‹ Don Alonso ou, L'EspagneChapitre 17 sur 22 · LÉON ET GALICE · texte numérisé non relu

LÉON ET GALICE

Fais que je t'estime, afin que je sois triste cTètre déeko de tes bonnes grâces, on de n'avoir po les aeqnérir. La BEUTisx, Dm Gromdê,

Départ de Madrid. —- Monts de Gaadarrama. — Royaume de Léon. — Scène de Tenta. — Rencontre de Fortunato et de Bartolomé. — Histoire d'Antonio. — Le matador Enriqoé Henriqaez. — > Caractère da peuple espagnol. S<m géaie africain. Sa littérature. — Royaume de Galice. La Corogne. — Arritée de dola Maria. Bénédiction d'épée. Embarquement. Iles sacrées.

« Notre bruyant attelage nous emporta ; j'étais comme un homme qu'un choc violent vient d'étourdir. Bien du temps s'écoula avant que je prisse garde au zagal qui retournait avec nous vers la Corogne. 11 m'avait salué d'un air joyeux; je ne le voyais pas. Enfin, une des cordes de r attelage vint à rompre, et nos six mules, lancées comme elles l'étaient, nous auraient entraînés au fond du premier des ravins qui coupent la plaine déchirée de Madrid, si l'adroit et intrépide zagal, suspendu à leurs têtes, ne les avait retenues par un vrai prodige. Nous descendîmes. Antonio revint à la charge. « Seigneur cavalier, me dit-il, il « m'est advenu force aventures depuis un mois que je n'ai « vu Votre Grâce. Deux heures après notre arrivée, le roi (L partait en pompe pour la maison de plaisance où sont ence terrés, ici près , ses aïeux*. La presse des mules fut pu-

^ San-Lorenzo del Escortai (rEscurial).

c bliée; on enleva les pauvres bêtes que j'amenais du fond

c de la Galice: aucune n'a réclamé pourtant; elles savent

« les obligations des vassaux de Sa Majesté. Mais, à moitié

c chemin de San-Lorenzo, on les a mises sur la voiture du

€ grand joueur de guitare que vous savez, et, par forme

< de protestation, elles ont jeté leur charge dans un fossé, c Notre-Dame d'Atocha a permis que le fossé ne fit pas « son devoir ainsi qu'elles , et l'enfer n'a pas repris sa « proie. Mais moi qui ne pouvais rien à tout cela, comme « vous pensez bien, il m^a fallu fuir à toutes jambes : on vôu-

< lait m'employer à décorer de Tordre de la Toison-d'Or c le premier arbre de la Fresnéda. Voilà comme on récom* X pense ceux qui s'avisent de bien servir le roi, notre sei* c gneur! »

«Aux pieds du Guadarrama, il fallut mettre pied à terre ; je tombai avec surprise dans les bras de don Luis et de ma mère. Ils gravirent avec moi le Puerto neigeux. Nous arrivâmes au sommet de cette chaîne que Madrid a {)our décoration et pour rempart. Nous étions devant le lion de marbre, le lion des Castilles, qui, debout sur ces crêtes escarpées, au milieu des glaciers perpétuels, semble dominer tout son ^npire : d'un côté, les plaines que nous quittions; de l'autre, toute la suite de monts sauvages qui forment la charpente de l'Espagne, et plus loin cet Océan, cette Amérique où j'allais trouver, au lieu de tout ce qui m'était cher, le désespoir et la solitude. Dona Léonor, épuisée par sa douleur, peut-être saisie par le subit passage d'une température ardente à une atmosphère glacée, s'évanouit dans mes bras. Nos secours furent longtemps inutiles. Je voulais que Domingo me laissât en arrière; le sous-officier qui commandait notre escorte nous montra un ordre de ne point me perdre de vue. Je transportai ma mère dans la tartane ' qui l'avait amenée; don Luis me serra dans ses bras, le cœur désolé, l'air intrépide, et je partis, indigne plus que jamais

* Voitore de louage à deux ou quatre mules.

138 LHTRE SIXIÈME.

contre l'abus d'autorité qui, pour complaire à d'indignes passions» arrachait un fils à sa mère mourante. Combien on sent ce qu'il y a de coupable dans l'alliance du pouvoir et de Tiniquité, quand le coup, parti de si haut, nous blesse au ocBur !

< Cet emploi des armes créées pour la protection et le salut de tous provoque dans la conscience du jeime homme des doutes désolants. C'est là le crime des gouvernements qui peuvent et osent tout, qu'ils nous exposent à nous demander avec effroi s'il y a une loi suprême, une justice, un IMeu?

I>on Domingo s'indignait de son côté, mais ^i jouissant d'un grief de plus, comme d'une raison d'attendre plus promptement du cours des événements la régéné' ration nationale ! Le bon Antonio, de temps en temps, quittait ses mules pour venir à la portière exprimer sa fureur. < Moi , disait-il , j'aurais recommandé mon âme « aux saints Archanges, et le sous -officier serait mort c sur la place. Mon escopette n'a jamais manqué un méa créant à deux cents pas. — Homme ! répondait grave- « ment mon compagnon de voyage , ce n'est pas lui qui a est responsable de la tyrannie dont ta raison s'offense. <. — Laissez, interrompit l'Andaloux. Quand le roi, notre « seigneur, commande une injustice, car Sa Majesté ne

< peut pas tout voir et tout savoir , si on lui parlait comme a les républiques de Biscaye, il faudrait bien que Sa Macr jesté changeât ses plans : ergo, ceux qui exécutent sont « plus coupables que celui qui ordonne. Aussi les tueraisc je tous comme des chiens et des renégats qu'ils sont. » Et, sans attendre la réponse du négociant, il retournait à ses mules, haranguait chacune par son nom, et revenait nous dire : « Je ne m'étonne pas que ce sous-officier se soit com-

< porté ainsi; il a l'aiguillette d'argent; c'est quelque en- « fant de la cour. Ces gens-là ont l'âme et la bouche dorées;

< mais pour ce qui est d'un cœur espagnol, ils ne s'en « doutent pas. Des hommes tels que nous ne sauraient pas c( tromper leur souverain, ni fléchir devant un traître. Que « le grand rossignol me tombe sous la main, je le traiterai

SUITE DU MANUSCRIT d'àÏNHOA. 139

c comme mon père, matador d'héroïque et impérissable c renommée, traitait les taureaux des courses royales, et je c serais bien sûr d'être plus près du paradis, que si je vec nais d'acheter toutes les cruzades ' de la terre. »

c Don Domingo ne se lassait pas de gémir sur l'ignorance qui tournait, au profit de la superstition et du pouvoir absolu, des qualités généreuses faites pour rendre la liberté si facile et si féconde.

« Nous traversions les montagnes du royaume de Léon ; nous avancions parmi ces landes de cistes languissants et d'arbres nains que notre pauvre Espagne appelle des forêts. Un soir, nous étions arrivés de bonne heure au lieu du repos. C'était une venta isolée % bâtie en terre, sur la frontière du royaume de Galice. Le zagal égayait la longue attente du souper par ses facéties, quand il fut interrompu par l'arrivée de deux cavaliers. Leurs fusils jetés sur la seule table que possédât l'hôtellerie, ils ordonnèrent d'un ton haut et bref qu'on s'occupât à l'instant de leurs chevaux dont l'un était blessé, et nous montrèrent, armés de pied en cap, Fortunato et un inconnu qui restait enveloppé sous son manteau. Dans l'arsenal qu'ils portaient sur eux brillaient plusieurs paires de pistolets : comme ces armes sont sévèrement défendues dans la Péninsule, on prit, pour ceux qui les portaient sans les cacher, beaucoup de considération. Il n'y avait que des grands seigneurs ou des bandoleros qui pussent ainsi braver les lois.

€ Je savais trop ce que je devais penser de ce spectacle. Notre escorte n'eut pas même l'idée de s'émouvoir. Après une heure de bruit et d'audace, à la nuit noire, tous deux repartirent, a II parait, dit le zagal, que ces cavaliers ne « craignent pas les bandoleros. — Il parait! » répondit le brigadier. J'avais un soupçon de Bartolomé.. La tristesse

* Bulles de la croisade dont il a été parlé.

* Auberge isolée dans les lieux déserts.

140 LIVaB SIXIÈME.

que je ressentais pour mon pays de tels spectacles, de telles mœurs, d*un tel régime, dominait tous mes autres senti* ments. Pour distraire ma pensée et remplir les dernières heures du soir, je demandai à Antonio Thistoire de ce fère illustre dont il m'avait parlé. Il ne se fit pas prier, et sW prima à peu près ainsi :

« Je suis fils de Tun des plus célèbres toréadores qui « aient fleuri depuis Torigine de la monarchie, et malheu« (( reusement je suis trop jeune pour l'avoir vu dans a Tarène. Je naquis bien longtemps après l'éclat de sa 9 gloire. Son nom retentissait d'un bout du royaume à « l'autre, ni plus ni moins que celui d'un Ruy Diaz el Gd, « ou d'un Guzman le brave ou des conquistadores. Beau <E et bien fait , Enriqué Henriquez débuta comme Pica- (( dor \ C'était au temps où pour complaire au seigneur a Charles III , hérétique comme vous savez , car il perce sécuta la société^ le Saint -Office et le noble jeu des « corrides^y la noblesse ne paraissait déjà plus que de « loin à loin dans l'arène. Les jeunes seigneurs, élevés « entre les murs de Madrid , ignoraient l'art de com« <K battre un taureau, de tirer parti de sa fureur, de tourner « contre lui toutes les chances du combat. Il ne resta que « leur riche parure , fidèlement reproduite par les noua veaux champions : ceux-ci étaient moins illustres, mais « plus habiles. L'éclat des corvidés fut conservé avec l'é- « légance du costume ; et leurs périls, leurs charmes s'actf crurent.

a La lice s'ouvrait-elle devant mon père-, traversait-il le ce champ sur son cheval andaloux, avec sa longue pique, « son brillant panache, sa veste galonnée d'argent ou d'or, <K son air noble et mâle, tout le peuple des tribunes, toutes « les grandes dames des balcons, agitaient leurs mou- «c choirs et l'accueillaient avec des acclamations qu'on au-

^ Toréador, qui engage le combat dans les courses de taureaux. * Les corrides (courses de taureaux).

SUITB Dl] MANI]SGRIT D*AÏNHOA. 141

rait entendues au fond des Indes. Quand il venait saluer Sa Majesté, ou bien le magistrat qui présidait à la cérémonie, sa grâce et sa dignité arrachaient aux plus illustres spectatrices tant d^applaudissements et de louanges frénétiques que Tamphithéâtre en était ébranlé comme par un tremblement de ten^e. Durant le combat, son adresse et son courage égalaient sa beauté. Toujours devant les pas du taureau, allant le chercher jusqu'au milieu de Farène, se maintenant sur son cheval dont les entrailles pendaient à terre, et, quand la corne terrible laissait enfin le coursier sans vie, regagnant la barrière fièrement sans presser le pas, vous auriez vu, à Taspect de ses pé*rils, rassemblée tressaillir d*efiroi, pour passer aussitôt du silence de la terreur aux éclats les plus impétueux de l'admiration : les éventails, les mantilles, les cris ne suffisaient pas à l'expression de l'enthousiasme des femmes. Je puis vous avouer, bien entre nous, que les plus belles et les plus illustres se chargeaient de lui témoigner les sentiments de toutes les autres.

« Devenu matador \ il montra mieux que jamais, dans ce poste difficile, tout ce qu41 pouvait faire. Jamais il ne lui a fallu plus d'un coup de dague pour terminer la corride. La science est bien dégénérée depuis lors. Les vieillards vous diront que les toréadores les plus célèbres d'aujourd'hui, ceux que l'Espagne est tout entière avide de voir, ressemblent à mon père, comme tel généralissime que vous savez aux seigneurs don Gonzalo de Cordova, ou Alvarez de Toledo. Il allait droit à l'animal fu* « rieux , lui présentait son drapeau rouge, étendait le bras « sans hésiter entre ses cornes menaçantes , et le fer tra- « versait de part en part le taureau qui tombait sanglant à « ses pieds.

« Je n'ai pas besoin de vous apprendre, la renommée

* Le' toréador chargé de tuer le taureau. Son rôle est le plus brillant et le plus périlleux (de matar, tuer).

« VOUS Ta dit assez, qu*Ënriqué était de toutes les coarses « royales ; les entrepreneurs les plus opulents de TAndaa lousie se disputaient la gloire de le posséder, pour 8*as- (( surer la victoire sur leurs rivaux Manchègues. Mqn père tf aurait pu se créer une riche existence: des habitudes de a dissipation, la recherche de sa parure, d'éternels voyaa ges faits toujours avec un faste royal, de fréquentes ce offrandes aux monastères pour expier ses désordres, épui- < saient ses énormes traitements. Sa beauté aurait pu dea venir une mine aussi féconde que son adresse; mais, fier « de compter d'illustres amours, à peu près autant qu'il y a ce d'étoiles au firmament, il profitait de ses avantages dans <K l'intérêt de ses plaisirs et de son orgueil, non pas dans <K celui de sa fortune.

« Lwsque sa jeunesse se fut ainsi passée, il sentit enfin u tout ce que cette existence avait de condanmable devant a Dieu , et il épousa la fille d'un riche fermier de l'un « des trois ou quatre giands seigneurs entre qui la belle Ân- « dalousie se partage. Peu de temps après, il se vit ar- « raché de sa retraite par un ordre de la cour. Le seigneur <E Charles III n'avait jamais offert à ses peuples le spectacle « de courses royales. Mais il allait bientôt rendre compte a à Dieu le père de son règne schismatique. Déjà le prince « et la princesse des Asturies, aujourd'hui régnants, que « Dieu garde! ne cachaient plus leur amour pour cette a branche essentielle de la gloire nationale. Ils se hâtèrent vic de célébrer à l'Escurial des courses dont le bruit im- « prévu dut bien tourmenter le vieux roi sur son lit de « mort. Ils voulurent qu'Enriqué décorât de sa présence ce.* « fêtes vengeresses de San-Lorenzo . Par malheur, il se rendit « au cirque sans avoir eu le temps d'assister au saint sacri- « fice; un taureau franchit en fureur les barrières. L'il- « lustre matador, qui attendait dans les lices le moment « de paraître, se trouva attaqué sans pouvoir se défendre. « Dieu permit qu'il ne perdît pas la vie; mais il resta mu- « tilé. L'Espagne apprit à la fois que mon père ne descen-

« drait plus dans Tarène, et que le seigneur Charles III était

« descendu au tombeau. Vous savez sûrement que la pre-

« mière des deux nouvelles empêcha tout l'effet de Tautre.

« Enriqué se retira dans sa métairie. J'avais un frère aîné.

< Il dut à notre propriétaire excellentissime la gloire de re- € vêtir rhabit sacré ; il entra aux Franciscains, cet ordre béni « de Dieu et du peuple espagnol, qui a donné plus d'âmes au « ciel, comme chacun sait, que la mer n'a de grains de sable, a Nous baisions ses mains avec des transports de joie et de « respect. Il vient d'obtenir le poste d'ermite dans le jardin « royal du Buen-Retiro. On devait cela à Fray Aparicio, fils c( d'Enriquez. Les fils de Colomb sont ducs de Yeraguas! »

« Fray Aparicio était mon capucin de Salamanque. Des frères quêteurs, le souper, la prière commune interrompirent Antonio. Le lendemain , comme nous gravissions une côte escarpée , il vint sur le marchepied reprendre son récit :

« Toutes les choses de ce monde sont bien, puisque Dieu « les a faites. Pourtant il me semble que j'aurais mieux c convenu que mon frère à la vie monastique. Tel que vous « me voyez, il y a au fond de moi beaucoup de tristesse ; t je ne la surmonte que par effort, et ma conversation n'est « si souvent joyeuse que parce que mon âme est tourmenc tée. Je ne comprends pas pourquoi je suis obligé à de € perpétuels travaux, lorsque tant d'hommes qui ne me va- « lent pas , dont beaucoup, je le sais, ont un sang moins « pur que le mien dans les veines, se reposent et jouissent. « Leurs supériorités ne me blessent pas. Dieu le Père le sait ! « mais leurs vices, leur mollesse, leur manque de cœurs « espagnols m'irritent : je me venge en n'épargnant l'ext pression de mon dédain à rien de ce qui le mérite. Aussi t aurais-je aimé le cloître; très-jeune, mes vœux appelaient « cette existence solitaire et sainte ; mais, dans les grandes

< maisons, ce sont les cadets qui entrent au couvent, dans € les nôtres les aînés. Je n'étais pas digne d'un si auguste « ministère, puisque Dieu a repoussé ma vocation. J'avais € étudié avec les autres enfants du pays auprès du curé,

« qui nous apprenait à lire couramment dans Aristotice lès; je convoitais déjà le titre de bachelier, lorsqu'un a grand malheur bouleversa mes espérances : la confrérie (( des propriétaires de troupeaux, la terrible Mesta nous in- K tenta un procès pour avoir voulu fermer de murs un mo- (( dique jardin , ce qui Taurait préservé du parcours et (( du ravage annuels. Ce procès entraîna la ruine de mon « père. Je songeai à la vengeance , cette justice qu'à dé- € faut de protection le faible se doit à lui-même contre « les lâches attaques du fort. Mais comment atteindre un « oppresseur qui a des milliers de têtes et pas une poitrine a où puisse porter le poignard? Je me suis soumis. Dans « notre misère, j'ai pris un état errant pour me croire plus « libre. Vous savez le reste! Dans le métier que nous faia. sons tous deux , on doit se rencontrer souvent. Toutes « les fois que je vous retrouverai, j'en serai heureux. Je a sais que de vous à moi il ne peut pas y avoir d'amitié. (( Mais je sais aussi que nous nous sommes connus à une de a ces heures bénies des anges , qui ne s'oublient pas ; je 1 sais, en outre , que vous êtes persécuté par les ennemis < de Dieu: dans tous les temps, ma vie sera sans réserve « à la disposition de Votre Grâce. »

J'aurais volontiers serré le bon Antonio dans mes bras; il courut à un de ses mulets qui , tout en arrivant au haut de la montagne, maltraitait la vieja ' avec laquelle il était attelé. « Pauvre ami, s'écria TAndaloux , rien ne te servira a de mordre et de frapper la vieille : tout le monde ne c gagne pas à ce manège un rang de prince, d

c Antonio resta à la tête de l'équipage. Je réfléchissais combien de ces hommes, dans la Péniusule, dont nous dédaignons l'humble existence, ont une sorte d'orgueil souffrant

La vieille «

qui les élève au-dessus de leur destinée. Le peuple, parmi nous, ne se révolte pas contre les décrets de la Providence: il se résigne à ce que Dieu a fait; mais cette soumission religieuse exerce sur ses habitudes, ses goûts, ses travaux, la même influence que le dogme de la fatalité chez les Orientaux. Elle rend la mort indifférente, la civilisation stationnaire , le peuple immobile. Une teinte de tristesse répandue sur les traits de Tartisan et du villageois révèle rirapression pénible qu'il a éprouvée dès l'enfance. Cette estime de soi, si vive et si précoce, donne à tout son air ce caractère de dignité qui ne se rencontre pas dans les autres pays. On ne trouve point dans nos campagnes la gaucherie villageoise du reste de l'Europe, ni dans nos cités l'impur mélange de corruption raffmée et d% grossièreté sauvage qu'on appelle en français populace.

€ Évidemment, notre peuple, que la religion et le climat s'accordent à rendre patient, sobre, facile à nourrir, n'a pas assez de besoins pour que son existence pût être assujettie comme ailleurs. Il fut au contraire un temps où des combats de chaque jour plaçaient les seigneurs dans une perpétuelle dépendance de vassaux qui pouvaient refuser de courir aux armes à rapproche du Sarrasin, ou changer de canton s'ils étaient mécontents, et passer corps et biens sous les ordres d'un chef meilleur. Depuis lors, la politique des rois s'est complue à déposséder les grands de tout moyen d'action et de prépondérance. Sept siècles de victoires intérieures, la domination lointaine de Charles 1^*' (Charles-Quint) et celle de Philippe II, plus que tout l'empire de l'Espagne sur un monde nouveau, ont partout appelé la fierté nationale au secours de la fierté personnelle. Chaque Espagnol se sent roi de tout un hémisphère et prend sa part de la longue gloire de son pays. C'est ce qui explique que, plus ombrageux à mesure que sa condition est plus subalterne, il ne sache pas souffrir Toutrage, et croie tout permis contre quiconque peut tout oser. En se vengeant par une violation des lois hu-

maines, il croit châtier une violation des.loiâ^divines. Cette soif de représailles qu) transii|et.l^,res§^ntit9ei»t$ d'une génération, àl- autre,, est une sauvegaird^ respectée^ /Eputes ces causes^ qui^ la religion a fortifiées en pai^i^pt à^to^a^d'égalité devant Dieu , en teo^rant To^^ueil dq^ graoïdb , en montrant le fîïs da paysan et.du pauvre élevié. cbaqiifi.jour ai^^honneurs de TÉglise^ ont iatroduit parmi noua cette égalité des habitudes qui étonne l'étranger , frappé en méma temps du bruit de nos titres, de nos étiquettes, de nos barrières sociales. Cette égalité réelle rendrait d^gqifl.la Péninsule une révolution moins sanglante et la rend, moins populaire que partout ailleurs. C'est le choc des vanité^^ce sont.les prétentions des hiérarchies rivales,plus que lesfaut^ du pQuvoir,jjui font sortir de leur lit les masses soulQVjées! « Un autre caractère du peuple parmi nous est d'aimer l'immobilité du corps comme celle de l'esprit,, en étant toujours prêt à renoncer avec joie au repos pour aller au combat ; il porte quelque chose, sous sa rude écorce, £ar y^jïiy^reu^ et.de poétique; il a une viv^ iipaginatipn qmi se fait jour dans un style riche, trop ridie de figures et de nombre; il ne marche qu'armé; il conserve en état, de société l'indépendance aussi bien que la dignité personnelle de l'état sauvage ; il est doué de vertus républicaines sous les lois de la monarchie absolue ; il tient à la monarchie purCf par son désintéressement des choses de ce monde, par ce qu'on nomme sa paresse; il tiendrait aisément à. la liberté par son orgueil ; enfin il est formé pour les grandes choses et passe inconnu, j'allais dire inutile, sur la terre. Tel est l'Espagnol des classes inférieures, et tel est aqssi le^ disciple des califes. Cependant il faut dire que ce n'eSit pas la conquête, du moins celle des Sarrasins, qid a donné celte physionpmie africaine à la Péninsule ; on en découvre déjà les traits dès les âges reculés, peut-être comme effets, peutêtre coipme causes des émigrations faciles que nous voyons se succéder entre les rivages de la Mauritanie et ceux de l'Espagne d^^ns tous les temps.

SUITE DO IfANUSCRIT D'AÏNHOA. 147

€ Le caractère de la nation espagnole est aussi vieux qu'elle-même; il est resté immuable à travers les siècles. Nous retrouvons dans l'histoire le goût héréditaire de la ji^nesse d'Ibérie pour Toisiveté et pour le brigandage. Longtemps avant l'admirable Vidâtes, ce Mithridate errant que Rome ne sut pas vaincre, qu'elle fut réduite à assassiner, les guérillas se présentent déjà telles que nous les avons vues récemment, infatigables» inaccessibles, ne rougissant pas de fuir, appelant courage, la persévérance; victoire, le carnage. Et, lorsque ces hommes qui venaient de lasser dans leurs montagnes l'aigle du Capitole, captifs maintenant sous la tente romaine, voyaient se promener le soir leur vainqueur, ils allaient à lui, le prenaient par le bras, voulaient le ramener au camp, convaincus qu'il était tombé en démence. Ces peuples ne comprenaient 1^ mouvement que dans les aventures et dans les combats.

€ Dès la même époque, la littérature espagnole, ayant à sa tête des Sénèque, des Lucain, des Silius Italiens, faisait une révolution dans le monde savant, par conséquent dans le monde romain, en altérant peut-être la pureté, le ^oût sévère du siècle d'Auguste, mais en maintenant l'empire des nobles sentiments et des grandes pensées. 11 est facile de comprendre que ces poètes de Cordoue, dont parlent Gicéron et Quintilien, avaient le même génie qui anima, six cents ans plus tard, les chantres de la Cordoue musulmane, lors de tout ce mouvement littéraire qui rend si poétique le souvenir des Abencerrages, et rattache au nom des Arabes des idées de savoir, de progrès, de civilisation. Ainsi, de-«puis deux mille ans, l'Espagne proteste contre le détroit de Gibraltar. Nous pouvons comprendre qu'au dehors, on soit quelquefois tenté de croire, pour la gloire de l'Afrique, que l'Europe finit aux Pyrénées.

c Nous arrivâmes à la Corogne le soir du douzième jour. Le Courrier maritime de septembre mettait à la voile le len-

demain pour la Havane. On s'inquiétait des périls de la traversée; quoique la guerre, en étant imminente, ne fût pas encore déclarée à TAngleterre. II fallait se hâter.

Longtemps avant le lever du soleil, j'errai le long de la rade où appareillait le navire qui allait m'emporter loin de la patrie. Je contemplai le promontoire escarpé au revers duquel s'élève la tour d'Hercule, immobile depuis trente siècles entre les révolutions de l'Espagne et les Xempêtes de rOcéan qu'elle voit également expirer à ses pieds. Je parcourus ce port si heureusement replié dans son golfe profond qui semble une mer intérieure. Je fis le tour de ses remparts, seules fortifications que j'eusse encore rencontrées. Je voyais à ma gauche la rade, les forts où rillnslre Malaspina gémissait captif, le cap Segano, derrière lequel se cachent lé Ferrol et ses arsenaux, maintenant inactifs; à droite, la baie d'Orzan et cet Océan que j'allais traversa; partout la ligne imposante de rivages montagneux et boisés, d'où les anciens croyaient entendre le soleil se plonger, le soir, avec un gi^and bruit, dans la vaste mer. Debout sur les murailles, au-dessus de la porte de Betanzos, je jetais un dernier regard sur les horizons intérieurs de la patrie, sur ces monts de I^on , d'Ëstrémadure , de Gastille peutêtre auxquels je disais adieu. A mes pieds se développait la route. Trois cavaliers accouraient de toute la vitesse de leurs chevaux; la rapidité de leur marche me frappa vivement. Dans Tun d'entre eux je reconnus, à ses jambes nues, un habitant du pays; la riche livrée du dernier annonçait un page de grande maison ; entre eux s'avançait une femme qui paraissait presser leur course. Son voile flottait au gré des vents; un léger chapeau d'homme, selon la mode de France, couvrait sa tète; une large plume blanche tombait jusque sur son épaule; sa taille était élégante et noble ; elle maniait son cheval avec autant de grâce que d'assurance. Je ne pus voir ses traits au passage ; mais son grand air m'avait frappé ; mon cœur s'était ému , d'une façon inexprimable. Au moment

SUITE DU MANUSCRIT d'aÏNHOA. 149

OÙ les ponts-levis , fermés jusque-là » se baissèrent devant elle, une pensée soudaine m'attacha à ses traces: j'arrivai presque aussitôt que l'étrangère à la jonda ' . C'était elle, c'était Maria que je pressais sur mon sein. Après une séparation de trois années, et la séparation plus grande de son mariage, le ciel m'accordait le bonheur de la revoir sur le seuil dé mon exil. Ces trois ans avaient donné à son maintien plus de fermeté, à son regard plus d'expression, à sa beauté plus de vie. Elle avait singulièrement grandi, ce qui ajoutait à sa naturelle dignité , sans rien retrancher à sa grâce charmante. «Tu auras la tète de c plus que toute la grandesse d'Espagne, d m'écriai-je en la contemplant. Ce cri de ma joie et de mon admiration interrompit seul notre muet et long saisissement. L'agitation d'un long voyage et celle de notre réunion animaient ses traits d'un feu nouveau; je ne pus m'empècher de remarquer combien elle était belle, ainsi qu'à Madrid on me l'avait tant dit!... plus belle, en effet, que tout ce qui avait frappé mes regards. Une autre image traversa ma pensée alors, comme pour lutter contre cette soudaine impression. Mais le culte que je portais à Maria ne pouvait se confondre avec aucun des autres sentiments de ce monde. Ma sœur, c'était Béatrix; c'était la sainte législatrice du Garmel; c'était l'idéal de ma vie; c'était ma sœur, nom auguste et saint, nom d'ineffable douceur devant lequel je m'inclinais. Elle ne tenait, dans mes pensées, me disais-je, plus de place peutêtre qu'une autre sœur, que parce qu'elle était une plus parfaite image de la pensée divine qui a mis à nos côtés la sœur, la mère et la fille, ces grandes et pures bénédictions de la vie humaine, trésors d'amour que n'atteint pas le souffle des passions de la terre. La manière dont Matéa avait relevé ce mot : l'ange de ma vie ! n'avait cessé de retentir douloureusement dans mon cœur, en l'y gravant plus profondément.

* Auberge du premier rang.

150 LIVRE tilXÏÈME.

< Ajprès ce premier silence qui accompagne les vives àbotions : « Ne perdons pas de temps , me dit Maria ; je n'en a ai perdu que trop! Ta lettre, qui m^apprenait ton malce heur, m'est arrivée exactement. Je fus désespérée. Le « marquis venait de recevoir un ordre du roi pour reprendre « son service. Quoique souffrant, il m'offrit de se rendre à « Madrid sur l'heure afin de travailler à changer ton sort. <K 11 est parti; je me suis embarquée dans ce port char- (( mant de Saint-Sébastien ; le canon des forts qui a salué « mon passage retentissait dans la montagne de coUine en <K colline, d'une façon extraordinaire, et portait à mon cœur (( je ne sais quel vague et heureux présage. D'abord , en (( effet, nous avons rapidement couru le long des nobles (( cimes qui me redisaient les combats de Pelage et me ca- « chaient le berceau chéri de notre grand LopedeVéga.Pois, « nous n'avons pu forcer j^les vents contraires de la terrible « pointe d'Ortégal ; ils m'ont forcée de relâcher à Ribadéo. ce J'ai pris des chevaux , traversé d'âpres montagnes, de ce magnifiques vallées, d'horribles précipices, \es plus bc^ux a spectacles qu'il y ait au monde, et me voici dans ies bras, ce assez t6t pour arrêter ton départ!)»

A ces mots, une soudaine espérance brilla d'abord à mes yeux; puis, je songeai que je devrais mon retour à ceux qui m'avaient proscrit. Je vis ma grâce tomber aux pieds de la marquise, peut-être parmi d'indignes hommages. « Non, m'écriai-je, en me levant avec colère; ma sœur et ce moi nous ne tendrons pas la main à de tels bienfaits ! « Mille fois plutôt tramer ma vie au bout de l'univers et « souffrir tous les tourments auxquels ton malheureux ce frère est en proie. Ah 1 ajoutai-je, tu m'obliges à te le ce dire : c'est toi qui les causes ! Ce sont tes liens, ton éloice gnement, notre séparation qui me désolent et me dévoce rent. Tout le reste n'est rien. Si je succombe à un chace grin , c'est celui-là qui m^aura vaincu : t'appeler , le « chercher toujours et ne te voir, ne t'entendre jamais, n'a- « voir jamais ton conseil, ta pensée, ton inspiration! Ah!

SUITE DU IrXNÙSCRIT D'AÏNHOA. 151

c sacbe-le bten, il n'y a pâsde séductions et d*enfra!nè- « mentS) pas de feàx d'ici-bas qui pussent suppléer 'aux a doux et purs rayons de ton amitié. »

Ma pensée s'était fait jour malgré moi dans ce combat; je m'affaissai sur moi-même; je sentais la vie suspendue en moi. Maria, effrayée d'abord de mes paroles, ne le fut plus que de l'état où j'étais. Elle me pritja main et me dit : c Moii frère, c'est au roi lui-même que le marquis dece mandera ton retour. Il y va potir toi du présent et de € l'avenir. Ah! il y va aussi du repos de ta sœur qui t'im- « plore. Ma vie est triste. Ne sais-tu pas que toi seul éga- « lement me consoles et me fortifies : ne m'abandonne pas ! ]>

« En parlant ainsi , elle avait les yeux attachés au ciel et immcèiles ; j'y voyais rouler des larmes qui y restaient captives, le fus ébranlé dans ma résolution. J'apprenais quelles pdnes profondes régnaient dans son àme.

«Ton affliction me désole, lui répondis-jè; si jet'avàis laisc sée contente de ton soil, le mien eût été meilleur ; je serais € parti avec plus de courage et plus d'espoir ! — Tu paitinis?» reprit-elle, en ramenant sur moi ses yeux ardents et fixes de feu qui semblaient siaisir au fond de mon âme ma rèpionse.

< Mariquita bien-aimée, lui dis-je, te quitter ilhàinienant c me coûtera mille fois plus que de mourir. Mais il le faut ! « Le roi, que Dieu garde... et éclaire! ne fait, ne peut, € n'ose, ne sait rien. Mon sort ne dépend que de don « Manuel et de sa camarilla. Laissons d'autres se faire tes c instruments de là déchéance publique, en s'humiliant « devant ce qu'ils méprisent! Moi, je ne serai pas cohipté < parmi les clients de ceux qui vont détruisant toute vertu, « toute dignité, toute prospérité nationales. Ils ne doic vent voir à leurs pieds ni Maria, ni son frère. Mieux vaut c nous sépttrer, mia sœur! De loin, tu m'estimeras, et tu me c plaindras; je n'aUrai pas tout f^rdu! d Moins maître de moi-même que Maria , je fondis en pleurs. Pleurs doux comme je n'en avais jamais versés; car en coniemj^lant Maria, une voix me disait qu'avoir vu une fois dans la vie at-

tendris et touchés, comme ils Tétaient, ce cœur si haut, ce front si noble, ce regard si pur, c'était un destin que pourrait envier le monde. Un frère y devait trouver la consolation, la force, et peut-être la gloire.

« La marquise se taisait; le désespoir était dans ses yeux; je pris sa main : je la pressai. Don Domingo entra. Je le présentai à ma sœur. Il fut saisi en sa présence d'un mouvement de surprise et d'admiration qu'elle ne put s'empêcher de remarquer. « Vous me voyez désolé , me ditril ; « un courrier, que Matéa m'adresse , m'instruit d'une ca- « tastrophe qui rompt tous mes plans. La faillite d'une mai- « son de Londres m'oblige à vous quitter. Adieu! embrasa sons-nous : j'irai bientôt vous rejoindre.Adieu, mon ami, (n et je dirais mon fils. Je rentre pour écrire à la hâte au « vice-roi une lettre que je vais vous envoyer à bord. »

« Je fus atterré de ce coup nouveau. Ainsi, tout appui m'était retiré sur ces plages lointaines vers lesquelles je m'élançais. « N'importe! » dis-je à Maria, qui tenait la tète inclinée et les mains jointes, dans l'attitude de la méditation et de la prière; « n'importe! je serai seul, sans protec^ a teurs, sans ami, sous un ciel inconnu; mais ton image u sera à mes côtés, et du moins je ne plierai pas sous l'ina justice du sort et des hommes! »

a J'étais hors de moi. Maria me pressa dans ses bras : « Tu veux quitter ta pauvre sœur, » me dit-elle d'une voix déchirante; «quitter l'Espagne, quitter tout ce qui « t'est cher?... Tu as raison! » reprit-elle avec fermeté; « ton sort sera plus noble et peut7être plus heureux. Oh ! » ajouta-t-elle, en ne retenant plus ses larmes , « tu as rai- « son ! il ne faut pas fléchir devant l'iniquité. »

« Un soldat parut; il m'apportait l'ordre de me rendre dans deux heures au navire. Maria serra ma main et me dit, avec l'expression de la douleur vaincue et de la fierté satisfaite : « Quand j'ai su que tu entrais au service du « roi, notre seigneur, j'ai commandé à Bordeaux une épée « sur laquelle sont gravés d'un côté nos deux noms , et de

T Fautre ces mots : Dieu , le roi, la patrie. Elle n'est pas « bénie. Viens! nous entrerons dans la première église qui « s'offrira sur notre route ; nous demanderons ensemble à

< ma bienheureuse patronne de te protéger sur les mers,

< de t'accorder des consolations dans ton exil et de ne pas c rendre éternels nos adieux. J'ai foi que cette épée servira

< bien la monarchie et qu'elle te vengera. Crois que je n'au-

< rais pas été aussi faible si j'avais, comme l'infante du « poète, pu partager les périls fraternels! »

(( En s'exprimant ainsi , elle avait une sérénité sur son front, avec un mélange d'éclairs et de larmes dans ses yeux, qui n'étaient pas de ce monde. Nous nous taisions. Ma tête était tombée sur son épaule. Elle aperçut cette croix de son berceau, que, depuis Salamanque, je portais avec sécurité flottante et visible sur ma poitrine. Elle eut un mouvement de douleur inexprimable, et me demanda, d'une voix glacée, de quelle main j'avais reçu ce souvenir. <k De la seule main « de femme, lui répondis-je, de qui j'eusse accepté ce signe « de foi et de rédemption : de toi-même, il y a bien longue temps, le jour où ce saint nom de sœur me fut appris, où « il me fut commandé de t'aimer... Jamais ordre n'aura été <( si bien rempli!» ajoutai-je. Et je lui racontai cette histoire. Un éclair de joie illumina son front. «Cette croix, lui « dis-je, est pour moi un talisman. Je sens que par elle je « serai toujours digne de toi devant les hommes. — Mon

< frère, qu'elle te fasse penser à Dieu... et t'y fasse penser « toujours ! Je n'ai pas de grâce plus grande à lui demander. « Car tu viens de me rendre bien heureuse!... Qui m'eût dit c que je le serais aujourd'hui? }»

cA ce mot, sa main serra la mienne brusquement ; son front pâlit; sa tête se renversa. Elle était évanouie. Elle le resta longtemps. J'appelai du secours. J'étais au désespoir. Enfin, elle rouvrit les yeux, et, s'efforçant de sourire, « tu le vois! « je suis une bien faible femme; je me croyais plus forte...

< Il y a des joies trop subites et des émotions trop vives « pour un cœur brisé. Maintenant, allons prier Dieu en-

154 LIVRE SIXIÊHTË.

c semble. Grâce à toi, j'aurai aussi à le femercier! El hâc tons-nous, ajouta-t^elle avec une angélique expressicm de < résolution et de tendresse, nos moments sont comptés. »

■« Nous partîmes. Le messager du gouyemenr » vété^ ran blanchi sous le harnais , remplissait , avec une sorte de douleur et de honte, la tâche de surveiller mes pas. Une église s'offrit sur notre route. Tendue de noir tout entière, elle avait reçu ou attendait la visite suprême de quelque illustre mort; les cierges de cire jaune n'étaient allumés que dans le chœur : un reflet incertain de clarté arrivait à peine au fond d'une étroite chapelle où s'accomplissait le divin sacrifice. Je demandai au prêtre, dont la croix épiscopale me frappa, la consécration du noble présent de la marquise. Le soldat l'étendit sur ma tête; le ministre de Dieu prononça les paroles saintes, et je ceignis l'épée que me donnait la plus pure des femmes, ^e Dieu bénissait par la bouche de son ministre, qui portait tracés les devoirs pour lequels j'ai mille fois donné mes jours! Cette épée, Bonaparte, alors qu'il me tenait captif, la laissa à mes côtés jusques en sa présence, et le roi dont elle défendit la couronne ce roi (que Dieu garde!) me l'a ravie!

c La pompe lugubre du lieu, le faible rayon de Itimière qui éclairait le pâle visage de Maria et me montrait le bon Antonio agenouillé derrière nous , les devoirs que je contractais, mon exil, ma douleur, les sentiments contraires entre lesquels j'étais partagé, donnaient à la scène la plus simple quelque chose d'imposant qui me pénétra d'un pieux recueillement. Je ne sentais plus en moi que les émotions dignes d'un tel lieu et d'un tel moment. La religion a une majesté devant laquelle se tait la douleur, et une onction qui mêle aux étreintes les plus poignantes les douceurs d'une grande espérance.

c Maria m'accompagna sur le port. Là je la pressai sur mon cœur; j'inclinai mes lèvres sur son front de sainte et d'ange avec une ineffable douceur, et je m'arrachai à ses adieux- Elle m'avait revêtu d'une force divine.

SUITE DU MANUSCRIT d'AÏNHOA. 155

€ Demeurée sur la jetée, elle tenait ses yeux tournés vers moi. Nos regards ne pouvaient plus se rencontrer qu'ils se devinaient encore. L'ancre fut levée. Un cri de vive le roi! partit de toutes les bouches, et le navire s'ébranla. Au premier mouvement du frêle édifice qui allait, à travers les immensités de l'océan Atlantique, porter mon existence sur une autre moitié du monde et de ma patrie, moin cœur se serra. Mon père, ma mère. Maria, Maria surtout qui était là, et la terre natale m'échappaient en même temps. Aucune autre pensée ne se mêla à ces images. Aucune apparemment ne se liait à des sentiments assez purs pour un cortège si saint et une heure si solennelle.

«Au milieu de la rade, un canot nous amena un homme qui courut à moi et me baisa la main, qu'il couvrait de* larmes : c'était le bon Antonio apportant le message que don Domingo m'avait promis. « Ce matin, me dit-il, j'étais € allé de bonne heure chercher au tribunal de la pénitence < Tabsolution de mes fautes ; à ce moment, arrivait à l'Église <( un digne prélat qui allait aussi s'embarquer, et je lui ai « dit à genoux : Seigneur, votre seigneurie illustrissime me « rendrait le plus heureux des serviteurs de notre Seigneur € Jésus-Christ, si elle daignait dire une messe pour mon père a vieux et malade, pour moi pauvre pécheur, puis pour un « jeune cavalier contraint de quitter ses parents comme j'ai a quitté les miens, et de courir au bout du monde. Une messe « de votre seigneurie porterait avec elle tant de grâces de <K plus!... Caballero, jugez de ma joie quand Dieu vous a c conduit aux pieds de Tautel, où un évêque priait pour vous, c Vous voyez bien que les bons présages ne vous manquent « pas, et je vous quitte plus content que je n'aurais pensé : il « me semble impossible que ce soit pour longtemps. » A ces mots, il pressa de nouveau ma main sur ses lèvres, la mouilla de ses larmes, et je l'embrassai ; ce fut ma dernière impression de douceur sous le ciel des Espagnes : le bon Andaloux représentait alors auprès de moi tous les êtres chéris qui étaient enlevés à mon amour. Maria venait de se

perdre dans réloignement.Nous avions tourné le promontoire de la tour d*Hercule, et, en voyant la tour antique fuir loin de nous sur son piédestal de granit, je me demandai si une ombre que j'apercevais sur le rocher n'était pas Maria encore venue là pour me suivre du regard au fond de l'Océan. Bientôt le canal du Ferrol, ce vieux témoin de notre ancienne gloire, et la rade elle-même, s'effacèrent. Antonio descendit sur le canot de l'amirauté qui retournait à la ville. Je le chargeai de ma dernière pensée pour Maria. Je lui envoyai l'écharpe d'ordonnance que je portais, sans prévoir quel usage elle en ferait un jour, et je demeurai seul, tout à fait seul au milieu des mers. Â ce moment, je pressai siir mon cœur la croix de Maria. Les monts granitiques de la côte, le cap Prier, le Finistère enfin, se confondaient avec les nuages de Thorizon; la terre ne pouvait plus rien pour moi. Je cherchais un asile plus haut.

« Longtemps mes regards demandèrent aux profondeurs de l'orient une vue dernière de cette Espagne loin de laquelle j'étais emporté. Une fois, nous aperçûmes encore, en avant des côtes de la Galice, le petit archipel que les anciens consacrèrent aux dieux. La Gaule avait aussi, sur le même rivage, son Ile sacrée. Je devais bientôt trouver sur les bords opposés de l'Atlantique un banc de sable, voué jadis par l'Indien à ses idoles. Ainsi, des autels étaient dressés de tout temps aux avant-postes des deux mondes; la même pensée, sous des rites divers, élevait là le cœur de Thomme vers une Providence commune ; les deux hémisphères, inconnus Tun à l'autre, s'avançaient l'un vers l'autre en même temps, pour sacrifier et prier, devant cet Océan qui les séparait, qui devait les réunir un jour, en propageant chez tous deux la richesse, les arts, la liberté, la foi, la civilisation en un mot , ce présent du ciel que Rousseau maudit et qui renferme tous les biens de ce monde. »

L'AMÉBIQUB.

A Toccident des colonnes d'Hercule, et i de vastes distances, est une lie considérable par son étendue et par sa , fécondité. Montagneuse, arrosée en tout sens par des fleuves ,

navigables, couverte de vastes et épaisses forêts, possédant 'des arbres et des fruits de toutes les espèces, du gibier et de la bête fauve en abondance, les rivages les plus poissonneux, et un climat qui permet à la terre de conserver toute Tannée ses richesses et sa parure, elle semble destinée à des dieux plus qu*à des hommes. Des Phéniciens, naviguant au delà des colonnes d^Uercule, y furent jetés par les vents après une longue navigation. Les Tyrrhéniens pensaient à y envoyer une colonie ; les Carthaginois les en détournèrent. Maîtres de la mer, et prévoyant la chute de leur ville, ils se réservaient de partir en colonie pour une contrée inconnue au reste du monde.

DiODOHB DB SiciLB, Uv. V, XIX, Ed. P. WcsseUttg.

TraTenée de l'Océan. Mort d'une hirondelle. — Don Isidro, évèqae de***. Composition du haut clergé. — Dissensions civiles. — Golfe du Mexique. Mouillage de laYera-Crux. Ile des Sacrifices. Tempête. — Population de la Yera-Crux. Haines des races. Caractère des Espagnols du Nouveau-Monde. — Procédure espagnole. -— Température du Mexique. Aspects. Productions. — Ruines. Races anciennes. Hiérarchies. Condition des Indiens. — Inimitiés. Richesse. Avenir. — Rébellion de don Marcos. Don Christoval. Guatimotzila. — Combat de Mamanchota. ~- Sueoès de don Alonso. Miséricorde de l'évêque. — Yallée de Mexico. Pyramides de Téotihuécan. Les Chinampas. Mexico.

c Longtemps l'oiseau du continent nous suivit sur les mers. Qui pourra dire quel charme , dans ce passage d^un hémisphère à l'autre, on trouve à contempler ces hôtes de l'Europe devenue tout entière la patrie ! Mon cœur aimait à suivre leur vol, et je m'attristais en les voyant peu à peu nous abandonner pour les cieux du Nord. Tous nous avaient délaissés, quand un jour une hirondelle, les ailes appesan-

158 LIVBE SEPTIÈME.

lies, le corps presque glacé , vint , toute accablée de lasâtude, chercher un abri sur le navire. Les vents la chassaient vers les plaines inhospitalières de l'Océan ; je la pris dans mes mains ; j'essayai de réc^hauffer ses membres qui tremblaient du froid mortel. C'était elle peut-être qui, au milieu des monts de Buytrago, avait souvent signalé à mon enfance le retour du printemps. Peut-être, depuis mon dépari, avait-elle vu ma sœur prier pour moi sur le rivage. Cependant, elle mourut sous mon souffle impuissant, et, le dirai-je, ce ne fut pas sans émotion que je rendis à la mer cette compagne de mon exil. Hélas! dans ce monde nouveau qui m'attendait, trouverais^je les soins que je lui avais donnés?

< Là fmit pour moi l'Europe ; je me trouvai plus seul encore sur le navire. Personne ne m'y était connu, si ce n*est un évêque, celui qui venait de bénir mon épée. îl avait marié ma sœur. Je l'avais rencontré à Madrid la veille de mon départ, chez Matéa : c'était don fray Isidro. Jamais abord ne fut plus imposant; une sérénité austère manifestait la rigide fermeté de sa conscience ; sa tête demi-chauve , que les macérations avaient de bonne heure blanchie, était pleine de majesté. 11 allait dans la Nouvelle-Espagne pour y prendre possession de l'un des plus vastes diocèses d'outre-mer. Son zèle apostolique dans des missions périlleuses, une sévérité que le soupçon même n'atteignit jamais, furent autant de titres qui le portèrent à l'épiscopat. Le pouvoir n'avait pas réussi à corrompre les promotions pastorales. Grâce au maintien des anciennes formes qui restreignent les présentations de la Camara ^ dans un cercle où ne peut pénétrer l'indignité, le haut clergé des Espagnes se recommande au public par la double autorité des lumières et des mœurs. Au milieu des désordres de notre gouvernement, de notre société, du clergé régulier, il faut le dire, l'Église restait un sanctuaire où la vertu n'était pas inutile à l'ambition.

* Voir la note de la p. 65.

« L'ooireti^ de don fray Isidro eut pour moi. ua^grand cbarjne; le saint vieillard me parlait avec vme sérieuse adm^r^^tion d^ Maria. Il n*était pas une de ses paroles qui ne sw^Monn^t les impressions de toute la cour et les sentimrat^ de toute ma vie. Ce qui me frappa vivement, il parlait, dç Mjiitéa avec, uae réelle tendresse. « J'ai vu naitre, me disaitrU un jour, eu fumait sur le pont, cette enfant dt9|PU!manjte. Son père, étaiti mon ami. alors. — Quoi, inierroQfipis-ja, ne le serait-il pljus J — Vous le voyez bien, puisque , pai;tis de Madrid le mâme jour , nous n'avons pas voyagé ensemble. Je porte cependant à sa fille une sollicitude de père'; son arfection attentive et soumise paye la mienue avec usure, en dépit de tous, les entraînements du monde , en dépit surtout des dissentiments fougueux de son père, corrompu quHl est dans la moelle daises os, comme dit l'Écriture. — Quoi ! m.'écriai-je, que veut dire votre seigneurie illustrissime? — Sans doute, répondit dqn fray Isidro : il est déiste ou athée, n'importe ! Sesi relations de tous les jours avec les nations étrangères l'ont perdu ; il a eu en main les ouvrages de la philosophie française, et il en a savouré le poison. Grâce à la . complicité de dpn Manuel, notre Espagne n'a que trop .de ces hommes impatients de substituer à un passé dont leu^ orgueil s'offense un avenir qu'eux-mêmes ignorent; et quelles rujines demandent les pervers ? celles du trône d^ rois et de l'autel de Jésus-Christ ! C'est vouloir défi chirer d'une main parricide les deux mamelles deja patrie tt espagnole. Les tarir, c'est la tue]:..)i>

«,Se pouvait-il que le père de Matéa eût ni^rité ces témoigyiagps d'indignation, ou bien,, dans le monde politique, le dissentiment empruntait-il toujours la langue de la haine et du mépris? le mépris! ce sentiment amer par lequel notre pensée destitue de leur rang nos semblables, et les relègue bien loin au-dessous de nous, était-il si peu douloureux à concevoir que le plus vertueux ministre de l'Évangile pût le trouver dans son cœur, et l'exprimer sans effort? Moi

aussi, étais-je destiné à appeler sur ma tète ces outrages, ou à les lancer sur autrui % lorsque j'aurais pris couleur dans ces grands différends qui divisent le monde? L'avenir me parut dès lors chargé d^un péril que je n'avais pas prévu ; après avoir cru jusque-là que toute Taffaire de la vie consistait à mériter Testime, j'apprenais que ce n'était pas assez, que les flétrissures de l'esprit de parti pouvaient atteindre le plus noble cœur. Dans un pays livré à des discordes, la considération publique n'existe pas ; à sa place régnent parallèlement deux voix ennemies, toutes deux également impérieuses dans leur exigence et inexorables dans leurs arrêts. Cette vue nouvelle de la carrière qui s'offrait à moi me pénétra de tristesse. L'âge m'a instruit à placer les conseils du devoir au-dessus de tout autre suffrage ; mais la puissance des années n'a pas été jusqu'à détruire entièrement ma première manière de sentir. Je plains quiconque ne souffre pas des sévérités, même injustes, jd'un honnête homme.

a Cependant, les scandales de la cour et la langueur de la monarchie paraissaient au prélat exiger de puissants remèdes; en particulier, il contemplait avec douleur la ruine des colonies , le sort misérable des Indiens, les haines de couleur à couleur, les mépris de caste à caste, l'oppression commune, l'envoi d'administrateurs et de magistrats perdus de renommée, tout ce qui devait nous aliéner tôt ou tard et nous ravir nos royaumes d'outre-mer. Lui aussi donc voulait la régénération publique, a Mais songez, ajoute tait-il, qu'il n'est point de réformes bienfaisantes si elles «c ne descendent du trône, ainsi que viennent du ciel toutes « les richesses de la terre. Faire arriver l'action souveraine a de la multitude à ses maîtres, comme veut don Domingo»

* On est contraint d'insister sur ce que ce passage , avec le mot même de flétrissure, se trouve textuellement dans Tédition de 1823, c'est-à-dire plus de vingt ans avant une discussion fameuse qui n'eut que trop de retentissement dans les chambres, à la fin du gouvernement de 1830. Le vote de l'ambassadeur et du vice-président de la chambre des députés ne fit que se conformer au sentiment si précis de l'écrivain.

iUITE DU MANUSCRIT d'aÏNHOA. iGf

c c'est vouloir que le Tage et rOrénoque remontent vers c leurs sources ; c*est réunir la plus grande des folies au € plus grand des crimes. »

€ Le saint évêque me présentait les affaires de ce monde sous des aspects nouveaux. Je me plaisais à considérer leurs faces diverses : mon jugement s'arrêtait d'une manière plus sûre aux doctrines et aux sentiments qui devaient diriger ma vie.

«J'agitais ces pensées devant un spectacle digne d'elles. Rien n'impose et n'émeut comme la traversée de l'Océan. Perdu dans l'immensité de ce mouvant désert, séparé de l'abîme seulement par la planche du navire, l'homme passe tour à tour par tous les mouvements contraires. La pensée de sa puissance l'élève autant que la grandeur de la nature le surprend et l'accable. Là, comme sur la terre, la nuit a des beautés plus saisissantes encore que les pompes du jour. Alors rien ne le distrait du bruit des vagues; leur grave harmonie charme noire âme, comme un accompagnement solennel qui la soutient et l'exalte. Reflétés et grossis par le miroir des eaux, les innombrables flambeaux qui brillent à la voûte du Grmament, nous entretiennent de la main qui a tout créé. L'homme frivole s'étonne de penser et de sentir; le sceptique, de croire; celui qui souffre, de retrouver espoir et courage; car, dans la force qui impose, se révèle la bonté qui console. Je combattais la douleur de mon exil et le regret de tous les biens qu'il m'avait ravis, en songeant à la gloire du génie espagnol qui a fait présent d'un monde au genre humain. 11 n'y a pas eu de si grande chose dans l'histoire des hommes, et toute affliction s'adoucit pour un cœur espagnol devant les titres d'honneur de son pays. 0 Maria, pour être digne de toi , il fallait se faire une loi de sentir ainsi !

€ Le ciel resta constamment sans nuages; un vent favorable nous conduisit en vue de l'Amérique. Nous avions

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