LA MORT
Les premières heures après la mort.
Durant toute la matinée, jusqu'à 10 heures, les Salésiens défilent devant la couche funèbre et baisent pieusement la main de leur Père bien-aimé, en l'arrosant de leurs larmes. Un certain nombre de Directeurs des Maisons d'Italie et de France, arrivent vers 8 heures. A la messe de Communauté les enfants de l'Oratoire ont fait la sainte Communion et récité le chapelet des morts ; toutes les messes sont célébrées pour l'âme de Don Bosco.
A 10 heures, service chanté; et le soir office des défunts dans l'église de Notre-Dame Auxiliatrice.
Jusqu'à ce moment de la matinée, Don Bosco a été laissé sur le lit où il vient d'expirer; mais vers 10 heures on dispose tout pour exposer le corps dans l'appartement même.
En conséquence, Don Sala et l'infirmier, sous la direction et avec le concours des docteurs Albertotti et Bonelli, qui voulurent donner à leur ami ce dernier témoignage d'affection, lavèrent le corps et lui passèrent les vêtements; puis un des premiers enfants de Don Bosco, Enria, depuis plusieurs années spécialement attaché à la personne de notre vénéré Pèiv, avant rasé la barbe, le cadavre fut déposé sur un fauteuil. Le photographe Deasti et le peintre Rollini prennent alors
pour la seconde fois les traits de Don Bosco : c'est tout ce que les Supérieurs ont voulu permettre : la pensée seule de mouler ce visage vénérable leur semblait une profanation. La même délicatesse les a fait s'opposer à l'embaumement. — Du reste, un des médecins avait dit: — Je connais Don Bosco depuis bien longtemps; et son corps m'inspire un tel respect que je ne me sentirais pas le cœur de le profaner.
Don Bosco expose dans son appartement.
Vers 2 heures de l'après-midi, la ville entière, instruite du douloureux événement, était sous une pénible et profonde impression. Beaucoup de magasins sont fermés dès le matin, et portent l'écriteau suivant : Fermé pour la mort de Don Bosco. La foule assiège la porterie et demande avec larmes à voir les restes vénérés de l'humble prêtre. La disposition du local ne permet pas de satisfaire tous ces excellents cœurs; et on ne peut admettre provisoirement qu'un petit nombre de personnes connues.
Le cadavre, revêtu des ornements violets, barette en tête et le crucifix entre les mains jointes, est assis sur un fauteuil, au fond de la galerie située derrière la chapelle privée de Don Bosco. Quand on entre dans cette chapelle, la porte donnant sur la galerie , ouverte à deux battants , laisse apercevoir le défunt, adossé à la fenêtre qui a vue sur l'église de St. François de Sales. Les traits ne sont nullement altérés; et sans la pâleur du visage et des mains qui tranche sur le violet de la chasuble, on dirait Don Bosco endormi et réjoui par une vision du ciel. Cette illusion n'est pas seulement la nôtre; tous les pieux visiteurs la partagent et comme instinctivement marchent sur la pointe des pieds pour venir s'agenouiller devant les restes de l'homme de Dieu, et déposer sur l'albâtre de cette main qui s'est levée si souvent pour bénir, de respectueux baisers.
En présence de ce cadavre, rien de cet effroi irraisonné qu'inspire la mort, mais une joie intime et douce, et comme un besoin de vénération.
Vers 6 heures, les Filles de N.-D. Auxiliatrice viennent à leur tour rendre à leur Fondateur et Père, leurs devoirs de filial amour, tant en leur nom qu'à celui de leurs soeurs que l'éloignement prive de cette consolation. Ces touchants pèlerinages durèrent jusqu'à la tombée de la nuit.
En ville.
Pendant ce temps, en ville, on s'arrache les journaux qui annoncent la mort de Don Bosco, et parlent des œuvres admirables de sa vie si bien remplie. Son portrait et sa biographie se trouvent dans toutes les mains.
L'excellent Corriere Nazionalc donna trois éditions à quelques heures d'intervalle. Dans beaucoup de rues, des groupes se formaient pour entendre l'heureux possesseur d'un journal faire la lecture à haute voix : le nom de Don Bosco résonnait partout et bien des yeux se mouillaient de larmes.
A l'Oratoire.
A 10 heures du soir , le Chapitre supérieur de la Pieuse Société Salésienne, dans une séance où s'était réglée la question des funérailles, promettait que si la Sainte Vierge obtenait de l'Autorité civile la permission d'enterrer notre bienaimé Père sous l'église de N.-D. Auxiliatrice, ou au moins dans le séminaire des Missions à Valsalice , près Turin , on commencerait cette année encore, autant que possible, les travaux de décoration du sanctuaire. Cette décoration, on le sait, était un des plus chers désirs de Don Bosco , qui avait déjà prescrit les études nécessaires.
Annonce de la niort
Don Michel Eua, Vicaire de Don Bosco, dominant, par la pensée du devoir, la douleur qui lui déchirait l'âme, avait déjà télégraphié la triste nouvelle au Saint-Père, au Cardinal Aliinonda, aux Maisons d'Amérique, d'Angleterre, d'Espagne, de France et d'Autriche, puis à un certain nombre de bienfaiteurs principaux. Il rédigea ensuite une lettre de part destinée à nos Coopérateurs. Elle a été tirée à 53 mille exemplaires. Italie: 32,000; France: 13,000; Espagne: 8,000; mais elle n'est pas arrivée à tout le monde, comme nous avons pu nous en convaincre par notre correspondance.
Nous avons donc le devoir de la reproduire, ne fût-ce même qu'à titre de document, dans un Bulletin où on s'attend à trouver réunis les détails les plus complets sur le duuluureux événement :
Aux Salésiens, aux Filles de N.-D. Auxiliatrice, à nos Coopérateurs.
« C'est avec le cœur brisé , les yeux pleins de larmes et d'une main tremblante, qu'il me faut vous donner une pénible nouvelle, la plus douloureuse que j'aie jamais annoncée, et que je puisse annoncer: notre bien-aimé Père en Jésus-Christ, notre Fondateur, l'ami, le conseil, le guide de notre vie, Don Bosco, est mort.
« Les prières privées et publiques, adressées au Ciel pour la conservation d'une existence si précieuse ont retardé ce coup terrible : mais elles n'ont pu nous l'épargner, comme nous l'avions espéré.
« Dieu, infiniment bon, ne fait rien que de juste, de sage et de saint: sa volonté, qui nous apparaît dans cette épreuve, est notre unique consolation. Soyons donc résignés; courbons
la tête sous sa main qui nous frappe , adorons ses impénétrables desseins.
« Il ne m'est guère possible de vous dire aujourd'hui, en détail, que Don Bosco a fait la mort du juste: calme et sereine. Muni en temps opportun de tous les secours de la religion, béni plusieurs fois par le Vicaire de Jésus-Christ, honoré de la pieuse visite de nombreux et illustres personnages ecclésiastiques et laïques de tous pays, soigné avec un filial amour par les enfants de sa famille religieuse, traité , enfin , avec une vénération touchante et une singulière habileté par de célèbres docteurs, il a eu tout ce qu'on peut souhaiter à ceux que l'on aime. Ce n'est pas non plus le moment de vous parler de ses vertus et de ses œuvres: le temps presse et puis je n'en aurais point la force.
« Je me contente de vous notifier que, ces jours derniers encore, Don Bosco a affirmé que son Œuvre ne souffrira point de sa mort, parce qu'elle est fondée sur la bonté de Dieu, protégée par la puissante intercession de Marie Auxiliatrice, et soutenue par la charité des Coopérateurs et Coopératrices, qui continueront à la favoriser.
« De notre côté, nous pouvons ajouter que nous avons en cette promesse la plus grande confiance.
« Du ciel , où nous avons la douce persuasion qu'il est déjà glorieux , Don Bosco sera désormais , pour nous , aussi vraiment Père qu'il était ici-bas ; et son amour devenant plus efficace encore, près du trône de Jésus-Christ et do sa divine Mère, il répandra sur nous les plus abondantes bénédictions.
« Désigné pour prendre sa place sur la terre, je tacherai de répondre à la commune attente.
« Avec le concours et les conseils de mes confrères, je suis sûr d'avance que la Pieuse Société de Saint-François de Sales, soutenue par le bras de Dieu, forte de la protection de Marie Auxiliatrice et de la généreuse charité des Coopérateurs Salésiens, continuera les Œuvres créées par son vénéré et re-
gretté Fondateur, et en particulier l'éducation chrétienne de la jeunesse pauvre et abandonnée et les Missions aux pays infidèles.
« Une pensée encore : A l'exemple de notre glorieux Patron St. François de Sales, Don Bosco, entendant ou lisant certaines expressions que des personnes bienveillantes employaient à son égard, manifestait souvent la crainte qu'après sa mort, sous prétexte qu'il n'aurait pas besoin de suffrages, on ne le laissât en purgatoire. En conséquence, selon son désir et par devoir de filiale affection, je vous recommande, à tous, de vouloir bien ne point faire attendre à son âme les plus ferventes prières: le Seigneur en saura faire l'application convenable, pour le cas. où nos espérances seraient déjà réalisées.
« Salésicns, Filles de Notre-Dame Auxiliatrice, Coopérateurs, chers enfants confiés à nos soins, nous n'avons plus notre bon Père au milieu de nous ; mais nous le retrouverons au Ciel si nous mettons en pratique ses conseils, et si nous marchons fidèlement sur ses traces.
« Croyez-moi, même dans la douleur et dans l'affliction,
« Votre très affectionné Confrère et Ami « MICHEL RUA, Prêtre.
« Turin, ce 31 janvier 18S8.
« NB. — Le vénéré Don Bosco est mort aujourd'hui, -'31 janvier, à 4 h. 3[4 du matin. La Messe sera célébrée jeudi, 2 février, à 9 h. 1"[2 dans l'église de Marie Auxiliatrice. Les funérailles auront lieu à 3 heures après-midi. »
D'Espixky — Don Bosco. 30
I^es anciens élèves.
Après les Supérieurs et ceux qui appartiennent à la famille Salésienne, personne ne pouvait ressentir de cette perte une douleur plus grande, que les enfants à qui Don Bosco donna, aux débuts de son zèle, le nom de fils. Les ans n'ont fait qu'ajouter à la reconnaissance et à l'amour de tous ces élus de son cœur: la lettre suivante le dit mieux que nous ne pourrions le faire:
Comité des anciens élèves de l'Oratoire.
Dernier hommage de filiale vénération au bien-aimé l'ère Don Bosco.
« Turin, ce 31 janvier 18SS.
« Cher ami,
« Un immense malheur vient de fondre sur l'Oratoire Saint-François de Sales et les nombreuses Maisons d'éducation qui en dépendent. Son Fondateur et Chef, l'ami de la jeunesse, l'apôtre de la religion et de la charité, notre bien-aimé Père Don Jean Bosco, n'est plus. Il a rendu ce matin à 4 h. 45 sa belle àme au Seigneur, après avoir reçu tous les secours de la religion et la bénédiction de notre Saint-Père Léon XIII.
« Bien que nous ayons pu prévoir, depuis longtemps déjà, les inévitables conséquences de son état maladif, nous sentons, au delà de toute expression, l'étendue de la perte que nous venons de faire. Les larmes de ses fils, la douleur de ses amis, l'affliction de la ville entière, le disent bien haut.
« Pendant les dernières heures de cette si précieuse existence, nous sommes allés baiser une fois encore la main bénie de notre bien-aimé Père, comme pour lui donner, au nom de
tous .les anciens élèves, le suprême adieu en cette vie; mais sa langue était déjà paralysée, et ses yeux ne reconnaissaient plus personne. C'était le commencement de l'agonie. Quels déchirements, quelles angoisses au sortir de cette chambre où si souvent il nous avait accueillis avec son sourire si bon!... Oh Don Bosco, Don Bosco!...
« Vous savez, cher ami, combien nous aurions désiré célébrer les noces d'or de Don Bosco: quelques années à peine nous en séparaient encore; et avec quelle ardeur nous souhaitions ce jour du ciel! Dieu en a disposé autrement: que sa sainte volonté soit faite. Mais ne pouvons-nous pas donner à notre Bienfaiteur une dernière preuve de notre affection et de notre reconnaissance ?
« Le Comité des anciens élèves de l'Oratoire , réuni pour offrir un suprême témoignage à Don Bosco, a délibéré, avec l'assentiment des Supérieurs, d'inviter tous les anciens élèves. prêtres et laïques, résidant à Turin ou aux environs, aux funérailles qui auront lieu le jeudi, 2 février, à 3 h. Ir2 du soir.
« Quant à ceux qui sont trop éloignés, le Comité les prie de s'associer à leurs condisciples de Turin, en envoyant comme eux, une légère offrande, d'un franc au moins, pour subvenir à la dépense des torches de cire nécessaires, et à la célébration très prochaine, dans l'église de Marie Auxiliatrice, d'une service solennel pour l'âme de notre bien- aimé Père Don Bosco.
« Pour ne négliger aucun moyen d'honorer sa mémoire, il serait désirable que tous les condisciples ayant quelque décoration, ou pourvus d'un emploi les astreignant à l'uniforme, vinssent revêtus de leurs insignes et en grande tenue. On se réunira dans le grand parloir de l'Oratoire. Les préséances seront observées avec soin dans le cortège ; pour nous, comme toujours, nous serons disposés par rang d'ancienneté.
« Nous savons que ces quelques lignes suffiront amplement, non pas à vous démontrer combien il nous sied d'offrir ce dernier tribut d'affection à notre si bon Père, mais à vous
indiquer le mode adopté pour l'accomplissement de ce devoir. Nos condisciples, habitant loin de Turin, pourront envoyer leur cotisation en timbres-poste; et quand le jour du service sera fixé, ils en recevront avis.
« Nous vous demandons d'assurer de fervents suffrages à l'âme de notre à jamais regretté Don Bosco, et vous prions d'agréer nos cordiales salutations.
« Pour le Comité: « Ch. Gastini.
« Le secrétaire: M. Alasia. »
La Chapelle Ardente.
l'église de saint-fraxçois de sales.
Durant toute la journée de mardi, les pieuses visites à la dépouille mortelle de notre vénéré Père n'avaient point discontinué. Il fallait songer aux moyens de régler une affluence sans cesse grandissante, tout en fournissant à la population turinaise la consolation de contempler une dernière fois les traits de l'Apôtre des pauvres et des petits.
L'église de St.-François de Sales était toute désignée pour le double résultat à obtenir. Nos lecteurs savent déjà que cet édifice, assurément bien modeste, mais singulièrement cher à la famille Salésienne, est la première chapelle digne de ce nom, édifiée par Don Bosco en 1850. Elle remplaça à cette époque, et non sans besoin, le misérable hangar où Don Bosco en 1841 avait commencé son apostolat de charité, de bienfaisance et d'affection surnaturelle envers la jeunesse abandonnée. Pouvait-on choisir un meilleur endroit où le peuple vînt donner un suprême témoignage de reconnaissance à l'ami de ses en-
fants ? Et quel souvenir que celui du saint Evèqùe de Genève, évoqué avec la triple majesté de la mort, de la vertu et des regrets universels, par le spectacle reposant et doux de ce pauvre prétire, dormant le sommeil des ouvriers qui succombent à la fatigue, au soir d'une vie pleine de deux grands amours : celui de Dieu et celui des âmes! C'était une dernière prédication: pour que tout le monde put en être réconforté, Don Bosco fut exposé le matin du 1er. février, vers 6 heures, dans le Sanctuaire de l'église Saint-François de Sales, toute tendue de draperies de deuil. Don Sala dirigeait le transfert, et Don Bonetti, entouré de nombreux confrères Salésiens, récitait les prières du Rituel.