‹ Don Carlos dans les IndesChapitre 18 sur 58 · DON CAD LOS · texte numérisé non relu

DON CAD LOS

l’immortel Dupleix, rebelle à sa propre renommée, la Bourdonnays compromit l’œuvre gigantesque de Dupleix et la fit tomber entre les mains des Anglais.

(( — Venu dans l’Inde pour anéantir la puissance anglaise, dit Hamont, l’éloquent historien de Dupleix, il l’avait ménagée, et lui, acclamé quatre mois auparavant comme un Messie, il laissait Dupleix, le représentant du roi et de la France, aux prises avec les plus terribles difficultés et presque sans défense. ))

Madras est divisée en deux parties : la ville blanche, la ville noire: l’Europe et l’Asie. Des casernes, des maisons à l’espagnole, de petits jardins, de belles rues ombragées de grands arbres, des églises, quelques palais de style grec, une belle forteresse; puis un immense village avec des minarets, des pagodes, des mosquées. Enfin de larges avenues plantées d’arbres magnifiques, de somptueux palais, de véritables temples d’Athènes sur les bords des pelouses, à l’entrée de

bosquets, de charmilles et d’une forêt de fleurs. »

Quant au confort dont l’on jouit dans les maisons, j’emprunte à M. de Warren le récit suivant :

(( J’étais absorbé depuis quelques heures dans cette occupation (recueillement), quand mon attention fut soudainement réveillée par un petit cri perçant qui semblait s’élever de la table meme où j’écrivais. En levant les yeux^ j’aperçus deux petits écureuils qui venaient d’entrer par une des fenêtres ouvertes (c’est une espèce grise plus petite que la nôtre et marquée de trois raies noires sur le dos). Ils avaient une querelle à vider, et ma table servait de champ de bataille. Après quelques secondes de combat, ils traversèrent la chambre en se poursuivant et disparurent par une fenêtre. Cet incident me fit jeter les yeux tout autour de l’apparjement. et je fus surpris du nombre d’insectes et de reptiles de toute espèce qui partageaient avec moi la jouissance des localités. Des lézards de toutes formes et de toutes couleurs bruis-

salent, couraient sur toutes les murailles et sur les plafonds, à la chasse aux mouches ; les écureuils ne faisaient qu’entrer et sortir ; quelquefois une grosse araignée tarentule traversait rapidement le plancher ; enfin des bourdons, des guêpes, des moustiques chantaient en chœur sur tous les tons. Je conservai longtemps mon préjugé européen contre ce mélange de société ; mais, après quelques années de séjour dans l’Inde, on finit par s’habituer à toute cette vie qui fourmille et bourdonne autour de vous, comme on s’habitue en Europe au tapage bien plus fatigant d’un canari dans le coin d’une chambre. »

Près de Madras se trouve le village de Valkéchwar, village sacré où coucha Rama lorsque, à la tête d’une armée de singes, il marchait à la conquête de Ceylan pour punir le géant Ravana. Vijayanagar est proche.

On y voit des troupes de religieux vallabayatcharas, au costume efféminé, aux regards insolents, disciples de Krichna sous sa forme la plus honteuse. Ils se promènent à

travers la foule. Malgré tous les efforts du gouvernement anglais, cette secte odieuse, quoique bannie par plusieurs édits, est encore puissante dans le sanctuaire de Valkéchwar, et le bras de la loi ne peut les frapper que difficilement. Chaque année dévoile des crimes révoltants commis par des prêtres, dont la religion est la débauche la plus révoltante.

Le plus illustre des princes de Vijayanagar fut Crishna-Rajah, qui défendit sa capitale contre les armées combinées des rois de Bedjapour et de Golconde. Vijayanagar fut détruite de fond en comble par les mahométans en 1545.

Quand M. de Warren visita ces ruines, il trouva un jeune homme, descendant du dernier roi, dans un état voisin de la misère; mais, comme le Ravenswood de Walter Scott, il avait son Galeb et un éléphant, pour les jours de fête, qui lui rappelait les jours de l’antique splendeur de sa race...

Voici line légende touchante :

(c — Le dernier brahmine de la pagode de Vijayanagar avait une belle femme et un seul enfant. Dans un accès de jalousie, il poignarda l’enfant et le jeta dans le lac. La mère, dans son désespoir, s’y précipita après lui et ne reparut plus. Mais on voit encore un fantôme de femme, enveloppé dans un brouillard et portant le corps sanglant de l’enfant, glisser à la surface. Quiconque est témoin de cette vision meurt : aussi le lac de Vijayanagar est inhabité. »

Le 6 février, le duc de Madrid arrive à Pondichéry. J’ignore si Dupleix y a une statue. (( Tout le monde, dit Hamont, est familier avec les exploits des Fernand Gortez et des Pizarre. » Mais connaît-on l’œuvre de Dupleix? Dupleix fut un des plus grands hommes dont la France s’honore. Il a créé l’empire indien. Cet homme a eu tous les génies. Il procède de Richelieu et de Colbert, bien supérieur à ce dernier, car il est plus aisé d’étre

ministre d’un grand roi, n’ayant qu’à administrer la richesse publique, l’augmenter même si l’on veut, que de la faire naître dans un pays qu’il faut d’abord conquérir et même créer. Dupleix, fils de famille, presque expatrié pour des dissipations de jeunesse, devient un grand financier, un marin excellent. un capitaine, un ingénieur qui fortifie les villes qu’il conquiert. Dupleix crée Chandernagor, agrandit et fortifie Pondichéry. Un jour il fait lever le siège de' cette ville à l’amiral Boscawen, à ses trente vaisseaux, et fait taire ses trois cents bouches à feu. Les Anglais l’auraient fait duc, chevalier de la Jarretière et comblé d’honneurs. On le fait marquis et on lui envoie la croix de Saint- Louis. On confessait à la fois que Dupleix était un grand guerrier et qu’on dépassait en ingratitude tout ce qu’on pouvait rêver. Le diplomate est encore plus étourdissant. Il divise les princes indiens, il les oppose les uns aux autres. Il va donner à la France l’empire des Indes avec un plan de gouvernement qui est adopté aujourd’hui encore par l’Angleterre : le cabinet imbécile de Versailles le rappelle. Ce conquérant, ce vainqueur, ce mil-

lionnaire mourra de faim. L’État lui doit treize millions, l’État les gardera.

Et qu’on ne s’imagine pas que j’exagère. Les historiens anglais Campbell, Schmidt et autres ont avoué : « Que, si Dupleix avait été secouru par la mère patrie, l’empire des Indes appartiendrait à nos rivaux. »

Dupleix avait épousé Jeanne de Castro, qu’on appelle encore dans les Indes la Bégum Jeanne. Cette femme admirable, qui parlait presque tous les idiomes indiens, fut son secrétaire.

Au milieu de toutes ses angoisses patriotiques, Dupleix conserva toujours une âme sereine. Quand la tristesse et le découragement le serraient de trop près, il saisissait une harpe dont il jouait en maître. Dans les extases de la symphonie, il oubliait et il rêvait.

Puisque j’ai la bonne fortune d’être appelé à parler de ce héros, redressons à mon profit une erreur due à l’imagination de l’aimable M. Borel d’Hauterive. La fille de Dupleix n’épousa pas un de mes cousins très éloignés de Normandie, mais un de mes grands-oncles, le marquis de Valori de Lécé, de ma branche.

DANS Li:S INDES.

La terre indienne ne fut pas clémente aux héros français. Lally-Tollendal n’avait pas le génie de Dupleix, mais il en avait le dévouement. 11 avait versé son sang pour la f’rance dans vingt combats. Louis XV trouva de son honneur de vider jusqu’à la lie la coupe d’une honteuse ingratitude, d’une criminelle faiblesse. Lally-Tollendal, innocent et calomnié, fut conduit au supplice dans un tombereau de boue, un bâillon sur la bouche. Le bourreau tremblait : — « Appuyez-vous sur moi », lui dit Lally-Tollendal. La foule se mit à battre des mains.

Son fils vengea la mémoire de son père en offrant, au péril de ses jours, de défendre Louis XVI devant la Convention nationale ! C’est ainsi qu’à l’époque des héroïsmes chrétiens, des vies glorieuses et des trépas immortels, nos pères savaient pardonner.

Le duc de Madrid, avant de partir, aurait bien voulu visiter une tribu qui se dit tout

entière issue des Bourbons : il n’en eut pas le temps.

A Bhopal se trouvait, il y a quelques années, madame Élisabeth de Bourbon, princesse de Bhopal. Elle est la suzeraine d’une sorte de tribu de Bourbons qui se disent issus de Jean de Bourbon, qui, se disant aussi Français, arriva à la cour de Delhi, sous le règne du grand Akber, 1557-1559. Cette princesse, la Doulân Sircar, c’est-à-dire la reine des fiancées (elle avait en 1875 soixante et dix printemps), avait le type européen et, qui plus est, très bourbonnien. Elle a le premier rang dans le Bhopal après la Bégum.

Les descendants de Jean de Bourbon, après avoir servi avec gloire les padischahs et avoir été comblés d’honneurs par eux, se déclarèrent indépendants à Sirgach en Malwa. Ils furent détrônés par un aventurier français, le capitaine Jean-Baptiste Fantôme, dont le célèbre voyageur et écrivain Rousselet reim contra les descendants à la cour de Rhurtpore. Leur chute coïncidait avec la chute des Bourbons de France.

Ils conservèrent néanmoins une grande situation.

Je laisse à ceux que cela peut intéresser d’établir si ce Jean de Bourbon appartenait à la famille française des Bourbons, et si, dans ce cas, il ne serait pas quelque fils illégitime du fameux connétable qui vivait à peu près à cette époque, ou si ce n’était qu’un imposteur. On ne pourrait pas cependant, dans ce dernier cas, lui décerner l’épithète de vulgaire, car ce devait être un homme de haute race et de rare talent que celui qui avait pu s’élever à une position si haute dans cette cour d’Akber, qui était peut-être alors la plus brillante et la plus policée du monde. Il est encore plus surprenant de voir les successeurs de cet homme se maintenir, jusqu’à notre époque, dans un rang à peine inférieur à la royauté, tout en restant fidèlement attachés au nom, aux coutumes, à la religion de leur ancêtre.

A quatre heures du soir, les princes firent voile pour l’île de Ceylan. Le dimanche 8, ils débarquaient à Colombo. Ce fut une apparition ravissante que celle de cette île en-

chantée. La nature y est tellement exubérante qu’il y a plus de différence entre celle de Ceylan et celle des Indes qu’entre celle des Indes et celle de l’Europe. Les cannes de bambous ont la grosseur d’un homme. Le duc de Madrid en a rapporté une. D’immenses forêts de cocotiers s’étendent à perte de vue. Elles côtoient une rivière idéale, entourant le plus beau lac. Ce qui attriste un peu le paysage, ce sont les costumes. Les hommes et les femmes portent le même : une jupe blanche qui tombe de la ceinture jusqu’aux pieds. Le corps est nu par derrière. En avant, les femmes portent une petite bandelette pour couvrir les seins. Ils vont tous tête nue, sans se couper jamais les cheveux. Ils se coiffent comme les femmes en Espagne, un grand peigne en écaille retient leurs cheveux. L’écaille de Colombo a une grande réputation dans tout l’Orient.

On employa la journée du 9 à l’achat des pierres précieuses dont toute Lîle regorge. La pierre précieuse la moins rare, c’est le sa-

2Dhir, On trouve toutes ses variétés, non seulement le bleu, mais aussi le blanc, le vert et surtout l’étoilé. 11 n’y a ni brillants ni émeraudes, mais une profusion de rubis et de pierres de fantaisie inconnues en Europe : entre autres la pierre de Caiielle, couleur orange. Elle ressemble plutôt au rubis pâle qu’à la topaze. La pierre de la Lune est une sorte d’opale. Les perles sont aussi une des sources de richesse de l’île : peut-être la première. On a l’habitude de vendre chaque pêche en bloc, avant d’ouvrir les huîtres perlières. L’un des voyageurs rencontrés sur le Tibre^ le prince de Lucinge, avait acheté, pour 40 livres sterling, une pêche de pl usieurs milliers d’huîtres. 11 a retiré quelques grosses perles magnifiques et une quantité de petites.

Dans l’après-midi on visita les musées et les collections ethnographiques, botaniques et hindoues.

Ce qui frappa les princes plus encore que l’abondance des plantes et des animaux rares,

ce sont les objets qui ont rapport avec le culte du diable. On leur montra une très curieuse collection de masques représentant chacun une maladie. On l’offre au diable en le priant de guérir cette maladie : on place le masque sur l’autel et on donne dix francs, il y a aussi de petites poupées en bois. On les dépose sur l’autel et on leur plante des épingles soit à la tête, soit à d’autres parties du corps, et on dit : — (c Monsieur le Diable, voici notre ennemi; je vous prie de lui envoyer des douleurs à chaque endroit où je place une épingle. » Le culte du diable est une génération superstitieuse du bouddhisme. Il est toléré par les prêtres qui ne veulent pas se rendre impopulaires ; mais il n’est pas admis dans le culte orthodoxe. Ce (jLii est très curieux, c’est que, à Ceylan, le diable n’est pas masculin : c’est une femme* C’est curieux; est-ce bien étonnant?

C’est le pays où régnent par excellence les prestidigitateurs hindous. Ces pauvres gens n’ont ni compères, ni appareils compliqués.

ni théâtre, ni orchestre. Ils portent tout leur bagage de sorcellerie sur le dos. Ils frappent à votre porte, se mettent par terre et font des tours qui laissent bien en arrière les prestidigitateurs européens. « Ils font, me disait Melgar, un trou dans la terre, ils y mettent un morceau de bois sec. Ils l’y laissent et commencent à faire d’autres jeux. Au bout de quelques minutes, le morceau de bois laisse voir des branches et des feuilles. Le charme continue. Un peu plus tard, le morceau de bois donne des fleurs et, à la fin du spectacle, un très beau fruit vert. »

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