CHAPITRE XI
De Colombo à Khaudy. — Le temple de la Dent du Bouddha, — Le grand prêtre du Bouddha. — Sa déclaration au duc de Madrid. — Le Bouddha. — Le Tripitaka. — Ce que fit le Bouddha pendant sa 732« incarnation. — Le nirvana. — Les livres sacrés. — Le Diable.
— Lady Gordon offre aux princes un hal diabolique. — Départ du duc et de la duchesse de Mecklembourg pour le Nizam. — Pèlerinage du duc de Madrid. — Le R. P. Cardano. — Mgr Boisson.
— Les Frères ignorantins. — Arabi'Pacha. — Les Sœurs de charité. — Retour à bord.
Le commandant Fergusson, fpère du gouverneur de Bombay, et le capitaine Maurel, secrétaire du gouverneur général de File, sir Hamilton-Gordon, sont venus de la part du gouverneur inviter les princes à se rendre à Khandy, dans les montagnes, où se trouvait la famille du gouverneur. Celui-ci se trouvait en tournée dans le nord de l’île. Les princes prirent le train officiel. La route de Colombo à Khandy est sans rivale. La traversée elle-même du Saint-Gothard avant et après le grand tunnel, qui est une pure merveille, ne peut donner une idée d'un semblable spectacle. La végétation s’y répand en
prodiges de puissance, de richesse, de grâce. Sur les pentes de THimalaya, d’immenses futaies reliées par des lianes gigantesques ; ici les plantations les plus fécondes du monde, au milieu d’une llore étincelante, dont les parfums et les couleurs font pâlir celles de la Syrie et de l’Europe. Malheureusement la maladie du café sévissait : on brûlait les plantations pour les remplacer par le thé.
i.e duc de Madrid fut reçu au palais de Khandy par lady Gordon. Les princes y restèrent deux jours. Puis on visita le fameux temple de Ja Dent du Bouddha.
Cette dent est un morceau d’ivoire de deux pouces de longueur sur un demi-pouce de diamètre. Il est certain que si le Bouddha eut jaunais le mal de dent en proportion de la longueur de cette dent, il a dû réver les béatitudes du néant. Il paraît qu’il y a quelques siècles il y avait une véritable dent du Bouddha, (ui d’un autre. Mais Constantin de Bragance ayant pris Khandy, il a réduit la dent
en poudre, a fait brûler la poudre et jeté ses cendres dans la mer. Le siècle passé, un bonze ou prêtre bouddhiste se présenta au peuple avec la dent apocryphe d’aujourd’hui, et il raconta la fable suivante : « Au moment de tomber dans la mer, les cendres furent recueillies miraculeusement. Une fleur de lotus monta à la surface des vagues, elle ouvrit son calice et recueillit la poussière sacrée de l’incisive de la mâchoire du Bouddha. » La dent a été refaite par un procédé s. g. d. g.; un bonze l’a ramassée et transmise à d’autres bonzes jusqu’au bonze dont nous parlons.
En mémoire de cet événement, la dent est enfermée dans une fleur de lotus en or. Celleci, à son tour, est placée dans une boîte d’or, recouverte par cinq autres boîtes également en or et enrichies de pierreries. On les montra aux princes, ainsi que les trésors du temple. On ne put voir la dent, parce qu’elle était enfermée sous trois clefs différentes, confiées chacune â un prêtre. Il aurait fallu beaucoup de temps pour les réunir et pour accomplir les rites et les cérémonies d’usage.
Celui qui faisait les honneurs du trésor aux princes était le grand prêtre du Bouddha^ le premier chef de l’île. 11 était nu jusqu’à la ceinture, la tête couverte d’un large chapeau à grands bords^ en or et en argent. Un grand châle de tissu d’or était roulé autour de ses reins et tombait plus bas que les genoux. Il avait comme coadjuteur le prêtre titulaire du temple, habillé de jaune comme tous les bonzes. Ils portent des espèces de toges romaines : deux superposées : Tune en soie, l'autre en drap de laine très fin. Ils ne peuvent porter la barbe et doivent jeûner toute la vie. Dès qu’ils trouvent une chose qui leur plaît, ils doivent s’en détacher. Ils doivent ne pas regarder deux fois la même femme s’ils la trouvent jolie.
Le duc de Madrid engagea la conversation avec lui : elle dura deux heures.
Quelques lignes sur le Bouddha. Le Bouddha
(Çakia-Muni), et ceci est invinciblement démontré, vivait entre S43 et 470 ans av. J. G. Après sa mort, comme il n’a vait rien écrit, ses disciples recueillirent ses doctrines dans le (les trois corbeilles). Il n’est nullement prouvé qu’il crût en Dieu ; mais comme les brahmes, pour multiplier le nombre de ses adeptes, il admettait les dieux élémentaires. Il était en relation avec eux. Il alla, un matin, au Tragastrinso^^ un ciel où il y avait trente-trois dieux. Après quoi, il descendit sur la terre avec eux, chacun par un escalier séparé. Celui du Bouddha était en or incrusté de pierres précieuses.
D’autres prétendent qu’il croyait à un être suprême incarné en lui-même. Il était sa millième incarnation. Dans une existence précédente, étant le roi Sivika, il avait vu attaquer un pigeon par un faucon; aussitôt, il coupa un morceau de sa chair et le donna au faucon. Un autre jour, il sacrifia mille fois sa tête pour nourrir de jeunes tigres. On n’est pas plus aimable.
L’état habituel de l’être suprême, c’est le repos. Pour créer les mondes, il sortit de son repos et forma d’abord les cinq Bouddhas cé-
lestes, qui ne sont autres que la terre, l’eau, l’air, le feu, l’éther. Le Bouddha n’admet pas la Providence. Chaque homme règle sa destinée par la pénitence et la méditation.
Le grand prêtre dit au duc de Madrid que le Bouddha n’avait rien dit de Dieu; que chacun était libre d’y croire ou de ne pas y croire; que LUI n’y croyait pas... L’importance de cette déclaration faite devant de pareils témoins n’échappera à personne. Elle sera retenue par les catholiques. A défaut des armes du matérialisme, les ennemis du Christ se servaient de celles d’un pseudo-s])iritualisme. Le néants but suprême de la religion du Bouddha, ne serait, d’après eux, qu’un avant-goût d’une immortalité d’un genre nouveau.
Aux yeux du Bouddha, la puissance souveraine, celle qui contrôle les actes humains, les récompense ou les punit, c’est le Kamia^ c’est-à-dire le mérite ou le démérite intrinsèque des actes. 11 s’ensuit que c’est du Karma et non de l’Étre suprême, de Dieu, ({ue dérivent la récompense de la vertu et la puni-
tion du péché, comme son effet découle de sa cause.
L’homme, d’après les bouddhistes, est le résultat de l’union de l’essence naturelle avec une portion de l’intelligence suprême. Son corps est un composé de cinq éléments, et l’ame est une partie de l’ânie souveraine qui existe par elle-même.
La religion du Bouddha, disait le grand prêtre, est de la morale et non du dogme.
Voilà la doctrine du Bouddha:
La félicité suprême consiste dans la délivrance finale de la nécessité de renaître et l’absorption totale de l’àme dans la divinité. Pour atteindre à cet idéal religieux, que les bouddhistes appellent nirvana (le néant), il faut absolument travailler à éteindre en soi le désir d’exister. On y arrive, comme au palais de Versailles, par huit avenues sacrées et droites : une foi droite, une résolution droite, un langage droit, une manière d’agir droite, une vie droite, un effort droit, une pensée droitej une droite concentration en soi-même.
Le mot nirvana désigne l’état dans lequel l’àme, dépouillée de son corps, est soustraite
à la loi des renaissances. Pour y arriver, il faut anéantir complètement son esprit, sa pensje, ses désirs; sans cela Pâme ne meurt pas, et c’est à recommencer après la mort. C’est probablement pour indiquer ce dépouillement mystique pendant la vie et réel après la mort que certains bouddhistes, en contradiction formelle avec la volonté du Bouddha, osent vivre dans une complète nudité.
Le grand prêtre montra aux princes les livres sacrés écrits au poinçon sur des tablettes en or et en argent. Elles sont traversées par des fils comme les baguettes d’un éventail. Leur lecture doit être accompagnée d’une sorte de plain-chant : le prêtre voulut bien en lire ainsi quelques pages. Un bonze écrivit aussi, avec un poinçon d’or, sur une écorce amincie.
Mais, comme je l’ai dit, dans le bouddhisme, aussi bien que dans le brahmanisme, il est d’odieuses compromissions avec l’absurde et l’infâme. Devant la porte du temple et dans la galerie qui l’entoure, il y avait les icmi-
bours du diable^ sur lesquels les fidèles frappaient en passant. Le duc de Madrid en acheta deux.
Lady Gordon, voyant l’intérêt que cela éveillait chez les princes, fit venir au palais une troupe de danseurs du diable avec leurs costumes de cérémonie. Ils se sont livrés, pendant deux heures, à des danses vraiment infernales, avec des grincements de dents et des roulements d’yeux vraiment affreux.
Ne quittons pas le temple de la Dent sans dire qu’il se trouve dans le monastère de Vihara, attenant au palais des anciens rois de Khandy. Ajoutons que, si cette dent était la vraie, ce serait la dent canine gauche du Bouddha. Ce serait en fan 157 avant J. G. qu’elle aurait été apportée à Geylan.
Les princes reprirent le train officiel pour Golombo. A la station la plus proche de Golombo, ils eurent f agréable surprise de trou-
ver le gouverneur qui venait à leur rencontre. Ce personnage charmant, d’une amabilité rare, parle très bien l’espagnol. Le vendredi 13, le duc et la duchesse de Mecklembourg se séparèrent pour quelques jours afin d’aller, à Hyderabad, assister à une revue de 80,000 hommes donnée en leur honneur par le Nizam. Rendez-vous fut pris avec le duc de Madrid, à Bombay.
Le 14, la Bérénice (signal du retour) fit son apparition dans les eaux de Colombo. Mais comme elle ne devait partir que le 18, Monseigneur en profita pour faire une pieuse excursion. Le dimanche 13, de bonne heure, il est allé, à dix milles anglais de Colombo, visiter l’église de Saint-François de Sales. Il avait promis ce pèlerinage au P. Carlos Cardano^ missionnaire napolitain. Une demi-heure avant d’arriver devant féglise. Monseigneur fut salué par d’immenses clameurs et des décharges de moiisqueterie. Il y avait plusieurs corps de musique. Des milliers d’indigènes se sont rués sur la voiture du prince, l’oilt
dételée et l’ont traînée malgré les protestations énergiques du duc de Madrid. Deux députations l’attendaient. Une adresse fut lue en langue cingalaise et l’autre en anglais. Elles étaient ornées de miniatures, très joliment faites, représentant les armoiries d’Espagne et celles de Ceylan : un éléphant et un cocotier, Le duc de Madrid m’a remis cette adresse pour la faire voir aux savants de Paris.
Après la messe, toujours avec la même explosion d’enthousiasme, Monseigneur visita une exposition de fruits improvisée en son honneur. Après, il a déjeuné au presbytère. Pour satisfaire aux vœux de la population qui demandait à le voir, on laissa les portes ouvertes pendant le déjeuner.
Dans l’après-midi, se rendant avec plaisir aux prières du vicaire général, le R. P. Boisson, un Français, est allé à la cathédrale pour le salut. Après la cérémonie, il a visité les travaux de la cathédrale. Elle sera magnifique. Tout est fait, tout est dirigé par les Missions françaises. De la cathédrale, le duc de Madrid s’est rendu à un grand collège dirigé par les Frères ignorantins, tous Français. Le duc, assis sur un trône, ayant sur les marches
tous les supérieurs groupés autour de lui, a écouté un élèA^e qui, dans un discours bien tourné, a remercié le prince de sa visite.
Les dépendances du collège sont énormes. Les maîtres ont fait cadeau à Monseigneur d’une carte de Ceylan, chef-d’œuvre à la main qu’on prendrait pour une gravure. Parmi les élèves, il y avait deux fils d’Arabi-Pacha. Leur père habite Colombo, soi-disant en prison, richement pensionné par l’Angleterre. Le duc de Madrid ne voulut pas le voir. Ce jour-là on avait reçu de très mauvaises nouvelles de PEgypte pour les Anglais. La tournée du duc de Madrid se termina par une promenade au collège des filles, dirigé par les Sœurs de charité.
Le 16, Monseigneur s’est installé à bord de la Bérénice, où il a passé les deux dernières journées, ne la quittant que pour des promenades en bateau à voiles, sur cette baie merveilleuse.
Le duc de Madrid employa ce temps à compléter ses notes sur les marines européennes.
Ges questions l’ont toujours vivement préoccupé, surtout depuis son voyage au Mexique. On sait que, fidèle à la conception géniale de Chateaubriand, et la perfectionnant même, il avait conçu le plan d’une fédération américaine des Etats de race latine.