LA FEMME INDIENNE
Voulez-vous juger de l’état de progrès et de civilisation chez un peuple? étudiez la situation qui est faite à la femme. Elle est la moitié du genre humain pour le statisticien ; mais, pour le gentilhomme et le chrétien, elle est plus encore. Les hommes lèguent à leurs fils la raison et la force. Les femmes apportent dans le monde la foi et la grâce, les nobles passions, la sainte exaltation de Tàme, l’exquise sensibilité du cœur. Et ce sont précisément les êtres les plus faibles qui se passionnent avec le plus d’ardeur pour les plus nobles causes.
En entrant dans le monde, la femme, dans rinde, est accueillie par toutes les malédictions. Elle est reçue comme on reçoit une
calamité. 11 siiflit de citer quelques-uns des noms de baptême qu’on lui donné : Arna (plus jamais), Ghirna (la méprisée), Chee- Chee (parole du dernier mépris). L’infanticide est journalier, surtout chez les Radjputes du nord. « A Geylan, en 1821, dit Mantegazza^ pour cent hommes il y avait cinquante femmes. Et quand les Européens leur reprochaient leur férocité, ils répondaient : « Payez (( la dot de nos filles, et elles vivront. »
Le major Walker, qui, àGuzarat, s’opposa avec la plus louable énergie à cette coutume barbare, fut salué à son .départ par une foule d’enfants qui lui devaient la vie.
Dans l’Inde, quand quelqu’un fait une chose répréhensible, on dit : « Il la fait comme une femme. »
Il n’y a dans flnde qu’une seule coutume qui soit à l’actif de la courtoisie hindoue : le Rakhi. Le Rakhi est un bracelet consistant en une pièce de soie ou un cordon de fils d’argent, et renfermant une prière ou une
invocation contre le mal (Raksa). S’il est envoyé par de jeunes personnes, c’est uniquement dans des cas d’urgente nécessité et de danger. La dame radjpute accorde avec le Rakhi le titre de frère adoptif, et ce titre lui assure la protection de l’homme de son choix, sans d’ailleurs que cette démarche provoque le plus léger scandale. 11 est inouï qu’un Radjpute ait jamais décliné cet honneur et lui ait été infidèle (1).
Depuis quelques années le gouvernement anglais a interdit, sous les peines les plus sévères, les sacrifices humains et les bûchers funèbres ; le sort de la femme a- t-il changé ? Non. Elle est si malheureuse (ju’elle regrette le Satti. Dès quelle est veuve, on l’attache les pieds en l’air, on lui coupe les cheveux, on la fouette, on la revet d’habits grossiers; ce n’est plus qu’une esclave, une servante battue et repoussée de tout le monde. Et il y a des milliers d’années que cela dure. Si cette antiquité n’était pas un mensonge de plus dans riiistoire épouvantable du brahmanisme, il y aurait de quoi être fier... dix
(1) Laouënan.
mille ans de tortures, de bûchers et d'infanticides !
Et pourtant la femme hindoue, issue de cette belle race aryane, née presque au paradis terrestre, est belle, elle est bonne, elle est d’une nature tendre et passionnée. Ses yeux sont grands et noirs, ardents comme les tropiques, ombragés de longs cils. Ses épaules, ses bras sont dignes d’une statue grecque. Ses pieds sont petits.
J’emprunte avec Mantegazza, au Madras Athenæum^ le portrait suivant, dû à la plume d’un Anglais :
(c — Ceux qui ont pu connaître la Heur des dames hindoues vous diront qu’en beaucoup de choses elles sont admirables. Elles sont sensibles et affectueuses, belles et gracieuses, leur démarche est légère et comme aérienne. Dans les mouvements de leur corps, qui est fait au tour, elles ont quelque chose de poétique. Elles ont, avec un cœur tendre, un doux langage. Leur fidélité à leurs maris est proverbiale. Dans leurs yeux noirs on peut surprendre des regards languissants et gracieux comme des rayons d’une llainme aidenle.
Pourquoi donc cette malédiction qui les frappe depuis des siècles? Faut-il rattribuer, comme pour les parias , à un châtiment héréditaire de la race de Chain ? La Providence, dans ses décrets impénétrables, voulait-elle attendre la venue du Christ dans Plnde avec nos missionnaires pour témoigner de la vertu de la croix? Ce qui est certain, c’est que ceux qui ont exalté ou réhabilité la religion hindoue ont vu leur dialectique se perdre dans d’irrémissibles contradictions.
Écoutez une femme de bonne volonté, mademoiselle Clarisse Pader, dans son livre la Femme dam T Inde antique. Voyez quel enthousiasme à son début.
(( — La femme, dit-elle, y est (dans l’Inde antique) dans le plus complet épanouissement de sa beauté morale! Et pour sujet (les poèmes) Famour conjugal chaste et héroïque, thèmes sur lesquels les Hindous brodent des variations si riches. »
Mais il faut bien vite en rabattre, et c’est tristement que cette demoiselle enthousiaste
constate que : « Manou ne reconnaît pas à la femme le droit d’élever son âme à Dieu, de se fortifier dans ses devoirs par la prière, de se purifier par les prières. » Et elle finit par où elle aurait dû commencer, que : « C’est au christianisme qu’il appartient de vivifier par sa sève généreuse cette lettre morte des antiques traditions sanscrites ; c’est au christianisme de faire découvrir aux Indiens, dans leurs poésies sacrées, le germe des vérités oubliées qu’il est venu féconder (1). » L’erreur dans laquelle mademoiselle Bader est tombée de la meilleure foi du monde, c’est d’avoir confondu avec l’histoire une mythologie dont les profondeurs d’absurdité donnent le vertige. Certes, les déesses des Védas pouvaient être très heureuses dans leur Olympe, tout mauvais lieu qu’il était; mais les dames hindoues sur la terre, fouettées, ou égorgées, ou brûlées vives, avaient beaucoup à désirer sous le rapport de la félicité.
(1) Clarisse Bader, la Femme dans VInde antique ^^12, 573.