TROISIÈME PÉRIODE DE LA CAPTIVITÉ
était inébranlable et l’on ne pouvait imaginer à la détention de l’infant d’autre ternie que la mort.
Ici nous nous trouvons en présence de nouvelles difil- „ cultes. Fut-ce le désespoir qui amena chez l'infant un redoublement de ces fièvres terribles qui l’avaient tourmenté toute sa vie et dont la suite naturelle, nous l'avons vu, avait toujours été le délire? La maladie fut-elle causée par l’absence d’exercice et les ardeurs d’un été formidable? Quant à moi, j’admets très- aisément l'influence de ces diverses causes physiques et morales : elles ont toutes réagi les unes sur les autres. Le désespoir a augmenté la fièvre; la fièvre a aggravé le délire; la température a pesé fortement sur l’organisation débile du prince condamné à ne point quitter sa chambre, et l'échauffepient du sang par suite d’une vie trop sédentaire, a produit- les plus grands désordres dans la santé physique et morale de l’infant. Il ne faut pas se le dissimuler toutefois : nous n’avons pour garants de l’état de don Carlos, pendant cette période, que les dépêches des ambassadeurs, les récits des historiens espagnols, les lettres émanées de la chancellerie de Madrid et une pièce anonyme de Simancas. Ce dernier témoignage, n’étant pas signé, perd beaucoup de sa valeur : les récits des ambassadeurs et des historiens peuvent avoir été rédigés d’après les insinuations du gouvernement ou les discours des courtisans. Quant aux lettres du secrétaire d’Etat, rien ne démontre la vérité de ce qu elles avancent. L unanimité même de ces documents n’en prouve pas la valeur, s’ils viennent tous de la même source, à savoir d’un mot d'ordre donné par le cabinet espagnol.
Cependant, et en présence de ces obscurités, une réflexion me Trappe. Si Philippe II et le conseil d’Etat ont accumulé ainsi pendant deux mois des mensonges destinés à tromper toute l’Europe et à dissimuler éternelle- ment la vérité à l’histoire, il ne peut y avoir sur la fin de don Carlos qu’une seule hypothèse : le roi l’a fait périr en prison. Un crime seul pourrait expliquer un si habile système pour prévenir tous les soupçons, et ce crime eût été longuement prémédité. Or, s’il est vrai qu’il n’v ait point de preuves absolument inattaquables qui s’opposent à cette hypothèse, il fanl bien convenir d’autre part qu’il n’en est pas une seule acceptable qui la confirme. 11 est loisible à n’importe quel ignorant de croire à un crime, mais il n’est possible à aucun savant de le démontrer. Pas un Fait, même équivoque, pas un document, même douteux, ne viennent, je ne dirai pas établir, mais rendre vraisemblable une supposition toute gratuite ’ et dont l’histoire n’aurait pas à se préoccuper si cette opinion n’avait pas conservé une certaine valeur dans l’esprit de beaucoup de gens.
Tout crime est commis dans un but : or il faut nier — ce qui est impossible — tous les faits établis par d'incontestables documents et relatifs à la vie de don Carlos depuis sa naissance jusqu’à son arrestation, et se jeter dors à travers d’insoutenables hypothèses, ou bien il faut reconnaître quePhilippelln’avaitaucun avantage à la mort de son fils. Dès lors il l’aurait fait périr sans cause : dans ces termes, pour qui connaît le roi d’Espagne la question est décidée. Il est clair qu’une fois l’infant emprisonné et déclaré inhabile à succéder, il n’était plus un