‹ Don Alonso ou, L'EspagneChapitre 18 sur 22 · I. Il · texte numérisé non relu

I. Il

traversé les Antilles, suivi la route que frayait Colomb il y a trois cents ans, aperçu enfin dans les vapeurs rougeâtres de l'horizon, comme deux vapeurs immobiles, au-dessus de la longue ligne des Cordillères, le cofjre de Pérote et le pic neigeux d'Orizaba , qui s'élancent avec majesté du milieu des Alpes mexicaines. Les chaînes de Saint-Martin et de Guasacuasco déployaient, par delà le séjour des orages, le majestueux amphithéâtre d'un continent plus élevé que les monts Pyrénées au-dessus des mers. La Providence, en dotant la Nouvelle-Espagne de tout ce qui devait appeler les ambitions étrangères sur ses rivages, sembla l'armer de tout ce qui pouvait assurer sa défense. Le golfe du Mexique, dans la longue étendue de son contour, n'offre aux navires que de périlleux mouillages; celui de la Véra-Cniz est le plus protégé de tous. Il l'est par une foule de bancs de sable et d'ilôts à l'abri desquels les navires jettent l'ancre, et, là, deux monstres destructeurs se sont partagés l'empire de Tannée : la fièvre jaune et le vent du nord régnent successivement, d'une manière impitoyable, depuis un solstice jusqu'à Tautre. On dirait la mort elle-même commise à la garde de cette plage inhospitalière, et attendant l'étranger pour l'immoler sous les coups d'un fléau affreux, ou sous ceux de la tempête.

« J'arrivai en octobre : c'était la fin de la saison des ouragans. Nous nous félicitions de leur avoir échappé. Déjà nous avions atteint File qui porte le château de Saint- Jean-d'Ulloa, qu'on a nommée laGalliègue (la Galicienne), par un soin touchant, pour que l'Espagnol, en abordant ce rivage, y retrouve la patrie. La plage de Chalchin-IIuécan, celle où Fernand Cortez planta ses enseignes héroïques, déroulait, jusque vers le rideau lointain des montagnes, son aspect aride et monotone. La Véra-Cruz, non moins monotone, nous laissait voir ses dômes, ses clochers mauresques qui ont l'air, comme dans tout le Mexique, de minarets chrétiens, ses noirs remparts que les eaux de l'Océan et une mer de sable assiègent à Tenvi, ses noirs vau-

tours , SCS sopilotes sans nombre , partout planant tels que de tristes* présages. Déjà les passagers, qui aupa* ravant tenaient leurs regards attachés sur la terre , se retournaient vers TAtlantique, comme vers une belle de« meure qu'on va quitter, pour y jeter un dernier regard. Le château d'Ulloa fuyait derrière nous au milieu des flots. Son artillerie saluait notre navire et son royal pavillon, grandes voix qui nous portaient la bienvenue d'un monde nouveau et qui appelaient sur la massive jetée, dont les rochers, les sables et les basses eaux nous séparaient, la foule impatiente. Moi seul , je ne voyais pas tendus pour m'accueÛlir, sur ce rivage inconnu, les bras d'une sœur, d'une amante, d'une mère !

c Tout à coup, quand la vague se brisait partout sur les rescifs de la plage, le mercure s'agite ; une brise légère se fait sentir. Le soleil verse sur nos têtes un feu plus ardent ; la mer soulève tous ses flots; l'ouragan déchaîne toutes ses furies; la tempête nous emporte vers les bancs redoutables de rtle des Sacrifices. Là, autrefois, avant que la religion de Jésus^Christ fût venue dissiper les superstitions sauvages, l'indigène versait le sang humain en l'honneur de ses dieux. Ces bords sont restés homicides. Seulement, aujourd'hui l'Océan prend lui-même ses victimes.

c Nous fûmes jetés sur les sables; le navire se dressant sur sa quille engravée semblait attendre TefTort d'une vague de plus pour s'élancer vers le ciel : il ne nous restait qu'à mourir.

c Aux signes précurseurs du fléau, chacun s'était hâté d'offrir à son patron céleste une partie de ces biens pour ^ lesquels la plupart traversaient les mers. L'équipage venait de promettre à l'apôtre de Compostelle un mât d'argent de trente coudées. Mais il ne s'agit plus du salut terrestre; les intérêts de ce monde sont flnis : nous nous sentons arrivés sur le seuil des deux vies. Les uns, le rosaire en main, d'autres baisant de saintes images, ou découvrant un scapulaire caché sous leurs vêtements, celui-ci baignant de

larmes des reliques sacrées, celui-là heureux, dans le com* mun désastre, de posséder un morceau de la vraie croix , tous, la tête baissée sous la main de celui qui donne l'existence et qui la reprend,, détournent les yeux de Tabime pour ne plus penser qu'à Téternité dont le règne commence.

« Les cris de quelques mères, les pleurs d'un enfant qui reçoit les adieux paternels et ne sera point orphelin, les' embrassements de deux époux destinés à ne plus se revoir ici-bas, n'ont troublé qu'un moment le silence unanime : tout est à genoux et prie. Seul debout sur le tillac, tel qu'une vision des livres saints, don fray Isidro, avec ses cheveux blancs et sa longue robe qu'agite la tempête, étend sa main armée du crucifix, et, nous bénissant d'une voix aussi ferme que si elle partait déjà des célestes demeures : « J'ai reçu, > ajoute-t-il avec un accent qui domine les bruissements de la tourmente, « j'ai reçu le ministère de remettre les pé- « chésde quiconque se repent. » — Comme il disait, la dernière vague s'élève au loin ; elle grossit, elle marche, elle arrive semblable à une montagne roulante... c Au nom du « Père, du Fils et du Saint-Esprit, reprend le pontife, je vous « absous, mes frères ! » — Aux paroles sacrées succède un morne silence, et au silence un fracas épouvantable. Le cri d'adieu à la patrie, le cri de vive le roi ! se fait encore entendre : cette fois, il part du milieu de l'abime.

« Le choc qui brisa le navire nous avait rapprochés du rivage ; il n'était pas impossible d'y atteindre. Auprès de moi, don Isidro, ballotté par les lames, allait disparaître pour toujours. Je le saisis. Le flot nous portait vers le continent; rien n'est plus extraordinaire que ces impressions contraires de l'homme tour à tour plongeant dans de vastes gouffres, ou dominant les cimes de la mer aussitôt brisées. Je croyais voir sur le rivage doiia Léonor, Maria, la comtesse peut-être, me tendre leurs bras, Maria surtout me montrer le ciel et me guider au port. Ces prestiges doublaient mon courage. Exaltée par le mouvement terrible des vagues, mon imagination poursuivait je ne sais

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quelles grandes chimères , je ne sais quels brillants fantômes. Cette fièvre de l'espérance alla enfin jusqu'au délire. Je me rappelle que Maria, comme un ange du ciel, les ailes éployées, enlevait Tévèque et moi aux divins parvis.

€ J'ai tout oublié depuis lors. A mon réveil, je me sentis porté par deux hommes. Une foule curieuse m'environnait; l'Indien cuivré, quelques noirs africains, des métis de toutes les nuances qu'on peut imaginer, s'y mêlaient à des Espagnols européens et des créoles, ou Espagnols d'Amérique, en grand nombre. Ces aspects bizarres, ces couleurs, ces traits d'une diversité tranchante, m'apprirentque je revenais à la vie sous un ciel nouveau, dans un monde étranger pour moi. Les groupes se pressaient à mes côtés, cherchant à reconnaître dans la coupe de mon visage ou dans l'accent de mes premières paroles quelques traits de la province qui m'avait vu naître. Leur intérêt me ramina, et, invoquant la patrie de mes aïeux, je répondis que j'étais vieux Castillan. A ce mot, tous s'éloignèrent; je restai seul sur la plage brûlanle.

c J'ignorais que les fils de la Biscaye, de la Catalogne et de la Galice, les plus nombreux de nos citoyens établis dans Taulre hémisphère, formassent des corporations dont l'hospitalité partiale repousse tout ce qui leur est étranger. Enfants d'une même patrie, on les voit, de race en race, constituer sur le même sol des colonies que leurs rivalités séparent, et ils s'entendent là, comme leurs pères s'entendaient en Europe, pour vouer aux sujets de la couronne de Castille cette inimitié jalouse que leur portent , depuis la réunion successive, les autres sujets du roi catholique.

c La pitié de quelques mousses me promena cependant de rue en rue à travers la Véra-Cruz. Je n'avais recouvré mes sens que ce qu'il fallait pour comprendre sous quels auspices je prenais possession de mon exil. Mais je sus que l'évêque était sauvé et une maison fut ouverte à ma misère. J'élevai à Dieu mes actions de grâces.

< 11 me fallut bien des jours pour reprendre mas forces. Une lenle promenade sur les remparts était mon unique distraction. J'allais le soir contempler la marche étemelle de ces vagues qui s'avancent toujours, et toujours expirent devant la parole divine : « Tu viendras jusqu'ici et tu n'iras « pas plus loin ! » Je réfléchissais aux révolutions qui ont changé la face de l'Atlantique : car la loi de l'instabilité est la seule qui soit immuable dans le monde. L'Océan la reconnaît à l'instar de la terre même, et des empires qui la couvrent, et de nous autres hommes qui agitons à sa surface nos ambitieuses misères. Ce golfe immense fut-il creusé par là même catastrophe qui aplanit, dans la nuit des temps, la digue d'Abyla et de Galpé, et fit le détroit de Gibraltar?... Grands problèmes que la science a pu poser, qu^elle ne peut résoudre! Qui nous dira d'où viennent les courants qui tracent, dans le sein des mers, la route que les Golomb, les Gortez, les Pizarre, les Soto suivirent pour porter à ce monde barbare le christianisme et la civilisation?

ce Peut-être les eaux dont j'écoutais le bruissement, dont je suivais de l'oeil les lames étincelantes, avaient-elles baigné les bords de ma patrie. Gombien de fois ne passais-je pas les nuits enveloppé dans mon manteau à l'extrémité du môle, sous la tente radieuse et pure du ciel des tropiques, bercé par les vents qui avaient failli me donner la mort? La lune s'élevait devant moi, du sein des mers; elle me disait où était la patrie. Je croyais voir paraître un messager des êtres qui m'étaient chers. Maria devait avoir les yeux attachés sur le céleste flambeau, et je cherchais avec confiance, parmi les sentiments dont j'étais agité, celui qui Toccupait alors ; puis, je songeais que si une autre contemplait à la même heure ce ciel dont la voûte immense nous enveloppait à la fois sur des bords contraires, c'était peut-être sans mêler mon souvenir à sa rêverie. Dieu seul savait quels intérêts remplissaient son cœur, et cependant la sombre pensée du dernier soir, le regard fixe et ardent du dernier malin, entretenaient en moi, comme des dards brûlants, je

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ne sai$ quelle fièvre et quelle agitation exaltées. Il s*y mêlait des doutes, des soupçons, tous les soins inquiets d'un sentiment dont je connaissais par moment les transports, sans eu connaître ni les douceurs, ni les espérances.

c Quand je pus enfin commencer à tourner mes regards vers la province lointaine où je devais rejoindre mes dralieaut, ce furent d'autres douleurs. Je sentais que ce serait m'éloigner encore de TEspagne ; car ce serait dire adieu à l'Océan qui me tenait en communication avec l'autre rivage, mettre entre l'Europe et moi des distances, des territoires, des déserts sans bornes , ajouter en un mot un exil nouveau à mon premier exil.

c L'hôte qui m'avait accueilli était un jurisconsulte renommé par son instruction, mais consacrant ses heures à la prière, au sommeil et au repos, se soulevant pour se mettre à genoux devant les images saintes dont sa maison était tapissée, et, ensuite, n'ayant plus le courage d'appliquer son attention aux affaires sans nombre dont il était chargé. Après cela, qui eût deviné en lui des passions bouillantes?

c Mon séjour auprès de lui ne me fut pas inutile. J'appris que l'Espagnol des colonies semble encore plus entraîné que rEspagnol de l'ancien monde au jeu déplorable qui consiste à spéculer sur les erreurs de la justice humaine. Là aussi l'orgueil est, plus encore peut-être que l'intérêt, une source féconde de conflits juridiques. Tous les vices de la métropole se sont acclimatés dans l'autre hémisphère, et ils paraissent y avoir jeté de plus profondes racines. La fierté du créole naît moins de sa dignité d'homme ; c'est une soif de titres, d'ordres, de grades. La main toujours tendue aux faveurs de la mère-patrie qu'il accuse et maudit toujours, avide de tout ce qui l'élève à la hauteur de l'Européen , inexorable sur tout ce qui inquiète sa vanité , les Audiences royales (cours supérieures) ne retentissent que du bruit de ses droits méconnus et de ses prétentions

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blessées. Un tiers de la population lettrée se voue, dans les grandes villes, à exploiter les avenues du temple des lois. Cette multitude famélique conspire à rendre les procès éternels; et la lenteur des formes, l'obscurité de la légis* lalion, la paresse calculée des magistrats, ne servent que trop bien leurs cupides efforts.

« Quelques licenciés , qui faisaient leur stage (pesantia) sous les auspices de don Eusebio, ne pouvaient suffire aux besoins de sa clientèle. Quoique ardent créole et, à ce titre, ennemi implacable des nouveaux venus de la mère-patrie, toujours inquiet de leur domination, il se plut à m'instmiro des formes inextricables de notre procédure. Je voyais com* ment une contestation pouvait durer trois cents ans. J'étudiais les lois au lieu d*apprendre le métier des armes.

« A ce moment, de grands intérêts tenaient en éveil toutes les pensées, et agitaient don Eusebio lui-même, dans son repos. L'Amérique espagnole, catholique à la fois et monarchique autant que la mère-patrie, était tout entière émue, au delà de ce qu'on pourrait imaginer , d'un bruit venu par les derniers arrivages : c'est que le chef vénérable de la catholicité se disposait à traverser les Alpes pour apporter au remplaçant inattendu de la race de saint Louis les onctions saintes. A peine six mois auparavant, cette Amérique, sujette d'un Bourbon, avait vu avec épouvante le maître de la France tremper ses mains, comme la convention, au plus noble sang de l'univers, sans compromettre par là sa fortune, tant le siècle qui venait de finir avait laissé le sentiment moral infirme et désarmé au cœur des nations européennes! Mais, pour nos royaumes d'outre-mcr , le vicaire de Jésus-Christ promettant le lendemain ses consécrations souveraines, et les promettant de l'aveu de toutes les couronnes y compris la nôtre, ce spectacle portait le trouble dans tous les esprits. Depuis la conquête, rien n'avait tant agité, tant inquiété les âmes. Rien non plus n'a si profondément compromis dans l'opinion du monde américain l'ancien monde, l'Esl>agne et la royauté.

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< J*ai réfléchi bien longtemps depuis lors, combien, dans Texamen des actions humaines, on se trompe souvent quand on ne les juge que par leurs résultats directs , palpables, visibles, ceux enfin qui tombent sous les sens. Par là, on s'expose à excuser bien des actes violents des maîtres du monde, à se tromper dans la même mesure sur bien des tolérances apparentes de la Providence, faute de regarder assez avant et de discerner les effets lointains , les conséquences funestes, mille calamités dont on perd de vue la vraie cause. Ainsi, cette habitude d'un homme tout-puissant de ne connaître que le culte de la force, d'obéir à tous les instincts de sa passion personnelle et à tous les calculs de ses intérêts d'un jour, sans souci de la loi de Dieu et des hommes, a changé le cours entier des destinées d'un monde. Un acte qui eut lieu alors, sans parler encore de l'attentat de Bayonne, y a contribué immensément. Ce même mépris de toutes les notions du droit et de la justice qui fut toujours l'âme de sa politique et la grande facilité de son génie, après lui avoir fait abattre la race des Gondé, avec tous les nobles fruits qu'elle pouvait porter encore, lui faisait traiter la généreuse Espagne, son alliée, sa vassale volontaire, soumise à lui livrer son sang, ses flottes, ses richesses, comme ferait un ennemi d'un ennemi vaincu et à terre. Dans les années précédentes, il avait exigé de nous la cession de la Ix)uisiane, riche et vaste province, grande comme l'Europe, que nos navigateurs avaient découverte et nos colons défrichée, qui s'appuyait à nos royaumes d'outre-mer en les couvrant contre les États-Unis, et maintenant, par un caprice de sa pensée, dans un embarras de sa guerre maritime, pour un profit de soixante millions dépensés peut-être en quinze jours, sans consulter l'Espagne, sans se soucier de nos plus chers intérêts qui étaient ceux du monde, il rétrocède, il vend ce vaste empire à la république américaine, et, par là, il lui aplanit toutes les barrières; il lui livre un territoire immense, un immense rivage, la Nouvelle-Orléans, le plus grand fleuve de l'Amérique du Nord, Il lui permet d'at*

teindre, en quelques marches , le Mexique, la Californie , rOcéan Pacifique; dès à présent, il rétablit sur nos flancs, sur nos côtes, en face de ses Antilles et des nôtres, de Cuba, de la Jamaïque , de Saint-Domingue; il la met partout en contact avec nos populations; il ouvre tous nos domaines à ses maximes, à son prosélytisme, à ses armes ! La nouvelle se propagea comme l'éclair. Ce fut longtemps un soulèvement, un effroi universel. L'indignation égala la douleur; elle se partageait entre (lOdoy et Bonaparte. Les liens de la métropole et de ses royaumes d'outre-mer semblèrent subitement détendus. Un vent du septentrion souffla en quelques jours sur tout cet hémisphère espagnol. On put présager des commotions prochaines. Elles ne se firent i)as attendre. Chaque jour en fait voir les suites. Elles se dérouleront de plus en plus aux yeux du monde. Ce restaurateur des autels , cet inventeur de dynasties , cet instituteur de la monarchie absolue chez les Français, aura livré toute une moitié du globe, catholique, espagnole et monarchique, à l'ambitieux essor de la race anglo-saxonne, par conséquent au protestantisme et à la république. Je laissai mon hôte, quand je partis, dans une consternation inexprimable. Son esprit n'était pas préparé à l'indépendance. Il ne savait que répéter : « Vive Jesu Chrisio ! Par la vie de « Jésus-Christ, le Saint-Père à Paris et la Louisiane aux « États-Unis, que deviennent la religion, l'Espagne, l'ordre (( social? Il n'y a plus rien {nada)H Comme un homme qui sent les abîmes sous ses pas, qui ne voit plus d'avenir à son pays, il redisait épouvanté : Nada!

Je dois dire que je sentais sur ces grands événements comme lui, comme tout ce qui nous entourait. Rien ne m'a plus préparé au parti que j'eus à prendre quelques années plus tard , avec l'Espagne entière. Les trophées qui ont ébloui le monde n'effacèrent jamais à mes yeux ni ce manquement à nos droits et à notre fierté, ni l'offense gratuite et sanglante à des lois plus hautes. Toujours, je me rappelai ces belles paroles de Maria quand elle m'avait écrit : c Rien ne

« me fera donner dorénavant les titres de héros et de grand « homme à cehii qui volontairement a flétri son nom et sa vie c d*un crime vulgaire, en étant assis au faite des grandeurs « humaines. La morale est une condition de la gloire. » J'étais touché de voir cette façon de sentir si générale et si vive dans tout un hémisphère. Je Tai trouvée de la Californie à Buenos-Âyres, chez des peuples peu soucieux de la vie humaine, où le violence ne joue qu'un trop grand rôle, mais qui avaient le juste et noble instinct d'exiger de la puissance plus qu'ils n'exigent d'eux-mêmes, et qui conservaient le culte salutaire du nom et du sang des rois. En m'apprétant à franchir les Cordillères à Theure même où le plus auguste vieillard et le premier pontife de l'univers franchissait les Alpes, je sentais retentir en moi chacun de ses pas, et j'admirais ces convoitises d'homme nouveau, qui exigeaient les onctions du Saint-Siège, tandis que les Louis XIV ou les Charles-Quint ne consentiraient pas à y recourir ! Le roi catholique ne se prête même pas à celles des évêques de son royaume, de peur de donner lieu aux inquiétudes de Tune des deux puissances et aux empiétements de l'autre. En quoi nous avons tort à mon avis. Car je ne sais rien d'auguste comme la bénédiction divine descendant sur les pouvoirs légitimes, au vu des peuples.

< L'été des régions équinoxiales, qui commence en octobre, retardé cette année, était venu enfin. La fièvre jaune sévissait contre l'aride région des côtes. J'étais sûr d'échapper à la brûlante influence des vents du sud-ouest en gravissant le rapide amphithéâtre des Cordillères qui porte sur ses vastes gradins, selon les hauteurs différentes, les trois zones du globe, la torride, la tempérée, la glaciale, tierras calientesy tempradas, jrias, disent les Mexicains. Chacune étale sa végétation et son climat, de sorte que le voyageur en quelques jours, en quelques heures parfois , peut passer des feux et des plantes de l'équateur aux glaces

et à raridité des pôles. Bien souvent, j'eus à souffrir le poids d*un ciel embrasé, à travers ce continent où tout m'était nouveau, les productions de la nature, l'aspect du firmament, le visage des hommes. Perdu sans cesse au milieu de peuplades dont j'ignorais les vingt langues confondues ; dépaysé par les splendeurs de la nuit comme par celles du jour ; n'apercevant pas sur ma tête les astres connus de mon enfance, ni autour de moi les formes végétales, les sites, les horizons de ma patrie, je franchissais quelquefois de riches vallons où éclataient de toutes parts les miracles d'une éblouissante fécondité, ensuite des gorges creusées par la lave ardente, plus tard les neiges éternelles, trop souvent d'incultes savanes. Une fois passées ces villes de Puebla de los Angeles, de Xalapa, de San-Luis, de Guadiana, de Dulango, de Zacatecas, et tant d'autres où le génie espagnol a porté les créations et les aspects du génie arabe, faisant régner ceux qu'il a dépossédés de Séville et de Grenade sur cet hémisphère ignoré d'eux, mon unique refuge était la hutte solitaire ou le tambo des muletiers, ce grossier hangar que la politique ombrageuse du conseil des Indes fit dresser au milieu des bourgades, à l'usage des passants, pour tenir la population cuivrée loin de tout contact avec des idées et des mœurs étrangères. Combien de fois la tortilla (ou crêpe) de maïs et le pulché de maguey furent-ils, pendant bien des jours. Tunique ressource de ma lassitude, de ma soif, de ma faim ! Je ne compte pas la surprise de quelques rôtis de lion, mets robuste que mes vingt ans étaient heureuxde rencontrer. < Grâce à Dieu, je ne fus pas assez dominé par les misères d'un tel voyage, pour ne point admirer la scène livrée à mes regards. L'Amérique est véritablement un monde nouveau pour l'Européen étonné. Comment peindre les eflets superbes d'une atmosphère plus transparente que la nôtre, ouverte à de plus vives clartés prodigue de couleurs et de reflets, rapprochant de l'œil les distances, et dessinant de toutes parts , dans l'azur opaque des cieux , l'imposante structure de ces Cordillères , dont une croupe porte à la

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hauteur des Alpes Feinpire de Monlézuina? Leurs flancs se déploient, chargés de cultures, de pâturages, quelquefois de forêts vieilles comme la création, souvent d'opulentes cités, partout de provinces qui seraient en Europe des royaumes; leurs cimes, éblouissantes de neige, s'étendent comme de vastes bandeaux d'argent sur le paysage immense qu'elles couronnent. Çà et là se détachent sur la voûte céleste, qu'ils semblent déchirer, tantôt des massifs immenses de roche vive qu'on prendrait pour des géants debout sur le sommet des monts, tantôt le basalte et ses formes capricieuses , ses débris réguliers de vastes colonnades, ses portiques tronqués, ses arcades d'une dimension surhumaine, ruines effrayantes de monuments qui n'existèrent pas. Souvent aussi vous vous arrêtez aux pieds d'un volcan dix fois plus élevé que l'Etna et le Vésuve. Ici les cônes d'Orizaba et de Pérote, aux pieds desquels vous passez, semblent des pyramides éternelles; ailleurs, ce sont les pics de Colima et de Jorullo ; sur le plateau central, au-dessus de Mexico, et rendant en quelque sorte la capitale visible à tout l'empire, l'iztaccihualt et le Popocatepetl s'élèvent avec majesté comme deux époux, rois des Andes mexicaines.

« Telle se présente cette colonie du Mexique ou de la Nouvelle-Espagne, cinq fois plus vaste que la métropole, dont la charpente est de porphyre ou d'or, dont la surface présente à l'industrie de l'homme de plus riches trésors que ceux de ses entrailles. Les tribus de végétaux, établies depuis les plaines du rivage et le fond des vallées jusqu'au séjour des éternels frimas, changent autour du voyageur, à mesure qu'il change de climat en s'élevant sur la croupe des monts. Aux plages des deux mers, tierras calienies, comme on dit, où la perle brille parmi les sables, commence la région du salutaire jalap, des ananas, de fruits délicieux qu'ignore notre Europe, du tabac, ce fidèle et fatal ami des Espagnols de l'un et de l'autre hémisphère, qui va, dans le palais des rois et des grands comme sous la tenlc sauvage

(le nos pâtres, changer en une même tristesse apathique et fainéante fennui de la pauvreté et celui de la grandeur. C'est là que le Jatropha donne à l'indigène le pain nourrissant du manioc, là que le bananier tend aux mains de l'homme un aliment qui supplée aux céréales de nos contrées. La liane touflue est partout, prend toutes les formes, s'élance à toutes les hauteurs, décore toutes les maisons, écrase tous les arbres de sa parure aux cent bras et aux cent couleurs. Celle qui donne la vanille, embaume de ses parfums et tapisse de ses fleurs les fentes des rochers, la rive des torrents, l'épaisseur des bois. Partout s'étale l'aloès ; partout se dresse le cactus gigantesque. A côté du cactus dont les dards menaçants abritent la cochenille, l'arbuste qui donne aux arts l'indigo, le cacaotier si précieux à la vie espagnole de l'Amérique aussi bien que de la Péninsule, le cotonnier, le peper, embellissent, de leurs précieux festons, le cours des fleuves ou les flancs des montagnes. La canne à sucre montre de tous côtés sa verdure légère. Le cafier atteint la limite des perpétuels printemps. Le riz et le maïs, l'igname et la patate parent cette fertile échelle. Jjà vigne d'Asie et le froment d'Europe s'y rencontrent ; l'olivier, le lin, le chanvre n'attendent que leur admission au droit de cité dans nos colonies, pour doter de biens de plus la patrie de l'argent et de l'or. A toutes les hauteurs se rencontre la pomme de terre , qui partage avec le chien , cet autre ami de l'homme, le privilège de s'acclimater partout où l'homme peut vivre; et, non moins facile à cultiver, plus bienfaisante encore, l'agave, semblable à une source miraculeuse, épanche, trois fois le jour, sous le nom de pulque, un breuvage peu goûté de l'Européen, mais qui est le miel et le vin des populationsmexicaines,jusquedansle voisinage du nord. « Cet heureux sol, propre aux cultures de toutes les contrées, n'a besoin que d'être foulé par le colon pour livrer à ses sueurs tous les métaux que peut renfermer le sein do la terre. Le fer, le cuivre, le mercure, l'or enfin, oubliés jusqu'à présent dans les mines de la Nouvelle-Espagne^ sont

autant d'éléments d*une prospérité qui aura quelque jour Tancien continent pour tributaire. Assis au centre du globe, le Mexique peut communiquer d'une main avec les ateliers de l'Europe, et de l'autre avec les comptoirs de l'Asie; il louche parlaCalifomieà laRussie américaine. Il ne confinequetrop désormais aux États-Unis. Deux Océans , mouillant quinze cents lieues de rivages , s'offrent des deux côtés comme liens, et, s'il le fallait, comme barrières des deux mondes.

« Les productions et les aspects ne changent pas seuls avec les climats. Les mœurs, les demeures, les traits mêmes des habitants se ressentent de cette influence souveraine. Mais l'homme a plus de force et plus de vie, à mesure que la végétation présente moins de vigueur et de beauté. C'est que les dons du travail sont meilleurs pour lui que ceux de la nature. A l'exemple de la population primitive, les conquérants se sont pressés dans les hautes régions, sur le vaste plateau d'Anahuac, centre d'une civilisation antérieure. Là, fleurirent, parmi des luttes sanglantes, les républiques Tlazcallanes et la monarchie des Aztèques, superbes rivales qu'on pourrait appeler la Grèce et la Perse du nouveau monde. Là, des cités que parent les œuvres du génie, les recherches du luxe, les bienfaits des arts, étalent leur civilisation européenne parmi les ruines de l'ordre de choses qui n'est plus. Là, se tiennent debout de vieux temples qui ont survécu à leurs fondateurs et à leurs dieux; des autels immenses, devant lesquels l'âme, frappée de leur majesté, éprouve encore je ne sais quelle émotion religieuse; des aqueducs dignes de la splendeur romaine; des pyramides qui égalent en grandeur les monuments élevés par le sabéisme dans les plaines de la vieille Egypte.

c Six ou huit millions d'hommes sont les seuls hôtes de cette terre enchantée, qui pourrait nourrir un tiers de l'ancien continent. Comme s'il était dans sa destinée de servir de rendez-vous à tout ce qui naît sous des deux opposes, les trois grandes variétés de notre race y vivent à la fois. lies mélanges les plus divers, les dégradations les plus in-

sensibles du noir, du blanc et du rouge cuivré, s'y confon* dent, à côté de familles qui conservent dans leur vigueur chacun des types primitifs.

«Pourquoi faut-il que les hommes de toutes les zones ne se soient rencontrés sur la crête des Cordillères qu'afin de se haïr? Pourquoi des hiérarchies, fondées sur le hasard de là couleur, entretiennent-elles de nuance ànuanced'inexorables inimitiés? La peau humaine n'a pas une teinte qui n'ait reçu un rang et un nom de l'orgueil de ces libéraux américains, que révolte l'autorité de leur mère-patrie. Nulle aristocratie au monde n'a classé plus scrupuleusement les infériorités, ni mieux distribué les haines avec les distinctions. C'est là que triomphent les habiles dont la maxime est de diviser pour l'égner. L'Indien des classes inférieures, déjàplébéien au temps de l'empire de Montézuma , gémit toujours sous le joug des descendants de l'ancienne noblesse aztèque, magistrats municipaux aujourd'hui, qui, au lieu de protéger leurs frères, continuent d'écraser des concitoyens, pour oublier qu'ils ont des maîtres. Tels sont les caciques. Ceux-ci , quoique élevés au rang de la noblesse castillane, abhorrent le créole, blanc d'origine, possesseur du territoire, héritier des Espagnols conquérants et de leurs successeurs. Le créole*, de son côté, la plupart du temps fils ingrat et infidèle de notre Espagne, ne pardonne pas aux Européens^ c'est-à-dire aux nouveaux venus de la métropole , aux enfants de la commune patrie, les charges et les honneurs dont une politique ombrageuse a le tort, en effet, de les investir presque seuls. Enfin , les castes de sang mêlé , que les races pures désavouent de concert, recueillent l'universel mépris et rendent à tous haine pour haine.

« Je ne parle pas de l'Africain. Le noir est celui que l'œil rencontre le plus rarement dans l'Amérique espagnole. A peine quelques milliers d'enfants de la Guinée se montrent-ils çà

^ Les blancs se distinguent en créoles ou ûls d'Espagnols anciennement établis au Mexique, et en Européens ou Espagnols qui viennent V résider.

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et là. L*Europe ne sait pas assez que la sueur de l'esclave ne baigne nulle part les richesses de ces contrées; un travail libre exploite seul les entrailles aussi bien que la surface de là terre. L'Indien de la dernière classe lui-même, distingué de ses caciques par un tribut personnel, et à cause de cela nommé tributaire, est sujet et non pas serf du conquérant. L'histoire ne refusera pas à TEspagne cette louange : jamais le vainqueur n'environna le vaincu de tant de sauvegardes. Les lois de la métropole ont été plus paternelles pour les naturels du Nouveau Monde, que ne le sont pour leurs paysans la moitié des monarchies européennes, mille fois plus que ne l'a été depuis six cents ans TAngleterre pour son héroïque et malheureuse Irlande. Ils jouissent de la liberté municipale; leurs droits ont été placés par la haute juridiction des Audiences royales sous la garde du glaive de la justice. I^ haut clergé leur prête depuis trois siècles le secours de son autorité. Us trouvent une protection plus puissante encore dans le conflit des rivalités qui s'agitent sur leur tête. Pourquoi faut-il qu'en faisant beaucoup pour la sûreté de l'indigène, on n'ait pas fait assez pour l'éducation de cette race flétrie? Il s'est trouvé des bienfaits destructeurs. Les barrières élevées autour des bourgades indiennes, en les défendant peut-être de quelques agresipons, ont repoussé les lumières et les arts. Le tributaire et ses caciques croupissent ensemble dans la fange de l'ignorance et de la débauche. Je sais bien qu'on accuse leur caractère et leur intelligence de cette dégradation ; on parle de leurs vices indomptables! Mais c'est partout l'argument de la force. Les oppresseurs de l'Irlande, de l'Inde, de la Grèce vous diront aussi que la misère naît dans ces contrées de la licence et de l'oisiveté. Il est facile de condamner tout un peuple qui soufi're. Quand nous apercevons une nation corrompue, sachons faire la part de son régime ; car la tâche des institutions est précisément de redresser, de fortifier les âmes, d'éclairer les esprits, de policer les mœurs. C'est,, il faut bien le dire, ce que les blancs ont trop souvent redouté, 1. 12

ff Nos possessions d'outre-mer sont administrées de siècle en siècle par le conseil des Indes. Opiniâtre et jaloux comme le sont les corps, il a voulu tenir en main, du fond de la Gastille, tous les fils de cette grande trame que l'on appelle l'autorité; il a prétendu plier à ses immuables systèmes tous les lieux et tous les temps. La circonspection a dominé ses pensées ; elle lui enseigne, depuis trois cents ans, à redouter l'essor des colonies pour assurer les droits de la métropole. Aux inimitiés de couleur , il a laissé s'ajouter celles des castes, des professions, des autorités diverses; le littoral, séjour du commerce, et le plateau, siège des grandes existences, n'ont pas cessé un jour de se haïr et de se calomnier. La richesse métallique a lutté avec la richesse agricole, le sacerdoce avec la noMesse, la magistrature avec les grands et le clergé, le pouvoir militaire avec l'autorité civile. A travers cette guerre domestique, le conseil a interdit les fabrications et les produits qui auraient créé à l'agriculture et à l'industrie languissantes de la Péninsule, de salutaires concurrences ; il a entretenu ainsi l'indigence au sein d'une terre qui pourrait être le grenier, le jardin et le trésor du monde. Combien de familles créoles, combien de villages indiens sont livrés au désespoir, faute de pouvoir défricher d'immenses savanes que l'abus inconcevable de l'institution des majorais laisse, depuis la conquête, désertes et oisives à côté d'eux !

« Cependant, auprès d'existences misérables, s'élèvent sans intermédiaire des fortunes fabuleuses. Ces extrêmes de l'ordre social n'ont rien de commun, si ce n'est les vices; car il est un degré de richesse et de pauvreté qui porte les mômes fruits, c'est-à-dire l'engourdissement , l'ignorance, la superstition , loubli des devoirs et le besoin des pratiques, le désordre enfin, seule distraction d'une vie qui a usé toutes les ressources de la prospérité ou toutes les souffrances de rinfortunc.

« Le clergé, lien des deux situations comme des deux peuples, tient aux vainqueurs par sa fierté et aux riches par

SLITE DU MANUSCRIT DAÏNHOA. 179

ses trésors; aux vaincus par son ministère et aux pauvres par sa charité; à tous, par son pouvoir, par ses intérêts, par les nœuds du sang. Sa dotation se compose moins de biens-fonds que de capitaux immenses, et cette propriété dont la valeur est attachée aux besoins de l'industrie, de l'agriculture, du commerce, a le rare avantage de lier ses intérêts à ceux de la prospérité publique. Quant aux mœurs, les passions actives de la femme indigène que la froideur de l'Indien révolte, les entraînements d'une grande autorité, enfin cette mollesse générale des habitudes et des mœurs qui tient au climat, à la paix intérieure, à d'immenses fortunes, tant de causes n'ont que trop porté la corruption jusque dans l'Église de Jésus-Christ. Mais, à travers les désordres, le faste et la recherche licencieuse des couvents, de hautes vertus conservent l'éclat du sanctuaire; les prélats se concilient le respect unanime des peuples ; il se trouve encore des évêques comme les Bartolomé de Las Casas ou les Vasco de Quiroga, pour plaider à la cour de Madrid la cause du Mexique, et au Mexique celle de la concorde : véritables amis des hommes qui veulent étendre à tous la protection des lois en même temps que les bienfaits de l'Évangile !

« Tel est ce Mexique, qui n'attend qu'une administration plus éclairée et plus favorable pour étonner le monde par les merveilles de sa prospérité. Malgré tant de principes funestes, depuis l'avènement de la maison de Bourbon, depuis surtout le règne de Charles III, la population s'est accrue, les arts se sont développés, les sciences ont trouvé d'heureux adeptes, la civilisation a poussé dans les esprits et dans les cœurs des racines profondes. Depuis lors, l'émancipation des États-Unis et la révolution française n'ont secoué sur les royaumes d'outre-mer que des lumière^ trop vives; un incendie pouvait, d'un moment à l'anlro, s'allumer à ces feux redoutables. Si nous ne nous hâtions de désarmer l'Indien et les castes par l'affranchissement du tribut qui les Hétrit; le colon, par la liberté de toutes les

cultures; le commerçant, par des franchises; le prêtre, par réloignement des dignitaires étrangers qui ravissent à sa légitime ambition le prix de ses travaux; les riches et les grands du sang créole, par l'admission au partage du pouvoir, qui pourrait dire ce que la coalition de tant d'inimitiés héréditaires tenterait à la longue contre les droits et l'autorité de la mère-patrie?

« Ce fut aux extrémités septentrionales de l'empire, non loin de nos établissements de la Californie, sous le ciel de la Nouvelle-Biscaye et du Nouveau-Mexique, que je fis mon apprentissage du métier des aimes. J'aimais ce nom de Nouvelle-Biscaye qui répondait à mes plus chères préoccupations de la patrie absente : il me rapprochait de Maria. Je retrouvais à ces confins du monde espagnol les pas intrépides de Fernand Cortez dont les traces sont partout sur le continent américain. J'errais avec mes compagnons dans le voisinage de l'intendance de Durango, parmi ces postes solitaires, dont la faible garnison ne réussit ni à détruire l'Indien errant, ni à protéger l'Indien cultivateur. Des combats de tous les jours ne servaient qu'à mieux aguerrir l'Acoclame, l'Apache des ravins stériles de l'Acha, le Chichimèque, brigand infatigable, et surtout cet Arabe, ou plutôt ce Kalmouck de TAmérique, l'audacieux Cumanche, qui se joue sur un cheval fougueux comme le Numide ou le Scythe antique. Nous les trouvions plus audacieux que jamais, maintenant que la Louisiane leur ofl*rait, sur une frontière de six cents lieues, un refuge assuré.

« Les iiTuptions chaque jour plus opiniâtres et plus fréquentes n'occupèrent que trop mes longs loisirs sur cette limite de l'état policé et de l'état sauvage. Devant moi s'étendaient les steppes incultes qui se prolongent jusqu'aux monts Alleghanys et aux mers du Nord. Les rares habitants, frappés de terreur, s'étaient enfuis vers les villes lointaines de rintemlanre.

SUITE DU MANUSCHIT OAÏMIUA. 181

« Je vivais séparé du monde par des déserts, n'apercevant plus d'autres hommes que ceux qu'il me fallait mener au combat, ou poursuivre, le fer eu main, à travers des solitudes sans bornes. D'heureux hasards favorisèrent rapidement mes premières armes. Le vice-roi venait de me donner une compagnie, lorsque des dangers intérieurs rappelèrent tout à coup mon régiment, des plaines arides qui s'étendent le long du Carcaï, aux extrémités de la Sierra-Madre.

« Des bruits sinistres avaient porté le désespoir dans les campagnes. On savait que, dans sa condescendance pour les alarmes de la métropole, le conseil des Indes venait d'expédier au vice-roi l'ordre d'arracher la vigne, devenue depuis quelques années la principale richesse de plusieurs cantons du Nord. La prudence du magistrat suprême arrêta l'exécution de cette entreprise téméraire; mais des colons, avertis du péril, prirent les armes : les milices provinciales comptèrent des transfuges. £n haine des créoles, les compagnies de couleur furent celles dont la fidélité se montra le plus acquise à la patrie espagnole; mais on sentait jusque dans cette fidélité qui discutait ses raisons, l'ébranlement précurseur des grands changements. L'esprit de l'Amérique était changé.

« A la tête des mécontents, se trouva porté un homme qui avait exercé je ne sais quel négoce obscur à la Havane. Retiré, depuis lors, dans les montagnes de Guachinango, don Marcos avait compromis sa modique existence par cette vanité mexicaine que le roi catholique exploite comme la mine la plus productive de ses royaumes : aucun sacrifice ne lui avait coûté pour acquérir le droit de porter l'épaulette dans les milices ; afin de confirmer davantage le rang qu'il s'était assuré par cette faveur royale, il venait d'obtenu*, à grands frais, un dirrèiàeV Audience royale qui déciarait blanc son visage basané. Fier de pouvoir opposer un titre officiel à l'évidence, il serait resté sujet fidèle, si les employés de la régie n'eussent précédemment arraché ses plantations de tabac, et menacé maintenant le reste de ses cultures. Un

simple laquais espagnol aggrava les griefs du colon par ses outrages. Car c'est ainsi que les choses se passent. Ce misérable, d'une arrogance autorisée par les exemples d'un magistrat puissant qu'il servait, avait pris à tâche, en voyant don Marcos sous les armes, de prodiguer publiquement les sarcasmes aux teintes équivoques de sa peau, avec cette insolence européenne dont la métropole aurait dû depuis longtemps réprimer le scandale.

« Le créole se vengea en tirant l'épée, et il entraîna de nombreux colons. « C'est trop souffrir, leur disait-il, les « injures de ces mendiants venus d'Europe pour s'enrichir « de nos dépouilles. Le plus vil des Chapetones\ sous ses « haillons castillans, regarde avec dédain et ne craint pas « d'outrager tout ce qu'il y a de riche et d'illustre parmi « nous. Sont-ils donc plus blancs que nous ne le sommes? « Pensent-ils que le nom américain ne soit pas aussi boau « que le leur ? Les États-Unis, maintenant nos voisins, l'ont tt rendu grand par toute la terre!...» Des acclamations interrompirent l'orateur, qui reprit: «Ils vous disent que leur « monarchie est encore puissante comme au temps de lacon- « quête, que l'Europe marche tout entière sous ses lois! Moi « je vous affirme qu'à l'exception de quelques petits États, « parmi lesquels la Péninsule figure à peine, cette Europe ne « se compose que de deux empires : l' Angleteire, hérétique, « avare, ennemie de Dieu et des hommes, et la France, la « véritable reine do l'ancien monde, la patrie deRayhal, de « Montesquieu, de Voltaire, de l'Encyclopédie; la France, « vaste foyer d'où jaillissent toutes les lumières et tous les « foudres, devant lesquels la tyrannie s'enfuit épouvantée; (( la France qui nous trace la route où nous devons marte cher, en plaçant celte vaste Louisiane, notre sœur et notre « compagne, sous l'égide do la république de Washington. « A ces fiers Castillans qui nous oppriment, demandez (( pourquoi leurs mains ont laissé aller cette riche conquête

^ Sobriquet donné par les créoles au\ Européens.

IftV

c de nos ancélres comme des leurs? Demandez-leur pource quoi le roi, leur maître et le nôtre, se traîne dans des al- « liances et des soumissions sacrilèges, à la suite de tous tt les gouvernants français qui ont du sang bourbon, non tt pas dans leurs veines, mais à leur hache ou à leur épée? € Incapables de gouverner et de défendre leurs étroits do- <K maines, les Espagnols dégénérés prétendent régir TAmé- « rique. Vous savez si jamais un de nouç a pu arriver aux « emplois, quelque titre qui le distingue! Il est temps que c nous ayons un gouvernement national et des lois amies ; c que nous puissions demander à la terre tous les dons € qu'elle promet aux soins de Thomme; que les trésors ca- « chés dans ses entrailles n'aillent pas à deux mille lieues € de nous soudoyer des corrupteurs et des tyrans ; que nos « rivages s'ouvrent aux bienfaits d'un commerce libre; que « nous ne languissions plus enfin dans la misère, au sein ^^^i € des richesses du monde! Vieux Espagnols et vieux chré- u:'^' € tiens, régnons sur cet hémisphère que nos aïeux ont con- ^" « quis et fécondé. Entre deux contrées , dont l'une est « pauvre, lointaine, inconnue, l'autre, opulente, défrichée « par nos mains, chargée des cendres de nos aïeux et du « berceau de nos fils, sachons une fois choisir une patrie ; c la mère-patrie est celle qui nourrit ses enfants, non pas « celle qui les épuise et les désole! »

a Don Marcos avait soin de faire intervenir dans toutes ses harangues l'image de l'amiral et du marquis. C'est ainsi que l'Amérique nomme Christophe Colomb et Hernan Cortés, comme la Grèce dit le poëte en parlant du divin Homère. Il proclamait l'indépendance , au nom des grands hommes qui avaient apporté la sujétion : « Ils furent, pré- « tendait-il, les derniers héros que le sol castillan ait pro- (( duits. C'est que depuis lors l'Espagne n'est plus en Europe. « La mère de Dieu et les saints qui nous protègent veulent « qu'elle soit parmi nous. »

« Tous ceux qui avaient des plantations menacées, des injures ù venger, et plus ù gagner qu'à perdre, coururent se

ranger sous rétendard des factieux. Les amis secrets de • rindépendance proclamèrent que plusieurs couvents soudoyaient les rebelles; que des curés blancs les animaient au combat. D'un autre côté, l'autorité eut soin de répandre (\ue des caciques et des religieux indiens avaient promis de soulever leurs villages ; et au lieu de signaler les causes morales, les griefs, les passions, les événements, on imputait, selon l'usage, les progrès de la sédition à un vaste complot. «Le gouvernement portait particulièrement ses regards sur nn jeune seigneur assez riche pour prendre la rébellion à sa solde, mais trop irrésolu pour se jeter corps et biens dans ces chances redoutables. Don Cristoval devait aux travaux de ses pères plusieurs millions de revenu, et à son opulence le titre de Castille qui décorait cet immense héritage. On ne Tavait " ^ki P'*^^ ^^ chercher en Europe, à l'exemple de ses égaux, les

;^^'^>V jouissances que lui promettait sa fortune. La cour du vice- "^^.y;,/^ roi elle-même n'avait pas d'attraits pour lui, et le séjour de . Mexico lui semblait importun. Comte de***, remarquable par sa beauté, doué d'un esprit qui savait trouver dans les sciences les délassements et les succès que leur demande de plus en plus depuis cinquante ans la jeunesse américaine, on eût dit qu'il possédait tous les dons de la nature, comme ceux de la naissance et de la fortune ; mais son âme manquait de vie; alangui par le climat, il n'était pas de plaisir, ni de peine dont l'impression réussît à l'animer. L'étude, les femmes, CCS grandes séductions de l'homme qui sent et qui pense, paraissaient ne rien dire à son imagination dédaigneuse ou dacée.

(( Don Cristoval avait pour résidence un de ces châteaux qui étalent une magnificence royale, parmi les misérables huttes des tribus indiennes. C'était sur le plateau de Cho- Inla et de Tlazcallan.Là fleurirent de puissantes républiques. Là aussi les naturels conservent peut-être plus qu'ailleurs un mâle souvenir de la dignité de leurs ancêtres. Ce n'est pas que le Iributaire, accablé qu'il était dans les anciens temps sous le poids d'aristocraties oppressives, doive por-

ter avec regret sa pensée vers les siècles qui précédèrent la conquête. Mais il y a, dans les traditions des États républicains, quelque chose qui agite les âmes, en attachant au passé de plus vives illusions de bonheur et de gloire. Là les nobles des anciens jours conservent dans les villages quelques traits du caractère de leur race. S*ils pèsent, comme les autres caciques, sur leurs concitoyens, ils fléchissent avec moins de bassesse devant leurs vainqueurs.

e Tel était un vieil Indien qui vivait dans le voisinage du comte. A le voir couvert à peine d'une tunique grossière, sale, les bras et les jambes nus, les pieds à peine défendus par des sandales en lambeaux , cachant son existence dans une cabane de roseaux , il eût été difficile de croire que cet homme fût révéré au loin comme le descendant du souverain pontife de Cholula, et plus encore que la fortune d'un grand seigneur fût enfouie dans son humble réduit. Trop fiers pour user du privilège de leur sang, ses aïeux avaient dédaigné la noblesse castillane qui leur était acquise. Ils vivaient loin de tout commerce avec les blancs. Leurs générations se succédaient sans connaître d'autre sollicitude que les soins de Fadministration municipale, et d'autres jouissances que les liqueurs fortes.

« Deux chagrins avaient pourtant marqué la vie octogénaire de l'Indien. Ses deux filles les lui avaient donnés. Les femmes de cette nation se distinguent des hommes par plus d'énergie. Le mépris d'une race froide et morne exaspère leurs passions ; les plus nobles de sang et d*âme vont chercher dans l'asile des cloîtres les soufiranccs exaltées de la solitude. D'autres s'abandonnent à toutes les inspirations d'une imagination impérieuse et mécontente. On m'a conté qu'un pauvre curé, près de qui un voyageur gémissait de leurs désordres, les excusa de son mieux en disant avec un soupir : «Que voulez-vous? Elles ne sont pas ingrates!»

c Le vieil Indien avait vu l'ainée de ses filles s*enfuir loin de lui, et s'attacher, par un de ces caprices fréquents sous les tropiques 9 aux pas d'un nègre aifranchi. Maintenant,

la jeune Guatimotzila n'affligeait pas moins Toi^eil de son père. Elle aimait le comte. Ce sentiment remplissait et désolait sa vie. En dépit de ses efforts pour triompher d'ellemême, son cœur lui disait inOni le bonheur d'émouvoir et d'embellir une existence qui semblait n'attendre pour s'animer que le premier souffle de l'amour. C'était un rêve insensé. Quand le vieux cacique n'aurait pas cru ses ancêtres flétris par de semblables feux pour un homme de race blanche, qu'étaient-ce que les souvenirs de la république de Choluia et une dot d'un million pour combler la distance qui, dans l'opinion des blancs, la séparait du comte?

<i Don Cristoval , toujours errant sur un cheval rapide, ou invisible à tous les yeux , portait quelquefois sa pensée oisive dans le village indien. Il distribuait çà et là des secours ou des ordres , regardait les hommes former le soir f \ ^ leurs danses mél ancoliques, s'étonnait de ne voir aux femmes ^ '* i-'k parmi ces jeux d'autre ministère que celui de verser le

vin d'agave ou l'eau-de-vie de maïs, semblait n'en remarquer aucune sous les parures de fleurs dont elles étaient toutes chargées, et passait. Un prêtre indien avait eu soin de l'instruire des sentiments secrets de Guatimotzila; il savait qu'elle était la plus belle des flUes cuivrées de la vieille Amérique , que nulle d'entre elles ne se parait avec plus de richesses, plus d'éclat et plus de goût. On croyait savoir que cette image était venue quelquefois occuper le vide de son cœur, mais seulement comme un son lointain traverse , sans le troubler, le silence du désert.

d L'infortunée était en proie à tous les tourments d'une passion qui ne peut ni se satisfaire ni se dompter; on la voyait se flétrir et s'éteindre; un souffle de mort semblait avoir passé sur elle.

« Le bruit de la rébellion vint relever son âme. Elle pensa que s'il lui arrivait de rendre de grands services à la patrie américaine et d'illustrer son nom, elle ne mourrait pas sjms laisscîr à don Cristoval le regret de ne l'avoir pas mieux connue. Elle n'allait point jusqu'à demander à la destinée le

bonheur le plus grand qu'elle comprit, celui d^ètre la compagne du comte et la mère de ses fils : ce qu'il fallait à son amour, c'était que le cœur de l'Espagnol s'animât pour elle, qu'il sentit que Guatimotzila n'était pas indigne d'être aunée.

a Les insurgés, battus dans plusieurs rencontres, s'étalent dispersés près les bords du Montézuma. La révolte paraissait étouffée, lorsque des voix ennemies révélèrent au Mexique un projet insensé de Godoy. Il avait détruit les finances, le commerce, le crédit de la monarchie^ Dans l'in* digence de l'État, il résolut d'enlever à la Nouvelle-Espagne le capital de deux cent vingt millions que le clergé a répandu depuis trois siècles sur la face du sol mexicain pour le féconder. Ce dessein n'était pas d'une exécution possible. Le conseil des Indes entreprit vainement de l'accomplir. Mais l'alarme était donnée; il n'y avait pas une culture qui ne fût compromise , pas une propriété qui ne fût ébranlée.

« Le feu de la guerre civile s'alluma plus vif que jamais. Don Marcos grossit sa troupej, et Guatimotzila crut, en quittant le toit paternel, obéir à une inspiration divine.

c Ardente et belle, son éloquence était aisément persuasive. Elle ne parlait pas seulement avec cette facile abondance qui semble l'apanage de sa nation, aussi bien que de la nôtre. Ses idées puisaient de la force dans les connaissances dont l'avait ornée un vieux prêtre de sa famille. Artificieuse comme le sont tous les Indiens, comme le sont les peuples dépendants, parce que la ruse est la force des faibles, elle parlait à chacun le langage qu'il pouvait le mieux entendre. Elle essayait de réveiller, dans le cœur du cacique, des souvenirs généreux et de grandes espérances. Ses efforts travaillaient à reporter sur l'Européen la haine que cette classe, presque entière, nourrit contre le créole; pour guérir relïroi qu'éprouvaient encore la plupart d'entre eux à la pensée de l'indépendance, elle leur disait qu à défaut d'une protection étrangère, ils auraient celle du nombre. Le mou-

vement de l'insurrection devait les replacer sans combat au rang de leurs aïeux.

c Fiers de leur part de tyrannie et vieillis dans leur part de servitude, ces nobles dégénérés ne répcnidirent que peu à son appel. L'Indien tributaire Tentendit da« vantage : < Il est temps, s'écriait- elle, de renoncer à « des bienfaits qui sont des calamités ou des outrages, c A quoi vous a servi le cacicazgo^ sinon à vous donn^ « des magistrats qui vous oppriment sans contrôle , qui c exigent à la fois de vous les redevances de la constitu- « tion antique et celles de la sujétion présente ; qui seuls, c sachant la langue des blancs, seuls communiquant avec « eux , conspirent à vous tenir loin des jouissances réser- € vées à l'hôte fortuné des villes ? A quoi sert que vos ma^ « chandises ne payent pas Valcavala ' quand vos têtes sont « soumises à l'injure du tribut ! En mettant notre nation « tout entière en tutelle, ils vous ont présenté comme un « bienfait de leur domination l'arrêt de votre étemelle mi- « norité. Us vous ont interdit tous les actes de la vie dvile « pour vous protéger, disent-ils , contre les vexations des d créoles. Fils des républiques Tlazcallanes ! -connaissez en- « fin vos amis et vos ennemis. Qui a fermé vos villages à « tous les blancs, si ce n'est l'Européen effrayé de vous voir « contracter alliance avec eux ? Qui osa dire à vos filles ; Vous n n'aimerez pas le fils de l'Espagne. . . comme s'il était donné c à la volonté humaine de maîtriser l'amour! comme si int terdire l'espoir de nœuds saints à un cœur blessé, n'était « pas la plus cruelle manière de désobéir aux lois divines, n et de se jouer de la vie des humaine ! » — IciGuatimotzila s'arrêtait un moment et essuyait ses pleurs. « La peur, re- « prenait-elle, a dicté ces règlements inhumains. La peur a « tracé autour de vos champs des limites fatales , et votre « population croissant toujours sans que votre territoire

' Impôt onéreux et fatigant qui pèse sur toutes les denrées dans l'empire espagnol.

SUITÇ DO MANUSCRIT B'AÏNHOA. 189

« s'agrandisse, la faim a sQule le privilège de franchir ces « barrières pour moissonner sous vos yeux vos enfants et vos « femmes. La peur vous a interdit Tusage du cheval et des <K armes : eh bien ! que leur crainte ne soit pas une leçon € perdue! Puisqu'ils tremblent, vous êtes redoutables!

« Je vous annonce la victoire au nom de Notre-Dame de « la Guadalupe ^ ; née au milieu de nous, témoin de notre c infortune, elle nous aime et nous protège. Vous savez € qu'elle se plaît à faire épanouir des bouquets de roses sur a nos rochers nus. Elle m'a ordonné de vous dire qu'elle « combattra pour nous. »

c Les Indiens écoutaient : ils ne doutaient point, dans leur foi moitié catholique et moitié païenne, que la fille du Téoteuctli de Cholula n'eût conservé un secret commerce avec le ciel. Beaucoup suivirent.

« Guatimotzila traversa la route de la Véra-Cruz. De longues files de mulets, chargés des richesses des deux mondes, q[uelques cavaliers bien armés, quelques litières avec leur escorte, gravissent ou descendent incessamment cette échelle escarpée. Là les fruits et l'or de la Nouvelle-Espagne se croisent avec les merveilles de nos arts, quelquefois avec l'ÂpoUon ou la Vénus antiques qui vont décorer de leurs formes savantes un hémisphère inconnu au génie des Praxitèle et des Phidias : les indigos de Guatimala, les cuivres de Coquimbo, les pelleteries du nord, tous les arrivages d'Acapolco, toutes les productions de l'Asie n'ont pas d'autre route sur le territoire américain pour parvenir à l'Europe qui les attend. Puisse quelque jour une main espagnole accomplir pour le Mexique l'œuvre d'Hercule et unir les deux Océans par un détroit de Gibraltar!

* Elle fut trouvée dans le tablier d'un Indien. Notre-Dame de los Hemedios,qui a été apportée d'Europe, lui dispute la dévotion du Mexique ; ces deux cultes rivaux divisent les Européens et les autres classes d'habitants.

« L'ardente amazone allait la nuit, tandis que les mules paissaient en liberté dans les savanes, porter ses harangues factieuses sous la tente des muletiers. Elle répétait les mêmes discours à ceux qui étaient Indiens. A ceux des castes S qu^ils fussent mulâtres^ métis^, chinos\ elle rappelait l'infamie dont ils restaient marqués, quelle que fût la fortune à laquelle d'honorables travaux pussent les élever.

« La belle Indienne grossit ainsi sa troupe. Elle écrivit à don Gristoval ce qu'elle avait fait, ce qu'elle avait résolu, et joignit les rebelles. Ils seraient devenus formidables s'ils n'avaient eu à leur tête un de ces hommes fougueux et vains qui corrompraient les meilleures causes et perdraient les plus sûres parties. Don Marcos unissait toute la chaleur du sang nègre, qui coulait en partie dans ses veines, et tout l'orgueil d'un parvenu à la peau blanche. Il craignait, comme un noble nouveau , de compromettre son titre par des alliances impures. Il voulut une révolution purement créole. Les prêtres indigènes désertèrent devant ses dédains. Les caciques outragés exhortèrent leurs tribus à se soumettre aux troupes royales. Les castes de sang mêlé revinrent prendre place parmi les compagnies brunes des milices provinciales. Guatimotzila , le désespoir dans le cœur, voyait le moment où elle ne trouverait plus que les Tlascaltèques, fidèles à ses exhortations, à sa race, à sa beauté peut-être, exaltés par les souvenirs de la patrie, et résolus à retrouver, après trois cents ans, les jouissances du champ de bataille.

<c Plus imprudent à mesure qu'il était plus menacé, don Marcos ne se borna plus à déclamer contre les Européens; il joignit à la question d'indépendance des plans de réfor- | mation religieuse et de réformation sociale. Les idées do souveraineté populaire et d'égalité absolue, présentées avec

^ Les hommes de sang mêlé.

* Issus de btancs et de noirs.

' Issus de blancs et d*Indiens.

^ Issus de noirs et dlndiens.

l'emportement d'un démagogue qui ne les entendait pas, effrayèrent à Tenvi et les instruments et les promoteurs de la révolte. Ces folles harangues parurent sacrilèges aux premierà et menaçantes aux seconds. Le chef créole était déjà ébranlé de toutes parts, lorsque les troupes royales le joignirent à la tête de bandes qu'il appelait son armée.

« Don MarcoSy que suivait Guatimotzila toujours plus exaspérée, se retrancha dans les épaisses forêts et derrière les cimes aiguës des montagnes d'Âctopan. C'était la nuit. Le ciel des tropiques déployait ses ardentes constellations; des feux mobiles et vivants jaillissaient innombrables de chaque plante des collines ; on eût dit que la terre avait ses astres comme le firmament. L'étoile filante traçait de toutes parts, au milieu de l'atmosphère, de brillants sill(ms. La reine des nuits, dans sa marche solennelle, avait une vaste couronne de vapeurs bleuâtres et dorées. Elle y déployait son croissant, non pas incliné comme en Europe, mais debout, ses pointes dressées vers le ciel d'une façon nouvelle pour moi, et l'orbe entier de la lune se découvrait au regsrrd dans la pénombre. Seulement un sinistre présage y semblait cette fois attaché. Du milieu de la ligne des rebelles, le rocher de Mamanchota, haut de trois cents pieds, e^ grandi par l'ombre immense qu'il projetait sur le déclin des montagnes, élevait ses formes légères, tel que le génie de l'Amérique, sorti du tombeau de Guatimotzin pour assister à ce réveil de la guerre de l'empire mexicain contre Hemand Cortez. La crête du colosse brisait une des branches du disque radieux. Ce spectacle avait porté l'épou- Tante dans le cœur de nos soldats : ils étaient à demi- Taincus en s'avançant vers l'ennemi ; arrivés en face de ses lignes, ils levèrent la tête, virent l'astre dégagé de l'atteinte du noir fantôme, et, en attendant le combat, crièrent victoire !

« Cependant, Guatimotzila profitait du délai de la nuit pour courir dans les rangs comme une apparition mysté-> rieuse, et porter dans les âmes le feu dont la sienne était

remplie. Elle jouissait de monter à cheval malgré les lois, après trois cents ans; la fille de Tludien maniait son vif coursier américain avec une adresse qui charmait sa race. Sa jambe nue laissait voir dans sa grâce acconàpliey fermement posé sur le large étrier arabe, ce pied incora* parable des Mexicaines que chaussaient des pantoufBes de soie et d*or. Sa basquine flottante, des couleurs les plus vives, jaune, blanche, rouge, était encore rehaussée de broderies éclatantes et de pierreries. Ses bras, son cou, sa tête nue disparaissaient à moitié sous une riche écharpe rejetée sur son épaule et qui flottait au gré des vents. Ses grands cheveux tombaient en longues tresses le long de sa taille, quelquefois surmontés d'une large couronne des fleurs les plus brillantes, quelquefois d'un vaste peigne d'écaillé et d'or, plus grand qu'un diadème. Un collier de corail étincelait à son cou. Ses traits réguliers, ses yeux superbes, son beau front, d'une pureté antique, rendait plus frappant le teint extraordinaire de sa nation. Les Indiens et les créoles eux-mêmes la prenaient pour cette vierge mexicaine dont elle annonçait les volontés, dont ils étaient kabitués à révérer la puissance. « Elle sera détrônée avec les Chaa pétones, s'écriait -elle dans son christianisme idolâtre, a cette vierge, venue d'Europe, que les Chapétones nous ont « apportée. Vous savez si , après avoir invoqué dans les « malheurs publics la Notre-Dame de los Remedios, Mexico « n'est pas toujours contraint de fuir ses autels impuis- <( sants pour recourir à la nôtre. Vous savez si la Notre- (( Dame de la Guadalupe n'exauce| pas toujours les vœux « que sa rivale ne peut satisfaire! Américaine comme (( nous, elle a les mêmes ennemis; elle combat, ainsi que « nous, pour des autels et pour une patrie. »

(( A ces mots , les rebelles promettaient de repousser nos efforts avec un nouveau courage, et l'Indienne, s'abandonnant à l'ivresse de la victoire, voyait déjà le Mexique indépendant chercher un maître parmi ses citoyens, choisir le plus digne, placer sur la tête de son amant une cou-

ronne où le nom de la malheureuse Guathnotzila brillerait gravé par la reconnaissance publique ; puis , on annonçait notre approche, et elle s'apercevait trop qu'autour d'elle ses soldats chancelaient, prêts à emporter au loin ses brillantes chimères. Elle-même déjà songeait à fuir avant eux. a Oh ! « s'écriait-elle dans son désespoir, vierge de Tépeyacac, rap- « pelle-toi comment nos aïeux châtièrent, sur ce même « rocher où tu résides, la grande Tonantzin, la déesse-mère « des anciens temps! Si tu pouvais, comme elle, nous lais- « ser vaincre, nous te briserions comme elle ! »

c La jeune inspirée, en effet, avait tout ce qu'il fallait pour propager la révolte, mais non pour la soutenir; elle n'y prétendait même pas. Cette âme ardente sentait toute sa fougue s'éteindre, toute sa force tomber à la pensée du bruit et du péril des batailles. Honteuse et désespérée de sa faiblesse, aux premiers apprêts de la lutte, elle se retira loin du champ de bataille, pour pleurer de colère et prier, pendant que les siens combattraient. Son absence sembla enchaîner leur courage et leur fortune. Après quelques moments, ils furent rompus de toutes parts. Je joignis don Marcos; nos armes se croisèrent; Tépée que m'avait donnée Maria était bien trempée; le créole succomba. La belle Indienne contemplait la scène du haut d'une crête escarpée qu'un bois profond couronnait. J'arrivai sur elle, ne voulant pas

la frapper, effrayé de la saisir Car je pressentais quel

serait son sort! Elle m'attendait à genoux, les mains jointes, et je ne pouvais savoir si elle implorait Dieu encore, ou déjà son vainqueur. Tous ses compagnons s'étaient enfuis. A ce moment, un cavalier, enveloppé de son manteau , sort de l'épaisseur des bois, fond sur nous comme l'éclair, saisit l'insensée et disparaît avec elle derrière le rocher de Mamanchota.

« Les deux armées ne doutèrent pas qu'un miracle n'eût rappelé aux éternelles demeures la lille des souverains pontifes de l'ancienne ville sainte. Tout ce qui restait des rebelles et une moitié de nos soldats tombèrent à genoux; I. 13

194 LIVRE &EPTIÉMB.

ils étaient encore la face contre terre, quand un prfttre, vêtu de la robe épiscopale , arrive , par le chemin de Gua* naxuato, au milieu des combattants, et, d*une voix imposante, ordonne aux vainqueurs d*ahjurer le carnage et aui révoltés de déposer leurs armes, de retourner à leurs demeures, de mériter à force de soumission le pardon de leur attentat. On eût dit la grande ombre de Bartolomé de Las Casas. Lui-même n^aurait pas eu plus de majesté ni plus de puissance. Les factieux jettent leurs fusils ou leurs lances grossières ; ils se disperseni , et nos troupes se oontenlent de les poursuivre d'un cri de vive le roi ! que mille éohos prolongent sans fln de sommets eu sommets.

f J*accourus auprès du pontife. Je le reconnus. Celait don fray Isidro. Dire ce que je sentis alors n'est pas en racm pouvoir : les émotions du champ de bataille ont quelque chose de si exalté dans la première saison 4e la vie ! 1 1 y avait tant de grandeur dans la scène qui nous environnait I Je venais de rendre un service à mon pays; j'avais échappé au désespoir de frapper une femme jeune et l)elle; je recevais la bénédiction d'un homme, de bien qui me rendait gr&ce de ravoir épargnée. Bientôt, il me remercia de Tavoir sauvé lui-même dans la tempête de la Yera-Cruz. Malheur à l'ingrat qui, après de tels moments, n'accepterait pas sans murmure toutes les rigueurs de la Providence ! Le saint évè^ que avait été entraîné loin de la Vera-Oruz, le jour même, sans pouvoir me rejoindre. 11 me serra longtemps dans ses bras. Chef d'un nombreux troupeau , il accourait pour le défendre de ses égarements, ou bien de nos justices.

« £n effet, le péril une fois passé, viennent les ohâliments. La charité de l'homme de Dieu eut trop souvent i lutter contre les rigueurs de magistrats qui, après avoir provoqué la révolte par leur oppression et leur arrogance, ou par celle de leurs derniers valets, prétendaient étouffer les débris de l'insurrection sous dos décoinbres et sous des échafauds. Mais vainement l'évèque disputa des victimes au bras séculier; vainement il réclama les immunités de l'a-

SUITE DO MANCJÔCRIT 1)*AJNH0A. 195

nie qu6 ia plupart des accusés, abusés par la loi, étaient allés ehercher dans les temples. La terreur régna * les rîehes rachetaient leur tête, et les pauvres périrent.

« Je m'éloignai heureusement avec mes compagnons d'armes du théâtre de nos succès, qui n'était plus qu'une scène d'horreur. Nous étions appelés, pour prix de nos ser- TÎces, à tenir garnison dans la capitale de l'empire. Cette fiiveur nous procura les plus beaux , les plus majestueux spectacles qui soient au monde. La profonde vallée de Tenochtitlan où règne Mexico , est creusée au milieu du plateau et dans le sein des Andes d'Anahuac. Sur un circuit de près de quatre-vingts lieues, les deux branches de la Cordillère l'environnent d'une imposante muraille de monts escarpés et de cimes neigeuses que dominent comme des géants les cratères fumeux de l'iztaccihualt et du Popocatepetl. Nous arrivions par la route de Pachuca, à travers une Ibrôt de vieux chênes, de cyprès gigantesques, de rosiers en fleurs, entourés de fleurs de toute sorte, éclatantes et innombrables. Ce bassin magnifique s'ouvrit tout à coup devant nos regards, tel qu'une corbeille immense. Éclairés par les derniers rayons du couchant , les lacs qui s'étendent dans le fond de la vallée à des hauteurs où n'arrive pas le Saint- Gothard, brillaient par moments, à travers les sinuosités de la montagne, semblables à d'énormes disques d'argent attachés l'un à l'autre pour décorer la vaste scène. Autour de ces mers intérieures, que des îles délicieuses parent de leurs habitations et de leur verdure, que bordent d'élégants villages, s'étend le bassin même, c'est-à-dire un jardin sillonné par des torrents redoutables, coupé par des monts solitaires, brisé par de. larges ravins, embelli par une végétation dont le Inxe est une surprise toujours renaissante et toujours nouvelle. 11 n'y a que le ciel sans fond et sa chaude lumière qui étonnent et éblouissent davantage. L'œil embrasse à la fois cette riche végétation, ses formes gigantesques partout étalées, les grands aspects du sol, les lignes colossales des monts, puis de vieilles cités où se survit l'Amérique

primitive, et des avenues, des aqueducs, des chaussées, des églises, des monastères, d'autres cités toutes modonoes où semble se déployer l'Europe. Dans les vapeurs du sudouest, les pics de Chapoltepec montrent leur château magnifique, résidence des vice-rois et auparavant des empereurs, sorte d'acropole mexicaine où des cyprès immenses, vieux de cinquante siècles, dit-on, attestent, comme des patriarches étemels, l'histoire ancienne du Nouveau-Monde. Mais déjà la reine de l'Amérique espagnole, la ville de Guatimotzin et de Heman Gortez laisse apercevoir ou plutM deviner ses monuments; et, au fond du tableau, par dessus les hautes cimes d'Âhualco, les deux volcans, avec leur air de puissance et de sérénité inexprimable, resplendiss^t encore des feux du jour , longtemps après que , dans la vallée, et sur les montagnes même qui lui servent de ceinture , planent les ombres de la nuit.

c Les plus vastes ouvrages qui soient sortis de la main des hommes étaient épars autour de nous. Ici, c'est la desagua^ ou canal souterrain de Huehuetoca, galerie de quatre lieues creusée par deux cents ans d'efforts à travers les montagnes pour porter au Rio-de-Montezuma, et de là à la mer des Antilles, les eaux menaçantes de la vallée. Là s'élèvent, dans la plaine de Téotihuécan, à l'instar des monuments deChéops, deux pyramides colossales qu'un peuple de pyramides plus petites environne dans un ordre calculé pour reproduire sur la terre le cortège qui accompagne aux cieux les deux flambeaux du jour et de la nuit. Ainsi, au centre du plateau Mexicain, l'Amérique nous présente des débris aussi imposants que les plus vieux ouvrages de l'ancien Monde. Le savant y remarque cette combinaison des données de l'astronomie, des mystères de la religion et des travaux de l'homme , qui forme partout le caractère de la civilisation primitive, et atteste l'origine commune des peuples.

€ Un soir , d'épais nuages avaient étendu leur sombre voile sur nos têtes. La nuit était venue, et elle était assombrie par la temi^ète. Les éclats de la foudre nous guidèrent

SUITE DU MANUSCRIT D'aÏNHOA. 197

seuls vers le lâc salé de Tezcuco, celui qui baignait autrefois les remparts de la capitale, portait des flottes, dit-on, et menag^t sans cesse la ville de ses fureurs: il dort aujourd'hui loin de Mexico .'Arrivés en vue de ses bords, nous remarquons qu'à Taspect de nos rangs, peut-être au bruit de nos armes, une chaumière de bambous que toute la flore mexicaine pressait de ses innombrables festons, s'ouvre à quelques pas de nous; un inconnu s'y montre, soutenant une femme dans ses bras; leur terreur visible fixe sur eux tous les regards. Nous allions nous élancer. Aussitôt, le sol qu'ils foulent se détache tout entier du rivage et les emporte à travers les eaux. A leur suite, quelques hommes se jettent à la mer, chassant devant eux le bosquet mobile. Les soldats , frappés d'une terreur sainte , regardaient silencieusement fuir sur les vagues la cabane poétique, ses arbres à fruits, ses shinnus au mélancolique feuillage, sa large ceinture de fleurs. Déjà Tile flottante se perdait, conmie une grande ombre, dans les teintes confondues des nuages et de la nappe humide. Tout à coup, un de ces éclairs qui mettent en feu le ciel et la terre, embrase les ténèbres, et nous fait voir, à la lueur du rapide incendie, l'île fugitive , ses dômes verts, ses hôtes , un moment entourés de lumière. Ce moment a suffi pour nous les montrer à genoux. Un bras étendu sur l'abîme, les regards élevés vers le firmament, une fille d'Anahuac pressait contre son cœur la main d'un jeune blanc incliné vers elle avec amour. Elle avait une expression de tendresse et d'efi'roi qui semblait conjurer en même temps les hommes et les éléments.

€ A ce grand jour d'un instant avait succédé une nuit profonde; l'étrange navire, ses secrets, le couple qu'il emportait loin de nous , tout s'était évanoui, comme une vision de la nuit s'efiace au réveil parmi les ombres.

« Nous suivîmes les traces des voyageurs mystérieux sans les atteindre ni les revoir. Au lever du jour, l'extrémité du lac faisait place à une longue suite de chinampas, anciennes îles flottantes , assur&-t-on , qui servent à la fois

de vergers ou de parterres, et sont pour ce pays de merveilles une parure el une richesse. Mille barques, chargées de fleurs brillantes et de fruits suaves, se pressaitnt vers le canal de la Viga pour porter ces tribut*? à la populattoil de Mexico qui en est avide. Aux jours de fête, les mille Indiens qui les accompagnent sont couronnés de pavots. Au son de la harpe, qui est la guitare du Mexique, ils dansent, sur leur barque cu'agito ce piétinement cadencé, charmant ainsi des éclats de leur joie les abords de leur ancienne capitale. Heureux le peuple vainqueur , qu'il me soit permis de le dire, quand les vaincus réjouissent sa puissance du spectacle de leurs jeux sincères et libres I

c( J'entrai le matin dans Mexico. Les ponts , les aqueducs, les avenues qui y conduisent de tous côtés, les clochers, les dômes qu'on découvre, font sentir partout la grande capitale. L'imposante muraille des Cordillères, avec ses deux volcans qui, là aussi, s'imposent incessamment aux regards et à la pensée, revêtent la scène d'une inexprimable grandeur, en créant un horizon à des distances el à des hauteurs inaccessibles. Dans la saison des pluies, les immenses nappes d'eau qui couvrent la plaine, ajoutent à la beauté du spectacle La majesté du site communique je ne sais quelle pompe à la capitale de la Nouvelle-Espagne, et ses larges rues, parées de tous côtés de somptueux édifices, re])roduisent le majestueux appareil du dehors.

€ Je ne me lassais pas d'admirer les constructions savantes de Mexico, ses palais, ses temples, ses places publiques, ses théâtres, son cirque, ses promenades, ses aqueducs, créations superbes de l'Espagne, et bientôt j'allais admirer davantage ses nombreuses écoles, son amour des sciences exactes, le culte des arts qui descend chaque jour des classes élevées à tous les rangs. Je voyais à la Nouvelle-Espagne un* air de prospérité , de vie , de progrès dont je n'aurais pu trouver que difficilement une idée dans la mère-patrie. La littérature française presque aussi connue,, presque aussi étudiée que la fuHr»

inêine, a développé au Mexique ce mouvement extraordinaire qui se remarque dans riiéniisphèrc tout entier. II est des siècles prédestines aux grandes choses. Le genre humain alors travaille tout entier à préparer des destinées inconnues que hâtent également ceux qui les invoquent et ceux qui les redoutent. Mais, pour cela, il faut que la semence ait été jetée, et Thistoire dira que, d*une extrémité de l'Amérique à l'autre, elle Ta été par les mains du peuple espagnol.

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