ENTREVUE DE CHAR LES-QUINT ET DE DON CARLOS. • 2W
que onze ans et n'avait encore donné lieu à aucune plainte. Il n’v a donc pas à présumer que, pendant son court séjour à Yalladolid, l’Empereur ait pu concevoir ces sinistres pressentiments. Prcscolt me semble avoir bien légèrement accueilli la très-légère observation de Slrada 1 . Sans doute, il est poétique de se représenter cet auguste vieillard, se souvenant de sa malheureuse mère, reconnaissant dans son petit-fils d'effrayants symptômes et ne pouvant dissimuler son inquiétude en présence de celte maladie héréditaire qui semblait peser comme une malédiction sur sa race; mais il faudrait, pour l’affirmer, un document précis et irrécusable, et ce document nous ne l’avons pas. L’envoyé vénitien Iladoero raconte, au contraire, que Charles -Quint prit beaucoup de plaisir à raconter ses campagnes à l’infant, et que ce dernier aimait à entendre ces récits. Il ajoute qu’un jour, Charles- Quint rappelant le souvenir de la fuite d’tnspruck, don Carlos s’écria à plusieurs reprises que jamais il n’aurait fui, et cela malgré les arguments de l’Empereur*. Quoi qu’il en soit de ce détail, il est certain qu’à côté de ces mauvais instincts signalés par divers écrivains, il y avait place dans l’àme du prince pour de très-bons sentiments; qu’à cette époque les premiers étaient encore peu développés, et que les seconds semblaient le fond de son caractère. Tiepolo, après avoir parlé de la cruauté précoce manifestée en diverses circonstances par l'infant, ajoute
• « Son regard perspicace vil assez clair, dit-on, dans la conduite du prince pour lui inspirer les plus sinistres appréhensions. » Prescolt, Histoire de Philippe 11, Irad. R en son et Ilhier, I, 55.
* * Reiterô con riso di S. M. ehc egli mai non sarebbe fuggito. » Ilelaiionedi Hadoero. Ms.
qu’on remarquait en lui toutefois beaucoup de franchise, de piété et un cœur charitable 1 . Ses maîtres, ses médecins et un grand nombre de ses familiers paraissent, comme nous le verrons plus tard, lui avoir été très-attachés et avoir trouvé en lui des qualités heureuses. Sa générosité, dont parle Tiepolo, se fit connaître dès cet âge par un fait qui ne manque pas d’une certaine grâce. Son alcade de cour, llernan Suarez était pauvre, et ne savait comment doter ses tilles. Le jeune prince, auquel on ne donnait pas alors la libre disposition d'un grand revenu, voulait cependant faire un don à ce fidèle serviteur : il lui remit donc, le 12 «août 1557, la cédule suivante : « Je déclare par ce billet signé de mon nom et scellé de mes armes que je vous donnerai à vous, le docteur Suarez, mon très-grand ami, dix mille ducats, quand je pourrai pour le mariage de vos trois filles*. » Nous devons donc
* « È amicodeverità... è religioso... e pieloso ai poveri, dandonc segno con eleemosina che sempre ececde la mcdiocrilà... e è splendidissimo in lutte le cose quando vuol bcneficar qualch’uno. » Relazione di Tiepolo. Ms. déjà cité.
s « Digo el principe don Carlos que por esta cédula firmada de mi nombre y sellada con mi sello, os daré à vos, el doctor Suarez, mi grandisimo amigo, diez mil ducados paia quando pudiere, para casamienlo de vucslras 1res bijas. De Madrid à doce de agoslo 1557. » Alf. Guerre en las nnotaciones con que aumenté la istoria de Talavera inédita en la Bibl. del Arc 0 de Toledo. — L’auteur d’un livre sur les protestants espagnols, M. de Castro, qui cite ce document, en conclut l’avarice de Philippe II, qui laissait son iils sans argent. Nul cependant ne peut être surpris qu’un enfant de douze ans n’ait pas eu la libre disposition d’une somme aussi considérable. Il est vrai que M. de Castro échappe à cet argument en déclarant que vraisemblablement il y a erreur dans la date et qu’il faut lire 15(17. Voilà ce qu’il serait bon de démontrer. Le style du billet est au contraire celui d’un enfant qui dit quand je pourrai .(quando pudiere) comme il aurait dit quand je serai grand. D’ailleurs, nous avons des documents
AUTO-DA-FÊ Dll 21 MAI 1559.
admettre tout ensemble les témoignages contraires et les témoignages favorables au prince. Ces actes de violence très-réels, et que nous verrons suivis de beaucoup d’au" très plus clairement établis, ne me font aucune illusion. Je n’y vois pas le fond de cette nature, plus bienveillante en vérité qu’on ne se l’imagine, mais seulement . les premiers indices du trouble de l'esprit. Ils sont isolés, ils ne se rattachent à aucune des grandes lignes du caractère : ce ne sont encore que des incidents et non des habitudes. La suite de ce récit démontrera de plus en plus l’exactitude de ces conjectures.
Reprenons le cours des événements. Le 21 mai 1559, dimanche de la Trinité, le saint-office de l’inquisition donna au peuple et à la cour le spectacle d’un auto-da-fé. L’étiquette prescrivait à la princesse Jeanne, régente, et au prince don Carlos ü’assister à cette horrible fête *. Une estrade fut donc dressée sur la grande place de Valladolid pour la cour, en face de l'échafaud et des bûchers réservés aux hérétiques. La cérémonie fut précédée par
qui établissent qu’en 1567 l’infant jouissait d’une pension assez considérable, et que, précisément en août 1567, qui serait, selon M. de Castro, la date de la ccdule, ses revenus furent portés de soixante mille à cent mille écus.
1 « En veinte y uno de mayo, fiesta de la Sanlisima Trinidud, se célébré en Yalladolid un auto île inquisicion asistienda la priuccsa Juana y cl principe don Carlos. » Colmenares, Hisloria de Segovia, XLII, § 3, 521. — « ... El auto dcl santo olicio se liizo cl domingo delà Trinidad, y en la plaza, ilonde se ballaron SS. AA. can lodos los grandes y prcladcs que aqui huhia y los comcjos y hizésc nmy solenc. Comcnzésc a lus siete de la nianana y acabése â las cinco de la tarde. » Lettre d’Osorio à Philippe II, mai 1559. Arch. Sim. Est., leg. 157. — « En veinte y uno (lias del mes de mayo dcl uno del Scfiorde 1559, en Yalladolid, en la plaza mayor délia, se liizo auto pûblicode la fé. » lllescas, Hisloria ponli/ical, in-fol., 1G02
un incident assez curieux. A sept heures du matin le cortège royal arriva : la princesse monta les degrés ; auprès d’elle se tenait l’infant, et une foule de prélats et de seigneurs les entouraient. Tous les officiers du palais et tous les membres du conseil étaient présents : on remarquait parmi les membres du haut clergé l'archevêque de Santiago et l’évêque de Placencia; parmi les grands, le connétable et l’amirante de Castille, les marquis d'Astorga et de Dénia, les comtes de Miranda, d’Oserno, de Saldniia et don Gareie de Tolède : le comte de Bucndia tenait l’épée nue. Des massiers et rois d’armes marchaient en avant du cortège Au moment où la princesse Jeanne arrivait sur l’estrade, un enfant inconnu, amené par Magdaleoa Ulloa, femme de Luis Quijada, premier écuyer de don Carlos, vint à sa rencontre, d’après ses ordres. La princesse, à qui il était présenté pour la première fois, lui fit le plus gracieux accueil, le nomma son frère et le traita d’altesse. Cet enfant était ce futur vainqueur qui remplit le monde de son nom, et refoula en Orient la puissance ottomane, don Juan d’Autriche, fils naturel de Charles-Quint. La régente le fit asseoir à ses côtés avec une affectueuse bienveillance, et présenta à don Carlos l’enfant interdit de tant d’honneurs et qui, dit-on, regardait parfois avec des yeux pleins de larmes Magdalcna Ulloa qu'il avait longtemps crue être sa mère. Mais le prince d’Espagne, raconte le vieux chroniqueur auquel
1 a ... Vino acompanada de todos sus criados, ofieiales y tuinisli'os de palacio, de los maceros y reyes de armas, del arzobispo de Santiago, del coudesiablc y almirantc de Castilla, de los marqueses de Astorga, etc., de don Garcia de Toledo y del condc de Buendia que lievaba el estoque desnudo. » Lorenzo Van den Hantmen. Vida de don Juan de Austria.