‹ Don Alonso ou, L'EspagneChapitre 19 sur 22 · L'AMÉRIQUE MÉRIDIONALE · texte numérisé non relu

L'AMÉRIQUE MÉRIDIONALE

Les Indes et l*Espagne sont deux puissances sous le même maître; mais les Indes sont le principal.

Esprit de» Lots, liv. XXI, ch. xxii.

Promotion de don Alonso. — Nouvelles d^Europe. — Relations de la marquise et de doôa Hatéa. — État des esprits à la ville et à la cour. La grandesse. — Le théâtre. Littérature dramatique de PEspagne. Lope de Yéga, Caldéron, Hor^, Guilen de Castro, Horatin, Martinez de la Rosa. — - Poésie lyrique. Solis, Riojas, Gongora, Angèl de Saavedra(duc de Rivas). Comte de Haro (duc de Prias). -— Caractère élevé de la littérature espagnole. — Situation des femmes en Espagne. — Misère publique. Décadence de la monarchie. Péril des colonies. —Aspect de TAmérique méridionale. Richesse du sol.— Guerre de Buénos-Ayres. Défaite de lord Béresford. •<— Services de don Alonso. Son retour en Europe.— Coup d*(nl sur la civilisation américaine. Ses destinées.

« Toute la population de la capitale, avec ses costumes si divers, ses fleurs partout étalées, son air de fête , s'était précipitée au-devant de nous en bénissant nos succès. A peine rangés en bataille sur la grande place, la plus magnifique peut-être qui soit au monde, le vice-roi était venu nous féliciter. Il m'avait déclaré sergent-major de la place de Mexico, poste fort au-dessus de mon âge et de mon ambition. En recevant ce prix de mes jeunes services, je jouis, pour tous ceux qui m'aimaient, de la réparation inattendue que m'accordait le sort ; je pensai à l'orgueil encouragé de Matéa! Je pensai plus encore à la joie de cœur de Maria. Ah ! elle pouvait se réjouir, en effet ; car tout était son ouvrage. C'était son épée qui avait vaincu; c'était sa croix

SUITE DU MANUSCRIT d'aINHOA. 201

qui avait pardonné. Son image m'accompagnait partout, au combat, au désert, dans le contentement, dans la tristesse. La douce flamme de son regard était toujours comme un fanal devant moi.

a Une autre joie me fut donnée. Je trouvai à Mexico des lettres vainement attendues depuis longtemps; dans Tinterruption absolue des rapports avec la mère-patrie , elles venaient d'arriver toutes à la fois par la voie des États-Unis. La plupart étaient de la marquise ; il y en avait de Matéa : je les lus toutes avec transport. Je passai de longues heures à les relire. Je fus frappé du contraste des billets courts et froids de la comtesse, avec sa conversation si facile, si brillante, si incisive, trop incisive peut-être, tandis que Maria, toujours simple et réservée dans son langage, même quand elle cédait au naïf enjouement de la jeunesse, mettait dans tout ce qui sortait de sa plume tant d'âme et de vie! Je compris bientôt qu'il fallait que ces deux femmes, qui occupaient si diversement ma pensée, eussent entre elles plus d'opposition encore que je ne savais; car des relations communes de famille devaient les rapprocher, et Matéa se plaignait d'avoir inutilement multiplié les avances auprès de ma sœur. Ma sœur avait su repousser un vœu que je formais. C'était la première fois! De son c^té, Maria s'affligeait de n'avoir rien pu pour mon rappel, quoique don Manuel et Jaymé eussent entouré son retour de leurs empressements. Elle eut soin de ne pas parler de moi, tant elle se croyait sûre de tout obtenir. Je me réjouis de son silence. Jamais tant d'indi* gnation ne m'avait animé contre les arbitres de nos destinées. Jamais non plus je ne sentis mieux combien Maria m'était chère et sacrée. La pensée que les regards d'un pervers en crédit pussent se fixer sur elle faisait arriver la colère et le désespoir au plus profond de mon âme. Elle me semblait aussi loin des vœux des hommes , aussi loin de la terre, que le ciel même où je la cherchais toujours.

c Presque aussitôt après mon départ, elle avait pris possession de sa nouvelle existence, où tout lui était étran-

SOS Ln-RE HOITIÈME.

ger, où rien n'allait à son cœur. L'ancien gourerneur de la Havane ne put se dispenser de lui porter son boitimage. Il ne parut qu'en pâlissant devant la fille de doUa Lconor. Il la contempla avec une étrange anûété. Les cha* grins d*une mauvaise conscience étaient empreints sur son visage; dos remords, très-divers peut-être, le livraient aux pratiques d'unesombre dévotion. Il s'était donné la tâche de fabriquer nuit et jour les cercueils du pauvre. Son rabot trouvait plus d'un émule dans la grandesse, et le marquis s'indignait de voir don Juan partager, avec des personnages dignes de respect, la gloire de cette œuvre pie; car il ne dissimulait pas sa disposition à chercher en lui le ravisseur de la nièce qu'il avait perdue. Un malheureux, sous Téfreinte de la torture , avait eu beau se déclarer coupable : le chambellan ne doutait pas que son beau-frère n'eût dirigé ce complot, dans un temps où il n'avait pas encore recueilli un opuknt héritage, pour assurer à ses fils des richesses et des honneurs. Les soupçons du loyal vieillard ne TenH péchaient pas d'aimer dans ses neveux l'image et le souvenir de leur mère. L'un et l'autre se montrèrent presque également empressés auprès de la marquise ; et quoiqu'elle fût portée à distinguer beaucoup entre eux, elle essayait de leur faire à tous deux le même accueil. J'insère ici quelques passages de ses lettres. J'aimerais à tout transcrire.

Madrid, décembre i 804*

« Frère de mon cœur, don Domingo a eu l'attention de € me présenter h la de D***, et de visiter nos parents avec c elle. L'Excellentissime comtesse a séduit l'imagination € toujours jeune et vive de mon père. Il est vrai qu'elle « lui a parlé des campagnes d'Italie fort souvent, et de toi < toujours. Elle a même poussé le soin jusqu'à nous amec ner la jolie comtesse Fernandina que tu as sauvée, « avec des expressions qui permettaient les augures les plus « favorables. Don Luis, loyal et romanesque à son âge « comme un chevalier des croisades, n'est que trop disposé

SUITE mi «ANUSCRIT D*AÎNHOA. 203

« i prendre tontes les choses à venir pour du présent et a presque pour du passé; il voit déjà revêtus de la grandesse les deux enfants dont rentrée dans le monde était pour lui la source de tant d^amères pensées. Au risque de Taffliger, je ne puis consentir à sortir de la retraite où je vis, même pour cultiver ses illusions, c En attendant, don Domiugo me fait une vraie cour dont je lui sais réellement gré. Ses assiduités sont celles d'nn vieillard simple , franc, plein de verve et de coeur. J'ai deux clievaliers qui tiendront à distance , j'espère, ceux de la cour et du monde. Ils sont, en fait d'opinions et de manières, aux antipodes Tun de l'autre. Vautre est mon père. Il me traite comme une grande dame dont il viendrait de faire la découverte. Tu apprendrais là ce qu'étaient les manières d'autrefois auprès des femmes, si tu ne pouvais déjà t'en faire une idée par tout ce que nous avons vu et admiré tant de fois de son révérencieux amour pour dona Lconor. Sur le théâtre où nous sommes, car malheureusement on ne peut que trop employer ce mot, don Luis offre un mélange charmant, dût-on le trouver excessif, de déférence et de dignité, de bonne grâce et de respect. On y sent le dernier reflet de cette galanterie religieuse et intrépide qui a été le fond du caractère et de l'histoire de la nation espagnole. 11 n'y manque que l'héroïsme d'autrefois, et cela forcément : notre temps y prête si peu ! 0 mon ami, j'aurais cessé de penser tout haut avec toi, si je n'avouais qu'il y manque pour ta Maria quelque chose de plus. Mon cœur est si diflicile à contenter qu'il aura toujours trouvé à redire à la tendresse paternelle, dans la grandeur comme dans la médiocrité. Je me plaignais de trop de froideur. Je me plaindrais de trop de courtoisie aujourd'hui, si j'osais ! Il me semble que uiou père n'a pas le droit d'être si poli avec moi. Tu sais sa maxime charmante qu'on doit se montrer à cet égard aussi attentif pour la famille et les amis quê pour les indifierents, avoir la tendresse de plus et

c non pas là civilité de moins ! je ne puis m'empècher de c trouver qu*avec moi il la dépasse. Â mille nuances inex-

< primables de ses soins et de ses empressements, je suis <i près quelquefois de me jeter dans ses bras et de lui « dire : parce que votre enfant est grande d'Ëspagne^ne la

< traitez pas comme une étrangère !

< Don Domingo a entrepris mon éducation. 11 prétend me

< donner des idées politiques; s*il réussit, j'essaierai de

< lui en donner de chrétiennes. C*est là un de mes cha- « grins, de voir combien le siècle abjure la foi de nos pères.

< 0 mon ami ! ta Maria te supplie de ne pas bannir Dieu « de tes pensées. Laisse-lui l'espoir de te retrouver dans (( un monde où il n'y a plus d'exil. Je sens mieux chaque

< jour combien, dans celui-ci, tu étais nécessaire à ta triste X sœur. Les distances qui nous séparent, les hasards que K tu cours, ces idées me désolent au théâtre, au palais, « partout où ton image vient s'offrir à moi , et elle est a toujours dans mon cœur ! Que sont devenus les jours de a notre enfance, quand nous gravissions ensemble les cimes c aiguës, poursuivant à nous deux, dans l'infini de l'espace c et de nos idées, les mille sujets des doctes, des délicieux « entretiens du soir ? Hélas, nous nous promettions de tra- « verser ainsi, unis l'un à l'autre, ce monde que nous ne « connaissions pas! L'arrêt du ciel a trompé tous les vœux « et tous les pressentiments de notre premier âge... Mais du « moins que le ciel même ne soit pas entre nous! La route « nous sépare; que le port, un jour, nous rassemble ! laisse- « moi te le dire : je fais bien des neuvaines pour ta vie ; j'en « fais plus pour tes pensées, pour ton cœur, pour ton a âme, pour ton salut! Serait-il possible que Tun de nous

< deux s'exposât jamais, par les manquements, par les en- « . traînements d'ici-bas, à ce que nous devenions des étran-

< gers l'un pour l'autre, dans la vie qui ne doit pas finir ?b « Plus tard, après m' avoir raconté l'érection du royaume

d'Italie par Bonaparte, son couronnement pompeux de Milan, la réunion de Gènes et de la Ligurie à la France par

décret impérial, au milieu de la paix du continent, en un mot toutes ces surprises de l'Europe plus vaincue que résignée, toutes ces représentations monarchiques de révolutionnaires dorés sur toutes les coutures et plus fascinés que convertis, elle me parlait douloureusement du monde et d'elle-même:

c Le marquis s'afflige, avec une bonté paternelle qui « me va au cœur, de la secrète tristesse où il me voit, et que € malheureusement je sens croître chaque jour. Il la devine c à travers ces éclats de gaieté que tu me connais et qui € prouvent, en effet, si peu , qui deviennent d'ailleurs cha- « que jour plus rares ! Il me mène beaucoup à la cour, « et tu vas juger de la pente de mon esprit, quand tu n'es c point auprès de moi pour me guider : je ne jouis pas de ce « spectacle, malgré son éclat et sa nouveauté ! Serait-ce que « je ressemble au doge de Gènes? Non, ce qui m'étonne le plus, n'est pas de m'y voir, mais de voir et de comprendre tout ce qui est venu si promptement attrister mes regards et mes pensées. H en résulte que j'ai le tort de moins sonce ger à tous ces soleils de puissance et de gloire qu'on me « fait contempler, qu'à Dieu qui est plus haut et à notre c malheureuse Espagne qui est plus loin. Je conçois main- « tenant les vœux si communs de régénération publique ; € c'est te dire, ami, que bien des choses m'humilient et c m'épouvantent!

< La Sainte-Trinité m'est témoin que j'allais au palais, en * sortant de notre vie solitaire, et que j'y vais encore, Dieu € merci,avec un profond sentiment de vénération et d'orgueil . c C'est une si grande chose que la vraie royauté, dans une a monarchie sur laquelle le soleil ne se couche pas ! Je sens c si bien que vers ce faîte du monde espagnol s'élèvent « les regards, non-seulement de la vieille Espagne, mais € de tout cet hémisphère où tu erres et où tu combats, ceux fc de tes soldats, les tiens, mon frère! Il me semble ainsi € me rapprocher de loi, comme quelqu'un qui visiterait le € soleil pourrait se croire rapproché de tous les mondes

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c qu'il éclaire et qu'il gouverne ! Une chose m'émeut, dont c notre enfance a été instruite à s'csnorgueillir, qui fait c battre au même degré les coeurs espagnols des deux héc misphères: la pensée d'avoir pour maîtres des Bourbons, (( les premiers gentilshommes, les premiers chevaliers, les « premiers rois de l'univers, les plus dignes de tenir sous c leurs lois tant de royaumes! C'est bien réellement que je c considère dans les fils de Blanche de Castille et de tant c d'infantes, les successeurs naturels de la lignée, trop tôt c interrompue, de Ferdinand et d'IsabelJe. Mon coeur, de « ce côté, devrait donc être content, d'autant plus que nous « avons le bonheur de retrouver dans lo roi , notre seic gneur, tous les sentiments dignes de sa couronne!... c Pourquoi faut-il qu'il y ait une ombre à ces splendeurs, « une ombre impossible à ignorer y Et cela dans un temps c où les périls que la royauté a courus^ les sacrifices qu'elle c a traversés lui commandaient si haut d'ajouter le poids € de ses vertus à la dignité de ses épreuves, ne fût-ce que € pour relever et affermir par le respect public es sacer- « doce des rois qui est si nécessaire au monde, mais qui t comprend tant de devoirs envers les hommes !

c Ce dont ta sœur jouit beaucoup, c'est de contempler ff autour de soi tous les grands noms de la patrie Espagnole ! c Ma fierté naturelle de Castillane s'accroit à la pensée de « toulce qu'ils représentent de victoires,detraités,degrandes K actions. Une beauté de la monarchie que je vantais hier « à don Domingo, mais qui échappe aux esprits philosoc phiques tels que lui, et aux âmes vulgaires comme la foule, € est précisément de rassembler auprès du souverain les « grandes existences qui sont l'image même et l'histoire d'un « peuple. Mon cœur bal de rencontrer dans tous ces seigneurs « graves et dignes, dans toutes ces femmes si souvent char- « mantes de grâce et de beauté, des Mendoce, des Silva, des « Cuzman, des Velasco, des Carbajal, des Guttierrez, des c Zayas, des Cardone, des Âguilera, des Toledo, tant de c maisons qui sont depuis des siècles la force et Tbonneur

SUÎÎË DU HANUSCRIT d'aÏHNOA. S07

ce de mon pfiys. Je ne saurais te dire quelle était mon émotion «c dans les premiers temps, lorsque, demandant le nom des inconnus qui m'entouraient, on me répondait, un jour: les ducs do Hédina-Sidonia, de Medina-Cœli, d'Albuquorque,del Parque, de Hijar,deVeraguas,de San-Cailos, de Sotomayor, de Berwick et d'Albe ; une autre fois, les marquis de la Gonquista, de Céralbo, de Guadalcazar et tons les autres. J'aime que les grands services anciens et nouveaux Boient là confondus; que les descendants de Christophe Colomb et de Pizarre, brillent à ce faîte de rillustration, comme ceux de Gonzalve de Cordoue et de Fernand de la Cerda. Mais, à présent, je comprends trop bien ton regret de voir la vie de cour absorber tant de grandeurs, et notre pays n'avoir qu'une noblesse comme la France, au lieu d'une aristocratie comme Venise, Rome, l'Angleterre, quand elle a des noms titrés par la gloire nationale, point par la faveur, et aussi populaires que glorieux parce qu'aucune révolution n'a brisé leur ascendant. Pourquoi les plus simples devoirs restent-ils l'unique emploi de tout ce qu'il y a de personnages illustres, quand ils pourraient concourir à l'exercice du gouvernement, au commandement des armées, à la garde des fuéros, des lois, des finances, hélas ! des mœurs publiques ï Ces réflexions mettent le trouble dans mes sentiments et mes pensées. Vierge sainte! n'est-ce pas un tort de faire sortir une tristesse de tout ce qui pourrait charmer ou au moins distraire mon âme? « D. Osorio veut dissiper mon ennui bon gré mal gré. H a soin de me mener régulièrement aux corrides. J'ai vaincu, pour lui plaire, l'horreur de ce sang, de ce carnage. Je ne puis vaincre ma surprise et ma fatigue de cette foule, de ces transports, de ces airs et de ces cris de triomphe pour si peu. Avec tant de bruit, je voudrais plus de gloire. J'ai le travers de porter tout mon intérêt sur le malheureux taureau. Je ne sais qu'admirer el plaindre cet animal superbe, alors que^ malgré son cou*

208 LIVRB HurnÈMB.

fc rage, malgré sa force» il va succomba sous les ooaps c d'adversaires dont aucun ne pourrait lutter contre lui « corps à corps. Tout un peuple, dont hier il labourait les « champs, s'a^mble aujourd'hui pour applaudir sa lente « agonie. Cette pantomime cruelle m'attriste et me blesse « comme une image trop vraie des combats que Tingrac titude et l'envie livrent au talent et à la probité.

a Nous allons souvent au théâtre ; ce sont d'autres joutes c et d'autres aventures. J'ajourne à un autre courrier le a plaisir d'en causer ensemble.

■ En cour, jnillet 1805.

C Puisque la guerre et les mers nous séparent , je veux

(( me faire l'illusion de reprendre avec toi l'un de nos

c principaux sujets d'entretien , quand mon père nous

c lisait nos chefs-d'œuvre , que ma mère nous les com-

c mentait au point de vue de ses grands hommes, et qu*en

< reprenant tous deux son cours de littérature française à « propos et aux dépens de l'art espagnol, nous finissions par « nous avouer en même temps qu'elle nous avait charmés et c non convaincus. Maintenant, mes impressions sont plus € vives mille fois , peut-être parce que j'ai des années de « plus, peut-être par la nouveauté et la magie de la diction, « du jeu, du spectacle, des spectateurs, aussi transportés € de \si Jeunesse du Cid que àixFandango et de la Cachucha : « comment dire plus? Je veux une fois te conduire aux

< seuls lieux profanes où j'aie passé de douces heures, et dans a la seule société où il me semble par moment que la tienne « me soit rendue. C'est au théâtre de la Cruz et à celui del c Principe : deux noms que j'aime comme des symboles ; car « là certainement on sent profondément ce que la croix « et le prince sont pour des âmes castillanes! Tu n'es c jamais allé au spectacle , m'as-tu dit , dans ton séjour tt de Madrid, par la tristesse de notre séparation? Prends c donc place au balcon de Maria : tu la consoleras des

SUITE Dlî MANUSCRIT D'aÏNHOA. 209

c regardsimportunsquis'attachentsanspiiiésurles femmes.

« Je me persuade quelquefois que tu as quitté tes déserts,

« que l'hiver des tropiques t'a ramené à Mexico, et qu'en

< effet, nous faisons eii même temps la même découverte et « la même étude; car c'est un des titres d'honneur du € peuple espagnol d'avoir instruit le Nouveau-Monde à c comprendre et à aimer les plus rares créations de l'esprit « humain, en semant, d'une extrémité à l'autre des Andes « et des Cordillères, vingt capitales où le théâtre commuc nique tous les soirs à tant de peuples nouveaux l'une des « plus nobles et des plus belles littératures qu'il puisse y « avoir sous le firmament. La littérature espagnole est ainsi € le charme et l'orgueil des deux tiers du globe ; elle exalte « les âmes depuis les Baléares jusqu'aux Philippines. Quelle € autre eut jamais de si vastes domaines ?

« Ami, tu vois déjà que tu as des rivaux dans mon cœur! € L'audacieux, l'inépuisable Lope deVega, le fécond, le c noble Galderon de la Barca, Guilen de Castro qui eut la € gloire d'inspirer Pierre Corneille , Moreto , si gracieux € et si élevé, Tirso de Molina , quelquefois si heureu- « sèment créateur, me charment, m'exaltent, ne me € laissent qu'un regret, celui de ton absence. Il me semble € qu'avec toi, je me complairais doublement parmi ces

< grandes scènes et dans la société de ces grands esprits. € Tontl'ancien répertoire nous montre nos poètes si hardis,

< si inspirés, si dramatiques! tant d'honneur et de généro- € site, tant d'audace et de chevalerie, respirent partout dans c leurs narrations , dans leurs chants , dirais-je ! Ils sa-

< vent si bien nous redire avec amour les beaux traits de « nos aïeux ! Ils les font revivre à nos yeux avec tant de € vérité, d'âme, de pensée! J'ai le cœur si fier en les « écoutant, fier à la fois de tous ces siècles qui ont fait de c si grandes choses , et de celui qui les a si glorieusement « célébrées ! Arrive-t-il dans les théâtres de la nouvelle « Espagne, comme je le vois malheureusement dans les ndc très, que ces créations grandioses et ces patriotiques sou-

<K veoirs fassent place U plupart du te^ips ^ (^ foule des « compositions ^lodernes , pâles imitations du thé4|re de

< France où manque la langue de Corneille, de f^me, de (( Molière , et qui, n'ayant rien du génie espagnol, a^ont <c rien non plus du vrai génie français?

« Ma mère ne comprend pas que j'aie contracté une û vive oc passion de notre théâtre national. N'est-ce pas avoir « simplement celle des grandes choses et des grands (c hommes? J'en suis sûre, mon Alonso, ton coBur bat avec (( le mien, à ce double merveilleux des nobles actions et des (( nobles sentiments qui remplit la scène castillane. Je me « persuade que la popularité universelle n'a manqué à des (( œuvres si souvent admirables, que parce que la plu- (( part ne sont pas traduites, comme elles devraient l'être, « dans toutes les langues. Mais nous. Espagnols des Deux (( Mondes, comment ne pas nous y attacher de toutes les « forces du cœur et de la pensée? C'est le génie espagnol « lui-même. C'est notre histoire , où les deux mille cinq « cents pièces de {^ope de Vega, les six cents de Ca^dopon, <K nous retracent d'un bout à l'autre tout ce qu'il y a d^ ^ passionné, de chevaleresque, d'héroïque, de terrible daqs <K nos annales, depuis les temps de Récarède et de W^mha a jusqu'aux nôtres. Et, ce qui me charme, c'est que tou- « jours l'esprit du poète soit en quelque sorte de notre ce pays, plus encore que les grandes figures qu'il met eu « scène. La religion, la patrie, la vengeance, la vengeance a fille de l'honneur, animent et exaltent toutes les sitiia- « tiens et toutes les paroles. Le génie de l'aventure abonde, a partout extraordinaire, partout épique, parce que c'est le

< fonds du caractère national et le vrai ressort de tCMis les « travaux de nos pères. Quelle autre nation a poursuivi une c( aventure de sept cents ans comme la guerre des Maures,ou « des aventures de héros et de géants telles que nos campaii gnes d'Italie et des Pays-Bas, nos conquêtes de Naples et (( de Sicile, nos expéditions et nos établissements d'Afirique, <( notre découverte d'une moitié du globe, ce renversement

SUITE DU MANUSCRIT D'aÏNHOA. 3}t

« iQagique du trône 4qs A^iiecs §t de pelvii des Inçgs par

« quelques chercheurs de mondes et de périls ! Nos grands

< auteurs sp sont inspirés de ces souvenirs incquiparar

< blés » et leur mérite ^ mes yeux est de me faire bien

< comprendra que, soutenu p^p }a foi et Tépée, le Castillan c ait accompli tant de prodiges»

« Une autre chose m'a été i^évélée par ces vivants ta- « bleaux : ils m'ont expliqué que {e peuple qui ^ pu rêver et « mener à fin des choses si supérieures à toutes colles de (( l'antiquité, soit lyrique dans ses écrits comme dans ses « actions, qu'il porte ce caractère dans tous les travaux de a la pensée, dans l'histoire comme dans la tragédie, dans a l'épopée comme dans l'hymne et les romanceros. La terre a qui a produit t^Rt d'entreprises héroïques et tant d'béroiV tt ques chevaliers offre de si étranges particularités ! Elle tt s'est honorée d'un sacerdoce, éprise des lettres comme de « lafoi,et sublime par l'histoire, par la poésie, par le théâtre ft aussi bien que par le pontificat, le gouvernement et le

< martyre ! £)l)p a eu la fortune de porter une noblesse esclave

< de. rbonnepr autant que nulle autre, et ardente à recher^ € cheir )es Pf^lm^s de l'esprit et du savoir dans tout le cours € des siècles, non moins qu^ les triomphes de la croix et ceux a d^ 1^ guerre! Un tel pay^ devait trouver dans son sein les « premiers lyriques des temps mqdernes : les Herréras, les « SpliS} les JÛoja, les Qongora, ces soleils du monde, a-t-on

< dit longtemps, auxquels il faut joindre nécessairement tt tpus UQS grands tragiques. Car, as-tu pris garde comme c tous mêlent l'ode, le cantique, une sorte de chant involon-

< taire, ^u tissu du drame ! Les chœurs de Racine, quelques ff stances de Corneille ont imité en beaux vers ce type essentt tieilement espagnol, mais sans avoir fait école et sans pé- « nétrer dans le sentiment public. Ah ! c'est qu'il fallait à ce « genre enthousiaste les naturelles et audacieuses allures de

< notre comédie de cape et d'épée! Il y fallait nos mœurs f et nos croyances; il y fallait nos amours profonds et K terribles, qui se saisissent de l'âme entière pour y régner

âl2 LIVRE HOITIÈME.

(i jusqu*au delà du tombeau, rentrainant à tous les excès du

c crime, ou la conduisant par la vertu du sacrifice aux réltcî-

« tés du paradis. Il y fallait, par-dessus tout, nos rois, nos

(( grands, notre peuple, ces sombres et fiers courages qui se

« précipitent dans tous les dévouements, non pas parce que

« cest écrit, comme font les compagnons de l'Abeâicerrage,

« mais en vertu d'une foi aussi absolue en étant plus

(( sainte, c'est-à-dire, parce que Dieu le veut : Esta de Diàs!

« Il y fallait enfm Tâme de notre nation et le ciel du Tage.

« La poésie lyrique est nécessairement froide et pâle, elle

<K est dépaysée partout ailleurs ; et je sens dans mon cœur

(( qu'elle devait s'épanouir et régner au soleil des Espagncs. <( Ce que je ne comprendrai jamais de l'esprit français

« qui a tant de nobles cordes en commun avec nous, c'est

« qu'il ait répudié la comédie héroïque^ qui me semble le

(( fonds de la vie humaine prise de haut , et qui par cela

« même remplit notre théâtre. Je vois combien j'étonne ma

« mère, en lui montrant la vérité unie presque toujours à

(( la hardiesse, sous la main de nos grands maîtres ; car, dans

<( leurs compositions, la comédie, qui tient tant de place

« parmi toutes les choses de ce monde, se mêle à la vie des

« rois sans les faire jamais déroger, et la tragédie jaillit des

« scènes de l'existence commune, sans rien perdre de sa

K hauteur de vues et de langage par cette application nalu-

« relie de ses deux grands attributs, la terreur et la pitié. J'ad-

« mire, je l'avoue, ce qu'il y a de puissance et de fécondité

« dans un genre qui met le monde sur la scène tel que Dieu

« l'a fait : c'est-à-dire, le sombre et le comique, le simple et

« le sublime, le peuple et le roi à côté l'un de l'autre. Mais

€ je m'en rends bien compte : ce qui maintient ce genre ex-

« cellent parmi nous, c'est la façon dont il est manié par une

« nation au génie ferme et noble, qui descend quand il le

« faut et ne s'abaisse jamais. Le caractère de ce génie,

<( croyant et hardi à la fois, est de n'abdiquer nulle part la

c( dignité native de l'Espagnol. Il ne dégrade et ne flétrit

« rien; il élève et ennoblit tout; son rire même sera celui

« de Quevedo, de Cervantes et de Moreto. Le fonds est sé-

« rieux, la forme digne, la vue élevée. On se sent dans les

(c hautes régions ; on y vit par les sentiments, les pensées,

(c le but, et alors il est tout simple qu*on ne s'inquiète pas

« si Fauteur se renferme, strictement ou non , dans des

« règles qui doivent surtout avoir pour objet de défendre

« Tart contre ses déchéances ou contre ses excès.

« C'est là précisément ce qui me plaît dans toute notre

< grande littérature, celle qui s'étend de l'époque des roman- € ceros ou de }a prise de Grenade au règne de Philippe IV, à « celte ère des peintres, des poètes, des historiens, qui € commença la gloire du grand siècle, également ad- € mirable des deux côtés des Pyrénées. Le double méa rite de l'inspiration et de la dignité, de l'audace et de € l'élévation n'y manque jamais. La muse espagnole est € toujours chevaleresque par le fond, royale par la forme. « On sent que l'écrivain et l'auditoire sont une même race a intrépide et altière. Il n'y a pas de roture dans les idées ou € le langage du poêle et du prosateur, plus que dans les sen-

< timents du public. N'est-ce pas parce que tous ont tra- € versé les mêmes épreuves, affronté les mêmes combats, € servi le même Dieu , espéré au ciel la même couronne ? Nos € écrivains ont été presque invariablement des guerriers, des c ecclésiastiques, des hommes d'État, des grands seigneurs f du plus haut parage, les vrais chefs de la société espagnole € avant d'être ses interprèles , ses modèles, et, comme on « disait autrefois, ses demi-dieux. Nous avons eu une litc térature, la plus belle que le monde ail possédée jusqu'à « Louis XIV, et nous n'avons presque pas eu de gens de let- € très, c'est-à-dire d'hommes faisant leur état des lettres, en € vivant, n'ayant pas d'autre carrière, pas d'autre horizon,

< partis de loin et ne pouvant aspirer haut, exposés par « là à tourner contre eux-mêmes ou contre leur pays l'étin-

< celle qui était en eux. Le marquis de Villena , le mar-

< quis de Sanlillane, le marquis de Santa-Cruz , le duc

< d' Albe (don Antonio) , sont les plus grands personnages du

914 LtVlife ttVltlÈMÈ.

« royaume. Ils ont eti eti mdin les pllld grand» OdititUatide^ (( ments et les plus grandes affaires. Certftnteft , EfisUla, c Garcilasso de la Yega sont des guerriers héroIt]tfM« Gar- < cilasso négocie comme il combat; Lo|)e dé Yegft sert « sur TArmada et entre dans l'Église; l'Église tioU» donne « les Calderon, les Moreto, les Gongoras, lès R)o|a) pffsque « toute notre poésie et tout notre théâtre , cOmnlé elle (( enfante la plupart de nos savants, de hos histdffeils, de « nos hommes d'État. C'est line rare fâvetii* de Itt PWw « dence que la noblesse et le sacerdoce aieiltiioujDtirt tOulu c marcher à la tète de la nation pat* les letttes, tttitatit que « par les emplois ou par les armes. Faut-^il s'étoiilier que « les lettres parmi nous ne soietit ni afiti-socialei^i iii im* « pies, ni vulgaires , qu'il n'y ait, pat suite, qti'tlti esprit « dans la nation, que notre peuple n'ait pas été Corrompu, « qu'il n'imagine pas de séparer ddris ses respects les or- « dres, les corps, les classes de l'État, tout ce que Dieu a « si fortement uni ! 0 mon Aionso, toi, le seul ami avec qui « je puisse m'abandonner au cours de mes pensées dans la * confiance infinie et le secret impénétrable de nos effusions, « réponds-tnoi : ai-je tort de penser qu'un peuple qui, par « ces glorieuses particularités de son histoire, aime encore « les grands, respecte les rois, dit : Sa Majesté le Saint- « Sacrement, fait ses promesses par les sept plaies de Notre- « Seigneur et en conséquence n'y manque jamais, a encore « devant soi de grandes destinées? Penser à toi toujours me w fait agiter toutes ces idées. Je suis convaincue que l'âme de « nos grands hommes est toujours dans la nation, et qu'au (( premier péril on verrait l'Espagnol se réveiller, jeter des « flammes, périr ou vaincre pour Dieu et la patrie.

« Un mot encore! une chose qui m'est nouvelle et qui sou- « lève en moi de vives émotions, c'est la beauté de notre « langue parlée tout haut. Je ne l'avais entendue qu'aux « humbles prônes de notre vieux curé de la Cabrera, et sous t la voûte de notre chétive église. La chaire et le théâtre me <t la font mieux connaître. Comme notre littérature, eHe me

SUITB DU MANUSCRIT D^ÏNHOA. 215

< s^itble faîte pour les héros, les poètes et les rois. Qnelle itia- « jesté! quelle harmonie! Je ne puis m'expliquer au-» ce trament que par le châtiment de la tour de Babel pesant « encore sur le monde, que ce magnifique instrument, si « plein, si digne, si retentissant, ne soit pas la langue prin- « cipale du genre humain. Je me dis ce qu'elle était danâ « nos vieilles eortès, employée par les grands à redresser t airec respect les fautes des rois et à assurer l'honneur de « la nation. Elle a été trempée exprès, semble-t-il, pour ces « nobles débats qui faisaient Toffice, sans choc ni meurtre, t< du justicier d'Aragon. Tu ne t'étonneras pas pourtant si « ce que j'aime le plus de notre magnifique langue casce tîllane, ce n^est pas sa pompe, sa splendeur, ses grands « sons qui saisissent et émeuvent comme l'orgue de nos ca-

< thédrales, mais sa douceur égale à sa fierté, mais son art à « dire la teiidresse, sa multitude d'expédients pour exprimer it leis nuahces les plus délicates du cœur, sa richesse inépuit sable de formules, de diminutifs, de tours choisis, qui font a arriver à l'âme de cent façons le cri : Je vous aime, soit qu'il n s'élancé du cœur de Rodrigue et de Chimène,ou de celui delà it mère, de l'ami, du frère, de la sœur, j'espère ! Comment tra- « duire seulement dans une autre langue, même universelle « comme celle de France, ces mwf/ mio eimny mia^ échangés t si naturellement entre nous, et qui font nos délices? Doiîa « Léonor répond à cela que je suis vieille Espagnole plus « que les sept infants de Lara, et je l'embrasse en français « ou en espagnol, à son choix, pour terminer le différend.

« En tout, mon ami, je comprends qu'avec tant d'heu-

« reux dons de la Providence, nous ayons marché à la tête

« du monde depuis Ferdinand et Isabelle, c'est-à-dire de-

« puis l'établissement de l'unité espagnole jusqu'à ces jours

« brillants de Philippe IV, sitôt suivis des incomparables

te splendeurs de Louis le Grand. Je conçois moins bien que

« le tare essor de la France et même la perte de quelques

^ Trés-mièn, très-mienne, très à moi.

216 LIVRE HUmÉME.

« proviuces lointaines aient suffi à nous ravir notre empire. <c La pensée de cette éclipse, que je veux croire passagère» « est un poids d'airain qui pèse sur mon cœur au delà de ce « que je saurais dire.

a J*espère que nous avons touché le fond de ce déclin. Je <( crois voir des présages rassurants. Pour ne pas sortir du « théâtre où je devrais me reprocher d'avoir retenu si longa temps un vaillant émule des Pizarre et des Cortez tel que (( toi, je te dirai que déjà quelques contemporains proraet- <( tent des jours meilleurs. Notre ingénieux Moratin mérite « toute la renommée que tu lui connais. On parle beauce coup du prochain coup dressai d'un très-jeune homme , tf don Francisco Martinez de la Rosa , qui m'intéresse^ « particulièrement. Car, en attendant l'ouvrage, j'ai vu « l'auteur. Il est à peine plus âgé que toi. Il porte dans le (( regard ce rayon des hautes destinées qui ne trompe pas. <c II a tes sentiments. Je suis sûre que vous aurez la même « carrière. La sienne ne restera pas enfermée dans les lettres (( plus que la tienne dans les camps.

(( J'ai vu en même temps deux autres jeunes gens des a plus grandes maisons, qui m'ont aussi ravie. L'mi est le « comte de Haro, héritier des ducs de Frias, l'autre don « Angel de Saavedra, qui a bien des chances de devenir duc « de Rivas. Celui-ci a seize ans à peine, l'âge de Lope de « Vega, et il écrit déjà avec talent. Le poète inspiré, l'auc( teur tragique, le grand cœur se révèlent en lui comme tf dans son ami. Tous deux ont cet air inspiré qui m'afrap^ <i pée si anciennement chez un autre jeune homme, que Dieu « me permet d'aimer de toute la force de mon cœur. Aussi je « passe mon temps à les regarder tous deux et à les écouter, « au risque. Dieu me pardonne, de me compromettre ! J'aime « leur illustre naissance. C'est pour moi une consolation^ « parmi nos tristesses, de voir les grands noms se placer tt d'eux-mêmes à la tête de ce mouvement de renaissance « littéraire que j'appelle de mes vœux. Ah ! je sais bien qu'il tf en serait de même d'une renaissance par les armes.

SUITE DU MANUSCRIT D'aÏNHOA. 217

« Et, après l'avoir dit tout cela, après t'avoir parlé de mon « enthousiasme, il me faut ajouter une très-pénible con- <( tre-partie de cet emploi de nos soirées. Comment te « peindre à quel point les inévitables saynètes * d'aujourd'hui «c me fatiguent et m'étonnent ! Le noble plaisir du théâtre u est par là véritablement gâté pour moi. Tantôt les mots n les plus simples, tantôt des saillies tout à fait incomc préhensibles, excitent dans l'assemblée entière un bon- « heur presque égal à celui de la danse du boléro. Je ne « sais point me réjouir de ce que je n'entends pas ; tous les «1 hommes qui sont avec nous me déconcertent par des « regards et un air impertinents de surprise et de raillerie. « Il n'est pas jusqu'à ceux de nos gens, qui achèvent de « remplir ma loge, dont le gros rire ne s'associe aux sarn casmes des cavaliers. Comment nos grands si illustres et « qu'on dit si fiers (entre nous, je trouve qu'ils ne le

< sont pas assez ! ) s'accommodent-ils de cette familiarité « de tous les moments? Frey don Jaymé prend toujours c cet instant pour ses visites; ses plaisanteries sans merci « et sans esprit finiront par me rendre insupportable mon « délassement préféré. Son frère, don Carlos, qui esthabic tuellement de la plus aimable bonté, n'a pas lui-même c pitié de moi , et j'en souffre au delà de toute expression.

< Pourquoi donc, dans la sphère nouvelle où Dieu m'a

« placée, rien de ce qui charme les personnes de mon

c âge ne réussit-il à me satisfaire pleinement? Les autres

c femmes savent se suffire sans le secours de l'étude, de

< la lecture, d'un travail suivi. Elles n'ont même pas, € avec la sévérité du costume national, cette aflaire de « la toilette qui tient tant de place dans la vie française, « selon ce que nous conte ma mère. Le mouvement inces- € sant des visites et les actes de piété rouiplissent sans

< effort leurs journées. Moi, je ne sais pas nie passer

1 Petite pièce qui complète toutes les représentations. Des bouffonnerie iicencieuseï en font trop souvent le principal mérite.

218 Livre HUiTiÊMEé

« de tnè» occupations favorites. Il faut que les livres me € fassent vivre aux défiens d'autrui. C'était aux tiens « autrefois! Sur mon propre fonds, je ne recueillerais « que de l'amertume, et je sens qu'avec la disposition i de mon cœur» ce serait bientôt du désespoir.

c Que me parles-tu d'écrire, ami de mon âme? comment « cette pensée a-t-elle pu te passer par Tësprit? Ne sais-tu « pas que jamais Espagnole ne Ta tenté. La grande sainte K que tu me cites toujours n'a écrit que dans le cloître, sur la « théologie, bien visiblement inspirée; ta pauvire Maria ne (K Test point; elle ne mérite pas de Têtre ! elle ne sait point ce assez vaincre son propre cœur, se pjier à la vie que Dieu

< Itii a faite. Le lion, mon ami^ puisque tu y reviens

< encore, est la plus faible des femmes; V aigle n'a d'essor c que pour un moment et à tes cdtés; Peut-être eussé-je « pu aider au vol d'un autre; du moins aurais-je su en « jouir; mais seule, je ne puis que parcourir terre à terre la c route de la vie , et c'est au delà que je place toutes Aoes « espérances... Tu sais où j'ai placé, depuis notre première c enfance, mon ambition et mon orgueil. »

« La tristesse qui poursuivait Maria au milieu du monde nouveau où elle était transportée, passait de son âme dans la mienne sur l'autre rivage de l'Atlantique. Je me deman* dais avec inquiétude ce que serait à la longue pour elle notre affection, dans le vide de sa vie, parmi tant de tristesses, sur ce mouvant théâtre. Cette sympathie d'une âme si pure, d'un esprit si charmant et si élevé, était à mes yeux la plus inappréciable faveur du ciel. Un tel bien anime le désert; il prête sa magie aux plus dures épreuves; il nous donne pour guide une conscience extérieure dont l'appui fortifie la nôtre, dont le suffrage a plus de poids à nos yeux que toutes les voix de la renommée. Étais-je digne d'une telle fortune et me serait-elle laissée?

(( Maria brilletit alors enchaînée au char de la faveur

SUITE Dli MAJItlDGRlT D*AÏNHOA. S 10

par ceux qui me retenaient datls l'ëxil. Ils poi*t6t^rtt sut* elle les grâces de la reine; le collier de l'ordre de Marie- Louise vint la surprendre. Les grande se pressaient autour d'elle ; les femmes lui enviaient Thommage des matti'es de l'Espagtie^ Cet hommdge appelait autour d'elle les respects de la foule. «La cour, m'écrivait ddn Carlos, ne lui connaît « pas de rivale } les dons de la jeunesse et de la beauté rek' haussent l'éclat de son rang. Elle est la plus brillante étoile

* de notre firmament. Son regard, sa tête, sa taille ont des « airs de commandement naturels et involontaires qui renk dent plus sensibles sa bonne grâce et sa simplicité. « Elle a des façons de rougir ineffables. Dieu me par-

* donne ! mais je ne sais pas me refuser, de temps à autre, « le spectacle de ces troubles qui viennettt visiblement t d'en haut... si tant est qu'il y ait là-haut quelque chose! € Il sont la plus belle parure du plus beau front de l'uni- « vers. Je n'avais jamais rien vu de si charmant et de si ado- « r&ble! C'est une nouvelle connaissance qui me ravit. Le « meilleur dé nos actes sacramentels \ celui du Diable pré^ « diûateUTy île fait pas honneur aUx franciscains d'une seule « prédication qui vaille celle-là. Bref, ami muy mio, nous If avons tous la tête à l'envers. Chose étrange! c'est si na- « turel , que les femmes nous pardonnent notre idolâtrie, « une seule de nos belles dames exceptée. *

« Je reconnus trop Matéa. Constammetit repoussée de cette cour, où la marquise était environnée d'honneurs, elle imputa la froideur de Maria tantôt à une vanité injurieuse, tantôt à une ambitieuse circonspection. C'était une grande injustice. Au même moment, cette Maria chérie me disait :

En eotir, 30 oetobre 1805.

« Le charme des grandeurs n'a pas de prise sur moi. € L'honneur et le devoir peuvent se trouver, mais non pas

* SortèÀ de pièces religieuses assez semblables à nos âncieDs fr^ys^ iêtti.

« le bonheur, dans une région où le faste tient lieu de « dignité; le bruit et l'éclat, de jouissances intimes; le « moment qui s'écoule, d'avenir; le regard d'un pervers « puissant, de mérite et de vertu. Le marquis» dont les « jours se sont consumés dans la nécessaire subordination « du palais, se complaît à multiplier pour moi ces pom- « penses obligations. Je suis touchée plus que je ne puis le « dire du prix qu'il met à ma situation favorable dans un a monde qui tient tant de place dans les cœurs espagnols! « Mais mon cœur, tout aussi espagnol, se soulève chaque a; jour davantage contre les hommages qu'il faut si souvent a recevoir de ce qu'on méprise , et rendre à ce qu'on ne peut «( estimer. Plus je vais , plus je comprends mieux à quel c degré est poussé ce profond oubli des devoirs les plus <K saints qui m'avait si promptement surprise. 11 ne fait < rougir ni les coupables, ni les flatteurs. Le contraste trop « fréquent entre l'élévation du rang et l'indignité des pera sonnes, par suite le mensonge perpétuel du respect dans d un lieu où le respect manque forcément, ce sont là des « tristesses de l'âme indicibles. On y sent un affaiblissement (( de la monarchie qui épouvante. Est-ce par représailles flc que la royauté, de son côté, ne respecte pas non plus ses « serviteurs, lorsque tant de gloires réunies sur leurs têtes et a une dignité personnelle qui a résisté à tout devraient les a rendre respectables à la couronne, pour .qu'ils le restas- « sent au reste desEspagnes? Je ne sais ce qui m'offense le a plus des chosesillégitimes que laisse deviner la souveraine, « ou des choses légitimes dont notre loyal souverain étale « le spectacle dans ses accès de candide gaieté. Ce qui se- « rait invisible partout ailleurs, il faut que, debout autour « du brasero royal, mes dix-sept ans n'aient plus le droit « de l'ignorer! Voilà où on arrive quand les femmes ne « sont pas comptées comme elles doivent l'être, et qu'elles « ne font pas quelques-unes des lois du monde qui sont de a leur domaine! Sais-tu que j'arrive à penser de notre vétf nérable et cher don Louis ce qu'il dit lui-même si plaisam-

SUITE DU MANUSCRIT D'aÏNHOA. 221

d ment du héros de Cervantes, quand il avance que la dérai- « son prétendue de l'illustre chevalier a raison contre le prête tendu bon sens de son temps et du nôtre, en signalant <( TafTaiblissement des vieilles ma^^imes et des vieux respects c< comme la perte du monde? Les choses en sont venues à ce « que les égards se pressent visiblement autour des femmes, « à mesure qu'elles encourent davantage le blâme public : « c'est traiter mon sexe avec un grand mépris.

« Te le dirai-jeï toutes ces choses, qui m*étonnent et me

« blessent, me semblent un sérieux péril pour la société espa-

« gnole des Deux Mondes, à présent que je vois, dans notre

€ existence fausse et vide, dans la différence de notre éduca-

c tion et de nos habitudes avec celles de la société française,

c un calcul réfléchi et de longue date. On nous permet une

< écriture grossière, pour éviter aux hommes le fardeau des

« soins domestiques;!' étude de la guitare et du clavecin, pour

« endormir leurs peines ou réveiller leurs âmes engourdies.

€ On neveutpasquenousnous élevionsau culte des arts, aux

« délassements de Tétude, aux connaissances qui charment

« la vie et l'agrandissent, qui font de la mère la première in-

c stitutrice de ses fils. C'est une bien fausse politique. La

€ jalousie et l'orgueil peuvent instituer le désœuvrement des

« femmes; la décadence générale des mœurs et des esprits

t est le fruit qu'on recueille. Vous ne pouvez réussir qu'en

« vous corrompant vous-mêmes à rabaisser notre destinée,

« à étouffer en nous, par vos discours et vos exemples, ce

« respect de soi sans lequel il n'y a rien de généreux, ni rien

ce de sacré. Il semblerait que Dieu ne nous a donné qu'une

« mission, celle de charmer vos yeux; qu'un attrait, celui

€ de la jeunesse et de la beauté ! et, parce que vous flé-

c chirez quelquefois le genou devant ces dons d'un jour,

« vous nous parlerez de votre culte et de notre royauté !

c Quel est ce culte profane qui ne s'adresse pas aux pré-

c sents du ciel dans lesquels se perpétue l'étincelle de la

€ lumière divine? Quel est cet empire contre lequel pro-

€ testent notre conscience et notre dignité? Ah! ils ne

22^ LIVRE HtJITIÈMEf

« savent pas ppqs comprendra ceux qui ne violent pas des <¥ compagnes égales à eux-mêmes ; ceu|L qui i)9etient la perç pétuplle prof^ns^tion ou h perpétuelle impostuT^ du sente timent le plus saint qu'il puisse y avoir sur la terre, à la c place de ce sentiiifvent même ! J'ose penser qu'ils ne cornac prennent pas m\B\ix la destinée de l'homme que la nôtre,

< s'ils imaginent qu'on puisse impunément ^iQprtir la moitié « des âmes qu^ Dieu a faites, impunément éteindre la moitié (( des intelligences qu'il a éclairées de sa lumière, chez un

< grand peuple!

c Quand il n'en était pas ainsi, le nom espagnol avait,

c ce me semble, plus d'éclat dans l'univers. Aloi:^, c'était

< le bruit de nos victoires qui retentissait par toute la « terre. Aujourd'hui, la marche rapide d'ype armée fraur (( çaise, des rivages qui fpnt face à l'Angleterre, surleRbip « et au cœur de l'Autriche, la prise d'Ulm, si je dis bien c^ (( nom» ou toute autre bataille que gagne un étranger, avep 9^ le sang de la France, des Pays-Bas, de l'Italie, d'un tiers a de l'Allemagne, sout la grande joie , vraie ou fausse, de « notre cour et {a grande affaire de notre nation ! A la vérité, ic nous avons une p^rt dans tous ces triomphes ! . . . C'est la cac tastrpphe qu^ tu vas apprendre, le sacrifice de notice flotte « pptière qui a péri avec celle des Français dans les eaux de (( Cj^dix, à la pointe de Trafalgar. Du moins, la grande Ar-

< mada fut détruite par la tempête, et non par l'étranger! (( Nous avons maintenant à enregistrer dans nos annales un (( désastre égal à la victoire de Lépante!.,.

« Nos malheurs me reportent bien viveipent vers le

s passé. )^a terre des flspagnes a été si féconde en grands

(( travaux et en grands hommes ! Cette terre portait une

V noblesse si haute devant ses maîtres, et des soldats

« si redoutables à l'univers ! L'amour y était si élevé ,

(( si tendre! Et maintenant elle semble glacée! Dis-moi,

tf mon frère , Tère nouvelle que j'entends annoncer ren?

(( dra-t-elle une âme à ce corps languissant de la monar-

u chie espagnole? Pour être chrétien, ne suffira-t-il plus

SUITE QU MiMUSCRIT D AÏNHOA. Stt

K àa respecter les fêtes de T Eglise en bravant les lois a de l'Ëvangila? Les hommes cesseront-ils de spéculer sur tt les vices quHifi Ofit et «ur ceux qu'ils nous donnent ! S'il « aa était aiosi, je m'effrayerais moins des ycbux que je a vois former de toutes parts; car je sens bien que la € misère et le scandale, au degré où nous les voyons, ne c peuvent pas être d'institution divine.

a Frère de mon cœur, toi-même me Tas dit : Nous K sommes faites pour que tous les hommes nous parlent fc de leur respect, et un seul, quand Dieu le permet, de « son amour. Ne casse pas de penser ainsi 1 Tu vaudras # davantage, et tu auras une manière de plus d'être heu- (( reux. Quelque jour....* bientôt peut-être, tu rencontreras « celle que la Providence te destine. Quel sort que le sien, « lorsqu'elle se sentira si bien comprise, àla fois aimée et res- « pectée ! Que d'orgueil elle placera en toi ! comme elle jouira ce de ta tendresse! Ah ! je prierai Dieu, et spn divin fils, et ce samère trois fois sainte, qu'elle suffise à tant de félicité ! ... »

« Chaque lettre me faisait voir plus de découragement et d'affection dans le cœur de Maria. Quelques jours plus tard, elle me disait :

C Tandis que tu te plaios de ta solitude, la mienne, quand je peux m'y renfermer, est ma seule jouissance. Ôe toutes parts, on entend des voix qui crient : En-^ C9re un peu de temps, et Ninive sera détruite I C'est quelque chose de ne pas assister aux désordres, de ne pas idvre parmi les hommes qui ont appelé sur la mi^arehie ce i^ruel anathème. Tu peux ^itendre parler de doulouveux spectacles ; mais leur vue n'attriste pas tes regarda! lu n'assistes pas à des scènes de désordre dans le palais et de division dans la maison royale, qui rappellent le festin de Balthasar. On y voit les signes manifestes ; on Y roconnait la main de Dieu, sans comprendre comment alla frappera. 4h! bénis, bénis ton partage! tu auras le

« droit et la force d'agir, de servir l'Espagne, de concourir à « sauver, j'espère, nos rois de Tabîme qui se creuse sous leurs c pas et sous les nôtres. Moi, pour me distraire de ces pen- « sées, j'ai mes lectures, l'attente de tes lettres et les œuvres « pies, comme tu me le conseilles si bien. La douce puisce sance de la religion calme mes alarmes. Mon esprit se c complaît aux matières de foi, qu'on peut creuser sans fin, «( comme l'éternité. Combien j'envie à Pablo le silence et « la paix du cloître ! Que les épouses de Jésus-Christ sont c heureuses de vivre sans distraction, en présence des « grandes pensées qui rendent plus facile le passage de ce < néant animé à l'éternelle paix ; car la paix n'est, ami, que « dans le sein de la très-auguste Trinité. »

< A ce moment, Maria fut obligée de s'interrompre pour suivre la cour à la résidence de l'Escurial. Elle vit Pablo. Elle put juger s'il était plus heureux sous le cilice qu'ellemême dans ses liens dorés. L'un et l'autre n'eurent que la douceur de pleurer ensemble.

(( Tandis que je méditais sur tant de graves révélations, dans ce séjour éclatant du Mexique, un orage gronda tout à coup sur ma tête. Les autorités, les grands, tout ce qui m'avait prodigué des soins et des égards, ne me présenta plus que de froids dehors : il n'était pas jusqu'au grossier lepero, cet hôte demi-nu des rues de Mexico, qui, à mon aspect, ne cachât sa tête sous le lambeau d'étoflfede laine dans lequel il vit renfermé. Guatimotzila était facilement arrivée à la Louisiane. Là, elle était sauvée. On sut qu'elle vivait aux États-Unis, tranquille, unie àdonCristoval, et, dans ce bonheur immense, ne souhaitant plusque le repos. Je fus accusé par des subalternes de la métropole, qui voulaient avancer, de n'avoir pas fait, pour couper l'arbre de l'insurrection jusqu'à ses racines , tout ce qui avait été dans ma puissance. On voulait que l'Europe me demandât

St^lTE DU MANUSCRIT D AÎNHOA. 225

compte du sang de la jeune Indienne que je n'avais pas immolée. Don Isidro était compris dans ces censures, et je me réjouis de Toir mon nom associé à ce iiom vénérable. Ceux qui devaient sitôt après rompre avec la patrie espa* gnole demandaient mon exil à grands cris pour ne Tavoir pas assez vengée. Ces passions étaient d'autant plus vives qu'à ce moment même l'Angleterre mettait tout en œuvre pour propager les idées d'indépendance le long du double rivage du continent espagnol. Le vice-roi du Mexique, le vertueux Azanza, avait appris qu'une expédition anglaise menaçait la vice-royauté de la Plata. Il me chargea de porter cette nouvelle à Buenos-Ayres. Don Isidro partit de son côté pour défendre son troupeau auprès du conseil des Indes contre des rigueurs prêtes à se déchaîner. J'étais sûr d'être en même temps bien défendu.

« L'Angleterre, dans le duel où elle était engagée contre un homme, tenait assiégés les deux mondes. Il me fallut suivre lentement les côtes, quelquefois prendre la route tracée par les Incas sur la croupe des Andes, pour parvenir au Rio de la Plata. Au- terme de ma mission, j'avais parcouru^ dans presque toute leur longueur, les dix-neuf cents lieues de territoire américain qui relèvent de la couronne des Espagnes. Ce voyage acheva de m'apprendre les grandes destinées qui attendent le nouveau monde. Un jour tant de fleuves du nord et du midi, qui sont comme des mers roulantes, ne traverseront plus de silencieuses solitudes; leur cours prêtera à l'industrie l'assistance de leur force colossale et au commerce celle de leur marche impétueuse; le crocodile se verra disputer, par d'autres Amsterdam et d'autres Venise, les marécages quUl infecte, et l'immense boa sera exilé de ces savanes qui pourraient nourrir tout un monde. Des nations, des empires couvriront cette éclatante moitié du globe. Lorsque j'aperçus ces contrées du haut des Andes, le général Miranda, fameux dans la révolution française et maintenant vendu aux vengeances britanniques, profltait des malheurs de la guerre I. 45

2i6 LIVRE HUITIÈME.

maritime et de rinterruption des rapports avec la miétropoie pour montrer partool le drapeau de l'indépendance. Repoussé deux ans, il devait reprendre bientôt son oovrage au milieu de nos désastres. Grâce à rinvaskm fihinçaiae^ Simon Bolivar a pu TaecompUr. Bonaparte rdâcha le liai de l'Amérique et Ferdinand VII ne Ta pas renoué!.

R Au midi de l'isthme de Panama, je trouvai la cvltimv les arts, les richesses, qui naissent du travail de rbomae, moins développés qu'au nord ; mais la Providence a fait davantage pour ces régions équinoxiales où la nature, prodigue de trésors, semble avoir reculé les limites de sa poissanee. Figurez-vous le boabad, ce géant de la végétation, reposant sur un tronc de cent pieds de circonférence comme sor wn tour inexpugnable, et les cimes des bois élancés dans ks airs à deux cents pieds de haut. Là se balancent l'arbre i cire et le bambou; Tacajou et le campêche étalent partout leurs précieux rameaux ; des bosquets du myrte qui doom le piment tapissent les hautes régions ; et, sur une éeheHe de sept cents lieues, le kinkina décore les flancs dea i^ides. Avide de produire, la terre se hérisse, plus encore q/^m Mexique, de cactus gigantesques , de lauriers, de dater», d^aristoloches aux larges feuilles , d'orchidées aux viivts nuances, de lianes sans nombre qui courent suspendre leur parure aux escarpements des monts ou à la tige altière du palmier, du cyprès chargé de siècles. Sous cette décoration, les forêts, vieilles cojnme la terre qui les porte, étonnent l'imagination , ou plutôt l'effraient par leur caractère de grandeur et de majesté. Qui dira jamais ^k6^ reur mystérieuse de ces profondeurs qu'animent seula les rugissements du tapir et du cougouar ; où l'écureuil, le singe qui n'est que gracieux, et celui qui, terrible, fait horreur à l'homme de sa ressemblance, courent de branche en braBGhe d'un bout de l'hémisphère îi l'autre? En présence de telles scènes, je compris que le culte druidique de l'Europe primitive cherchât la Divinité au fond des forêts, et ne permtt pas d'autre sanctuaire à la foi des peuples.

SUITE DU MANUSCRIT d'aÏNHOA. 2Î7

« Mieux parée que la nouvelle Espagne, cette terre féconde doit aussi à son épaisse Cordillère le bienfait de posséder en même temps toutes les zones. Établi à de certaines élévations, l'homme voit, du milieu des rochers qui bordent sa demeure, une Asie s'étendre à ses pieds, une Europe Tentourer, un Groenland s'enfoncer au-dessus de lui dans le séjour des nuages. Chacune de ces contrées se présente à ses regards avec les formes végétales qui la distinguent. Les eaux, les bois, les airs, sont peuplés des hôtes de tous ces climats jusques aux limites de la fécondité. Plus loin, des troupes de vigognes, et quelquefois des chevaux, des lamas, des bœufs sauvages perdus dans leur fuite , des lions, des ours attachés aux pas de la proie qui les égare, se rencontrent dans la région des neiges éternelles avec le sphynx et le colibri, emportés par les orages. Plus loin encore, par delà le Chimborazo, règne le condor. Ce roi des airs, embrassant dans son vol les clirilats les plus contraires, part des sables ardents du rivage pour aller sur les confins de notre atmosphère planer à des hauteurs où nos nacelles aériennes ne pourraient pas le suivre. C'est bien là que se justifie par son essor audacieux rallégorie qui donna 1 aigle pour symbole au roi des dieux.

« Les plateaux de Rio-Bomba, de Quito, du Pérou, sont plus élevés que celui d'Ânahuac. 11 n'est donné qu'aux Alpes de l'Amérique méridionale de porter des cultures, des villes, des universités florissantes au niveau du Pic de Ténériffe. Là s'élèvent les cimes les plus escarpées et les volcans les plus formidables de la terre ; là se rencontrent des abîmes effroyables, que le voyageur franchit sur un pont mobile de bambou ; là des fleuves tout entiers roulent en cascades immenses. Les ruines de montagnes renversées sur elles-mêmes attestent les convulsions souterraines qui les ont détruites, après les avoir formées; tant d'imposants spectacles, au milieu desquels brillent par intervalles l'industrie et le luxe de l'Europe, donnent à l'Amérique méridionale un caractère inexprimable de grandeur et de vie. Il semble que la nature, encore jeune et sauvage, montre dans

ces contrées toute sa force première, en ne dédaignant pas d'emprunter aux arts de Tancien monde des ornements ei des richesses. Le ciel participe de ce caractère magnifique et extraordinaire. Qui n'a entendu parler de la croix du sudf Pendant ce long voyage, la nuit, je tenais Tœil religieusement fixé sur rétrange symbole que les Quesada, les Vasco de Gama, les Pizarre contemplèrent avec surprise et respect. Je cherchais Maria absente pour y attacher ensemble notre regard et notre foi. Je croyais voir le laharum de Constantin suspendu à la voûte du ciel, comme un signe de triomphe et de conquête placé là par le Dieu protecteur des Espagnes, et, fort de cette pensée, j'espérais !

Je vis enfin se dérouler devant moi le Rio de la Plata, le fleuve d'argent, ce cours immense dans lequel l'Uruguay et le Parana se confondent, et qui roule ses flots épais sur plus de vingt-cinq lieues de largeur.

« J'atteignis la vaste plaine de Buénos-Ayres : depuis près de deux mois, cette capitale était tombée aux mainsd'une armée anglaise. Mais le sol même semblait la repoussei'. La Grande-Bretagne n'était connue dans nos domaines que par les anathèmes de la chaire ou les barrières que ses flottes avaient trop souvent élevées entre les colonies et la métropole. L'orgueil et Torthodoxie, c'est-à-dire les plus forts de nos sentiments nationaux, se soulevaient contre elle, et donnaient à la haine publique le caractère d'un préjugé : aussi les créoles, les Indiens, les métis, avaient-ils pris les armes. Une troupe de ces patres féroces, de ces cavaliers indomptés qui, sous le nom de Gauchos, errent avec leurs troupeaux dans les solitudes des pampas, fut confiée à mon commandement. La lutte fut sanglante. Nous rétablîmes l'étendard espagnol sur les murs de Buénos- Ayres , et lord Beresford mit bas les armes avec toutes ses troupes. Un émigré français, l'amiral de Liniers, eut la

gloire de cette brillante journée. G*était le 12 août 1806. L'Espagne enfin comptait à son tour un jour digne d'elle. Ses soldats, ses matelots, sa population d*outrc-mcr avaient combattu pour la religion et la patrie avec transport. Mes gauchos terribles s'étaient signalés par leur ardeur à chercher, jusque sur les batteries tonnantes, des périls et du carnage. Leurs succès me recommandèrent à la bienveillance du vice-roi, et je reçus avec le grade de colonel la mission de porter en Europe les trophées du plus glorieux triomphe qui eût depuis longtemps honoré nos armes. La fortune me ramenait, en dépit des maîtres de la monarchie, dans le sein de la terre natale. Il y avait deux ans que je vivais en exil. Je partis sans savoir comment je réussirais à passer au travers des croisières ennemies. J'allai chercher à laEnsenada un bâtiment américain qui ne connaissait pas encore les prescriptions sauvages des ordres du conseil britannique et des décrets de Milan et de Berlin. A ce moment, des lettres de Maria me furent remises. Nos pensées s'entendaient d'une rive à l'autre de l'océan Pacifique. On eût dit que son cœur battait déjà de ce récent U*iomphe. Elle semblait accourir sur le rivage de la patrie pour m'accueillir.

€ 0 ami de mon âme, disait-elle, tandis que je t'écric vais le désastre de Trafalgar, tu me répondais par tes « succès du Mexique, ou plutôt ce sont les pièces du gouc vernement qui me les apprenaient en même temps qu'à o ton pays. Nos gouvernants ont si rarement à nous parler € de gloire, qu'ils ont saisi cette fortune. Comment te dire • le bonheur de nos parents! La cour et la ville se sont « pressées autour d'eux et de moi. Je dois ajouter que la a de D*** a devancé tout le monde avec un grand air de joie. « Chaque soir,depuis l'arrivée du courrier mexicain, des séré- € nades nous sont données. Voilà les premiers hommages € qui m'aient été chers. Il m'est si doux de te les reporter, * € comme la trop confiante amitié prétend me reporter ta c victoire! Ami, je suis bien heureuse par toi! L'attache-

(( ment d'une âme noble et d'un noble esprit est pour un a cœur de femme un si légitime orgueil ! Par là, on vaut € quelque chose; on se croit ulile ; nous sentons des reflets « de gloire s*égarer jusqu'à nous. Un jour, une autre tiendra (( de Dieu et de ta tendresse le droit d'inspirer tes travaux, (( d'en être fîère, d'en jouir avant personne. Oh ! qu'elle soit (( digne de toi! je le demande à la bonté divine, pendant < le saint sacrifice, tous les jours de ma vie. Puis-je ne pM € payer de toutes les tendres sollicitudes un attacbeniënt « qui m'a soutenue dans toutes les épreuves? Je sarats trop K peu digne d'une telle richesse, si je n'en étais pas reeoii- « naissante jusques au fond de Tâme. — Et maintenant, <c frère de ma vie, que ton Rio de la PLita ne te garde <<c pas trop longtemps! Ce n'est plus le cœur de don Luis a et de ta mère, ce n'est plus celui de ta sœur qui t'ap? « pellent ; j'ai la joie de pouvoir te dire que c'est l'Espagne a même qui t'attend, et j'ajoute qu'elle ne te réserve que « trop d'occasions de gloire! »

« Ce mot de gloire que me renvoyait l'écho de la patrie par une voix si chère , me fut la plus vive joie que je pusse sentir. C'est un bien doux orgueil que celui qui nous vient du suffrage (Y un cœur aimé! Je m'y abandon* nais, le sein agité et les yeux humides. Enfin, le navire s'ébranla. Les flots de la Plata nous emportèrent comme un torrent. Les grandes lignes de la chaîne des Andes, courant se perdre vers le pôle dans les sommels de la terre de feu, s'effacèrent rapidement à mes yeux, et la pensée de TEurope qui m'attendait se saisit de moi plus vivement que jamais! Mon cœur bondissait dans ma poitrine.

« Cependant, je ne m'éloignai pas des plages américaines sans attacher un dernier regard d'orgueil sur l'inimense région qui aura dû à mon pays ses destinées. Il n'est qu'une voix en Europe pour raconter tous les biens que les Espagnols ne firent pas dans leurs colonies et tous les maux quHU

SUITE DU MANUSCnjT d'AÏNHOA. 231

fitenV. Sans doute, ces contrées lointaines ont vu le fanatisme et la cupidité immoler "des victimes, au commencement d'un siècle qui devait donner, dans le sein même de l'Europe policée, le spectacle de la SaintrBarthéleoiy* Mais, dans une domination vieille de trois cents ans, faut-il ne voir que les emportements de ceux qui la fondteent? Ëst-il une puissance dont les titres n'aient pas été tracés avec le sang des hommes?

< On s*étonne qu'une poignée de Castillans ait soumis de grands empires ; c'est que les seuls peuples civilisés que^ rencontrassent nos soldats, les habitants du Mexique et du. Pérou, gémissaient sous le joug de hiérarchies cent fois plus dures que notre domination, ou sous celui de despotes bien autrement terribles que nos princes. Ils tendirent les mains à l'Espagnol, arrivant, comme l'annonçaient les oracles, pour donner à l'Amérique une nouvelle vie.

c A dater du jour où l'autorité royale étendit sur ses domaines d'outre-mer l'action régulière des lois, les aristocraties des deux plateaux purent seules regretter notre concpiète. De maîtres devenus sujets, et d'oppresseurs sans frein magistrats limités, les caciques, tout en restant nobles parmi nous, ont perdu le privilège de gouverner à coups de fouet leur nation, d'exercer le droit de vie et de mort, d'être seuls propriétaires , d'exercer la plus dure tyrannie sous laquelle ait gémi la race humaine. L'Indien, qui était serf de la glèbe et bête de somme , se vit investir des deux biens les plus précieux de l'état de société : la sûreté personnelle et la propriété. Ses villages devinrent autant de républiques, soumises seulement à un léger tribut

* Quel bien les Espagnols ne pouvaient-ils pas faire aux Mexicains? lU avaient à leur donner une religion douce, ils leur apportèrent une SDpcrstition furieuse; ils auraient pu rendre libres les esclaves, et ils rendirent esclaves les hommes libres; ils pouvaient les éclairer sur les abus des sacrifices humains, au lieu de cela ils les exterminèrent. Je n'aurais jamais fini û je voulais raconter tous les biens qu'ils ne firent (AS et tous les maux qu'ils firent. {Esprit des Lois, Uv. X, ch. iv.}

232 LIVBE HUITIÈME.

et à une surveillance non moins légère. Si désormais ces bienfaits onicessc de lui suffire, si, promu par nos ^forls à la dignité d*homme, il élève sa légitime ambition plus haut et demande à devenir citoyen, ses nouveaux besoins sont loin de porter témoignage contre nous : ils attestent ses progrès.

« Que dirai-je maintenant de l'Indien sauvage, de ces hordes d'êtres misérables qui vivaient sur les rameaux du palmier et se dévoraient entre eux? Ne sont-ce pas nos missionnaires qui les ont enlevés à d'impures lagunes pour les placer dans les conditions de la vie policée et sous le régime des lois, aplanissant ainsi devant eux la route immensô qui sépare l'hôte stnpidc des forêts , du fondateur des pyramides? Le sol, qu'ils abandonnaient aux reptiles et aux jaguars, a été forcé par nous de produire les fruits les plus délicieux et les plantes les plus utiles des deux mondes. Nous leur avons porté tous les biens de nos climats, le cheval, le bœuf, le blé , le fer. Je ne parle pas des sacrifices barbares que TÉvangile a abolis parmi eux, ni des vertus que la parole saiute a fait croître ! Mais quelles mainsont élevé dans les déserts de leurs rivages et de leiirs montagnes, au milieu de marais, vieux témoins du déluge, des fermes industrieuses, des bourgs commerçants , des temples où on croit au vrai Di^, des cités qui seraient un ornement pour Tancien monde?

« Quelle égide tutélaire a protégé le développement de tant de nobles créations, en défendant cette moitié de l'univers contre un fléau homicide qui a de tout temps dévasté l'autre? La guerre, dont les fureurs désolaient, avant la conquête, les régions civilisées comme les régions sauvages, n'a-t-elle pas disparu devant le crucifix de nos religieux et le sceptre de nos rois? L'avenir remarquera comme un rare phénomène qu'il fut, grâce à nous, une terre que, durant trois cents ans, le sang humain n'a pas baignée; où les générations ont pu se succéder, où elles se sont accrues à l'ombre de la paix et de rautorité civile. La postérité dira aussi que nous* avons secoué sur la croupe des Cordillères el des Andes le flambeau des lettres et des sciences. L'inven-

SUITE DU MANUSCRIT d'aINHOA» 233

leur, ou seulement peut-être le propagateur de l'écriture fut immortalisé chez les Grecs, et nous, avec l'imprimerie, qui est autant au-dessus de l'écriture que la civilisation moderne est au-dessus de la civilisation antique, nous avons porté au nouveau continent tout ce qui entra jamais dans la sphère des connaissances humaines. Les Tyriens firent Car- Ihage ; les Égyptiens, Athènes. Mais l'Espagne a étendu ses bienfaits sur deux mille lieues de territoire; l'Amérique tout entière aura été, pour ainsi dire, prise au berceau, élevée, conduite à l'âge de maturité par nos soins. Quel peuple fit jamais autant pour les hommes?

< Sûrement, depuis quelques années, la main de la métropole s'est fait sentir aux royaumes d'outre-mer pour y resserrer nos liens plus que ix)ur y verser de nouveaux présents. Nous les avions amenés à ce point de civilisation et de prospérité où la tutelle qui fut bienfaisante devient importune ; un moment alors le pouvoir s'arrête effrayé de son ouvrage, et incertain s'il doit revenir sur ses pas ou abdiquer.

c Aujourd'hui, peut-être dépendrait-il de la royauté espagnole, et plus encore de la royauté européenne, que le monde espagnol d'outro-mer se constituât sous l'égide de monarchies constitutionnelles de même origine, de même sang, de même foi que la mère patrie ; jusqu'ici on ne l'a pas voulu. Mais même sous les régimes précaires et déréglés qui peuvent se succéder pendant un siècleencore,c'estunimposantspectacle que la jeune Amérique secouant ses entraves, et aspirant à marcher l'égale de l'Europe. On peut espérer que nos grands plateaux, pays agricoles destinée au luxe qui consomme plus qu'à l'industrie qui produit ou féconde, reviendront à la monarchie. Pourquoi s'étonner, s'il arrivait que les populations commerçantes des côtes la voulussent avec des institutions libérales? La mer enfante partout les tribunes.

€ Les gouvernements qui siégeront sur les rivages de TAtlantique seront pour ceux de nos contrées un juste sujet de méditation. Quels qu'ils soient, ils mettront peu à peu leur poids dans toutes les affaires du monde. Ils briseront

tôt OU tard le système colonial par lequel TAnglelerro raserre le globe. Ils aideront TÂsie à secouer la poussière sanglante de trente ou quarante siècles de servitude. Ou peut prévoir le jour où les Indes, intruites et secondées par de grands exemples, établiront Tempire des lumières et celui des lois au cœur même de l'Orient, et jusque \ecs les plateaux élevés d'où l'espèce humaine est partie.

« La culture antique de l'Orient eut pour rejetons les cultures grecques et latines qui la surpassèrent. De leurs débris, plus tard, est née la nôtre, plus puissante encore, étendant plus loin ses découvertes et ses bienfaits, atteignant d'un côté aux profondeurs du ciel, et de l'autre aux entrailles de la terre. Qui sait à quelle hauteur elle dwt parvenir un jour, quand s'épuiseront les convulsions de son berceau, sur cet admirable sol des Amériques où la nature affecte en toutes choses des formes colossales, et où la grandeur des merveilles de la création exaltera les esprits et les âmes, quand déjà T Amérique du nord, méthodiste anglaise, implacable envers la monarchie, a fait l'État puissant qu'on sait, et a vu naître des hommes tels que les Franklin et les Washington, les John Adam et les Jefferson ? Les peuples de l'Amérique du centre et du midi, plus sympathiques au reste du genre humain par leur religion et leur génie, et plus voisins d'un ordre ferme et stable jusque dans leurs plus extrêmes désordres, auront l'avantage d'une conformité de traditions, de culte, de mœurs, de langage, qui ne paraîtra point aux âges futurs le moindre des bienfaits de la conquête et de la tutelle espagnoles. '

« Les temps pourront venir où le vieux continent laissera tomber à de plus jeunes mains le sceptre du monde. Cette révolution, devant laquelle nos esprits reculent, les hommes l'ont vue une première fois. Il y a trois mille ans, l'Asie était ce (ju'est l'Europe; elle avait de vastes empires, d'opulentes cités, des nations commerçantes. Les Christophe Colomb de ces temps reculés firent dans l'Occident de ce temps-là d'audacieuses découvertes. La Grèce et les deux Hespéries,

SUITE DU MANUSCRIT d'aÏNHOA. 235

occupées par des races alors sauvages, les îles de la Méditerranée et les plaines que TAllas couronne, reçurent des colonies. Ces colonies grandirent peu à peu parmi les révolutions et les guerres civiles ; au bout de quelques siècles, elles portaient des noms à jamais respectés. Les Grecs renversaient l'empire des Perses; Carthage menaçait Tyr; les Romains régnaient sur le Nil et TEuphrate, Gomment s'opéra cet étrange changement dans les destinées du monde? Gomment l'Asie fît-elle pour devenir tributaire d'une poignée de ses fils, dispersés sur des rives lointaines? G'est aux siècles accomplis, peut-être au siècle qui s'écoule, à nous bî dire.

« Gertes, s'il arrivait que l'intelligence humaine rencontrât tout à coup dans nos agitations d'insurmontables barrières, que l'esprit de guerre et de conquête, avec ses ravages, ses subversions, ses revanches perpétuel les et toujours renaissantes, la menaçât d'une sorte de retour aux temps barbares, ou bien encore si elle avait quelque jour à fuir devant les réactions sanglantes, les atroces folies d'Érostrates nouveaux courant à la liberté , comme l'Érostrate ancien courait à la gloire ; alors elle chercherait un refuge au delà des mers, et l'Espagne aurait l'honneur de lui avoir préparé des asiles dignes d'elle.

« Là , nos folies contraires ne pourront pas l'atteindre. L'Océan ne se prête qu'aux vœux de l'industrie et des arts. Indocile autrefois pour Xerxès, il défendra l'Amérique contre nos barbares du dedans ou du dehors, et une terre restera indépendante, féconde, riche des biens que nous n'aurons pas su conserver , terre privilégiée vers laquelle toute pensée captive ou alarmée pourra tourner ses regards comme vers la future patrie de la civilisation et de l'humanité. Malgré les convulsions d'un laborieux enfante* nient, je crois à ce vers du poète mexicain dont les accents arrivent, pendant que j'écris, jusques à moi : Amérique, tu as d'immenses horizons!

Magnifiées tienes horizontes ! »

VISITE A L'ATSULAl ET RÉGIT DE L'ERMITE.

L'BSCURIAL.

Des parents, pour élever un seni de leors flls, arrachent 6u monde des enrants à qui Tantorité seole tieol lien d^attrait et de vocation ; ils donnent a PÉglise des ministres qui n^aeceptent le saint ministère que comme nn jo«g qu^une injuste loi leur impose ; pourvu qne ce qui pa< rail d*unc famille, éclate, brille, et fasse honneur dans le monde, on ne se met point en peine qne des téaèhref sacrées cachent les chagrina, les dégoûû, les larmes, le désespoir.

MAS3ILL05, Carémt H.

Promenade à rAtsuIaï. Tempête dans les Pyrénées. Ermitage. — Portrait de Termite . Son désespoir. — Son récit. — Naissance et destination de Fray Pabio. Son entrée au couvent de San Lorenzo de i^Escurial. — Aspect de TE*curial. Ordre des hiéronymites . — Divisions de i^Espagne. Divisions de la maison royale. Captivité de don Femand, prince des Àsturies. Mort de la princesse des Àsturies. — Tentatives du prince de la Paix auprès de don Femand. — Visite de dona Matéa à TEscurial. — Sa chute et sa maladie. Ses terreurs. Ses préoccupations. — Visite de dona Maria. — Manifeste du prince de la Pûx contre Napoléon. Rapprochement du parti de don Femand et de la politiipie impériale. — Départ de dona Matéa pour Cadix. Promenade au Roméral. Ap< parition et oracles de la Gitana. — Interruption du récit de Termite.

J'avais poursuivi la lecture du manuscrit de M"® Hiriart, au milieu des hauteurs qui environnent Aïnhoa. Un ciel brillant s'étendait sur ma tête; toutes les splendeurs d'un coucher de soleil magnifique m'étaient prodiguées , tandis que plus loin des torrents de pluie inondaient le vallon. La nature a traité royalement les Pyrénées ; les nuages couvrent souvent leur front, et, comme les soucis des grands de la terre, ils ne tardent pas à retomber sur ce qui est au*

VISITE A L^TStLAÏ ET RÉCIT DE L'ERMITE. 237

dessous d*eux. Aussi les orages sont-ils fréqucnls dans la contrée; ils éclatent tout à coup, et l'étranger doit à ces crises redoutables le plus imposant spectacle et le plus extraordinaire. Je ne sais si une tempête au milieu des solitudes de rOcéan a plus de péripéties et autant de majesté que dans le riche jardin des Pyrénées.

Aînhoa est dominé au nord par la longue chaîne de TAtsulaï. J'avais suivi, sans m'en apercevoir, un des rameaux les plus sauvages et les plus élevés. Je ne voyais plus le village, ni le bassin qu'il décore. Les sentiers où je marchais ne semblaient praticables qne pour les torrents qui les ont creusés. Il me fallait quelquefois m'attacher aux éclats de la roche vive, pour gravir des mamelons escarpés ou bien pour m'arrêter sur des pentes rapides. Chacun des monts dont j'étais en viroïmé s'enfonçait dans le ciel brillant et pur, avec une ceinture de noires vapeurs amoncelées autour de son sopimet. Chassées par le vent, on les voyait monter à flots pressés le long des pics aigus; elles semblaient en jaillir, comme la fumée du cratère des volcans. La scène était étrange et superbe.. Tout à coup, elle changea, t^s vapeurs s'arrêtèrent. D'autres vents les rabattirent sur la vallée. J^s brouillards s'épaissirent à mes pieds. Une couche épaisse de sombres nuées qui portaient dans leurs flancs la tourmente, me déroba la terre. Le tonnerre se mit à gronder au-dessous de moi à d'immenses profondeurs. Audessus de ma tête , le ciel restait magniflque. C'était un spectacle nouveau, soudain, d'une inexprimable beauté. Je continuai de gravir.

Je ne tardai pas à être arrêté dans ma marche par une ligne de retranchements dessinée autour de ces croupes escarpées, qui ne semblaient accessibles que pour l'oiseau de proie. Des retranchements, grands dieux ! à une hauteur où l'homme peut à peine atteindre! La guerre et ses fureurs arrivent donc partout où nous réussissons à porter nos pas! D'autres foudres que celles qui remplissaient la montagne, avaient grondé sur cette région des nuages. Un grand ca-

238 LttRB NEtiViÊVE.

pitaine disputa ces frontières, en 1814, à un attire capitaine illustre. Bien des siècles auparavant, elles avaient tu passer et repasser Duguesclin.

J'avançais sans discerner ma route, sans la chercher, ne voyant rien d'aucun des lieux qui m'étaient connus. Ce n'étaient plus les villages, les cités, les habitations dés hommes qili s'étalaient h mes regards; ce n'était pas le déclin des monts : c'étaient leurs pointes les plus escarpées, leurs têtes allieras, le pic des Trois-Couronnes, celui de la Rhune, d'autres encore, qui semblaient jaillir comme des îlots , comme des rochers solitaires, du milieu de ce sombre lit de nuages étendu à mes yeux, sorte de lac aux vagues amoncelées, aux bruits terribles, aux feux étiitcelants, qui allait au loin se confondre avec l'Océan. Entassées entre les montagnes qui les tenaient captives, ces masses formidables, où partout éclataient les carreaux de la foudre, où le toilnerre promenait sans intervalle ses bruissements d'ime extrémité à l'autre de l'horizon, allaient en tous sens, seheu^ tant dans leurs courses contraires avec furie. On eût dit des armées qui s'enfuient, reviennent, combattent, se replient, s'entrechoquent, lançant de tous côtés l'épouvante et des feux homicides. Digne témoin de cette grande scène, l'aigle des Pyrénées la contemplait, en planant au plus haut du ciel. A le voir tourner sur lui-même au-dessus de l'abîme, ou auniil pu se demander s'il était entraîné dans l'universelle commotion, ou s'il applaudissait h l'ébranlement de la terre et des deux. Bientôt il vint s'abattre sur le point extrême (le l'Alsnlaï; là, comme au temps des fables antiques, il semblait tenir encore les feux célestes .dans sa serre, et les lancer sur le monde. Je compris alors pourquoi Rome attacha l'aigle h ses étendards. Mais Rome, mais son Jupiter, mais SCS grandeurs ne sont plus; mais d'autres grandeurs, d'autres gloires, qui ont aspiré à recueillir son héritage, se sont écroulées à leur tour; et l'aigle est là toujours, qui domine la tempête et semble dispenser les tonnerres !

Il n'était pas le seul témoin de ces grandeurs. J'en par-

VISITE A l'aTSIILAÏ ET RÉCIT DE L'ERMITE. 999

tageais avec lui le ^etacle, ayant sôus mes pieds toutes ces scènes terribles, ordinairement déployées sur nos têtes; j'étais séparé du reste des hommes par tous les feux et tous les fracas oe la tourmente. Ses mugissements ébfankdent les monts jusque dans leurs dernières profondeurs^ comme pour les déraciner. 11 y avait des moments où j'élais perdu dans Téblonissement de ces soudaines clartés. Je n*étais plus du monde que nous habitons. Le ciel était mon refuge et mon domaine, le ciel, avec sa sérénité magnifique, son azur éclatant, sa couronne ardente de rayons dti soir qui jaillissaient à Thorizon comme %utant de flambeaitx prêts à s'éteindre au sein des mers ; le ciel, ajoute* mi-je, avec toutes les émotions et toutes les pensées qu'il suscite au fond de nos âmes! Rien ne me rappelait Ift terre, si ce n'est par moments la clochette lointaine des brebis élues po»r guider le troupeau , et agitant dans leur fuite l'insigne bruyant de cette paisible royauté. Du reste y nul son qui vînt de la demeure des humains, nul pas d'être tivant. Je me sentais suspendu à une hauteur immense y ne voyant que l'embrasement, n'entendant que le tonnerre qui roulait sans repos; et mot, faible créature, qu'un souffle pouvait précipiter dans l'abîme, qu'une étincelle de cet incendie pouvait réduire en poussière , je planais sar ce tumulte des éléments confondus, seul, en présoice de la voûte céleste ! j'arrivais par la pensée plus hftat encore ! Noble destin de l'homme : les forces et la majesté de la nature ne peuvent pas se déployer devant ses regards sans que ce spectacle ne l'ennoblisse et ne l'élève. Cette natmre toute-puissante a beau faire; elle ne réussit jamais à être plus grande que lui.

Et pourtant, quant la nuit fut venue, quand aucune clarté ne brilla sur ma tête, que ces feux menaçants furent ma seula lumière, que les nuées remontèrent vers les sommets et m'enveloppèrent, rapprochant de moi l'orage et ses secousses toojours plus terribles, pourquoi ne pas le dire ? je m'étonnai de ma solitude, je regrettai les hommes. Je sentis là

vérité de la grande disliiiction du poète : un ver de terre, un dieuT 11 faut à ce dieu incomplet et timidCy pour le ras» surer contre sa faiblesse, la société de sei^ semblables, ou la clarté du jour qui le met en société avec son auteur. Les ténèbres, comme l'abandon, Tépouvantent. Je fis effort pour regagner, à travers la pluie et Forage, la terre habitée que je dédaignais un moment auparavant. Sans avoir un indice pour guider ma marche , je descendis au hasard le long de la crête escarpée , m*arrêtant par intervalles pour jouir encore des sublimes horreurs que je quittais. Dans un de ces repos, je vis tout à coup une apparition se présenter sur nia route; ou eût dit quelque grande ombre vêtue d*une tunique blanche qui se préparait à me fermer le passage. Les héros qu'Ossian a chantés auraient cru voir le génie des batailles, ou l'ombre plaintive d'un frère d'armes, peut-être d'un illustre adversaire tombé dans les champs de carnage. Aujourd'hui que tous les prestiges ont fui loin de nous, je fis un pas, et le fantôme s'évanouit. Restait une muraille d'une blancheur éclatante : au milieu d'un étroit enclos où quelques légumes croissaient péniblement sur le rocher, s'élevait un modeste édifice surmonté d'une croix. C'était l'ermitage.

L'ermitage existe de toute ancienneté ; il est dédié à ' Sainte-Marie d'Aranda ; deux fois Tan , on y célèbre les mystères sacrés. Toute la nation basque accourt à une solennité qui est, pour ces tribus simples et pieuses, une fête de famille.

Lamaison sainte n'est pas déserte; un anachorète l'habite. La flamme de racines desséchées qui brûlaient dans un coin de sa triste demeure, me le montra debout et immobile visà-vis d'un crucifix. J'entrai: je fus frappé d'abord de son accablement et de sa jeunesse. On voyait qu'il était épuisé par les souffrances de son éternelle solitude, et non pas par les années. Son grand œil noir, entouré de rides précoces, brillait d'un feu qui révélait une imagination vive encore; il m'accueillit avec des phrases basques, dont on eût dit

VISITE A l'aTSULAÏ ET RÉCIT DE l'ëRMITE. 241

que sa raison affaiblie ne comprenait pas le sens, et il me fit voir la chapelle ouverte, au delà de ce réduit obscur où il passait sa vie sans autre meuble qu'une chaise de fer, sans autre ornement que son cruciflx, sans autre société et sans autre lumière que le feu de son foyer, l^'ermite s'était assis sur le marchepied d'un autel délabré qui occupait la moitié de la cellule. Le regard fixe, la tête inclinée, il semblait avoir oublié ma présence , lorsque , relevant les yeux sur moi : « Comment un étranger, me dit-il d'un ton sinistre, est-il « au milieu de nos montagnes à Theure du repos et dans € le-moment de la tempête? » Puis , sans attendre ma réponse, il me demanda en quelle année nous étions. Je lui appris que l'an 1820 arrivait au milieu de sa course. «Voilà « donc seulement le huitième hiver que je vois approcher « sur ces montagnes ! Voilà seulement le cinquième, depuis € qu'un Espagnol, égaré dans cette solitude, me demanda € compte de la vie de son père, et d'une autre vie encore...» 11 s'arrêta d'un air abattu. «Ah! reprit-il, j'espérais être € plus près du port.» C'est en espagnol qu'il s'exprima ainsi. Ces derniers mots , en expirant sur ses lèvres , firent place à un sombre désespoir. Il semblait insensible comme la pierre sur laquelle son regard était attaché.

Enfin, je repris : « Vous m'aviez paru de la nation basque, € mon père. Seriez-vous Espagnol? — Espagnol ! je l'étais. € Je ne le suis plus! Pour l'être aujourd'hui encore, il faut € avoir fait à la France une guerre furibonde et insensée, s'ê- € tre levé en armes contre le maître de l'Europe qui venait « régénérer notre patrie, se vanter de six ans de ravages dé- € chaînés sur la malheureuse Espagne, de six ans de meur- « très féroces, d'égorgements impitoyables par le fer et le feu « accomplis avec dérision sur vos soldats; il faut raconter € ses moissons détruites, sa maison incendiée, ses enfants

< immolés, la ruine et la mort affrontées pour arriver à lift vrer nos destinées au double joug d'un imbécile despo- « tisme et de l'hérétique Angleterre. Fiers de ces trophées,

< les hommes de Cadix ne se cachent pas aux yeux du

« monde. Ils ne cberch^at pa» la nuit et le» dâMrt& Us ma a triomphé! 11» se sont rencontrés avec la fortmie. Si mm c les interrogez, ils vous répondront que je suis bb grandi c coupable, un ennemi public, un apostat, un IraltrcL*.. < C*est assez vous dire que je suis un Afraneesado. Abl ils c ajouteront : un parricide ! » Et, ce mot à p^ne pronoôeé, il inclina sur la cendre sa tête desséchée, en couvrant de larmes son crucifix et criant : « Grâce, grâce 1» On eût dit qu'il sentait peser sur lui la colère de Dieu et des hommes.

Cette scène m'émut profondément. Je voulus rompre le cours de ses pensées. Je l'entretins des derniers événements de la Péninsule. Son attention captive ne suivait pas mes paroles. « Pardonnez, me répondil-il ; je ne vous comprends « pas. Apparemment que ma tête, usée par le noalbeur, est « trop faible pour les choses que vous me dites. Voilà bien « longtemps qu'il n'y a eu, entre moi et les hommes, d'autre c commerce qu'un échange muet de prières et d'aumônes.»

Quelques sanglots s'échappèrent de sa poitrine, li accusait amèrement sa destinée. Les noms qu'il proiK)iiçait ialéressèrent vivement ma curiosité au récit de ses infortones. Je le pressai longtemps de me les dire. A la fin, touché de ma compassion, peut-être aussi heureux de voir, apfès tant d'années, le cœur d'un de ses semblables ouvert à sa douleur, l'anachorète ranima le foyer presque éteint, se recueillit, et, souvent interrompu par de pénibles retours sur lui-même, quelquefois faisant un inutile appel à sa mémoire, il parla à peu près en ces termes :

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