CHAPITRE V
Les palais de Jaypour. — Combats d’éléphants. — Exercices et courses de chevaux. — Grande fête de nuit. — Bayadères. — Les Radjputes. — Le Rakki et le Satti. — Moyen indien de terminer une guerre à l’amiable. — Excursion à Amber. — Chasse à l’antilope. —Mort dramatique d’un sanglier. — Un peu d’ethnographie, d’histoire et de théosophie. — Les Aryas — Brahm. — Les Brahmanes. — Les Kshatryas. — Les Vaïssyas. — Les Sudras. — Les Indiens sont nos aïeux. — Couches et relevailles d’une panthère. — Le duc Paul de Mecklembourg-Schwérin.
Le duc de Madrid et le duc et la duchesse de Mecklembourg furent reçus par le Mafiarajah, qui se tenait à la porte de ses appartements privés. 11 les a conduits dans une magnifique galerie de mariire blanc. Elle s’ouvrait sur des jardins s’étendant à perte de vue. Il fit asseoir la princesse et les princes sur un divan, et la conversaiion s’engagea pendant une denii-lieiire. Gloire de la lune servait d’interpréle. Ensiiile, on visita les appartements. Plusieurs meubles sont en or massif. Les étoffes sont d’incomparables tissus de soie, d’argent et d’or. Les tableaux ont pour cadres des panneaux incrustés de pierres précieuses. Les miniatures sont remar-
(jLiables. Mais, à côté de ces merveilles, encadrées dans des colliers de perles, il est d’alTreiises lithograplii-es d’Épinal, qui excitent au plus haut degré radmiration du Rajah et de sa cour.
Le Rajah invita les princes à de grandes fêtes pour le lendemain : luttes de fauves, combats de sangliers, d’éléphants.
Du palais, accompagnés par le ministre, les princes ont visité le Jardin zoologique. Ils virent des tigres superbes. On fit sortir de la cage un jeune tigre pour le faire admirer en liberté.
Le 3 janvier, au matin, le Maharajah fit monter ses hôtes au sommet d’une haute tour. Une estrade était préparée. On a lâché deux éléphants : l’im sauvage, l’autre apprivoisé et monté par un Indien. Ils avaient la peau couverte de iieintiires, les défenses peintes en rouge. Ils étaient à moitié ivres de l’eau-de-vie qu’on leur avait fait prendre. Piqué par la lance de son cornac, l’éléphant apprivoisé se jetait avec fureur sur son adversaire. Us se sont battus pendant vingt mi-
mites. Le sang leur coulait abondamment par la bouche. Quand on a vu l’éléphant sauvage lléchir, une brigade d’Hindous habillés en rouge s’est approchée avec des bambous énormes, au bout desquels il y avait des fusées. On les fit éclater sous les yeux et entre les trompes des deux éléphants, et, profitant de leur frayeur, on les sépara. L’éléphant sauvage fut enchaîné. Alors on fit courir un cheval et un éléphant. L’éléphant ne put jamais atteindre- le cheval, alfolé de peur et de colère.
J’emprunte en les résumant à MM. de AVarren et Jacquemont les détails suivants sur les voyages à dos d’éléphant. Chaque éléphant a un cornac accroupi sur un coussin placé sur le cou. Son laquais suit à pied pour faire la conversation avec lui, l’avertir des mauvais pas, lui recommander d’être prudent, lui défendre de jouer avec sa trompe et surtout de ne rien voler dans les boutiques qui peuvent se trouver sur son chemin. S’il est sage^ au retour il aura des feuilles fraîches.
Pour monter féléphant, on le fait coucher
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sur le ventre, appuyé sur les genoux de derrière et les jambes de devant tout à fait étendues. On monte par une échelle, et, une fois installé, le cornac ordonne à l’éléphant de se relever doucement. Mais quand il se relève, on se croirait sur une barque qui chavire. L’éléphant n’a que deux allures : l’une, un tangage assez doux, avec lequel on fait une lieue de poste à l’heure; l’autre, une combinaison de toutes les secousses les plus abo- «
minables : on tangue, on roule, on cahote pour faire deux lieues au plus à l’heure.
On descendit de la tour dans les jardins. Le Kajah et les princes s’installèrent sous une tente magnifique, et des combats variés furent livrés sous leurs yeux. Les combattants étaient des coqs, des cailles, des buffles, des sangliers, des antilopes. On choisissait l’époque des fiançailles de ces aimables gladiateurs, on séparait les époux de leurs femmes et on les rendait ainsi enragés.
Des chevaux de toute beauté entrèrent alors dans l’arène. Ils avaient aux jambes des bracelels de jiierreries et des diadèmes sur la
tête. Ils étaient harnachés de velours rouge brodé d’or. Ils exécutèrent un travail de haute école, comme on n’en voit pas dans les cirques de l’Europe. Deux des enfants du grand écuyer se sont fait remarquer par des tours de force d’une adresse surprenante.
Cette petite fête hippique se termina par des courses de chevaux.
^ Le duc de Madrid, avec M. Melgar et les princes, rentra au palais. Le Maharajah fit manœuvrer devant lui des troupes d’infanterie. Habillées à l’anglaise, elles n’appartenaient pas pourtant à l’armée britannique, mais aux forces indigènes. La revue terminée, les princes montèrent dans une voiture à quatre chevaux. Escortés par des lanciers dont l’uniforme est gris, brun et rouge, aux couleurs du Maharajah, ils vinrent retrouver leur hôte royal au Jardin public. De là, ils entendirent de la musi({ue et assistèrent à une partie de lawn-tennis chez la femme du résident anglais. Un lunch suivit.
Le soir, le duc de Madrid en habit noir se rendit au palais pour la fête de nuit donnée
en son honneur. Les princes assistèrent à une scène des Mille et une Nuits, un vrai conte de fées. Ils s’assirent à côté du Rajah, sous un dais de velours vert, appuyé sur des colonnes en or massif. Tous les hauts dignitaires étaient rangés à Tentour. En face, au fond d’une cour splendide, il y avait cent bayadères qui chantaient et dansaient (1). On avait éteint le gaz et la scène était éclairée par de grandes torchères en bronze que tenaient des Hindous habillés de rouge. Dans la main droite, les mêmes Hindous portaient des amphores remplies d’huile pour arroser les torchères à chaque instant. Une nuée de serviteurs du Rajah faisaient circuler des plateaux chargés de glaces, de sorbets, de fruits, de llcurs.
Le vêtement des bayadères consiste en un pantalon de soie couleur claire, orïié de bor-
(1) Les bayadères sont parfois des poétesses. Voici une ]);ésie de l’une d’elles :
« Quand, ô mon bien-aiiné, retourneras-tu? Délice de mon cœur et ti’ésor de mon âme. Oh! quand apparaîtras-tu pour rendre heureuse ta Roxane? En vain j’atiends ton retour, tu abandonnes tes amours; mes paupières sont rouges â force de veiller au bruit de tes pas. Le lit de mon bien-aimé est couvert de guirlandes de mogree, il est ombragé avec des branches de jasmin, etc. v
dures et de broderies d’argent, et assez long pour ne laisser voir qu’en passant les riches anneaux à grelots qui entourent les chevilles. Leurs orteils sont couverts de bagues. Par-dessus le pantalon, elles portent une jupe d’étoffe précieuse ayant au moins douze largeurs, garnie de larges bordures d’or ou d’argent terminées par des franges épaisses de la même matière; une petite veste, serrant la \ poitrine, est presque entièrement cachée sous un voile immense qui fait plusieurs tours, retombe devant et derrière en larges pointes. Les mains, les bras et le cou sont couverts de joyaux, la plupart d’un grand prix, et les cheveux, relevés avec des rubans d’argent, sont attachés par des aiguilles du plus beau travail. Le bord des oreilles, le nez, sont percés par des anneaux; une perle et deux autres bijoux y sont suspendus. A l’exception de cet ornement, le costume est joli. Les bayadères sont en même temps des musiciennes.
Le rythme des danses était excessivement monotone, les bayadères traînant leurs pieds sans grâce. Chaque danse était une histoire mimée avec un titre spécial, une sorte de ballet : le Charmeur de serpents^ le Porteur
(Veau (celui-là aurait eu du succès en Auvergne), le Cerf volant. Le bal fini, le Maharajah a passé autour du cou de chaque invité un collier de fleurs : ceux des princes étaient à trois rangs, les autres à deux rangs. Le roi de Jaypour demanda ensuite à chacun son mouchoir de poche, et il y versa quelques gouttes d’essence de rose. Un serviteur tenait, à cet usage, une petite cuiller en or. N’y a-t-il pas, dans cette coutume, un peu de tristesse philosophique? A-t-on voulu prolonger le souvenir? Je l’ignore. Ce queje sais, c’est que don Carlos conserve précieusement, au palais Lorédan, les fleurs du prince indien. Ses fleurs et ses parfums vivront toujours dans la mémoire du petit-fils de Louis XIV.
A une heure avancée, les princes quittèrent le palais, et le Maharajah, couvert de toutes ses parures, avec sa robe li ttéralement ourlée en perles fines et en brillants, sortit avec eux comme un dernier éblouissement. Chaque jour, me disait Melgar, il change de costumes et de pierreries. »
Le Maharajah — titre dont la traduction lit-
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térale est grand roi — appartient à la race des Radjputes. Sa dynastie est une des plus anciennes de rinde. La plus ancienne, la plus pure, est celle des rajahs de Udeypur. Un des princes de cette race, Goha, qui créa le royaume radjpute d’Edur, dans le Guzarat, épousa le petite-fille de Maurice, empereur chrétien de Constantinople. Ainsi, le fils du soleil, le descendant de cent rois, le patriarche de la race solaire duquel tous les autres rajahs doivent recevoir l’investiture, descend d’une princesse chrétienne.
Ujeypur(l)est une ville toute moderne, capitale de l’ancien État de Dhundar. Elle fut fondée en 1728 par le roiDjey-Sing II, communément appelé Sowaï Djey-Sing, un des plus grands hommes de la nationalité hindoue, un des plus grands astronomes qui aient jamais existé. 11 expédia une ambassade scientifique en Portugal, au roi Jean V. Celui-ci, à son tour, lui envoya Xavier da Silva.
Le maharajah de Djeypur est le chef des
(1) Djeypur, Jeypur, Djaïpore, Djaïpour ou Jaypour : au choix.
Ccilhchwalias, qui font remonter leur origine au divin Rama, roi d’Ayodia. Djeypur est le plus important des royaumes radjputes. Le maharajah Roun-Sing, qui régnait en 1875, était un homme d’État habile. Il inventa une secte pour avoir le droit de se débarrasser des prêtres et des nobles, qui ne lui laissaient pas un moment de repos par leur avidité et leurs prétentions.
Maintenant, pour rintelligence complète du voyage de don Carlos, je demande la permission de servir à mes lecteurs un soupçon d’ethnographie, d’histoire et de religion. Je serai aussi bref qu’on peut l’étre, le moins nébuleux possible.
La race conquérante des Indes, celle qui domine aujourd’hui, est la race des Aryas^ qui se compose de trois classes principales : les Brahmes, les Kshatryas el les Vaïssyas. Et une chose à laquelle vous ne vous attendiez pas sûrement, c’est que vous et moi nous sommes aussi des Aryas et des Brahmes : voilà comment. Au moyen de la philologie, en comparant entre eux le sanscrit et les
langues qui en découlent, les savants ont établi cette filiation.
(( Le mot Arya, selon Max Muller, dit Mgr Laouenan dans son livre merveilleux (1), signifie, dans son acception première, celui qui cultive avec la charrue (ararc), puis chef de fawÀlle^ maître excellent^ honorable. C’est le nom d’une ancienne province de l’Asie centrale, l’Aryane, qui correspondait aux provinces actuelles de Itérât, Balk et Samarcande. Elle faisait partie de l’antique Médie, et plus tard de l’Iran ou Perse. D’après Hérodote, les Mèdes descendaient de Madai, troisième fils de Japhet. Les Aryas seraient donc fils de Japhet par Madaï. ))
Des autres fils de Japhet, Gomer fut le père 'des Gomérites (Gimbres, Galls, Celtes) ; Magog, celui des Scythes, etc.; Javan, celui des Romains ou des Grecs ; Thiibal, celui des Ibériens et des Ligures; Mosok, celui des Moscovites ou peuples slaves; Théras, celui des Thraces. Les Orientaux attribuent à Japhet trois autres fils dont il n’est pas fait mention dans la Genèse : Djin, Sinn ou Tchinn, père
(1) Du Brahmanismey par Mgr Laoueuan, vicaire général de Pondichéry.
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des Chinois;* ïur, père des peuples généralement connus sous le nom de Turcs ou Turaniens; Russ ou Ross, père des Russes. Ainsi, les Aryas sont de race japliétique, aussi bien que la plupart des populations européennes et un grand nombre de peuples asiatiques.
Avant la conquête aryenne, ITnde était occupée par des nations aborigènes de race chamite et turanienne. Une des tribus cliamites est tristement célèbre sous le nom de parias.
Les Aryas se divisèrent en Brahmes (prêtres), Ksliatryas (guerriers), Vaïssyas (marchands, agriculteurs), et les Sudras (la populace) ; plus tard, probablement à cause de leur dévouement au Bouddha, les Kshatryas furent remplacés dans la hiérarchie aryenne par les Radjputes et les Mahrattes. '
Le dieu hindou est Brahm, qu’il ne faut pas confondre avec Brahma, une des personnes delà Trinité indienne 'A^Trimurti. Du Trimurti on ne sait rien, si ce n’est les débauches horribles des trois divinités. Brahma conserve, Vichnou conserve, Siva détruit. Le brahmanisme est un mélange de panthéisme
et de polythéisme. Tous les crimes, toutes les turpitudes, toutes les infamies y sont divinisés à côté de la déification des éléments et de la matière. Les deux cultes le plus en honneur sont celui du diable et celui du Lingam... Le catholicisme rejette de son sein tout ce qui n’est pas pur, moral, honnête; le brahmanisme convoque toutes les innombrables sectes de ITnde, plus de sept mille, à son ^ ignominieux panthéon.
Le judaïsme n’admet qu’un sacrifice, celui d’Abraham, et Dieu détourna le bras de son serviteur; le brahmanisme tolère et encourage les sacrifices humains, fassassinat périodique des enfants et des jeunes ülles.
Les livres sacrés des Hindous sont le Rig- Véda, ie plus ancien, mais absolument remanié et défiguré, et le Code de Manou, qui n’ést qu’un pillage de la Genèse, de la Pentateuque et des livres saints des Juifs. (Voir notre appendice.)
Un dernier mot. Les impies, les athées, les libres penseurs ^s’évertuent depuis un siècle et demi à opposer la pseudo-antiquité des Vé-
DON CAULOS
fias à la Bible. Soyons bon prince et admettons : 1” qu’il y ait une morale véritable dans un coin quelconque des Védas; 2” que les lois de Manou, qui ont un semblant de religiosité, aient précédé celles de Moïse. Allons encore plus loin, soyons bon archiduc, et convenons, un instant, que les légendes de Salivaliana, de Sulastlia, personnages peu connus sur le boulevard, soient antérieures à la naissance de Jésus-Christ et nullement inspirées par la vie du Sauveur. — (( Qu’est-ce que cela prouve? me disait le duc de Madrid, Moïse avait-il le dessein de répudier tout ce qui pouvait être bon avant lui? Et Jésus-Christ, qui est venu faire concorder la nouvelle loi avec l’ancienne, en l’épurant et la justifiant avec son sang, a-t-il, symbole divin et vivant, rejeté les anciennes ligures, et lui, le Verbe de Dieu, contredit les prophètes anciens sous quelque forme qu’ils aient annoncé la vérité ou pressenti la venue du Messie? »
J’ai dit que le Maharajah était grand et beau. Les Radjputes sont généralement grands et bien faits. Ils ont le nez recourbé et des apparences hautaines dans toute leur per-
sonne. A Torgueil de la naissance, ils joignent certains sentiments romanesques et de la courtoisie pour les femmes. Ils ont des règles d’honneur qu’ils ne violent jamais, mais aussi malheureusement ils ont des coutumes féroces.
A côté de l’usage du rakki^ bracelet qui assure à celle qui l’a envoyé la protection de l’homme, se rencontre la pratique abominable du satti (1;.
11 faut encore signaler le meurtre des hiles.
ün raconte que le maharajah de Jaypour, grand-père de Douceur de uiiel^ avait fait immoler une jeune fille de treize ans, à son avènement au trône. Bon de sa nature, il n’a fait que sacrifiera des traditions, à des usages hîirbares. Cet usage alfreux était prati([uéà
(1) Les sacrifices humains existent encore, malgré le gouvernement anglais. J’emprunte à Laouenan le récit suivant « C’est dans un !emps de maladie épidémique, de mortalité et d’infortune que le sacrifice est consommé. Quinze jours avant l’époque fixée, les habitants du village s’assemblent: \q jauni ou prêtre récite des prières sur la victime, annonce le jour où elle doit être immolée et lui rase la tête. Pendant les trois jours qui précèdent immédiatement, tout le village se livre à l’ivrognerie et ù la débauche. Au second jour, on baigne la victime et on la revêt d’habits neufs; on la conduit ensuite, avec force musique, chants et danses,
au bosquet du sacrifice Ensuite ou rompt les os des bras et des
jambes de la victime, on l’enivre avec de l’opium et du datura, et le prêtre lui ouvre la poitrine.
un tel point qu’en 1818, sur 8,0Ü0 familles, il n’y avait plus que soixante filles. En 1810, les radjahs deDjaïnpore et de Jaypour, ayant demandé simultanément la main d’une jeune princesse d’Udeypur, soutinrent leurs prétentions les armes à la main. On termina le différend en immolant la pauvre fille.
Le 4 janvier, le duc de Madrid assista à la messe qui fut célébrée par un prêtre italien, puis il monta avec le prince et la princesse sur des éléphants, et fit une excursion à Amber, ancienne capitale du royaume, aujourd’hui en ruines (1). Le Maharajah y possède un merveilleux palais de marbre, dans lequel on avait préparé un déjeuner. Le premier ministre. Gloire de la lime^ accompagnait les princes et, à cause de sa religion, ne prit
(1) Aniber est surnommée la Reine des montagnes. « Abandonnée maintenant aux fakirs et aux singes, dit Elisée Reclus, elle est d’autant plus belle que ses coupoles dorées, ses pavillons multicolores sont à demi cachés par la verdure; les dalles de marbre sont descellées j)ar les racines des arbres, les lianes s’enroulent aux colonnes, l’eau des fontaines s’écoule en filets serpentant à travers les salles, à travers les murs décorés d’ivoire et de bois précieux. » (Elisée Reclus, Géographie. — L'Inde.)
pas part au festin. Il s’assit par terre et mangea quelques oranges. Et encore, il se tint à une distance suffisante pour que l’ombre des convives royaux ne pût l’atteindre. Au retour, le duc de Madrid fit galoper son éléphant.
Le 5, chasse à l’antilope. Les princes et toute la cour de Jaypour paidirent en voitures, traînées par des buffles dont les cornes étaient couvertes de velours vert. Dans d’autres voitures se trouvaient les léopards enchaînés et les yeux bandés avec des demimasijues de velours brodés en or. On se met donc à la recherche des antilopes. Aussitôt qu’on aperçoit un troupeau, par des marches et des contremarches adroites, on cherche à isoler une des antilopes. Quand on y parvient, on découvre les yeux à un léoî)ardet on lui rend la liberté. Le léopard bondit, saute sur la croupe de l’antilope, la saisit au cou et ils tombent tous les deux. On accourt : si l’antilope n’est pas morte, on l’égorge. Alors, on recueille son sang dans une casserole attachée au bout d’un bfiton. On fait llairer le sang au léopard et on l’attire ainsi jusqu’à un chariot, où on l’enchaîne.
On })ril ainsi trois antilopes. Don Carlos, le dnc et la duchesse de Mecklembourg avaient d’excellents fusils de chasse. Don Carlos tua un sanglier et le duc de Mecklembourg une antilope. Quant à la duchesse, elle assista à toutes les chasses et expéditions pendant le voyage, à cheval. Pour avoir une idée de l’énergie de cette princesse dans un voyage de quatre mois, et qui fut une véritable marche forcée, il faut savoir que dans les journées très fraîches il y avait trentedeux degrés de chaleur, et cela tout le temps. Pour ne pas être insolé, on était obligé de porter des casques. Mais^ au lieu d’être en carton léger comme on les porte en voyage, en Europe, ils étaient en drap gris très épais,
• très lourds, pour que les rayons solaires ne pussent les traverser.
Le comte de Warren nous donne les instructions suivantes pour la chasse au sanglier :
<( — Dès qn’on aperçoit le sanglier, le guide crie : « Dekho ! sahib ! dekho ! dokeran ! dokeran! (Voyez, messieurs, voyez, les sangliers! les sangliers!) » La coutume est pour clRKjue cavalier de choisir l’animal (|ui lui
semble le plus beau et de se lancer à sa poursuite. S’il entend son métier, il ne doit ni jeter, ni brandir sa lance, mais la tenir appuyée à sa cuisse à un angle de 45"" avec la terre. S’il parvient à rejoindre l’animal, il doit chercher à le dépasser du côté gauche, en laissant toujours son arme dans la même position. 11 suffit qu’il le rase d’assez près pour que la pointe de sa lance arrive jusqu’au sanglier ; alors l’impulsion même de la course fera entrer le fer jusqu’au manche, sans un mouvement, sans un effort du chasseur. Il est sûr, au contraire, de manquer son coup s’il veut, en quelque manière, le diriger (1). »
Le Maharajah, avec sa cour, suivit la chasse sur des dromadaires harnachés splendidement en velours vert et or. Après la chasse, il a envoyé aux princes les défenses du sanglier et les cornes de l’antilope.
Le duc de Madrid acheta à Jaypour des armes magnifiques, incrustées dans le genre de celle de Tibal, en Espagne. Ces incrustations sont du travail le plus délicat. Elles
(1) Comte E. de Warren, Vlnde anglaise.
DON OAIII.OS
sont étonnantes ; car il faut de'longues études et un sentiment artistique des plus exquis pour agencer de pareils dessins. Le duc de Madrid les a placées dans son cabinet indien, au palais Lorédan.
Revenons à mes pèlerins royaux. Le Maharajah avait offert au duc de Madrid de chasser une panthère qui avait osé pénétrer dans l’enceinte de son château d’Amber ; mais, sur ces entrefaites, la panthère accoucha, et, en personne chaste et bien élevée, ce fut dans le département des femmes. Le Maharajah alors changea d’avis. Il voulait garder les petits. Mais il avait compté sans la panthère. Celleci, sautant un mur de douze pieds, se sauva, emportant ses petits.
En quittant Jaypour, les princes partirent pour Agra. Le duc de Madrid trouvait le voyage bien court avec son compagnon de route. Le duc de Mecklembourg était un soldat doublé d’un sportsman. Cavalier hors
ligne, franc, loyal, joyeux compagnon, il avait cette noblesse de sentiments dont il a donné tant de preuves. Le duc et la duchesse formaient un couple charmant. Le duc avait pour sa femme les attendons du fiancé et de répoux.
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