CHAPITRE VIII
Delhi. — La Mosquée-Perle. — La campagne de Delhi. — La lourde Koortub-Minar. — Bénarès. — Allahabad. — Le temple des Si liges. — La Tour d'or, — L’uniforme des Fakirs. — Chasse au sanglier. — Le dieu Siva, — L’Observatoire indien.
Le lundi 12, à onze heures du matin, Monseigneur et les princes prirent le train pour Delhi.
Au moment où le train princier est entré en gare de Delhi, les forts anglais ont salué avec le canon. Le colonel Rogers, gouverneur militaire de la place, reçut les princes. Un bataillon d’infanterie, drapeau et musique en tête, se trouvait rangé devant \n gare.
Les princes descendirent à CacRemyr-Gate.
llsrefusèrent une garde d’honneur. Lajournée fut consacrée à des acquisitions.
Le mardi 13, le colonel Rogers conduisit le duc de Madrid aux forts. 11 lui fit voir le palais du dernier maharajah de Delhi, mort
il y a deux ans prisonnier à Calcutta. Dans l’enceinte du fort on admira beaucoup la Mosquée-Perle, c’est-à-dire une petite mosquée ouvragée comme un bijou, une sorte de Sainte-Chapelle dans le goût oriental. Les autres monuments, palais et mosquées, n’ont rien de remarquable que leurs dimensions.
Il y a, à Delhi, un nombre incroyable de singes en liberté. Ils circulent dans les rues et sur les toits des maisons.
Le mercredi 14, visite à Koortub-Minar, d’après les Indiens la tour la plus haute du monde, sise à onze milles de Delhi. En chemin, les princes descendirent cinq ou six fois de voiture pour examiner, en passant, les ruines sans nombre qui couvrent la campagne deDelhi. On la prendrait pour une vaste nécropole, quelque chose de la campagne romaine, moins les montagnes de la Sabine et le grand dôme du Christ, vivifiant les souvenirs, la nature et les morts. De tous cotés, on aperçoit des mausolées. Les princes entrèrent dans un vaste cimetière, où reposent
des familles nobles. Un bassin y est dominé par une très haute coupole. Des Hindous s y tiennent tout nus. Pour quelques roupies, ils se jettent dans l’eau. On déjeuna au pied de la tour. Elle est bâtie en pierres rouges, dans un parfait état de conservation. Sur un de ses lianes, une colonne en fer plantée dans la ferre porte la date de 300 ans de l’ère chrétienne. C’est une des dates auxquelles on peut se fier : chose des plus rares dans un pays où l’imagination archéologique et historique est délirante, et où l’on a des nuits de six mille ans : on a le temps de rêver.
Jeudi Id, chasse au sanglier à cheval, avec lance. C’est le sport de prédilection dans les Indes. La duchesse de Mecklembourg y brilla par son intrépidité. On tua quelques sangliers, et, le soir, les princes retinrent à dîner le colonel Rogers, leur aimable guide, toute sa famille et ses officiers d’ordonnance.
Vendredi 16, on ne fit pas grand’chose. On donna à manger aux singes dans le Jardin public.
Le samedi 17, les princes quittèrent Delhi avec la même solennité. Les troupes étaient à la gare, et le canon leur adressait ses adieux,
Le dimanche 18, arrivée àBénarès, la ville sacrée des Hindous. Le Maharajahne put recevoir le duc de Madrid, il était absent. Agé de soixante-cinq ans, âge plus qu’avancé pour les Hindous, il était allé à Allahabad. C’est un endroit de la plus haute dévotion pour les brahmanistes. Là, le Maharajah faisait une retraite pour se préparer à sa fin prochaine. Allahabad se trouve à la jonction de trois neuves : le Gange et ses deux affluents.
Allahabad est située dans la plaine, sainte par excellence, où se trouve le Triveni, le point de jonction des trois rivières saintes : le Gange, la Jumna, le Saravasti, rivière mystique qui tombe du ciel et dont les eaux sacrées lavent des péchés. Là se trouvait Prayiana, une des plus antiques cités aryanes. Le Chinois Hiouen-Thsang, qui la visita vers 640 de notre ère, dit : — « A Lest de la ca-
pitale, deux fleuves se réunissent ensemble ; à l’ouest de ce confluent, il y a un plateau qui a quatorze ou quinze lieues de tour et dont le terrain est droit et uni. Depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, de grands personnages doués d’humanité et d’affection se rendent en cet endroit, afin de répandre des bienfaits et des aumônes. C’est pourquoi on l’a appelée la Grande Plaine des aumônes. Et la tradition rapporte qu’il est plus méritoire de donner en ce lieu une pièce de monnaie que cent mille ailleurs. » {Hist. de la vie de Hiouen-Thsang y trad. de Stanislas Jullien.)
A défaut du Maharajah, il y avait à la gare un officier de sa maison, les voitures de la cour et le résident anglais. Celui-ci accompagna les princes à leur hôtel. Après déjeuner, il leur montra le palais du Maharajah. Ce palais est mesquin : il n’y a de remarquable qu’une superbe terrasse sur le Gange.
Le Gange, à Bénarès, a un kilomètre de largeur. Le fils du Maharajah reçut les princes à la porte du palais. C’est un enfant de
DON OAHLOS
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dix ans^ très beau, mais alïligé d’une précoce obésité. 11 fit les honneurs du palais de son père avec une grâce exquise. En sortant, on se dirigea vers les magnifiques jardins qui sont au bord du Gange. On descendit jusqu’au fleuve sur des éléphants. Là, le duc de Madrid s’embarqua sur un énorme bateau.
Les Hindous le faisaient avancer avec les pieds. On a descendu le fleuve une heure et demie.
La ville proprement dite est toute échelonnée sur la rive gauche. A droite, il n’y a que les palais et les jardins du Maharajah. L’aspect de la cité est féerique. Chaque prince hindou a le devoir d’y posséder un palais. Ce palais doit pouvoir contenir une suite de plusieurs centaines de personnes pendant un mois chaque année. Jadis, les cardinaux, à Rome, étaient tenus d’avoir un palais assez vaste pour une familia (domesticité) de cent personnes. A Avignon, leur demeure devait être surmontée d’une tour.
Les palais sont en pierre, d’une richesse architecturale inouïe. Leur élévation est grande. Des escaliers en marbre descendent dans les eaux mêmes du Gange. 11 n’y a pas
de maisons particulières : il n’y a que des palais et des temples.
La journée du lundi 19 fut consacrée à la visite des temples. Parmi ceux-ci il y a celui des singes. Il est en pierres rouges, au milieu d’une pièce d’eau. Il y avait jadis plus de cinq mille singes sacrés. Ils faisaient de tels ravages dans la ville, que l’avant-dernier maharajah fit un coup d’État. On les mit dans des cages et on les expédia dans les forêts de Pintérieur. 11 n’en reste, à présent, que deux cents. Les concierges du temple vendent des confitures et des bonbons pour donner à manger à ces bêtes sacrées.
Plus curieux encore le temple de la Tour dor^ ainsi nommé parce qu’il y a une grande tour plaquée d’or massif. Dans fintérieur, il N'àlQPuits de la sagesse. Ses eaux possèdent la vertu d’inspirer un bon conseil, une sage résolution. 11 y avait une foule incroyable. Malgré la protection de la police, les princes ont dû jouer du coude très fortement pour approcher du puits sacré. Les Hindous y je-
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talent des Heurs, des pièces de monnaie, des bijoux et de l’eau du Gange.
L’onction et la dévotion de ces pauvres diables sont admirables, et le vrai Dieu leur en tiendra compte.
Ce temple, comme tous les autres de la religion de Brahma, rappelle beaucoup dans ses dispositions intérieures et son aspect extérieur les églises catholiques. Il est flanqué de tours élancées. On y trouve de petites cha^ pelles avec des grilles, des images de bienheureux et des chandelles en cire qui brûlent devant eux, des tombeaux de saints qui opèrent des miracles^ et surtout des quantités de cloches. Seulement, celles-ci, au lieu d’être placées au sommet et dans l’intérieur des tours, sont accrochées aux voûtes des temples, à portée de la main des fidèles. Ceux-ci les font sonner en même temps qu’ils prient. A côté du puits de la science, il y avait un fakir, jeune homme magnifique, le corps tout barbouillé de blanc, un vieillard aussi bien vêtu et le corps barbouillé de rouge.
Ce temple est dédié à Si va, dont le noni; vulgaire est Mahadeo (grand dieu). C’est la
plus populaire des divinités hindoues. Il est représenté sous des variétés innombrables de formes. La plus ordinaire est un œuf en pierre, pour indiquer que Dieu est une essence pure, qu’il n’a- pas de membres, qu’il est le germe de toutes choses.
Le même jour, on montra à Monseigneur l’observatoire astronomique indigène, bâti il y a cent cinquante ans. Pas de télescopes, pas de verres ; tous les instruments sont en pierre, tout le calcul repose sur la combinaison des angles.
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