‹ Don Carlos et Philippe 2. Charles de MouyChapitre 118 sur 131 · DIVERS DETAILS SUR LA CAPTIVITE DE L'INFANT · texte numérisé non relu

DIVERS DETAILS SUR LA CAPTIVITE DE L'INFANT

sa chambre de rapporter ce qu’il faict et dict. La revue mesme n’en peut sçavoir sinon autant que le roy, son marv, lui en veult dire 1 . » Il en est donc réduit aux bruits qui circulaient à la cour, et dont l'étude exige la circonspection la plus grande. Mais ces bruits étaient de diverse nature : les uns sont complètement invraiscmbla* Mes, les autres présentent plus d'apparence de vérité sans offrir cependant un caractère de certitude absolue, d'aulres enfin sont confirmés par d’irrécusables documents. Essayons de reconstruire sur ces données l’hisloirc de la captivité de don Carlos.

Il convient d’écarter tout d’abord une bizarre pensée que certains personnages de la cour prêtaient à Philippe II : « Je me suis laissé dire, écrit l’ambassadeur de France, une nouvelle beaucoup moins vraisemblable, c’est que le prince d’Espaignc sera délivré, pourveu qu’il se contente d’espouser la princesse sa tante pour, avec ce moyen, satisfaire au serment des Espaignols qui l’ont juré héritier et successeur de ce royaume, car d’autre part le roy son père sçait bien que ledict .prince n’engendrera jamais enfants, et la princesse prendra cesle patience, couvrira scs imperfections mieulx que nulle aultre femme qu’on lui sçauroit donner et le sçaura entretenir en office de bon fils*. » Ce projet, contraire à tous les principes politiques et religieux de Philippe II, est évidemment controuvé, aussi bien que l’historiette de la bague que don Carlos aurait avalée par mégardc, « comme

* Dépêches nmnuscr. île Forquevaulx, 26 mars 1568.

* Ibid.. 26 mars.

une pilule, » qu'il aurait cherchée « un bon nombre de jours, et rendue à force de médecines le dix-septième jour après l . » Il faut ranger ces récits apocryphes parmi les discours (pic les courtisans de toutes les époques inventent pour se donner une importance factice. Parfois même on racontait des détails que les ambassadeurs, après les avoir transmis à leurs souverains, devaient démentir dans leurs dépêches suivantes : telle fut la prétendue visite de Philippe II à son fils, visite affirmée par l’ambassadeur de France dans sa lettre du 18 février et contredite expressément dans la lettre du 20 mars*. Les historiens ont eu le tort non-seulement d’accueillir aisément tous ces bavardages en se copiant les uns les autres, mais encore de mêler tous les faits, certains ou non, dont ils ont composé l'histoire de l’infant en prison, et cela de telle sorte qu’on n’y peut reconnaître aucune suite, tandis qu’un peu d’attention révèle trois époques parfaitement distinctes dans celte brève et dernière période de la vie de don Carlos.

La première comprend les mois de février et de mars : c’est le temps de la fureur, du désespoir dans l’àme du

1 Dépêches manuscr. de Forquevaulx, 20 mars 1508. — Pictro Justiuiani, llist. de Venezia, 1572, p. 107.

- « Son père, connue l’on dict, l’csl allé visiter un malin, deux heures aVanl le jour. » Dépêches manuscr. de Forqucvaulfc, 18 février 1508. — « Le visité y conforté el rey. » Cabrera, loco cil. — Ferreras, loco c:t. — «Quoique le bruit aye couru que son porc l’avoit visité un mntiiii j’ay sceu depuis le contraire, el qu’il ne passa point oultrc la chambre du prince d’Eboli, car delà en hors il pouvoit clairement entendre et croy que voir aussi lcilict prince par une séparation de bois qui est entre-deux » Dépêches manuscr. de Forqucvauix, 20 mars 1508.

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prince, qui voit tous ses projets dévoilés, toutes ses intrigues déjouées, toutes ses espérances anéanties. La seconde comprend les mois d’avril et de mai : les consolations religieuses, la vague pensée d’une délivrance prochaine obtenue par la soumission, et aussi la lassitude physique, semblent avoir momentanément calmé le prince. La troisième enfin comprend les mois de juin et de juillet : don Carlos voit que la douceur lui a été inutile; l’excessive chaleur de l’été lui monte au cerveau; il se livre alors à des transports de rage et a des excès qui amènent sa fin. Les documents, sérieusement examinés, s'accordent pour confirmer ces dates.

Il ne nous reste de parfaitement authentique sur la prison de don Carlos que deux pièces importantes : l’une est la lettre du docteur Hernan Suarez au prince, l’autre, une dépêche de Philippe 11 à don Juan de Zuiïiga, son ambassadeur à Rome. Celte dernière pièce sera citée plus loin ; mais la première se rapporte à la conduite de l’infant pendant les mois de février et de mars; elle porte la date du 18 avril 4568, et bien qu'à cette époque précise, depuis quelques jours les recommandations de Suarez n’eussent plus de raison d’être, ce qu’il ignorait en écrivant, sa lettre témoigne des vives inquiétudes que l’exaspération du prince avait excitées parmi ceux qui s’intéressaient à son sort : « Les affaires de V. A., dit-il, sont dans un état si périlleux et se sont engagées de telle sorte, que moi qui désire vivement les voir s'améliorer, j'en redoute l'issue, car elle pourrait être pire qu’on ne le saurait imaginer. Y. A. a bien mal commencé en refusant la confession : que peut-elle attendre de celle obsti-

nation? il ne s’cn pourra rien suivre qui ne soit déplorable, et Y. A. le comprend très-bien. Que V. A. y réfléchisse: que dira-t-on, que fera-t-on lorsqu’on apprendra qu’elle ne se confesse pas, et lorsque seront découvertes à tous les yeux d’autres choses terribles, à ce point que, pour tout autre, le saint-office aurait lieu de rechercher s’il est chrétien ou non. En terminant, je le déclare à Y. A. en toute sincérité et comme le doit un fidèle serviteur : elle court le danger d’être regardée comme criminel d'Éta't, et, ce qui est plus grave encore, son âme est en péril. Je ne vois pas de remède à celte situation; je m’en afflige et je le déplore de tout mon coeur. Je n’ai qu’un conseil a donner à V. X., c’est de se tourner vers Dieu et vers le roi, qui tient la place de Dieu 1 ...»

Pour bien comprendre cette lettre, il faut se rappelçr que don Carlos, avant son emprisonnement, n’avait point,

* « V. A. liene sus negoeios en tan peügroso estndo, y se ha empeîiudo de tal suerle que a mi, que tanlo deseo la mejorîa dcllos, otiotanlo temo el suceso que puede tener y que sea el pcor que se puede imaginar.. V. A. ha comenzado cosu de tan mal» nota, conio es no confesarse, y iqué suceso puede desto salir que no sea de imlfsima calidad, como es cllo, y V. A. entiendc muy bien? Vea V. A. £qué harân y dirân lodos quando se enlienda que no se conficsa, y se vnyan deseuhriendo otrus cosas terribles que lo son lanlo que llegan a que el santo oficio tuvicra mucha cutrada en olro para saber si era cristiano 6 no. Finahncnlc vo declaro â V. A. con toda verdad y lidclidad quecorre peligro del EslaJo y, lo que peor es, del aima; y digo que no veo reniedio para V. A. y me duelo dello y lo lloro con el corazon, y lodavia digo que mi conscjo es que V. A. se tome â Üios y û su padre, que tiene cl niismo lugar y para eslo que aconsejo a V. A. le lie senalado al présidente y olros hombres bueuos que no han de faltar â decir la verdad y guiar lo que al servicio de Üios convienc. » Lettre de Suarez à don Carlos (Arch. Sim.), citée par I'rescolt, Castro et Llorcnte, loco cit.

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