SUITE DE LA DISCUSSION
péril pour la monarchie : sa mort violente eût été un crime absolument inutile, par conséquent inexplicable. On peut admettre que Philippe II fût capable de tout, mais il ne versait jamais le sang pour le plaisir de le verser, et l’on ne peut pas sérieusement admettre qu’il eût fait périr son lils par pure cruauté. Les écrivains qui se sont faits les échos de ce bruit populaire énoncent cette opinion avec cette incroyable naïveté dans la calomnie qui caractérisait beaucoup d’historiens d autrefois, et pas un seul ne songe à prouver ce qu il avance. Rien ne peut étonner du reste de la pari de ces auteurs si consciencieux : plusieurs n'ont-ils pas prétendu que Philippe II avait livré son fils ' à l’inquisition? il a fallu, pour réfuter ce mensonge absurde, que Llorentc, qui avait eu comme secrétaire de 1 inquisition toutes les archives du saint-office entre les mains, ail solennellement affirmé qu’il ne s’v trouvait pas un seul acte relatif à don Carlos *. L hy pothèse d’un crime tombe d’elle-même au premier examen.
Cela posé, il ressort avec la dernière évidence, d’abord que la chancellerie de Madrid n’a pas cherché à tromper les ambassadeurs et la cour, puisqu’elle n’y avait aucun intérêt, enfin qu’on peut croire ce qu elle affirme, puisqu’elle ne dit rien qui ne soit conforme aux relations envoyées par les diplomates à leurs cours respectives. Ces réflexions établissent, sinon absolument dans les détails, du moins pour le fond, la véracité des documents que
1 « Aseguro que nada me ha quedado por hacer en los archives dcl consejudela inquisition... y debo asegurar que no liubo semejante proceso delà inquisition ni senlencia de inquisidores. » l.lorente, loco cil., VI, 165.
nous avons sous les yeux, et nous permettent de nous avancer avec sécurité dans les ténèbres de cette his- ' toire.
L’amélioration soudaine de la santé de don Carlos ne s’était pas soutenue; peu de temps après sa communion du mercredi de Pâques, les symptômes de délire, lu fièvre *, les crises de fureur reparurent : « Il mène, écrit le nonce, une vie de désespéré *. » Une chaleur excessive le surexcitait et l’accablait tour à tour. Tantôt, — et ce détail est d’autant plus vraisemblable que don Carlos était depuis longtemps sujet à cet égarement — tantôt, dis-jc, il se livrait à de monstrueux excès de table, tantôt, au contraire, il refusait systématiquement toute nourriture 5 , ou bien, altéré outre mesure par la fièvre et la température ardente, il ne se nourrissait que de fruits, surtout de prunes *, et buvait d énormes quantités d’eau mêlée de neige % — et cela jour et nuit et à
1 « Enfermé gravemente de tcrcianas dobles malignas. a Cabrera, Ion Cil. — t Rcsultaron tercianas dobles malignas. » Llorente, loco cil.
* « Fece una vita di desperalo. » Dépêches manuscr. du nonce, 21 juillet 1568.
5 « Per disordiue di niaugiar alcune voltc in estremo, corne è slnlo 6üo solito, et alcune voile non voler mangiare nienlc. i Dépêche- m muser, du nonce, ibkl. — « Coinia con cxccso cuando su cslémago carccia de Calor nccesaiio a la digestion... en cl mes de junio, se negô à lomar alimenlo. » Llorente, loco cit. — « Comiemlo con desorden y cxccso. » Motion anônima de la enfermedad y fallecimiento del principe don C.ârlos. Arch. Sim. Est., leg. 906. — « S’est opiniastrc de ne vouloir point manger. » Dépêches manuscr. de Forquevaulx, 21 juillet 1568.
4 « 11 y a huit jours qu’il n’a mangé que quelques prunes. » Dépêches mahuscr. de Forquevaulx, ibid. — « Comiendo frulas y olras cosas contrarias a su salud. » Relation anônima, etc. Ms. déjà cité.
5 « Dcvcrc agghiacialissimo senza mangiar cosa nessuna. » Dépêche
DELIRE DE I/1KFAM ES PRISON. 2<»l
jeun 1 . Ce régime, comme le fait observer un historien, eût été fatal à un homme plus robuste*. Mais don Carlos ressentait de telles ardeurs intérieures, souffrait tellement de la chaleur de l'air, et, dans son délire, sc rendait si peu compte du danger, qu'il agissait en toutes choses avec une égale imprudence. Dans sa chambre abondamment arrosée, il se promenait les pieds nus 5 , ou bien sc tenait, à la fraîcheur de la nuit, sans vêtements, devant sa fenêtre ouverte*, enfin, il gardait continuellement dans son lit une bassinoire pleine de neige 5 . Ces excès lui devaient être funestes ; la fièvre redoubla et sc compliqua de
manuscr. «lu nonce, 27 juillet. — « Pcrmanecié por cspacio de once (lins eon solo ngua liclada. » I.lorenlc, loccit. — « Bevia cou exccso ngua de ' unu gran Cueille de nieve. » Cabrera, loco cil. — « Bebiendo grandes golpes de ngua niuy Cria con nieve » lieladon (trivnima, .etc, Ms. déjà cité. — Ferreras, loco cil.
1 « Eu ayunas y de nochc. » Relacion aiwnima , elc. Ms. déjà cité. — « Toujours buvoit l’eau avec neige. » Dépêches manuscr. de Forquevaulx, 2tî juillet 1508.
4 a Que al mas robusto matara. » Cabrera, loco cil.
3 • Andando de continue desnudo, casi sin ningun género de ropa y descalzo en la pieza dcl aposento desde estaba muy regada. » Itelacion, etc. Ms. déjà cité. — a Cnminare coi piedi discalzi per la caméra, foreudol.i lutta via stare adacquala. » Dépêches manuscr. du nonce, 27 juillet. — Voy. aussi les dépêches manuscr. de Forquevaulx, 26 juillet.
* «Durmiendoalgunas nochesol serenosin ropa ningunn .^Relation, elc. Ms. déjà cité. — «Star quasi di continue ad una fmestra dove lirava venlo. » Dépétlics manu cr. du nonce, 27 juillet. ■ — a Andaba desnudo V pasaba nochcs enteras en esta forma. » Llorenle, loco cit.
9 « llizo potier en su cama gran cautidad de liielo para leniplar los nrdores de su cutis. » Llorenle, loco cit. — « Far.-i rafreddere ogni voltc due o tre voltc il lello da un scaidalcllo picno di neve, lonendolo le notti intiere nel lelto. » Dépêches manuscr. du nonce, 27 juillet. — « Cou nieve hacia enfriar la cama. » Cabrera, loco cil. — « Ann melondo ntuchas vcccs en la cama la niisnia nieve. i Ikiuciou. elc. Ms. déjà cité. — Ferreras, loco cit.
‘2 ‘2 DON CAIlLOS ET l'IllLlI'l't 11.
vomissements cl de dyssenterie, vers la fin de juin 1 .
Ici une question se présente : pourquoi les gardes du prince n’ont-ils pas empêché ces désordres, et imposé au prisonnier une conduite régulière? 11 y a, je crois, sur ce point, diverses considérations à produire. D’abord, don Carlos n’était pas si étroitement surveillé, sa captivité n’était pas si dure, qu’il ne pût manger à son choix des aliments posés sur sa table, et au gré de son appétit. Était-il possible de régler arbitrairement la quantité de nourriture qu’il devait consommer? Le roi, dans son instruction à Ruy Cornez, que j’ai citée plus haut, avait insisté pour que cette nourriture fût saine et bien apprêtée, mais n’avait pu rien fixer au delà. Lorsquë la maladie de l’infaut eut fait voir l’effet de sa voracité, il n’y avait plus à s’y opposer, puisque don Carlos alors refusait toute nourriture solide. Il mangeait beaucoup de fruits durant celte seconde période, et assurément cette alimentation exclusive était fort dangereuse; mais pouvait-on le forcer d’en accepter une autre? Il allait et venait sans vêtements et se promenait nu-pieds sur les dalles arrosées; mais, pendant l’été, on arrosait de la sorte tous les appartements du palais, et pour empêcher le prince d’y marcher et de demeurer presque nu, il aurait fallu user de violence. Devant cette extrémité, la prudence de ses gardiens a reculé. On a craint, en exaspérant don Carlos, de le pousser à
1 « Enfermo... de vômilos y disenteria enusada de la Irialdud de la nieve. » Cabrera, loco cit. — « Hesullaron tercianas dobles malignns con vomitos biliosos y disenleiia pcügrosa. » Llorenlc, loco cit. — « El eslômngo eslabn tan estragado y debilitado que ninguna cosa podiu rclener. » Helacion, ele. Ms. déjà cite.
LETTRE DE ZAVAS.
quelque acte de frénésie plus redoutable encore, au suicide peut-être, ou d’augmenter au moins la lièvre dont il était dévoré Le secrétaire du roi, Zayas, dans une lettre aux ambassadeurs, prévoit bien cette objection, et c’est dans ce sens qu’il y répond : « On prétendra peut-être, dit-il, que nous pouvions empêcher ces désordres, qu’on devait agir aul rement que par des discours et des supplications, lui refuser ce qui aurait pu lui nuire, et le contraindre à réprimer de tels excès. Mais ceux qui connaissent comme vous l’état et le naturel de Son Altesse ne nous feront pas ce reproche : il esl certain qu’en venir à ces mesures extrêmes, c’eut été amener des accidents qui eussent été plus périlleux encore pour sa vie, et, ce qui est plus grave, pour le salut de son âme*. » Cette prudence n’était pas exagérée : il est hors de doute que dans * l’état d’esprit où se trouvait l’infant, les moyens rigoureux qu'on aurait dû prendre, et qui, cetle fois, eussent été des entraves matérielles à la liberté de ses mouvements, l’auraient poussé, par le désespoir, aux plus funestes résolutions. Lorsqu’on accuse si légèrement legouvernement espagnol, on ne se rend pas compte des
1 «No sc pudo en manera alguna remediar ni eslorburselo sin cacr en otros majores inconvenientes. » Relation, etc. Ms. déjà cité.
* « Porquc podria ser que â algunos paresciese que los Jesôrdenes que se refiere que liizo sc podian y debian remediar y haccrse otras diligencias dénias de persuadirsclo y suplicârsclo no le dando nquello que le lia— Lia de daùar, ni pcriuiliéndolc liaccr aqueilos laies cxccsos, èti oslo V* S* y lodos los que Conoscicron la condition y natuialeza de S. A. y le trataron, no haran cscrüpulu. porque es cicrto que si se Hevara este lérinino con él, (liera en algutias otras cosas que fueran mas peligrosas a su vida, y lo que peor es, â su aima. » Lettre de Zayas aux ambassadeurs d'Espagne à l’étranger. Arcli. Sim. Est., leg. 900.
difficultés qu'il rencontrait chaque jour, et qu'il était tenu de ^résoudre, d’après diverses considérations. Pour n’en citer qu'un exemple, si l’on avait enchaîné le prince dans son lit, il est certain que scs clameurs auraient retenti dans le palais, et que les malveillants auraient répandu avec complaisance les plus sinistres récits. Pour peu qu’on eût essayé déjà de réprimer ses désordres, il avait poussé des cris effrayants Ajoutons enfin que la conscience du roi — les derniers mots de Zayas le démontrent — redoutait soit un suicide, soit un nouveau refus des sacrements amené par la colère et le désespoir. Dans cette situation si douloureuse et si délicate, on ne peut reprocher à Philippe II d’avoir choisi la douceur entre tous les moyens, et laissé à Dieu le soin du reste, *
Le malheur voulut que même les choses indifférentes ou favorables à la santé de l’infant lui devinssent funestes. J’ai dit (jue tous les historiens ont considéré comme une des principales causes de sa dysscnlcrie l’eau neigée ou glacée qu’il buvait avec passion. Cette eau, dont il abusa, était cependant le remède indiqué alors pour les tempéraments tels que le sien, lin médecin de Séville, le docteur Macardes, fidèle aux traditions de la célèbre école médicale de celte cité, recommande les boissons mêlées de neige aux gens de complexion bilieuse, sujets aux fièvres et aux maladies inflammatoires*. Le
1 « Li quali desordini non se gli polerono vitare gli gridi e runioi i clio fitreva <li continuo quamlo se gli proibivano. » Dépêches manuser. du nonce, 27 juillet.
s « Los que pueden Lever frio y enfria lo con nieve son... los que licnen