‹ Don Carlos et Philippe 2. Charles de MouyChapitre 11 sur 131 · DIVERS TRAITS DE L’ENFANCE DE DON CARLOS · texte numérisé non relu

DIVERS TRAITS DE L’ENFANCE DE DON CARLOS

sées. Strada, entre autres, reproche à don Carlos un caractère farouche. « Ce défaut, ajoute-t-il, fut reconnu dès son enfance. Lorsque parfois à la chasse on lui apportait des lièvres vivants, il leur coupait lui-même la gorge et prenait plaisir à les voir palpiter et mourir. J'ai lu dans une relation qui fut envoyée au sénat de Venise par l’ambassadeur de cette république, qu’il avait remarqué celte action de don Carlos. En effet, il donnait témoignage tous les jours, par ses mœurs cruelles et immodérées, qu’on n’en faisait pas de vaines conjectures, et l’archevêque de Rossano, nonce du pape, en écrivit la même chose au cardinal Alessandrini l . » L’auteur d’une vie manuscrite d^, Philippe II, Orazio délia Rena, et le manuscrit d'un errvoj é vénitien rapportent le même fait, ajoutant que don Carlos faisait souvent rôtir tout vivants les animaux pris à lâchasse, et qu’un jour tenant à la main une couleuvre apprivoisée qu’il s’amusait à faire souffrir et qui lui mordit légèrement un doigt, il lui trancha tout à coup la tète avec les dents*. L’histoire sérieuse n’accorderait pas grande importance à ces détails, exagérés peut-être, si l’ambassadeur de Venise, Tiepolo, ne les eût confirmés

1 Strada, de liello lielr/ico, VII, 352 (Ira i, de du Ryer, de l’Académie française).

â « Nelln prima gioventù, elle essendoli lal voila portnto de la catcia di- • versi nnimali, di nessun cosa guslava più clie di vedcrli arrosliti vivi, e lencndo nlcun giorno iu mano una di quelle serpi domeslidic e irrilendola cou i lorincnti, clla gli prese rosi leggieramenle un dito, c egli, in un subito, ron i proprii dcnli, gli troncô la tc.-ta. » Compendio délia lit a di Filippo II du Orazio délia Rena. 1G00. Mss. B. I. 10,232. — « Aile voile clic da la cnccia li viniva porlato lèpre o simili animali, si dilclla di vederli arrosliti vivi. Et essendoli donalo una liiscia scodarclla niolto grande, cl essa liavendolc dato un morso a un dilo, egli subilamentc co’ dcntigli spiccùla lesta. » Relaiiotie di Hadvero. Ms.

en rappelant que le prince avait manifesté dès longtemps une disposition à la colère et à la cruauté 1 * 3 . L’affirmation d’un diplomate aussi grave, jointe aux récits des historiens et aux expressions trislcs des gouverneurs, me semble tout à fait péremptoire. On peut regarder comme certain que, dès l’enfance, don Carlos avait révélé, par ses actes, un naturel violent et des inclinations perverses*.

Quand Charles Quint, après avoir solennellement abdiqué à Bruxelles, revint en Espagne, il ne paraît pas toutefois, quoi qu’on en ait dit, qu'il ait trouvé rien à blâmer dans la conduite de son petit-fils. Mais il ne le vit que quinze jours, et dans un si court espace de temps, il est clair qu’il lui était impossible de le bien juger. Le '28 septembre 1556, il débarqua «à Loredo en Biscaye. Le 2 octobre, on avait reçu à Valladolid la nouvelle de son arrivée, et don Carlos désira vivement se rendre immédiatc- * ment auprès de son aïeul : « Le prince s’est tellement réjoui en apprenant le retour de Votre Majesté, écrit don Garcic de Tolède, que si on le laissait agir à son gré, nul ne viendrait avant lui baiser les mains de Votre Majesté. Pour le retenir, je n’ai trouvé d’autre moyen que de lui représenter combien il serait peu convenable de rien résoudre sans votre aveu. 11 envoie donc don Pedro Fimcntal avec une lettre que Son Altesse a composée et écrite de sa main, sans l aide de personne. 11 se porte très-bien,

1 « Fatilmcnlc s’ attira, c nell’ ira lia duto segno d’ essor crudclc. » llela-

iione diTiepolo. Mss. R. 1.791.

3 C'est dans ccs lernies que sVxp: inie un savant historien espagnol, M. Lalucnle: « Sus inalas indinocioncs, su Indoleaviesa, su tendenriu â la crucldad. » Malaria general de Espaûa. Xll I ; 192.

LETTRE DE L’iSFANT A CHARLES -QUINT.

grâce à Dieu 1 . » A ce message était joint le billet suivant, le plus ancien qui nous reste de don Carlos, et dont je traduis fidèlement les expressions naïves (le prince avait alors onze ans) : « J’ai su que Votre Majesté était en sûreté, et je m’en suis réjoui infiniment, et à ce point que je ne saurais rien exagérer. Je supplie Votre Majesté de me faire savoir si je dois partir pour l’aller recevoir; et c’est pourquoi j'envoie don Pedro Pimentai, gentilhomme de ma chambre et mon ambassadeur. Je supplie Votre Majesté de lui ordonner ce que je dois faire, pour qu’il me l’écrive. Je baise les mains de Votre Majesté 1 . » L’Empereur, qui allait se mettre en roule, jugea ce voyage inutile : il s’avança à petites journées vers Valladolid, où il comptait s’arrêter avant d’aller enfouir dans la solitude de Vuste sa grandeur morose et son génie désabusé. Il arriva le 21 octobre, et y reçut les hommages de la cour et du peuple. Le connétable de Castille, le comte de Benavente, le marquis d’Astorga, l’amirante, les ducs

1 « El principe se lia alegrndo tante con la nueva de la buena veni la de V. M. que, ;i dejiflle haccr lo que quisiera, ninguno creo yo que Regain primero que S. A., « besar las munos de V. M., y para detcnelle no lia— bido otro remodio sino detille que tan gran desacato séria determinnr nada sin snber la volunlad de V. M., y para csoenvi ■ a don Pedro Pimentai con la caria que S. A. ha nolado y escrito de su innno sin ayudarsc de nadie. Esta tnuy hueno a Dios gracias, » etc. Lettre de don Gareie de Tolède à l’Empereur. Valladolid, 5 octobre lâôG. Arcli. Sim. Est., leg. 113.

a Je conserve l'orthographe de la lettre du prince : « Ya c sahido q. v. m*. esta en salvamento, y e kolgado dello inlinilamcnle tanto q. no lo puedo mas encureçer. suplico a v. m*. q. me liaga suber si e de salira reçebira v. m*. y adoude ay va don pedro pimentai genliihombre de mi câmara y mi embaxador al quai suplico a v. m 1 . mande lo q. en esto se lia de hazer para q. el inelo escriva. beso las munos de v. ni*, en vallid ij de otubre. Muy humilde liijo de v. m 1 . el principe. » Arch. Sim. Est., leg. \ l i.

de Najera et de Sesa, de nombreux grands d’Espagne, les prélats présents dans la ville, le corrégidor et une foule immense, vinrent saluer et accompagnèrent jusqu’au palais 1 leur souverain de la veille, qui leur apparaissait sans autre prestige que sa grandeur passée. L’Empereur, accompagné de sa sœur Eléonore, veuve de François I er *, fut reçu sur le seuil par la princesse Jeanne sa fille, l’infant don Carlos, et la reine Marie de Bohême, femme de son neveu Maximilien 5 . Il fit le plus aimable accueil à son petit-fils et parut charmé de le voir 1 . Après avoir donné quinze derniers jours au monde, il partit pour le monastère qu’il ne devait plus quitter. On a prétendu que pendant ce court séjour à Valladolid, il fut profondément attristé de la conduite de son petit-fils. Je ne trouve ce détail que dans Strada, et il n’est appuyé par aucun témoignage contemporain : en 1556, don Carlos n’avait

* C’est à tort que Cabrer» (II, ÿO, XI) indique ici la maison du comte de Mclito. L’aumônier Osorio, témoin oculaire et très-exact pour ce genre de détails, dit simplement « le palais, >i c’est-i-dira le palais royal.

* Eléonore d'Autriche, lillc de Philippe le Beau et de Jeanne la Folle, veuve en premières noces d'Emmanuel, roi de Portugal, épousa en secondes noces François I". Après la mort de son mari, elle se relira dans les Pays-Bas, puis en Espagne, où elle mourut en 1558.

5 'Marie, femme de Maximilien, roi des Romains, de Bohème et de Hongrie. Elle avait accompagné son mari en Espagne; elle retourna avec lui en Allemagne et devint impératrice. Elle était mère de la princesse Anne de Bohême, que nous retrouverons plus loin.

4 <t F.ntrôS. M. en esta villa miércoles en la tarde que l’ueron veinte y uno deste mes y sale con los grandes que aqui esperahan a S. M. ul camino a besar los piés à S- M. que fueron el condestable y condc de Bcnavcnle, etc... y fué S. M. recebido con muy grande alegria, y llegaron SS. MM. al palacio... y la princes» mi seftora bajé el patio con cl principe nuestro seîior... En gran mancra S. M. se huelga con el principe y me diccn que liene muy grande conlcnlamicnlo de S. A. » Lettre d’Osorio au roi. Valladolid, 20 octobre 1550. Arch. Sim. Est , leg. lli.

Page 1