singulière. Placé tout le jour ^ avant de la fontaine du Bon-Succès, à l'endroit où se rencontrent les deux grandes avenues du Prado (la calle d'Alcala et la calle San-Géronimo), il se trouvait sur la roule de toutes les belles Madrilègnes^ et il n'en était pas une avec laquelle il n'échangeât des discours, des regards, des sourires ; oh eût dit qu'il était le maitre des cérémonies de la Puerta del Sol. Il en faisait les honneurs. Rien ne montrait mieux quelle familiarité rapproche parmi nous les sexes et les rangs. J'admirais dans le jeune officier celte prodigieuse étendue de rapports intimes. Matéa ne manquait pas de traverser plusieurs fois dans la matinée les groupes stationnaires. Je ne saurais dire la vive expression d'intimité avec laquelle, chaque fois, d'une main infatigable, l'officier rendait le salut familier des doigts à l'éventail delà comtesse. Une foule d'autres avaient ce privilège, l^aspect de tant de femmes, pleines de vie et d'attraits, ne me faisait que mieux sentir combien Matéa l'emportait sur toutes par le charme, Télégance, le feu du regard. Celle (|ui exerce sur nous quelque empire, n'en a jamais plus que lorsque son sexe déploie autour de nous tous ses trésors de grâce et de beauté. Mais, il arrivait toujours que, de cette image de Matéa charmante et admirée, mon regard s'élançait vers d'autres lieux et vers une autre image. Je
SUITE DU MANUSCRIT D'aÏNHOA. 125
réSéchissais que Maria ne serait pas entraînée si souvent par ses visites ou ses dévotions au milieu de tous ces hommes, qu'elle ne serait pas ainsi résignée à leur admiration, et que Ions ne seraientpas à ce point en étroite familiarité avec elle ! Tout me ramenait à elle, même Matéa..., surtout Matéa!
« Les intérêts publics commençaient à partager avec la galanterie les préoccupations de la Puerta del Sol. C'est là que don Domingo, toujours agité au milieu de cette foule silencieuse et immobile, professait les doctrines de TAssemblée constituante et quelquefois de la Convention. « La révolution française , disait-il , s*est faite homme. Au c lieu de se défen^tt» elle pourra désormais attaquer. « Voilà Tutilité de l^mpire. Le fond sera le même. La forme a i^udra mieu)L. Bonaparte sera l'Hercule de la liberté. « Il parcourra la terre, sa massue à la main, étouflant les « monstres ; et vous savez que l'Hercule ancien , dans ses € courses,n'oublia point rEspagne.— Mais vous-même, vous « oubliez qu'il commence par abolir en France toute liberté, (c Sa nouvelle constitution rétablit chez les Français là « monarchie absolue! — Qu'importe? chez nous, soyez sûr c qu'il fera table rase des abus, et tout est abus ! » C'était la première fois que ce vœu téméraire d'une intervention de Vutranger frappait mon oreille; j'en frémis, comme si je pressentais le châtiment que nous réservait la Providence. Mon mouvement involontaire fut remarqué de don Domingo; il crut que je lui conseillais plus de prudence. « Qu'ai-je à « craindre? poursuivit-il. La Puerta del Sol est unanime a sur la régénération nationale. 11 faudra bien qu'on ac- « cepte l'appui d'un bras robuste pour Taccomplir. Godoy, c en détruisant le prestige gothique de la couronne, rend « un grand service à l'Espagne : il tue l'ancien régime ! « Bonaparte, seul , peut nous apprendre à fonder le nou- « veau! » Le galant officier aux gardes nous entendait. (( Démonio! s'écria-t-il, je n'ai pas de goût pour le mé- (( decin et ses procédés abominables. Mais le mal me ré- « voile. Vienne le temps où nous ne verrons plus , dans ce
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« palais conGé à notre défense, des infamies dont l'imagina- (t tion s'épouvante. Démonio ! je l'avone, le roi, notre sei- « gneur, avec sa soumission aux impérieuses volontés d*une « reine asservie, avec ses vertus rigides et son chaste aveuce glement parmi les scandales de sa cour, me pénètre c d'une pitié profonde. On le voit adorer, après trente-neuf « ans d'hymen , une épouse qui se rit tout haut de son JL amour crédule, celle qui ferme Toreille et le cœur d'un « père à ses fils indignement délaissés. L'existence tout c entière du favori qu'il a élevé au faite de la puissance, « lui est un déshonneur. Son règne dorade et ruine un « peuple qu'il aime ! Pandémonio ! jetfïjperçois jamais ce bon « prince prodiguant devant tout le monde ses folles amitiés tt à l'un des deux parjures et ses caresses plus folles encore
< h l'autre, sans éprouver une tentation de me jeter entre eux
< et lui, de lui dire : Seigneur, ils trahissent Votre Majesté ! « Croiriez-vous qu'hier, par exemple, le roi voyant passer un a jeune garde-du-corps dans un riche équipage, dit, enpré- (c sence de Marie-Louise : a II parait que don Fulano est plus (C heureux que moi, qu'il reçoit ses revenus d'Amérique... « Don Manuel prend la parole, et, foulant aux pieds à la a fois ses devoirs contraires envers ses maîtres, insultant a l'un comme roi et comme ami, l'autre comme reine et « comme femme : a Chut ! sire, répond-il, chut ! Une vieille a femme de votre cour l'enlrelient. »
c Le grand d'Espagne qui commandait le régiment des gardes espagnoles où je devais entrer, avait enfin fixé le jour de la revue indiquée pour ma réception sous les drapeaux. Ce jour désiré se leva ; je revêtis l'uniforme dès l'aurore. Pour la première fois depuis le jour qui m'avait enlevé Maria, j'eus un mouvement de joie. J'allai chez la de D'** qui ne m'avait point fait appeler; j'aurais voulu montrer au monde entier, amis et ennemis, le fier officier
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des gardes, à la place du noir licencié de Salamanque. A dixhuitou vingt ans, lorsqu'on chausse Téperon pour la première fois, on puise dans la possession d'une épée un tel sentiment de sa force, qu'on ne croit plus aux obstacles. On ne voit partout que des succès. 11 semble que toutes les palmes doivent être facilement conquises : si on aime, on croira à celles de l'amour comme à celles de la victoire.
c Je trouvai Matéa répétant les danses de TAndalousie autour de sa chère Fernandina qui avait un chagrin à distraire : elle accompagnait elle-même, du tambour de basque et de la voix, ses pai^ aussi élégants que pressés. Exécutées par elle avec leurs ^éf. attitudes, leurs mouvements rapides, leurs balancements harmonieux, ces danses méridionales empruntaient aux grâces de sa personne un charme de plus; et, à leur tour, ces airs nationaux, ces figures animées donnaient à Matéa une magie incomparable. La comtesse accorda le boléro à mes prières. Elle prit des castagnettes, fit le salut avec une dignité royale à son danseur absent, et s'élança. Elle représentait avec tant de légèreté, tant d'ardeur, tant de vérité, cette pantomime cadencée qui plaît à l'imagination espagnole comme un défi tour à tour et comme une promesse, qu'on aurait cru voir devant elle celui qu'elle semblait appeler, fuir, encourager et fuir encore. Son pied glissa : je la soutins, je pressai sa taille. A cet instant, le commandeur parut, sans être annoncé. Il porta sur moi un regard où se peignirent la surprise et la colère. J'étais trop agité pour le braver ; je sortis. Après avoir erré au Buen-Reliro , parcouru le Prado plusieurs fois , regardé toujours dans la rue'd' Alcala si j'apercevais Matéa à sou mirador ' , j'entendis sonner l'heure où je devais me rendre au quartier des gardes. Le régiment était sous les armes devant la caserne. En voyant ces vieux guerriers qui allaient obéir à mon inexpérience et à ma jeunesse, mon respect pour eux m'inspira un mélange d'orgueil et de timidité indéfinis-
^ Balcon garni de jalousies en été, de vitres en hiver.
sable. Cette longue file de soldats, ce brillant état-major, le bruit des fanfares, le concours d'un peuple immense, don Luis et ma mère parmi les assistants, Maria absente, les grands et saints devoirs que je contractais, toutes ces choses, la plupart si imposantes ou si nouvelles, remplacèrent dans mon âme par des sentiments plus profonds le trouble qui la remplissait. Je me rappelais toutes les paroles, toutes les espérances de ces entretiens si chers des monts sauvages de la Cabrera, Je tirai mon épée; le drapeau de la patrie s'inclina devant mon serment de lui rester fidèle. Dieu dut l'entendre , ce serment de l'honneur; mon cœur passait tout entier dans les paroles sacrées que \e prononçais. I^ foule, attentive à cet engagement solennel , semblait émue ainsi que moi, et mon père laissait tomber une larme sur la croix de Charles III , qui décorait sa poitrine. Le cri de vive le Roi , notre Seigneur ! retentit longtemps dans les airs ; il partait à la fois de tous les cœurs : ce mot comprenait la patrie.
c Les officiers m'environnèrent; tous portaient la bienveillance sur leurs visages pleins de franchise. Parmi les plus empressés , brillait le fidèle et sémillant chevalier de la Puerta del Sol. Son œil vif, ses mouvements brusques, son air martial dans sa taille exiguë, son enjouement me plurent dès l'abord. Il traînait un grand sabre, et ses longues moustaches ombrageaient la moitié de son visage. Ce jeune colonel commandait la compagnie à laquelle je fus attaché et n'avait pas tout à fait mon âge. 11 prit ma main dans les siennes, la secoua sans fin, m'embrassa pour compléter la connaissance, et me dit : «c Démonio ! seigneur don Alonso, soyez « le bienvenu : vous avez fait vos preuves, et nous serons « tous ravis de vous avoir pour camarade. Démonio ! vous a et moi nous sommes déjà des parents et des amis : car a VOUS êtes le frère d'une de mes tantes et le sauveur d'une « autre ; vous pouvez compter sur don Carlos, à la vie et à « la mort. »
« Don Carlos était le fils de don Juan, le frère aîné de
stJiTE DU Manuscrit d^aïnhoa. 129
Prey don Jaymé; son regard avait tant de douceur, ses expressions sur ma famille tant de naturel, que je jugeai de lui comnle ma sœur. On ne pouvait révoquer en doute sa sincérité. H ajouta gaiement : < Démonio, ma jolie « tante, la très-aimable doiia Angustias, peut enlever à ma c famille, s*il lui plaît, un bel héritage! Démonio, notre c seul regret, le mien du moins, est d'appeler du nom de % tante une femme céleste à qui les saints du paradis c etix- mêmes voudraient en donner un autre!» Je le quittai, soulagé d^un poids importun, en ne trouvant pas en lui un ennemi. Dans la disposition où j*étais, je voyais Thorizon s'étendre devant moi sans autre nuage que celui qui pesait depuis tant de jours sur mon cœur et sur ma pensée.
c De retour chez mes parents, j'entendis de loin pleurer dona Léonor. Quand le guichet de la porte fut ouvert, tout en répondant au qui vive? l'élernel gentedePaz ', j'aperçus don Luis consterné aux côtés de ma mère. La porte s'ouvrit à son tour, et j'appris qu'un homme, de la livrée du roi, venait de m'apporter un message, se justifiant d'un retard de plusieurs jours par je ne sais quelle excuse : c'était un ordre du ministre de la guerre qui changeait ma destination et m'envoyait à un régiment expéditionnaire, cantonné dans les savanes désertes de l'Amérique septentrionale, aux extrémités du Nouveau-Mexique. La date de cet arrêt de proscription m'apprit trop que j'avais encouru, dans ma rencontre avec don Manuel, des ressentiments inexorables. I^ lettre de cachet remontait à ce jour-là. Elle avait sommeillé, suivant l'usage des affaires, dans les bureaux. L'ordre de hâter l'expédition était, au contraire, du matin même. C'était la signature du commandeur. A ce moment, un autre message de la couronne arriva; je pensai que la comtesse, instruite à temps, avait détourné le coup, et déjà je regret-
* Gens de bien.
tais les protecteurs qu'elle avait dû invoquer. Je 1» : on me commandait de partir le lendemain pour la Gorogne, afin de me rendre à mon poste par le courrier nnariiime du 1" septembre.
« Les illusions qui m'avaient souri une heure auparavant venaient de s'évanouir; un voile lugubre m'environna. Il me fallait quitter tout ce qui m'était cher, m'expatrier, porter mon cœur brisé aux bouts du monde. Je* courus chez la comtesse; la camarera me reçut avec des airs de satisfaction et de triomphe. Elle me dit que l'excellentissime comtesse était à l'office et serait sortie tout le jour. Je la cherchai, en effet, inutilement. Tout ïne manquait à la fois, les consolations aussi bien que les espérances. Mon deuil fut grand. Je me demandais quelle est cette mystérieuse puissance qui fait sortir une affliction de chacune de nos joies, comme si, en les goûtant, même les plus simples et les plus légitimes, l'homme était infidèle à sa mission, et que la destinée dût aussitôt le ramener violemment à cette loi de son existence... le malheur!
« C'était l'heure où l'ardeur du jour déployait tous ses feux. Madrid, auparavant si bruyant, se taisait; la sieste Tavait endormi. L'aspect de toutes les maisons sans un balcon ouvert, et de toutes les rues sans un être vivant, avait quelque chose de lugubre qui n'était que trop conforme à l'état de mon âme. Des Français bravaient seuls une température brûlante : ils étaient les Bédouins de ce désert. La Puerta del Sol avait perdu ses oisifs. Quelques-uns, ne voulant pas céder au soleil une entière victoire, s'étaient transplantés dans les boutiques d'alentour. Don Domingo, qui discutait les affaires publiques avec des prélats, des grands et des officiers assis sur le comptoir d'un fourbisseur du voisinage, sortit à mon aspect, tout animé de l'entretien qu'il venait de soutenir. « Bonjour, me dit-il, en « me tendant la main : là Puerta del Sol n'a point de nou- « velies ou presque pas. En disait-on au régiment? — Une « seule, répondis-je. — Vraiment, interrompit- il avec
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« vivacité accoutumée, le bruit est donc vrai? Il a débarqué « en Angleterre ! Sa main désormais s'étendra librement de € ce côté des Pyrénées! La régénération de la Suisse et c celle de l'Italie sont des œuvres immortelles; la nôtre c complétera sa gloire. Voilà longtemps que je Tai dit! »Et J^ardent vieillard se livra au cours de ses idées.
a Enfin, le récit de mon infortune put se faire jour entre deux de ses plans politiques. J'avais cru que son indignation éclaterait tout entière, en apprenant les vengeances qui me proscrivaient. Quel ne fut pas mon étonnement d'entendre ce généreux ami trouver des excuses au funeste génie qui présidait à nos destinées. « Ne vous y trompez pas, dit-il ! € Allié de l'empereur, ennemi du saint office, doux et rec lâché dans l'exercice du pouvoir, Godoy a du bon; et ce c qu'il a de meilleur, ce sont ses amours, son faste, son c irrésolution, sa faiblesse. Lui seul réussit où vingt siècles a auraient échoué : il soulève l'apathie espagnole contre
< le pouvoir absolu. Les grands, indignés de voir un par- « venu marcher à leur tête, et les moines désespérés de c son indulgence pour les philosophes, apprennent à faire c cause commune avec nous contre le vieux système : c une fois la hache en mouvement, il faudra bien que « Tarbre entier des institutions caduques succombe. 11 y a c dix ans, toutes les voix s'élevèrent, toutes les bourses « s'ouvrirent pour une croisade contre la France républic caine et régicide ; alors, par un vrai prodige; quatre-vingts c millions de dons patriotiques se trouvèrent. Aujourd'hui, c quel progrès immense! Vous avez vu, il y a six mois, c la stupeur de l'incident de Vincennes. On l'oublie déjà, c Une indignation de tous les jours efface celle-là rapic dément. Il s'agit bien d'un prince de plus ou de moins ! c 11 s'agit du lion espagnol outragé, perdu, anéanti! Tout
< le monde sent cela. Les amis de la régénération sociale € pourront dire bientôt qu'il n'y a plus de Pyrénées. »
« Don Domingo s'arrêta ; je contestai d'.un mot ses sentiments et ses maximes. 11 me prit la main et me dit : a Nous
làâ LIVRE CINQUIÈME.
u n'envoyons d'ordinaire dans le nouveau monde que l'é- (( cume du nôtre, ce qui voue tout un hémisphère au dés- « espoir. Contre la règle, le vice-roi du Mexique est par ce hasard un honnête homme. Il me reconnaît pour un de « ses amis. Je vous promets sa protection. Vous reviendrez « quand un jour meilleur se sera levé. Je suis ravi de cet a arrangement ; car je ferai route avec vous. Je devais partir « dans trois jours. Je partirai demain, et je vous mène. Nous d discuterons à notre aise mon mot d'ordre: Bonaparte et Li« « berlé !» A ce mot, il m'entraîne chez un parador ' , trouve sur la porte le mayoral qui nous avait amenés, loue sa voiture jusqu'à la Corogne, me charge de passer chez le capitainegénéral pour demander une escorte, et court à ses affaires.
« Dans la soirée, j'essayai de parvenir jusqu'à Matéa. Des allées du Prado, je voyais ses amis rassemblés en grand nombre. Mon premier mouvement fut de fuir ; mais je revins sur mes pas et franchis le seuil. J'allais entrer dans une tertulia ' pour la première fois, et la reine du cercle était Matéa, entourée, heureuse peut-être, quand j'étais au désespoir! Je tremblai en voyant s'ouvrir la porte fatale, quoique tous ces hommes, la plupart vêtus d'une redingote poudreuse, et distribues autour des tables d'impériale, n'eussent rien d'imposant. Leurs ombres se dessinaient sur la muraille blanche et nue^ du salon. Un vent du nord si glacé s'était abattu tout à coup des montagnes qu'un brasero ^ argenté occupait le milieu de l'appartement, et trente personnes l'environnaient, se tenant debout en face de la comtesse, ou attentives à la marche du jeu. Tous les yeux se tournèrent vers moi; mon nom passa de bouche en bouche : le mariage de ma sœur, la catastrophe de Salamanque, mon exil du matin, expliquaient cette attention importune. Je ne réfléchis pas que la lampe qui éclairait les deux salons ne jetait pas assez
1 Auberge des voituriers, muletiers, etc. < Réunion du soir.
s Espèce de grand réchaud où se brûle de la braise. Le brasero tient lieu de cheminée.
SUITE OU MANUSCRIT D AlNHOA. 133
de lumière pour que mon trouble se révélât aux assistants, et je ne promenai autour de moi qu*un'regard plus ferme et plu haut. La comtesse sembla surprise de mon apparition. Elle m'adressa quelques paroles précipitées, et reprit son entrelien avec un homme qui était assis à ses pieds sur le rebord du brasero. C'était le commandeur : il avait Tair de régner sur le cercle entier. Don Carlos, seul, quittant le jeu, vint à moi. Il me parla tout haut de son in(Ûgnation et de ses regrets. A ces mots, la de D*** se leva, se rapprocha avec une expression de préoccupation douloureuse qu'elle combattait, et qui me frappa vivement, c Je suis bien malheureuse de c votre départ, me dit-elle à voix basse, mais je le suis peutc être plus encore de la contrainte que tant d'étrangers m'imc posent. Venez demain embrasser votre Femandina, et dire c adieu à sa mère. » Â ce mot, elle agita négligemment sa mantille, l'abaissa de sa tête sur ses blanches épaules, et, sans attendre ma réponse, elle alla s^asseoir auprès d'un homme à cheveux blancs qui fumait en silence, portant autour de soi un regard curieux et sévère. La croix épiscopale , qui brillait sur sa robe noire, indiquait seule son état et son rang. Sa présence vénérable me fut douce. Je remarquai les soins charmants de Matéa, et partis reconnaissant de ses bonnes paroles, désolé de la réserve qui l'avait retenue loin de moi. c Le lendemain, à l'heure fatale, je quittai mes parents en pleurs. Mon père essuya ses yeux et me dit avec une touchante fermeté : c Mon fils , je suis plus frappé que toi ; « car, à l'âge que j'ai, je puis ne jamais te revoir. N'im- « porte ! Tu n'as pas entendu de moi un murmure. A mon c( exemple, souviens-toi, à présent et toujours, que nous « avons deux maîtres auxquels une âme espagnole obéit c sans se plaindre : le Roi et le point d'honneur ! Le point € d'honneur est un tyran. Qu'il nous demande la vie d'aua trui ou la nôtre, qu'il les demande pour la fidélité, pour « le sacrifice, pour la vengeance, on les lui donne les yeux f fermés. La Royauté, au contraire, n'est jamais tyrannie. € Dans sa sphère souveraine, elle est laloi vivante. Elle est la
c( fontaine de justice, même quand elle nous frappe. Lui être « dévoués alors plus que jamais, c'est Thonneur encore. Le (( doute et la difficulté ne commencent que si les deux c commandements pouvaient se contredire entre eux. Jusc que-là, on marche en avant! On combat! On meurt! c On se couvre de gloire ! Ainsi ont fait nos aïeux. C'est co a qui donne à notre histoire son caractère héroïque, ce qui (( la rend si belle. On reconnaît partout des âmes trempées c de la main de Dieu pour accomplir les plus grandes « choses des annales du monde. Avec le code de Thonnear (( et du devoir empreint au fond de Tâme, tu marcheras sur < les traces des héros de là patrie. Tu pourras être la lu- (( mière et la force de l'Espagne ; tu seras certainement la <& consolation et la gloire de ton ^ieux père! » A ces mots, don Luis se jeta dans mes bras. Je me crus à Alba de Tormès. Il me sembla que sa main me bénissait une seconde fois! ce J'allai joindre don Domingo. Sa fille me reçut au bain. Ses cheveux d'une éclatante ébène, que ses femmes couvraient de parfums, descendaient à grands flots jusqu'à terre; l'eau chargée d'essences et embaumée cachait mal Tagitation de son sein. Je remarquai, plus encore que la veille, dans ses traits et dans son regard, l'aniNreinte d'un chagrin réel , d'un sentiment vrai et profond que je n'y avais jamais vu. Jamais non plus je n'avais senti mon cœur battre ainsi dans ma poitrine. En ce moment, Maléa me parla de ses efforts inutiles pour fléchir mes persécuteurs. L'indignation s'alluma dans mon sein, c Au (( nom du ciel , mon ami , me répondit - elle , en me « prenant les mains, calmez votre fougue impnidente; ne « vous exprimez pas durement sur les dépositaires de Tau- « torité du roi noire seigneur. Sans doute ils sont chargés n de ridicules autant que d'honneurs. Mais si vous encourez « davantage leurs disgrâces, que devicndrez-vous, et, avec (( vous, ceux qui vous aiment? — Des disgrâces! Celles de « Jaymé ! » Ce mot acheva d'exaspérer ma colère, t Peu m'ima porte, répondis -je, de devenir ou non quelque chose.
«r pourvu que je reste ce que Dieu m*a fait, un véritable c Espagnol et un galant homme! Plutôt que de me courber c devant les dernières dégradations de la puissance, j'aime c mieux être entraîné loin de ma patrie, loin devons, de mes t parents, de ma sœur, Tange de ma vie! — L'ange de sa € vie! » s'écria-t-elle, se parlant à elle-même d'une voix concentrée et avec un regard enflammé qui me surprirent et m'eflrayèrent. Je n'eus point à répondre. Domingo m'appela. Nos apprêts terminés, Matéa, dans un désordre qui ne la rendait que plus belle, vint présenter Fernanda à nos dernières caresses. Elle me permit de Tembrasser ellemême. Jamais je ne l'avais vue si enivrante et si émue. On eût dit qu'elle voulait mêler toutes les séductions à nos adieux, et la plus grande de toutes était celle du trouble extraordinaire où je la voyais. Ses larmes l'embellissaient {4us que tout l'éclat de sa beauté et de ses succès. Les miennes ne coulèrent pas; ma fierté irritée dominait toutes mes douleurs de fils, de frère... d'ami! mon vieux compagnon put m'entraîner sans eflbrt.
(( En roulant à travers Madrid , et saluant du regard le palais de nos rois, je me dis qu'un jour je paraîtrais sous ses lambris, que la Nouvelle- Espagne m'offrirait des chances heureilses, qu'il était bon à tout Espagnol de connaître cette moitié du globe conquise et policée par nous, qu'il le fallait pour en savoir les besoins, les ressources, les destinées. Dans ma révolte contre les maîtres de TEspagne, je finis par remplir le devoir d'accepter mon sort jusqu'à Taimer. Je me voyais défendant nos frontières américaines, soumettant à la couronne leCumanche indompté, revenant d'exil pour consoler Maria de ses grandeurs par mes succès, et trouver mon salaire aux pieds de Matéa. C'est pour la jeunesse qu'a été faite la fable de Pandore. Au fond de toutes ses douleurs, il y a une espérance cachée qui se révèle, quand le dernier moment est venu.