CHAPITRE VI
Agra. — Le Jahunjiri-Mahal. — Le Tadj. — La Mosquée rose. -- Saint-Pierre de Rome, — Lord Byron. — La grande mosquée d’Agra. — Le tombeau d’EthmadudoJhah. — Les portes de Sommath. — Lord Ellenborough. — Le Bagne. — Fabriques de tapis pour le Bon Marché et le Louvre.
Le 4, au soir, les princes sont partis pour Agra, où ils sont arrivés- le 5 au matin. Aussitôt arrivés, ils allèrent visiter le fort, dont l’enceinte a plus de deux kilomètres. 11 y a dans cette forteresse toute une ville de palais et de temples. Le plus important de tous est un palais en marbre, le Jahunjiri-Mahal, bâti par l’empereur mogol de Delhi, Yahanjili, pour une femme follement aimée pendant sa vie et même après sa mort. Ce palais immense est tout en marbre blanc, avec une tour très élégante qui s’avance sur le ileuve. L’empereur y passa les deux dernières années de sa vie. En face, il avait fait construire le tombeau de la femme adorée. Ce tombeau, c’est le Tadj... Les salles de bains du palais sont incrustées en ambre, et les piscines sont-
faites pour etre remplies avec de l’eau de rose.
Dans l’après-midi, les princes se sont rendus au Tadj. Le Tadj passe pour la merveille architecturale des Indes. Dans tous les cas, c’est un grandiose et superbe édifice. Nous l’avons dit, c’est à l’impératrice Mounitar- Mahal ou Tadj-Bibi, morte en donnant le jour à la princesse Johanna, que l’empereur Yahanjili ou Chah-Yahan éleva ce mausolée sans pareil.
(( Après un concours de tous les architectes de l’Orient, le projet d’Isa Mahomed (Jésus Mahomet) fut adopté. Commencé, dit Rousselet, en 1630, le mausolée ne fut terminé qu’en 1647, et, pendant sept ans, vingt mille ouvriers y furent employés-. Le gros œuvre nécessita cent quarante mille charretées de grès rose et de marbre de Radjpoutana, et chaque province contribua à son ornement par l’envoi de pierres précieuses, dont on retrouve la liste dans un manuscrit du temps. Le jaspe vint du Pendjab, les cornalines vinrent du Broacli, les turquoises du Thibet, les agates de PYéinen, le lapis-lazuli deCeylan, le corail d’Ara])ie, les grenats
du Bundelcund, les diamants de Pannah, le cristal de roche de Malwa, l’onyx de Perse, les calcédoines de l’Asie Mineure, les saphirs de Colombo, les conglomérats de Jessalmir, de Gwalior et de Sipri »
Malgré ces contributions et le travail forcé des ouvriers, le coût total fut environ de soixante millions.
Le Tadj, avec sa grande coupole et ses deux autres plus petites, se dresse sur les bords de la Jumnaet élève son croissant à 250 pieds au-dessus du niveau du fleuve. Il est en marbre blanc. Une charmante mosquée en marbre rose, placée à côté, fait ressortir sa blancheur éblouissante.
La gloire du Tadj ainsi acquise à la vérité, lui comparer celle de Saint-Pierre de Rome, comme l’ont fait plusieurs historiens, est une chose absolument insensée. L’œuvre immortelle, sans précédents, à laquelle -Balthazar Perruzi, Bramante, San-Gallo, Raphaël, Michel-Ange, Maderna, Bernin ont travaillé pendant plus de deux cent cinquante ans, est deux fois, grande dans tous les sens : hauteur, longueur, largeur, comme le Tadj. Saint-Pierre a 138 mètres d’élévation, plus de
400 pieds. En 1693, Saint-Pierre avait coûté, malgré les dons de la chrétienté, 350 millions d’écus romains, près d’un milliard. Je ne parle pas de la valeur architecturale, de l’incalculable différence comme difficulté vaincue qu’il y a entre les coupoles indo-sarrasines avec leur col étranglé et leur renllement, et la coupole latine, dont le Panthéon d’Agrippa, le dôme de Brunelleschi à Florence et celui de Michel-Ange à Rome sont les trois merveilleux spécimens. Entre la coupole du Tadj, toute belle quelle est, et celle que le titan florentin a lancée dans les airs, au-dessus du tombeau de Pierre et de Paul, il y a un abîme.
Ecoutons l’opinion de lord Byron, traduite en vers admirables : son scepticisme devant Saint-Pierre de Rome se fond dans l’ardeur de la dévotion :
GLIV. — Mais, parmi tous les temples antiques et tous les nouveaux autels, on ne peut rien te comparer, édifice imposant, le plus saint, le plus vrai, le seul digne de l’Eternel. Depuis la désolation de Sion, lorsque le ïrès-ilaut abandonna la cité de son choix, de tous les monuments élevés à son honneur
par la main des hommes, quel est celui qui pourrait être plus sublime? Majesté, puissance, force et beauté, tout est réuni dans ce temple du Dieu de l’univers.
CLV. — Entrez : sa grandeur ne vous accable pas, et pourquoi? Ce n’est pas qu’il soit rétréci; mais votre âme, agrandie par le génie du lieu, est devenue colossale et ne peut plus trouver une demeure digne d’elle, si ce n’est dans ce temple, où sont consacrées les espérances de son immortalité. Un jour, si vous en êtes jugé digne, vous contemplerez votre Dieu face à face, comme vous voyez en ce moment son Saint des saints; vous le contemplerez sans être anéanti par son regard.
CLVI. — Vous avancez... Mais l’élégance de cette enceinte vous trompe... Le temple s’agrandit comme une haute montagne dont la cime paraît s’éloigner des pas de ceux qui la gravissent. En se développant, toutes les parties de son immensité se montrent en harmonie ; à vos yeux étonnés s’offrent de riches marbres, des tableaux plus riches encore, des autels où brûlent des lampes. )>
Le tombeau de rempereiir mogolse trouve dans le Tadj ; à sa droite, celui de la femme aimée. 11 est entouré d’une grille de marbre d’une délicatesse de ciselé inouïe.
Au couclier du soleil, le duc de Madrid fit illuminer tout l’intérieur du Tadj avec des feux de Bengale : cela produisit un effet fantastique. On retourna à Agra pour dîner; mais on retourna, le soir, au Tadj, pour l’admirer au clair de lune, et on y resta jusqu’à une heure du matin.
Le mercredi 7 janvier, les princes visitèrent la grande mosquée d’Agra, la plus grande des Indes. Elle se trouve également dans l’enceinte du fort et est en marbre blanc. On visita ensuite le tombeau d’Elhmadudolhah, grand, élégant mausolée construit par la fille d’un poète persan pour y renfermer les cendres de son père. Le poète était un émigré persan devenu le jiremier ministre du Grand Mogol. Ce mausolée est une sorte de Tadj en miniature, moins grand, plus gracieux. On l’appelle le Mouti-Masjid ou Mosquée-Perle, 11 est d’une blancheur
éblouissante, sans mosaïques, sans aucune ornementation.
La cathédrale-mosquée d’Agra s’appelle la Jammah-Masjid. On admire dans le Dewasni, ou palais de justice d’Akber, le trône d’Akber et les fameuses portes de Sommath. Elles formaient, d’après la tradition, depuis les premiers siècles de notre ère, les portes du temple deKrichna, à Sommath, dans le Goujerate. Le sultan Mahmoud les enleva et les porta àGazni. Lors de la prise deGazni par les Anglais, lord Ellenborough les rapporta à Agra. Et, à cette occasion, dit Rousselet dans son beau livre VInde des rajahs, \\ prononça un discours si indianophile qu’on s’en émut à Londres.
Les princes firent une promenade au Jardin durepos. Les jardins hindous sont dans le goût de ceux de Versailles. On passa l’après-midi dans les bazars de la ville. Agra est d’autant plus intéressante qu’elle n’a absolument rien d’européen.
Ne quittons pas les alentours du Tadj et de la Mosquée-Perle sans faire observer que c’est sous le règne de Chah-Jehan qu’a Henri la grande architecture indo-sarrasine, créée par