CHAPITRE X
Excursion à THiraalaya. — Un chemin de fer à 8,000 pieds au-dessus du niveau de la mer. — UÉvériste et le Chinchinyunga. — Acte de témérité fabuleux. — Retour à Calcutta. — Réception solennelle du Maharajah de Jaypour. Madras. — Pondichéry. — Dupleix.
— L’île de Ceylan. — Le prince de Lucinge et les huîtres perlières.
— Le culte du Diable.
Après déjeuner, les princes partirent pour Darjeeling et commencèrent leur pèlerinage à r Himalaya On quitta le train pour traverser le Gange en bateau à vapeur. La largeur du fleuve est telle qu’il a fallu vingt minutes pour le traverser.
Le lundi 26, à huit heures du matin, le duc de Madrid arriva à Siligguri. On prit ensuite le chemin de fer des montagnes. C’est une sorte de petit tramway à vapeur. Dans les wagons, il n’y a de place que pour deux personnes côte à côte, ce qui fait quatre avec les vis-à-vis. L'envoyé du résident anglais, qui était venu au-devant des princes, avait eu un accident en descendant cette route dangereuse. C’est avec la figure ensanglantée qu’il
s’excusa de ne pouvoir accompagner les princes.
Ce chemin de fer est une des merveilles du monde, parce que, sur un parcours de huit à dix kilomètres sur les pentes de THimalaya, il y a 7 pour 100 d’inclinaison, c’est-à-dire 28 pour 1,000 avec des courbes de 21 de hauteur. Il n’y a pas de parapets : on tomberait à huit mille pieds.
Arrivé à Darjeeling à quatre heures de l’après-midi, on n’a pu rien voir, à cause de l’intensité du brouillard. La route est splendide au milieu des forêts vierges, des montagnes immenses de l’Himalaya. Il y a des bambous qui sont des colosses, des lierres dont un seul couvrirait le plus grand monument.
Le 27, Monseigneur s’est levé avant le soleil, parce que c’est le seul moment où les pics les plus élevés de l’Himalaya et du monde sont visibles. Il y a sept montagnes plus hautes que le Chimborazzo, ce roi de la Cordillère des Andes. Les deux plus élevées sont l’Evériste et le Chinchinyunga. Elles ont près de trente mille pieds de hauteur. Le brouillard était profond; mais, à travers les dé-
chirures, on apercevait les sommets, et plus distinctement encore les montagnes du ïhibet.
Les princes firent une excursion à cheval qui dura six heures. Ils admirèrent les points de vue les plus intéressants. En route, une hyène énorme a passé devant les chasseurs. Elle a galopé longtemps devant Monseigneur, entre la montagne et le précipice. Elle a fini par se sauver. Les fourrés étaient remplis de tigres, de panthères, de chacals et, plus bas, d’éléphants sauvages.
La végétation est géante. Les pentes sont couvertes de plantations de thé.
Là, se trouvent les premiers spécimens de la race indigène de fUimalaya : face aplatie, teint couleur de fève mûre, les yeux en amande.
La flore himalayenne apparaît aussi dans toute sa splendeur : magnolias, orchidées, rhododendrons, etc.
L’Himalaya est un des chefs-d’œuvre, le plus grand de la création terrestre après la
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mer. Avec son ciel ou d’azur ou d’étoiles, avec sa nue orageuse, l’Himalaya est « un hymne superbe de la nature à Dieu ! » « On « croit être présent à la création, me disait le f( duc de Madrid, on dirait que le chaos sans (( forme est réduit à une vapeur pendant (( quelques moments. Peu à peu, on y remarc( que une mystérieuse fermentation, une ge- (( nèse en action. On voit se dessiner des (( branches d’arbres, des vallées, des som- (( mets, des orbes couvertes de plumes de (( cygne, de flocons de coton. On les pren- « drait pour les crépuscules de la forme. »
U — Tu es vraiment vierge, s’écrie éloquemment l’historien Mantegazza, tu es la seule virginité du monde. Aussitôt que la terre a reçu les baisers du soleil, des milliers de créatures sont nées : elles ont fouillé les entrailles de leur mère. Mais, ni les hommes, ni les insectes, ni les maux qui affligent la terre n’ont pu monter jusqu’à toi. Notre pla-
nète est un lit de noce perpétuel; toi seule tu es la vierge.
(( Toi seule tu es vierge, tu n’as pas été prostituée meme par les chants d’un oiseau ; mais tu es tellement belle que, si tu gardes ta virginité, tu fais l’amour avec la lumière qui t’enivre et qui t’habille d’azur, de pourpre, d’or ; tu fais l’amour avec les nuages qui caressent ton front serein ; tu fais l’amour avec les espaces infinis des cieux, dans lesquels tu plonges avec l’audace des vraiment forts ; tes amours sont éternelles comme les choses qui ne vivent pas; tu es le cantique, tu es la fête du monde inorganique ; le monde des plantes a la végétation et le baobab ; le monde des animaux a le lion ; le monde des pierres a THimalaya, c’est-à-dire la richesse et la beauté des montagnes. Toi seule, tu peux étreindre le ciel de tes bras puissants et en meme temps rester ici près de nous pour forcer l’admiration des hommes. »
L’empereur martyr Maximilien dit dans ses Souvenirs que l’homme qui a le sentiment de la nature doit assister à trois spectacles : d’abord une matinée dans les Alpes, sur un sommet élevé, dans Fair pur, loin du mouvement du monde. Là, environné des richesses de la fleur alpestre comme d’un magnifique émail naturel, ce gentianes azu- (( rées, roses souriantes, pensées^ myosotis, (( œillets et violettes, baigné dans la fraîche (( vapeur du matin, que percent peu à peu les (( rayons de la lumière, il voit les étoiles s’é- (( teindre dans le firmament argenté. Le second est celui du milieu du jour dans le paradis des tropiques, avec son exubérance de parfums, de fleurs, de vie, de sons. Le troisième, celui du soir, au désert, « quand le disque enflammé, voilé d’une teinte de sang, s’abaisse dans les vapeurs où se joue le mirage, au moment de disparaître à l’horizon lointain dans la mer de sable. » Le duc de Madrid leur aurait préféré Fliimalaya. Quant à moi, le coucher du soleil à Venise, aperçu des terrasses de Saint-Lazare, ou le même spectacle, à Rome, sur le Monte- Mario, me semblent mériter une place dans
cette nomenclature des beautés de la nature.
Les princes n’ont pu arriver jusqu’au Thibet. L’entrée est interdite aux Européens, sous peine de mort.
Monseigneur acheta des armes et des instruments de musique religieuse, un tambour fait avec deux têtes de mort collées ensemble et une flûte percée dans un fémur humain.
Le mercredi 28, on est retourné à Siligguri. Mais, au lieu de descendre traînés par la locomotive, les princes ont demandé de faire la descente dans un wagon entraîné par son propre poids. On a gagné trois heures: on est resté cinq heures au lieu de huit. Pour apprécier cette course vertigineuse, cet acte incroyable d’audace auquel la duchesse de Mecklembourg a voulu associer son courage, il faut remarquer que l’on se trouvait à huü mille pieds de hauteur ; que la montagne était sillonnée de trains ascendants ; que c’est par miracle que les mécaniciens ont pu les garer. Gela est autrement sérieux que les voyages en ballon entrepris par le duc de Madrid. J’ai entendu critiquer ces témérités fabuleuses. Quand Charles XII était jeune, on blâmait aussi ses imprudences. Que voulez-
DON GARI.OS
VOUS faire? on ne peut créer les vaillants à sa fantaisie.
Se trouvant dans la province de Guipuzcoa, pendant la guerre, don Carlos reçut une dépêche télégraphique annonçant que rennemi allait attaquer Estella, en Navarre. — « Je c( n’avais pas le temps d’y arriver, me dit le (( duc de Madrid, à cheval ou en voiture. Il (( y avait sur la ligne du chemin de fer du « Nord, abandonnée depuis plus de trois ans, (f une vieille locomotive rouillée par l’inacc( tion et quelques wagons de troisième (c classe. Je les fis mettre sur la voie. Accom- (c pagné des officiers de ma maison militaire (( et d’une compagnie de guides, je m’embar- (c quai sur le train improvisé. Pas un homme (c pour faire les signaux; mais, passant par (C les endroits dangereux que tout le monde (C connaîL, sentant les traverses se briser sous le poids de la locomoLive, iiousatLeignîmes (( Alsasua, et j’arrivai à temps pour voir la (( retraite de l’ennemi, qui n’osa pas attaquer « ce jour-là. ))
C’est la première fois, depuis la découverte de la vapeur, que l’on fait un pareil voyage sur une voie abandonnée.
Le jeudi 29, les princes rentraient au palais de Calcutta. Un dîner de soixante couverts célébrait leur retour ; un bal suivait.
Le vendredi 30, à deux heures de l’aprèsmidi, réception très solennelle du Maharajah de Jaypour par le vice-roi. La garde, sur deux rangs, s’étendait des pieds du trône jusqu’au jardin, à travers les salons et le grand escalier. Le Maharajah est arrivé dans une voiture à six chevaux, avec une grande escorte de cavalerie. Les deux régiments ont joué des hymnes indiens, et on a tiré le canon tout le temps de l’entrevue. Le vice-roi, entouré de toute sa maison civile et militaire, était sur le trône, en redingote noire, avec le Baiv en sautoir. A l’entrée du Maharajah, il s’est avancé vers lui de trois pas. 11 l’a fait asseoir à sa droite, sur un fauteuil plus bas que le trône. Le Maharajah a présenté sa suite, com-
posée d’une quarantaine de personnes. La réception a duré une demi-heure.
Dans l’après-midi, le premier ministre du Maharajah, trouvant les princes dehors, est venu demander à M. Melgar à quelle heure le Maharajah pourrait être reçu par le duc de Madrid et le duc de Mecklembourg. Précisément, les princes avaient pris les devants et s’étaient rendus chez le Maharajah. Il fut convenu que le prince indien viendrait le soir après le dîner. En effet, il est venu et a passé près d’une heure avec les princes. Après son départ, on termina la soirée au Cirque.
Le samedi 31, départ sur le Tibre ^ des Messageries françaises, capitaine Lugan. Le directeur baron de Février voulut installer Monseigneur à bord.
Dans l’après-midi, au moment du départ, le sémaphore de Hornbor a transmis une dépêche du vice-roi pour le duc de Mecklembourg. Il le priait de prévenir le duc de Madrid que la duchesse de Madrid avait télégraphié à sir James Fergusson que l’infante
dona Bianca, sa fille, était gravement malade. Le prince télégraphia par le même sémaphore, demandant des nouvelles à Madras, et annonçant son retour en Europe. Quelle triste traversée pour don Carlos î On arriva le 4. Deux dépêches attendaient Monseigneur avec de bonnes nouvelles de l’infante. On en promettait d’autres pour l’arrivée des princes à Colombo, dans l’île de Ceylan. La jeune princesse, qui a conquis l’admiration et la sympathie de tous, fut bientôt guérie.
Deux aides de camp du gouverneur de Madras se rendirent à bord du Tibre* Ils priaient les princes de descendre au Governmenthouse et mettaient les bateaux du gouvernement à leur disposition.
Les princes s’y rendirent ; puis ils parcoururent la ville ; plus d’une fois, le vainqueur deLacaret de Montejurra dut évoquer l’ombre de la Bourdonnays pour lui demander compte de la perte de l’empire des Indes pour la France. C’est à Madras que, rebelle à