‹ Don Carlos dans les IndesChapitre 6 sur 58 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Battaglia. — Le Cathay. — La puissance anglaise. — L’antiquité du christianisme. — Don Carlos. — Le duc et la duchesse de Mecklembourg. — M. Melgar. — Départ de Trieste. — Port-Saïd. — Le Venezuela. — Une bonne farce de MM. les Anglais. — Si non è vero hen trovato. — Arrivée à Bombay.

Battaglia est une petite station thermale à quelques lieues de Pacloue, sur la ligne de Bologne. Elle fait la joie des éclopés du pays vénitien ; les élégantes de Ludion ou de Trouville n’y trouveraient pas leur compte. Elle a pour elle d’étre située entre le Cathay et Arqua : le plus vaste, le plus magnifique château d’Italie, et le tombeau de Pétrarque.

C’est â Battaglia, dans Pété de 1884, que le duc de Madrid conçut le dessein de visiter les Indes. II eut la bonne fortune d’associer â son entreprise le duc et la duchesse Paul de Mecklembourg-Schwérin. Sous les ombrages d’ailleurs fort beaux de l’allée unique de

Jkttaglici, les deux princes dressèrent leur plan de voyage.

J’ai esquissé le portrait du duc de Madrid comme voyageur. J’ai moidré qu’il avait soif des courses hardies, aventureuses, qu’il était d’une nature aussi curieuse qu’entreprenante. Dans le voyage des Indes, il y avait encore plus que de la curiosité et du besoin d’agir ; il y avait l’ambition de lire la page la plus mystérieuse, sinon la plus grande, de l’histoire des peuples. Etudier la puissance anglaise dans les Indes, admirer le chef-d’œuvre de la colonisation moderne, et, en même temps, s’assurer avec les noLu^eaux travaux de la science catholique que la tradition biblique est la plus ancienne : voilà ce qui attirait par-dessus tout le petit-fds de saint Louis et des rois catholiques.

11 se lia, dans son voyage, avec tous les savants et les ecclésiastiques qui pouvaient l’éclairei* sur ces deux questions. Il ne lui déplaisait pas, dans sa gratitude pour la puissante nation ({ui lui offrait une royale

hospitalité, de reconnaître tout ce qu’il y a de grand dans l’empire indo-britannique, tout ce que la Grande-Bretagne y a dépensé de génie, de courage, de persévérance ; et, en touriste, sans prétentions, il voulait s’assurer que l’Inde n’est pas la source première, le foyer de toute civilisation, de toute religion, de toute science. Assurément nous n’avons pas le dessein de rapporter ici toutes les impressions scientifiques ou philosophiques que le duc de Madrid a rapportées de son voyage : il le fera, plus tard, lui-même. Nous avons dû indiquer le but vrai, indiscutable de ce voyage si intéressant. Don Carlos n’est-il pas d’ailleurs le premier petit-fils de Louis XIV qui ait foulé le sol immortalisé pai; Dupleix ?...

Le L'* décembre 1884, don Carlos s’embarqua, à Trieste, sur la Bérénice, superbe bateau du Lloyd, avec le duc et la duchesse de Mecklembourg et M. Melgar, son chambellan. Un coup de crayon pour signaler les voyageurs. Je passe sous silence le portrait du duc de Madrid, il est dans toutes les mé-

moires. Le duc Paul de Mecklembourg est un homme de trente-deux ans, grand, blond, d’une figure régulière, le front dégarni, les yeux bleus : un vrai paladin. La duchesse de Mecklembourg est belle, grande, blonde, avec une figure charmante et des yeux superbes. Elle allait prouver qu’elle était vaillante et intrépide. M. Melgar a trente-quatre ans ; il est de taille moyenne, brun, le front haut, le regard fin et loyal à la fois ; il suffit d’étre dévoué au duc de Madrid pour avoir de la sympathie pour M. Melgar. La fidélité a ses fluides magnétiques.

Au moment du départ, les anciens serviteurs du roi Charles V se trouvèrent sur le quai pour saluer son petit-fils ; et parmi eux le comte de Florès, M. Azcoaga, et le docteur Cardona, qui vient de mourir. La Bérénice avait pour capitaine M. Verona ; les princes n’eurent qu’à s’en louer.

Après avoir côtoyé la Dalmatie, passé en vue de Corfou et doublé le cap Matapan, la Bérénice mouilla, le. G décembre au soir, dans les eaux de Port-Saïd. Le lendemain.

le duc de Madrid apprenait qu’un aviso de guerre espagnol, le Legazpi^ venant des Philippines, se rendait à Carthagène. Il ne put résister au désir de saluer le drapeau national. Il prit un bateau et demanda la permission de le visiter. Le capitaine l’invita à déjeuner. Le duc de Madrid refusa ; mais le petit-fils de Louis XIV et lui trinquèrent et se rendirent raison avec le vin ami de Manzanilla. Le duc de Madrid voyageait sous le nom de comte de Dicastillo : son incognito fut bientôt trahi. Un paquebot-poste, le Venezuela, était arrivé avec la malle des Philippines. Leux heures ne s’étaient pas écoulées quand le pont de la Bérénice fut, pour ainsi dire, pris d’assaut par une foule d’Espagnols, désireux de présenter leurs hommages à don Carlos.

(( Vous ne sauriez croire, me disait le duc de Madrid, mon émotion. Dans ce coin du monde, sur le pont d’un navire, je me sentais sur la terre espagnole ; là, entre l’Afrique et l’Asie, je me retrouvais au milieu de ceux pour lesquels j’ai combattu cinq ans. »

Nous comprenons son émotion. 11 est de ces situations auxquelles le malheur seul prête son auréole.

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M. Melgar distribua à ces braves gens des photographies du prince.

Comme il importe peu à mes lecteurs de savoir si Port-Saïd est une ville française ou non, si on y parle toutes les langues, et si ses cafés-concerts et ses Eldorados font concurrence à ceux de Paris, je dirai que les au* gustes voyageurs repartirent le 9, au point du jour. On sait que la traversée du canal dure trois jours. Le 12, la Bérénice passa devant le mont Sinaï. Moïse n’y parle plus. 11 fait sagement. Qui l’entendrait aujourd’hui, lorsque Dieu, qui parle au milieu des révolutions, des exils et des fléaux, n’est pas entendu ?

Le 13, on entra dans la zone torride, et on aperçut les phares du Dédale^ ainsi nommé parce qu’un grand vaisseau anglais s’y est misé.

A l’entrée du détroit de.Bab-el-Mandeb on aperçut Périm, que l’Angleterre a commencé par s’adjuger, avant même que les ouvriers de de Lesseps aient mis la main à la cognée, lies princes aperçurent Massouah. Toutes les

(luissances étaient- là pour se partager le littoral de cette malheureuse mer Roiige^ ainsi nommée, sans doute, parce qu’elle est du plus beau bleu. On raconte ceci. (Ni le duc de Madrid ni moi nous n’en prenons la responsabilité.) Il paraît qu’une escadre, dont nous tairons la nationalité, avait reçu l’ordre d’occuper Périm. La veille de l’occupation projetée, l’amiral fut invité à dîner chez les Anglais. Quand il revint à bord, un contreordre avait eu le temps d’arriver.

Aden signifie Enfer, Il n’y a pas d’eau. Il y a des raffineries d’eau, comme au Tréport des raffineries de sucre et d’eau de Cologne. La seule distraction de l’équipage de la Bérénice fut de jeter une masse de sous dans la mer. De petits nègres, noirs comme de l’ébène, plongeaient pour les retrouver.

Il y a à Aden des cafés chantants : l’imprésario doit être le diable. La garnison se compose d’un bataillon anglais et de deux bataillons hindous. Beaucoup de nègres s’embarquèrent à Aden sur la Bérénice, Leurs provisions de riz étaient épuisées: don

Carlos et le duc de Mecklembourg donnèrent ordre de les nourrir. C’étaient, les uns des maliométans, les autres des idolâtres.

Enfin, après avoir traversé la mer des Indes sous une pluie d’étoiles filantes et escortée par une flotte de marsouins, la Bérénice jeta l’ancre à llomlDay.

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