‹ Don Carlos et Philippe 2. Charles de MouyChapitre 120 sur 131 · DON CARLOS REÇOIT L’EUCHARISTIE · texte numérisé non relu

DON CARLOS REÇOIT L’EUCHARISTIE

S’est-on enfin décidé à l'accorder à ses demandes pressantes, comme l'affirme Forquevaulx?

J’aurais bien des doutes sur ces détails, si les seuls témoignages de l’ambassadeur de France et du nonce 1 les venaient confirmer. Mais il existe une pièce diplomatique importante, émanée du cabinet du roi cl adressée à l’envoyé d’Espagne à Rome : cette pièce démontre clairement la parfaite exactitude du récit des ambassadeurs. Le prince a bien reçu l’eucharistie, puisque Philippe II envoie à son agent des instructions pour justifier cet aclc aux yeux du saint-père ; voici pourquoi : la nouvelle de cette communion avait ému très-vivement la cour; bien des gens en avaient conclu que le prince n’était pas dénué de raison, déclaraient qu’on ne lui eût pas administré ce redoutable sacrement, s’il n’eût été dans son bon sens, et se plaisaient à révoquer en doute les affirmations précises du roi et de ses infimes conseillers *. D’autres, persuadés qu’en effet don Carlos était fou et en avait donnéfirop de preuves pour qu’il fût possible de nier un fait aussi bien établi, s’étaient scandalisés de voir 1’cuclu». rislie reçue par un insensé. Philippe II, sachant bien que le bruit en courrait jusqu’à Rome, crut devoir prendre les devants et expliquer sa conduite au saint-père; il écrivit donc la lettre suivante, qui démontre jusqu’à l'évidence

1 Dépêches manuscr. du nonce, 4 mai 1508.

* ® S’en faicl grande Teste parmi ceux qui désirent sa liberté... prennent argument là-dessus (pie ledict prince n’n pas la faute de jugement que le roy ron père et aultres prétendent, car s’il n’estoil capable de bonne raison, on ne luy cust administré le saint sacrement. » Dépêches manuscr. de Forquevaulx, 8 mai 1508:

le fait de la communion, et détermine enfin l’état mental du prince, qui était, comme je l’ai déjà dit, une folie intermittente : « S’il paraissait à S. S., écrit le roi, que ce fait présuppose, dans l’entendement et dans la volonté, la disposition nécessaire pour s’approcher d’un sacrement si élevé, il est bon que vous sachiez, pour répondre à cette pensée, que c’est là une question où il convient de faire des distinctions de temps et de degrés, d'empêchements plus grands ou moindres; une personne peut en effet se trouver en- état de recevoir les sacrements, bien qu’elle soit incapable pour tout ce qui concerne la politique cl le gouvernement 1 . » Ces expressions sont parfaitement claires, et, nous appuyant sur elles, nous pouvons admettre le récit de Forquevaulx et du nonce.

Don Carlos, je l’ai dit plus haut, avait saintement passé la fin du carême. Il se confessa une dernière fois le mercredi saint 5 , et demanda la communion pour le jour do Pâques. Ce désir embarrassa vivement le roi et les casuistes de la cour. Don Carlos était notoirement fou : était-il permis de lui administrer l’eucharistie? Dans cette

* « Si le pnrecierc ;t S. S. que eslo presupouia, asi en cl enlendimierto como en la voluntad, la disposicion nccesari . para llcgarse â lan alto sucranicnto, es Lien que entendais para satisfacer ;i esto, si parccierc convenir... que esta es materia en que hay difercncia de tiempos, de nias y menus impedimentos y dislineion de grados : pues es asi (pic puede bien estar uno en este eslado de poder recibir los scurauienlos auuque no iiu- Liese en él cl subjelo y disposicion para regimiento y gobierno y cosas desla calidad que es necesario. » Lettre de Philippe II à Zufiiga. Aicli. Sim. Est., leg. 900.

- Dépêches manuscr. du nonce, 4 mai 1508.

RÉPONSE DES CASl’ISTES.

incertitude, le roi, selon sa coutume, consulta des théologiens et, après plusieurs conférences, on résolut de satisfaire à la volonté du prince. Les casuistes avaient déclaré que « aux personnes travaillées de l’entendement qui retournent par intervalle en quelque jugement, leur peust estre donné le saint sacrement lors dudict intervalle 1 . » Celte réponse, qui était présente à l'esprit de Philippe II écrivant à Zuitiga, décida la question. Le mercredi de Pâques, la messe fut dite, comme à l'ordinaire, dans la pièce voisine de la chambre du prince : Ruy Gômez, don Juan Borgia, don Gonzalés Chacon y assistaient. Au moment de la communion, le confesseur de l’infant, don Tliègue de Chaves, qui officiait, voulut que don Carlos sortit de sa chambre pour venir recevoir l’hostie. Mais l’infant, avec une douceur et une soumission que jamais il n’avait montrées, s’y refusa par respect pour la volonté de son père, et communia à travers le treillis qui séparait sa chambre de la chapelle*. Toutefois, et en dépit de ce calme temporaire, nul homme sérieux à la cour n’espéra voir la fin de sa captivité; on sa vait qu’en réalité si les consolations religieuses avaient eu momcnlanément de l’empire sur la raison de l’infant, sa raison n’en demeurait pas moins fondamentalement trou» Idée. Forquevaulx, qui tenait , ces renseignements d’nu seigneur bien informé, dit-il, déclare Irès-nettemeu) *

* Dépêches nianuscr. 8c Forquevaulx. 8 mai 15(18. a Ibid. — Le treillis séparant une chambre d une autre transformée en chapelle n'avait rien d’insolite dans le palais de Philippe II. Le roi avait fait disposer de la sorte une chapelle dans son propre apparement, et très-souvent il entendait la messe derrière la grille.

« qu’il n’y a en luy aucun espoir qu’il soit jamais sage ni cligne de succéder, car son entendement empire tous les jours, et par conséquent il n’y a lieu d’attendre sa li. berté. » 11 sc raille de l'Empereur, qui paraît se flatter de voir don Carlos bientôt libre; quant à lui, persuadé « de la notoire incapacité et faute de sens dudict jeune prince l * * , » il ne cesse de prédire, et cela dans diverses missives, sa translation dans une prison définitive, soit à Ségovie, soit à Médina, soit à la tour d’Essiles ou d’Arevalos *.

L’infant espérait- il à cette époque la (in de sa captivité? C’est assez vraisemblable, mais il dut cire douloureusement déçu, car sa situation ne subit aucun changement. Il resta soumis, comme par le passé, aux mesures que son. père avait prises dès l'origine; le roi s'occupait dés affaires de l’Etat, allait et venait, comme d’habitude, de Madrid à l’Escurial 5 , sans paraître songer à lui « plus que s’il n’estoit jamais né 4 . » Evidemment sa résolution

1 Dépêches monuscr. île Forqucvaulx, 8 mai 1508.

3 « Si le roy passe en France, je le voy confiné en la tour d’Arcvalos. * Dépêches manuscr. de Forqucvaulx, 20 mars. — « Le pauvre jeune homme devient plus insensé de jour en jour, tellement que la tour d'Essiles eu d’Arcvalos ne luy peuvent faillir pour sa retraiclc » Ibid., Gavril. — Voy. aussi les dépêches du 19 janvier, du 9 mars, du 21 juillet.

5 Plusieurs historiens, entre autres Cabrera, affirment que le roi ne quitta pas Madrid pendant la détention de son fils : « No salio cl rcy de Madrid, ni aun ;i Aranjuez, ni â San Lorenço â ver su fâbrica, tan atcnlo al ncgocio del principe estaba. » Cabrera, loco cit. — C’est là une erreur sulfisaniment démontrée par une phrase, de Forqucvaulx, qui, dans sa lettre du 21 juillet, dit que le roi était venu de l’Escurial à Madrid

4 Dépêches manuscr. do Forquevaulx, 20 mars 1508

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