‹ Don Carlos dans les IndesChapitre 16 sur 58 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Bénarès (suite). — Déjeuner à l’hôtel de ville. — Cérémonies religieuses. — Crémation d’une jeune fille. — Dangers de la calvitie.

— Bénarès et Venise. — Départ pour Calcutta. — Lord Dufferin.

— Les pouvoirs du vice-roi. — Aspect de Calcutta. — Un mot sur la famille indienne. — Un bal costumé. — Les courses. — Barrakpoor. — Duel entre deux aigles.

A moitié chemin^ on mit pied à terre et on s’arrêta à l’hôtel de ville. C’est une construction à l’européenne, dans le style gothique anglais. On l’avait mis à la disposition des princes. Ils en profitèrent pour se mettre à table et se faire servir le déjeuner qu’ils avaient apporté.

Le mardi 20, au point du jour, on partit du Pont des barques et on remonta le Gange pour assister aux cérémonies religieuses. Des milliers d’Hindous des deux sexes entrèrent dans le Gange, tout nus, pour faire leur prière avec des signes cabalistiques. Il est impossible de pouvoir décrire le fourmillement des Hindous dans les immenses escaliers des temples. Une sortie de l’Opéra à

une première, le palais des Ghamps-Élysées le jour du vernissage en donnent à peine une idée ; et cela dure tout le temps.

Dans Tendroit le plus saint du fleuve, qui est aussi le plus pittoresque, les princes assistèrent à la crémation de deux cadavres : un liomme et une jeune fille. Le cadavre est enveloppé dans un voile de gaze. On le place sur un bûcher et on l’approche des eaux du Gange. Il est penché de telle façon que les talons du mort touchent seuls l’eau. Le bois du bûcher est fourni par une forêt sacrée, placée à 28 milles de Bénarès. Quand tout est prêt pour la cérémonie, on dépouille le cadavre de son voile; on l’enveloppe dans un drap blanc très épais, ourlé de bleu et de rouge. On verse sur le mort de grandes amphores pleines de l’eau du Gange et on allume le bûcher. La famille du défunt, assise en cercle sur les hauteurs, assiste à la cérémonie. Tout le temps de la combustion, un Hindou se tient près du bûcher : il y jette, à chaque instant, des poignées de gomme aromatique. Lorsque le corps est entièrement calciné, on recueille précieusement les cendres el on les jette dans le Gange. On a i-a-

conté au duc de Madrid qu’au moment où un Hindou entre en agonie, on met dans la bouche du malade un peu de boue prise dans le fleuve sacré. Elle empêche les démons d’entrer dans son corps; car le diable aimerait mieux mourir que d’y toucher. On lui a raconté aussi qu’avant la crémation on coupe les cheveux du cadavre pour les jeter dans le Gange. Chaque cheveu qui tombe fait gagner au mort mille ans de paradis. Voilà ce qui ne doit pas, aux Indes, faire monter les actions des gens chauves. Malgré tous ces racontars, il est certain que la jeune fille que l’on brûlait avait une chevelure noire magnifique. Ses grands yeux noirs ouverts semblaient regarder comme si elle était vivante.

De leur barque, les princes aperçurent aussi les innombrables caravanes de pèlerins. Ils portaient des amphores en cuir remplies de beau du Gange, et parcouraient tous les temples avant de rentrer chez eux avec les vases consacrés.

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l>éiiarès, vue du milieu du lleuve, n’est pas moins pittoresque le jour que la nuit. L’aspect des maisons dont les fondements sortent de l’eau rappelle Venise. Mais la vie, àBénarès, est plus intense, plus bruyante. Le décor général est plus imposant, plus sauvage, infiniment moins gracieux, moins aristocratique, moins religieux même. Les dômes et les campaniles de Venise ont une plus pieuse posture que les temples de cette religion à mille pattes qu’on appelle le brahmanisme. Somme toute, le duc de Madrid et les princes ne laissèrent pas que d’admirer beaucoup Bénarès et d’être édifiés par la piété de ce peuple singulier qui brûlait ses femmes, mais où f amour conjugal a fait des prodiges.

Le 19, avant- veille de leur départ, le Mafiarajah, qui faisait sa retraite, a envoyé un officier de sa maison complimenter les princes. Il leur portait, en offrande, des fruits, des fleurs, des légumes, du sucre.

Le mercredi 21, on partait pour Calcutta* Le 22, on y arrivait.

Le duc de Madrid et ses compagnons furent reçus par lord Dufferin. Le vice-roi leur offrit son palais et les conduisit chez lady Dufferin et sa fille. Au moment d’entrer dans le palais, un aide de camp informa M. Melgar, chambellan de Monseigneur, que le vice-roi avait aux Indes une position absolument royale, absolument identique à celle de la reine Victoria, que le duc de Connaught, comme rang, comme préséance, lui était absolument subordonné. En effet, le vice-roi est un souverain absolu. On peut le changer ; mais ni la reine, ni les Chambres ne peuvent lui demander aucun compte. 11 a sa cour, ses ministres, sa maison militaire. C’est un homme d’une haute valeur. 11 a succédé à lord Ripon, de très indianophile mémoire.

Après les présentations d’usage, on déjeuna,-et les princes montèrent à cheval. Le soir, dîner de cinquante couverts et bal de cinq cents personnes. Le duc de Madrid ouvrit le bal avec lady Dufferin, et lord Dufferin avec la duchesse de Mecklembourg. Ces bals, comme tous ceux qui ont suivi, sont merveilleux ; la disposition de cet immense palais

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prête à toutes ces magnificences. Il est situé au milieu de vastes jardins. Pendant le dîner du vice-roi, il y a toujours de la musique; et, qu il soit seul ou non, il boit toujours à la Reine ; To the Queen Empress.

Calcutta est un mélange de dômes, de colonnes, de clochers, de squares et de huttes. L’esplanade est très belle. Ses habitants sont le plus triste échantillon de la race hindoue. La divinité favorite du peuple de Calcutta est l’horrible Kali, femme de Siva. Pour Phonorer, dans les environs de Calcutta, on établissait un cirque, ou, si vous aimez mieux, des chevaux de bois. Des hommes et des femmes tout nus remplacent les chevaux de bois: un crampon de fer enfoncé dans leur chair et fixé au bout d’une corde les tient attachés à l’axe du cirque. On tourne la manivelle, femmes et hommes tourbillonnent et, dix minutes après, ils sont en lambeaux, Kali adore ce genre d’exercice. Le jour à la mode, c'était le samedi.

La première impression de Calcutta n’est pas agréable. Le climat est atroce, l’air est chaud et humide à la fois. Le spectacle des gens qui se baignent dans le Gange, la plupart difformes, est ignoble. Les maisons sont laides, d’un blanc sale. Des ordures les déshonorent partout. La population n’y est pas pittoresque comme à Bombay. Les hommes sont tête nue, les cheveux coupés. Ils sont enveloppés dans un drap blanc. Ils ont ainsi un faux air de citoyens romains. Les rues sont traversées par des tramways. Il y a des chaises à porteurs, des fiacres de première et de seconde classe.

La population de Calcutta est de 700,000 : Hindous, 280,000; — mahométans, 12d,000;

— chrétiens, 27,000 ; — bouddhistes, 2,f)00 ;

— juifs, 1,000; parsis, loO.

Un mot sur la famille indienne. — « La famille, dit Montegazza, est dirigée parle Karta, véritable patriarche, qui, par son âge, son rang ou l’impôt qu’il paie, a la main au gou-

vernail. Après lui vient le Djunni ou chef femelle de la colonie. »

La nourriture des Indiens consiste en légu« mes, en riz, en poisson, en viandes ; leur boisson est l’eau-de-vie et le café. Si une femme fait la cuisine, elle doit se purifier dans l’eau du Gange. 11 y a de véritables magasins d’eau du Gange avec des bouteilles cachetées et brevetées. 11 est dans la domesticité hindoue un personnage curieux : le Magadhas! Il réveille son maître, le matin, lui dit l’heure, lui répète le nom de tous les dieux, lui souhaite une bonne journée et lui prédit le temps.

Les Hindous aiment la musique, mais la leur est horrible. Il est cependant un air indien, dont je ne me rappelle plus le nom : il est d’un charme et d’une mélancolie exquis. Byron l’a immortalisé en composant sur lui une chanson. Ce sont les cordonniers qui sont les musiciens, comme les pittori à Venise.

Dans chaque maison de Calcutta, il y a une chambre, véritable forteresse, où l’on se réfugie en temps de cyclone. On se rappelle les effroyables perturbations atmosphériques

qui ont si souvent ravagé la capitale des • Indes anglaises.

Il est à Calcutta un parti auquel appartiennent les Babous, novateurs politiques: on l’appelle Young indien. Ils ont levé Tétendard de la révolte contre d’anciennes coutumes, et ils ont épousé des veuves.

(( Pour comprendre, dit Rousselet, la valeur de cette révolution sociale, il faut savoir que, d’après les dogmes hindous, la femme doit être tenue dans l’ignorance, la courtisane seule peut savoir lire et écrire. Quant à la veuve, la loi est inexorable pour elle : sitôt qu’elle a perdu son époux, ses parents doivent la prendre, la dépouiller de ses vêtements et, après l’avoir accrochée par les pieds, lui raser la tête dans cette pénible situation. Les vêtements les plus grossiers, les services les plus pénibles; la soie, l’or, l’argent lui sont interdits. »

Après le déjeuner, le vice-roi a reçu, dans la salle du trône, une députation mahométane des nababs. Leur chef a lu une Adresse à laquelle lord Dufferin a répondu par un discours. Il était en redingote noire, le cordon du Bain en sautoir. Les princes^ avec lady Dufferin et lady Ellen, sa fille, assistèrent à l’audience derrière un paravent. Le soir, magnifique bal costumé à l’Hôtel de ville.

Le samedi 24, les princes, accompagnés du vice-roi et de sa famille, se sont rendus aux courses : même public, même pesage, mêmes parieurs qu’à Longchamps. Le soir, tous ont pris le train spécial pour se rendre à Barrackpoor : c’est la campagne du vice-roi, à une heure et demie de Calcutta, sur un bras du Gange. Le roi y passe tous les dimanches avec sa famille. A Barrackpoor, il y a un camp. Le général commandant se trouvait à la gare : il a été présenté par le vice-roi aux princes. Après dîner, on a joué aux jeux innocents.

Dimanche 25, déjeuner dans le parc sous \ arbre- forêt : c’est le baobab. Les branches descendent, entrent dans la terre et en res-

sortent en faisant de nouveaux arbres. Le baobab s’étend quelquefois sur une surface de cent mètres carrés. Pendant le déjeuner, on jetait de la viande aux aigles. On attachait de la viande aux deux bouts d’une corde : un aigle s’emparait d’un bout, un autre de l’autre, et ils se battaient à qui garderait la corde.

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