CHAPITRE III
Bombay. — Le Pareil. — Sir James Fergusson. — Le palais du gouvernement. — Mœurs indiennes. — Lord Meurin, évêque catholique de Bombay. — Le temple d’Éléphanta. — La Trinité indienne. — Les corbeaux et les écureuils.
C’était le jour de Noël : un père franciscain, M. Rocli, célébra la messe sur la Bérénice, Quelques instants après, un aide de camp du gouverneur apportait deux plis cachetés : l’un pour le duc de Madrid, l’autre pour le duc de Mecklembourg. Sir James Fergusson mettait le palais du gouvernement à la disposition des voyageurs princiers.
Ce palais s’appelle Pareil, il est à 5 kilomètres de Bombay, à peu près la distance de Neuilly à Paris. C’est un ancien couvent de Jésuites et une église sécularisés par le marquis de Pombal. Il est très vaste, avec de longues enfilades de salons, des écuries pour cent chevaux. La livrée du gouverneur est
rouge et jaune. Il y a là un millier de domestiques : ils vont tous pieds nus, excepté le maître d’hôtel. Celui-là a des chaussettes en peau de Suède. La garde d’honneur se compose d’un escadron de lanciers : veste rouge, revers noirs, turban jaune et bottes à l’écuyère. Le gouverneur a sept ou huit aides de camp. Tous les officiers mariés ont leurs femmes à la résidence.
Sir James Fergusson est d’une ancienne famille d’Ecosse. 11 a cinquante ans, il est grand, avec des moustaches et des favoris châtains qui commencent à grisonner. Ce gentilhomme est d’une courtoisie exquise. Sportsman accompli, il a des écuries tenues à ravir. 11 conduit à quatre dans la perfection. Ses armoiries sont une abeille qui sort d’une fleur de chardon, avec cette jolie devise : Didcior ex asperis. Il est veuf et n’a qu’une fille avec lui.
Un grand dîner fut ofiert aux princes, suivi de plusieurs autres. Quant à la vie ordinaire, à 8 heures et demie, dans le palais, on sonnait un premier coup ; à 9 heures et demie on servait le déjeuner sur une terrasse couverte de petites tables : à 2 heures, le
lunch, dans une grande salle du rez-dechaussée, à cause de la chaleur. Le soir, on dînait et soupait sur la terrasse. L’eau potable à Bombay est atroce : on servait principalement du champagne et du bordeaux.
A peine remis de ses fatigues, le duc de Madrid, avec ses illustres compagnons, visita Bombay. Ce qui frappa les princes, c’est l’absence, pour ainsi dire, de la maison. Tous les coolies, quand il ne pleut pas, « ont pour chambre à coucher l’Inde tout entière »; ils dorment là où le sommeil les prend : à l’ombre d’un arbre, sous le portique d’un temple. Dans la maison des riches, les domestiques font à peu près la même chose. La nuit, vous risquez, dans les corridors, de vous heurter à de grands sacs de linge : ce sont les laquais qui dorment, enveloppés dans leurs manteaux.
« L’intérieur de l’IIindou vous dit tout de suite son caractère : méliance, jalousie, religiosité ( 1 ) . )) C’est partout un labyrinthe de corridors, avec une terreur légitime de la chaleur
(1) l’aolo Mantegazza, India. Milano, fratelli Treves, 1884.
DON OARLOS
et de la lumière. 11 y a des baignoires partout. La Zcnana ou harem est séparée du resle de la maison. Il y a aussi la chambre appelée Krodhagara^ ou chambre de la mauvaise humeur. L’individu atteint du spleen s’y renferme jusqu’à sa complète guérison.
Un endroit des plus curieux à Bombay, c’est le grand hôpital jaïna pour les animaux. Un religieux djaïna qui rencontre un animal malade ou blessé, est tenu à le soigner ou à le recueillir dans sa maison.
Entrons dans l’hôpital. C’est une grande cour entourée de hangars, où se trouvent les différentes races de malades : bœufs, chevaux, ânes, chiens : des boiteux, des manchots, des paralytiques, des aveugles ; tous bien soignés, bien nourris, bien couchés, servis par des domestiques. « Pourquoi, disait un jour le voyageur Rousselet â un de leurs gardiens, ne mettez-vous pas un terme aux souffrances de ces pauvres animaux ? » Le gardien lui répondit : « Agissez-vous ainsi â l’égard de vos malades (1)? »
(r Rousselet, l'IncU des îiajahs\
Quel formidable contraste que cette charilé, admirable même dans le ridicule, et les sacrifices humains, et toutes les pratiques abominables du brahmanisme !
Ces djaïnas sont une secte qui prétend être plus ancienne que les bouddhistes. Les souastikas, une de leurs subdivisions, portent sur eux une croix mystique. Les djaïnas sont les plus grands architectes de flnde.
Le duc de Madrid fit la connaissance, à Bombay, du chef des Parsis, sir Jametsejee- Gegebhoy : c’est le Rothschild des Indes, le seul Pars! qui ait été anobli.
La reine Victoria fa'créé baronnet. Il est petit, blanc, avec favoris et moustaches ; il est marié à une femme charmante. Son palais est magnifique et entouré de lanternes, comme tous ceux des Parsis. Qu’est-ce donc que cette secte peu connue qui compte à peine deux cent mille adhérents et qui est la caste la plus civilisée de PInde (1) ?
(1) Voici un fragment du petit poème de Goethe : Parsi Nanieh : Je gravis la montagne pour contempler Dieu sur son trône, pour
DON CAULOS
Les l^arsis, ou sectateurs de Zoroastre, ont une haute antiquité. Alexandre le Grand brûla leurs livres saints. Après lui, les Séleucides ont élé très peu favorables à la religion du feu. Ce n’est qu’en 226 de notre ère qu’un roi, nommé, je crois, Ardassir-Babegan, leur rendit leur indépendance. Jusqu’à la moitié du septième siècle, ils ont eu la suprémalie dans l’Asie occidentale. En 641, après la victoire du calife Omar sur le roi Mà-Yazdjird, qui fut tué, la plupart des Parsis devinrent maliométans par force. Seule, une petite colonie de croyants se sauva dans les déserts de Korassan. Réfugiés, un siècle après, à l’île de Hormuz, dans le golfe Persique, ils furent encore poursuivis par les maliométans. Alors ils consultèrent les astres et s’embarquèrent pour l’Inde. Leur chef s’appelait iJartur.
Le prince indien Tado-Rana, qui ne les attendait pas, leur demanda (|uelques ren-
ie nommer le maître des sources de la vie, pour me conduire en digne témoin de ce spectacle sublime, et pour marcher à sa lumière « Mais quand le disque enflammé se levait tout entier, j’étais aveuglé, comme dans les ténèbres; je me frappais la poitrine et, le front baissé, je prosternais sur la terre mes membres ranimés. »
* Dieu, c’est ici le feu.
seignements sur leur passé, sur leur religion.
(( — Nous vénérons, dirent-ils, la lune, le soleiL la vache, l’eau et le feu. »
Cette réponse fit le plus grand plaisir au prince indien. Pourquoi? Cette question me semble indiscrète.
Le palais du baron Jametsejee-Gegebhoy est un vaste édifice gothique. 11 Fa légué, de son vivant, pour en faire un hôpital après sa mort. Les Hindous reconnaissants lui ont élevé une statue qui est devant sa porte.
Le duc de Madrid se sentait tout heureux dans ce beau pays.
« — Vous ne sauriez croire quel ravissement j’ai éprouvé, me disait le duc de Madrid, en me trouvant, de nouveau, sur le sol des tropiques : tout y paraît neuf et merveilleux. Pans les champs, dans les forets, les souvenirs de l’Europe disparaissent. La
végétation, d’une exubérance prodigieuse,