LETTRE Ï)E CHARLES IX
touché en la lisant : des larmes parurent dans ses yeux; il répondit en remerciant le pape « des consolations affectueuses et saintes qui lui donnaient tant de force pour supporter une telle épreuve 1 .
En France, l’émotion fut extrêmement vive. Les huguenots accueillirent avec joie une nouvelle qui leur permettait, comme on l’a vu, des commentaires utiles à leurs desseins; Charles IX et Catherine de Médicis ne dissimulent pas l’étonnement où la dépêche de Forqucvaulx les a plongés : « J’ai trouvé, écrit le roi à son ambassadeur, le faict que vous m’avez escript de l’emprisonnement du prince d'Espagne aussi estrange que chose que j’aie jamais entendue, ne pouvant croire qu’il ait pu tomber en entendement d’homme ce que vous m’avez mandé qui s’en dict, qui est cause que je désire eslrc esclaircy de la vérité, et que je vous fais ceste depesche pour vous prier m’en mander incontinent des nouvelles.» Catherine, le même jour, ajoute à la lettre de son fils : « Je vous asseure que je suis autant marrie que je sçay que le roy mon gendre en sera travaillé et que le faict est estrange *. » Le cabinet du Louvre s’attendait à recevoir plus amples détails de l’ambassadeur d’Espagne, don Francés d’Alava, mais ce personnage montra une
biesc ninguna de las que en Francia liabian levantado. » Dépêche de Zufiiga, déjà citée.
* « Nell’ esprimerc délie quali, comparirono alcune lagrimc negl’occlii di S. M... riposc che ringraziava S. S. dcgli araorevoli e santi conforti clie gli dava con li quali pigliava poca l'orza di soslcnerc il travagliu e dolore che ne sente. » Dépêches manuscr. du nonce, 4 mai 1568.
4 Lettres manuscr. de Charles IX et de Catherine à Forquevaulx, 15 février 1568.
extrême défiance et répondit sur un ton léger aux questions du jeune roi. Celui-ci raconte lui-même celte aventure à son ambassadeur : « Deux jours après que j'eus lu les dictes nouvelles de vous, don Francés d’Alava m’envoya demander audience, laquelle je luy donnay aussitost, estimant qu’il me dust discourir particulièrement sur ce fait, ainsi que la reyne, ma sœur, nous avoit mandé qu’il en avoit charge de son maislre. Mais icelluy ne fist aucun semblant de nous en parler jusques à ce qu'il connust par quelques propos que je luy en mis en avant que j'avois esté adverti du dict faict, tellement qu’il commença à nous en dire quelque chose, mais ce fust de façon que je connus bien qu'il n’avoit pas grande envie de mordre à la grappe et entrer dedans, car il nous dist seulement que c'estoient choses entre le père et le fils, lesquelles ne passeront oultre et qui estoient bien aisées à apaiser 1 . » Ces paroles déplurent singulièrement à Catherine : elle chargea son ambassadenr de se plaindre à Philippe II d’un procédé aussi blessant, et déclara ne s’en pouvoir a aucunement contenter 5 . »
Si l’on étifdie attentivement les relations diplomatiques des cours de France et d’Espagne à cette époque, on ne sera pas surpris de la conduite de don Francés. Philippe II prétendait rester personnellement, vis-à-vis de Charles IX et de Catherine, dans les termes les plus affectueux, mais il voulait avoir auprès de sa belle-mère un agent hostile afin d’effrayer à propos le cabinet du
* Lettres manuscr. de Charles IX et de Catherine à Forqucvaulx, to février 1568.
* Ibid.
DON FRANCÉS D'ÀLAYA.
Louvre, de l’isoler quand il le jugerait convenable, et de prévenir toute familiarité entre les deux couronnes. Il se réservait le droit de démentir à volonté don Francés, mais la première impression devait garder beaucoup de sa force dans l’esprit de la reine : en même temps les paroles courtoises dont il la faisait suivre acquéraient une plus grande valeur et maintenaient de bons rapports qu’il voulait toutefois laisser craindre de voir altérer. De là cette lactique dont il usa pendant sept années consécutives, malgré les plaintes réitérées du cabinet du Louvre. Don Francés montrait les dispositions les pliis contraires aux désirs de Charles IX, et, parlant d’un ton impérieux, épouvantait la cour soit par la perspective d’une rupture, soit par les marques d'un dédain qui paraissait fondé sur la faiblesse de la France et la puissance de Philippe II. Une fois l’effet produit, le roi l'atténuait, sans le détruire, par des expressions affectueuses qui cependant n’engageaient pas l’avenir. En cette circonstance, il agit de même. Philippe pensa que la conduite de don Francés le prémunissait assez contre des questions indiscrètes et contre une intervention que la confiance aurait semblé provoquer, et il promit d écrire à son agent : « qu’il «voit esté fort marry de ce qu’il s’estoit ainsi entremcslé, chose que luy-mesme n’eust voulu faire ni seulement penser *. » Le cabinet du Louvre n’insista point et l'incident n’eut pas de suite.
Vis-à-vis des souverains de sa propre famille, Philippe, qui, au fond du cœur, ressentait peut-être la même défiance.
1 Dépêches inanufcr. Je Forqucvauh', lévrier 1508.
DON CAltLOS ET PIIILirpE II.
n’eût pas permis à ses ambassadeurs de parler de la sorte. Son envoyé en Portugal remit immédiatement à la reine mère la lettre suivante que le roi avait écrite : « Depuis longtemps j’ai exposé à Votre Majesté la façon dé vivre et d’agir du prince, et je lui ai démontré les faits par de nombreuses preuves et d'importants témoignages. Dans une dos dernières lettres que j'ai écrites en réponse à celle de Votre Majesté, je lui ai expliqué combien était urgente la nécessité où je me trouvais de chercher quelque remède à celte situation ; mon amour paternel, toutefois, et l’intime conviction où j’étais qu’avant d’en venir à une telle extrémité je devais -user de tous les autres moyens possibles, m’ont longtemps retenu. Mais les affaires 1 de l’inlant en sont venues à ce point que pour accomplir mes devoirs de prince chrétien envers les royaumes et Etals que Dieu a confiés à mes soins, j’ai dû me résoudre à un grand changement et m’assurer de sa personne. Votre Majesté peut juger de ma douleur en songeant à ce qu’elle ressentirait en pareille circonstance, comme mère et comme souveraine. Mais enfin j’ai dû ici sacrifier à Dieu ma propre chair et mon propre sang; j’ai dû préférer le bien de mes peuples à toutes les autres considérations humaines. Les causes anciennes aussi bien que les causes récentes qui m ont contraint cà cette résolution sont telles et de telle importance que je ne les pourrais rappeler et
* Le texlc espagnol dit : ? las cosas dcl principe; » cosas ici ne signifie pas uniquement les affaires , mais ce mot offre un sens intraduisible et beaucoup plus compliqué. Il veut dire en môme temps la vie, la conduite, les affaires, les projets du prince, tout ce qui concerne son état moral et physique.