CHAPITRE VII
Arrivée à Meerut. — Revue des troupes anglaises passée par les princes. — Carrousel donné par les officiers d’artillerie. — Bal magnifique offert par le 19® lanciers de Bengale. — Shardana. — Lady Forster. — Dîner au mess du 11® régiment d’artillerie. — Discipline anglaise. — Les mess des régiments.
Le vendredi 9, les princes arrivèrent à Meerut à dix heures du matin. Le duc de Connaught avait ordonné une grande parade. Le duc de Madrid, aussitôt arrivé, monta à cheval. 11 se rendit au champ de manœuvres et parcourut le front des troupes avec le duc et la duchesse de Connaught, le duc et la duchesse de Mecklembourg. 11 y avait en formation un régiment anglais de hussards, un régiment indigène des lanciers de Bengale, un bataillon écossais, un autre bataillon de Grourkas, troupes indigènes des frontières de Chine, et plusieurs batteries d’artillerie. La revue terminée, les troupes défilèrent devant les princes.
Le duc de Connaught ne vivant pas dans la ville de Meerut, mais au camp, le duc de
DON OAUU)->
Madrid a été logé dans une tente magnifique, à côté de celle de Son Altesse Royale. Dans cette tente, il y avait un appartement complet.
Après le déjeuner, le docteur Scott, qui accompagna le corps du prince impérial et en suite l’impératrice au Cap, fit la photographie de tous les princes.
Les princes se rendirent ensuite, sur la prière des officiers d’artillerie, sur une grande prairie Un carrousel, dans le genre de ceux qui s’exécutent à Saumur, leur fournit l’occasion de montrer leur adresse, leur rare talent en équitation, en voltige.
Le soir du 9, le 19® lanciers de Bengale donna un bal magnifique en l’honneur des princes. Ce qui les frappa le plus, c’est la disproportion entre les deux sexes, à l’inverse de ce qui se passe en Europe. C’est-à-dire qu’il y a dix danseurs pour une dame. Le duc de Madrid trouva la maison du régiment remplie des tableaux du général Faiie. Le général Fane passe ses hivers à Venise, où le duc de Madrid l’avait connu. C’est un peintre distingué; mais il ne vend pas ses tableaux.
Le 10 janvier, on passa toute la journée à la
campagne, à Shardana, possession de lady Forster. Elle est située à treize milles de Meerut. C’est une Anglaise catholique, excessivement riche. Elle a reçu les princes, au bruit des salves de l’artillerie, sous des arcs de triomphe. Les deux bords de la route étaient couverts de drapeaux. Après un déjeuner de cinquante couverts, visite n une très grande église catholique appelée la cathédrale de Shardana. Lady Forster soutient cette église de ses deniers. Sa charité s’étend également sur deux écoles pour les enfants des deux sexes : elle en est la fondatrice. Les enfants ont chanté le God save tJie Queen et ont adressé un discours au duc de Connaught.
Dans l’église, on peut voir le tomlieau de la dernière Begaum (^grande reine) de Shardana. La dernière Begaum est morte en 183:2. Elle avait une armée de vingt mille hommes. Convertie au catholicisme, elle avait épousé un Français. N’ayant pas d’enfant et aimant la France avec* passion, elle a épousé un autre Français. Celui-ci, devenu veuf, épousa une Anglaise à laquelle, en mourant, il légua son énorme fortune. Devenue veuve, elle épousa lord Forster, et voilà -par ([uelle singuli'n^e
genèse ces grandes richesses sont entre les mains de lady Forster.
Le soir, dîner au mess du 11* régiment d’artillerie à cheval. Tous les officiers et leurs femmes y assistaient.
Diinanche 11, à sept heures et demie du matin, le duc de Madrid assista à la messe, dite par un aumônier catholique. Dans la journée, promenade à cheval dans Meerut ; le soir, banquet au 8® régiment de hussards. Les officiers ne voulaient plus laisser partir le duc de Madrid qui, comme toujours, avait su conquérir ceux qui s’approchent de lui.
« — 11 faut voir les Anglais dans les Indes )), me disait le duc de Madrid.
Et, me parlant de la discipline dans l’armée anglaise, il ajoutait :
« La discipline anglaise est tout à fait différente de la discipline française et de celle de l’Espagne. Le corps d’officiers n’est pas une monarchie absolue, mais une république avec une hiérarchie et une charte constitutionnelle. La constitution de l’empire britannique
règne dans l’arniée comme dans le gouvernement. La hiérarchie n’existe que devant l’ennemi. Hors des champs de bataille, ce sont tous des gentlemen. Le titre de gentilhomme est considéré comme le premier de tous. Un officier est traduit devant un conseil de guerre pour avoir oublié sa qualité de gentilhomme comme pour avoir manqué à ses devoirs militaires. ))
A propos de ces m ess, auxquels les princes furent invités, j’emprunte des détails très intéressants au livre du comte Edouard de Warren, V Inde anglaise :
« — Cette masse (mess) est un capital flottant, fondé depuis nombre d’années, et alimenté de la manière suivante : tout officier, en entrant au régiment avec le grade de souslieutenant, doit commencer par verser dans la caisse commune une somme équivalente à son premier mois de solde. Il paie en outre sa pension de chaque mois à la table d’hôte : cette pension est la même pour tous les officiers, quel que soit leur rang; elle est déterminée, pour ce qui a rapport à la nourriture, par la consommation générale, divisée ])ar
le nombre des convives ; et, quant aux vins
DON GAIU/)S •
el liqueurs, par la consommation individuelle, plus une taxe de douze pour cent au profit de la masse.
Chaque fois qu’un officier esl promu à un grade supérieur, il subit encore une fois une retenue semblable d’un mois de solde du nouveau grade, toujours pour enrichir cette masse.
En cas de mort, c’est la communauté qui hérite; il en est de même si l’ofïicier permute d’un corps à un autre : les sommes données ne sont jamais rendues, et il devra verser dans la caisse du nouveau corps un mois de solde du grade avec lequel il y entrera; enfin, tout officier présent au corps, en congé ou détaché, subit encore une retenue mensuelle d’un jour de solde.
Comme le gouvernement exige un certain luxe et une certaine hospitalité de chaque corps d’officiers (par exemple deux dîners par an aux généraux chargés des inspections semestrielles, dîners où toutes les autorités de la localité doivent être invitées), il souscrit aussi annuellement à la masse, soit en Angleterre, soit dans l’Inde, pour 2;) livres sterling par compagnie ou 2o0 livres par ré-
giment. On conçoit que ce fonds social pourra s’accumuler rapidement, et c’est ce qui arrive le plus souvent.
La masse est non seulement reconnue comme la bourse commune, la propriété inaliénable et incontestable du plus jeune officier comme de son commandant, mais radministration de cette fortune est élective et doit se renouveler chaque année. Tout le corps d’officiers, réuni en conseil, choisit parmi ses membres un président de masse (qui ne devra jamais être le commandant) et deux secrétaires. Ce président est responsable s^ir sa fortune privée du placement des capitaux et de la gestion des propriétés mobilières et immobilières qui appartiennent au cercle. Les secrétaires partagent cette responsabilité.
La table d’hôte est considérée comme une parade militaire dont aucAin officier ne peut s’absenter, à moins qu’il ne certifie sur l’honneur qu’il s’est rendu à une invitation particulière pour dîner dehors, ou pour cause de ^ maladie. Deux officiers par semaine sont
chargés, à tour de rôle, des fonctions de président de table et de vice-président : ils ne peuvent s’absenter sous aucun prétexte et siè ■ gent aux deux extrémités de la table. Le viceprésident d’une semaine devient le président de l’autre. Chaque officier, à son tour, doit subir les inconvénients de ce rôle, commençant par les deux extrémités de la hiérarchie, c’est-à-dire le plus jeune sous-lieutenant siégeant avec le plus ancien officier supérieur (après le commandant, qui, seul, en est excepté) (1). ))
(!) L'Inde anglaise^ parle comte Édouard de Warren, pag. 242 et suiv. Paris, Hachette. 1857.