CHAPITRE XIV
LES RAGES DE lTnDE
Le peuple indien, dit Tautenr dTin livre, chef-d’œuvre d’érudition et de bonne foi, qu’il faudrait lire et relire (1), « se compose d’une inünité de tribus et de races qui sont venues habiter l’Inde à des époques variées ; mais ces races et ces tribus, au lieu de se mélanger et de s’unifier entre elles, se sont tenues séparées les unes des autres, conservant avec un soin jaloux leur nom et leur
(1) Mgr Laouènau, Bu Brahmanisme pag. 87, 88*
nationalité propre, leur culte, leur idiome, leurs coutumes particulières, ne s’alliant que clans leur propre sein; de sorte qu’elles ont gardé juscpi’à présent, à peu d’exceptions près, la physionomie et le caractère qui les distinguaient quand elles entrèrent dans le pays, et qu’on peut les reconnaître encore facilement, malgré la distance qui sépare les branches diverses )).
Les peuples de l’Inde peuvent se diviser en trois grandes races : la race chamite, la race turanienne, la race aryenne, celle des vainqueurs définitifs. La race chamite descend de Chain par Nemrod, petit-fils de Chus. C’est bien véritablement la race maudite de l’Écriture. C’est bien aux peuples qui en sont issus que s’appliquent ces qualifications injurieuses des poèmes sanscrits : Dasyas, Dastyas, Rakshatas. Le mot paria résume à lui seul toutes ces races aborigènes malheureuses.
Le mot paria vient du lamoul pa;rey-an^ qui signifie l’homme du tambour. Le tambour joue un très grand rôle dans la vie de l’Indien. Peut-elre aussi le paria était-il obligé de frapper un tambour pour annoncer sa dré-
sence. Le lépreux d’Aoste devait faire entendre une crécelle.
La tradition des parias, conforme avec le récit biblique, atteste que les malheureux portent la peine héréditaire d’une faute commise à l’origine par un de leurs aïeux.
Les lois de Manou. (1) sont terribles pour les parias ou chandalas (les derniers des hommes). Leur demeure doit être « hors des villages; ils ne peuvent avoir des vases entiers et ne doivent posséder pour tout bien que des chiens et des ânes. Qu’ils aient pour vêtements les habits des morts ; pour plats des pots brisés; pour parure, du fer; qu’ils aillent sans cesse d’une place à une autre. Qu’aucun homme fidèle à ses devoirs n’ait de rapports avec eux : ils doivent n’avoir d’affaires qu’entre eux, et ne se marier qu’avec leurs semblables; que la nourriture qu’ils reçoivent des autres leur soit donnée dans des tessons, et qu’ils ne circulent pas la nuit dans les villages et dans les villes; qu’ils y viennent le jour seulement pour le travail, distingués au moyen de signes particuliers.
(1) On dit Manu ou Manou, comme on dit, indifféremment, Bouddha et Buddha.
Qu’ils soient chargés de porter le corps d’un homme ^[ui meurt sans laisser de parents; qu’ils exécutent les criminels condamnés à mort, et qu’ils prennent pour eux les halnts, les lits et les parures de ceux qu’ils mettent à mort». (Lois de Manou, livre X% v. 51 et suiv.)
D’après plusieurs, les parias seraient nés du commerce des Brahmes avec des filles de condition inférieure. On invoque les lois de Manou; mais le chapitre qui concerne les parias est un chapitre falsifié et interpolé, comme il y en a tant dans les livres sacrés indiens. Gœthe a consacré aux parias un petit poème dramatique. En voici un fragment :
c( La belle et chaste épouse du brahmine, du Jirahmine révéré, sans tache, d’une austère justice, sort pour puiser de l’eau. Chaque jour, elle demande au fleuve sacré son précieux breuvage. Mais où donc est le vase, où donc le seau? Elle n’en a pas besoin. Pour le cœur bienheureux, les mains pieuses, fonde émue se cristallise en un globe splendide; elle, d’un cœur joyeux, d’un front pudique, d’un pied léger, le porte à son époux dans la maison.
(( Matinale, aujoiircriiui elle vient en prière sur la rive du Gange, et va pour s’incliner sur la claire surface, lorsque soudain elle voit, avec ravissement, s’y réfléchir, du fond de l’immensité du ciel, la tout aimable figure du plus beau jeune homme que la pensée sublime de Dieu ait évoqué, dès le commencement, du sein éternel. A ce spectacle, elle se trouble, elle se sent émue jusqu’au fond de son être ; elle veut s’attarder dans sa contemplation, lui fait signe de s’éloigner; mais lui revient; éperdue alors, elle s’élance vers le fleuve pour y puiser d’une main incertaine ; mais, hélas ! elle ne puise plus ! car le flot sacré de fonde semble fuir et s’éloigner, et désormais elle n’aperçoit sous ses pieds qu’abîmes et tourbillons. »