RÉSUMÉ
plus intime de l’âme par cette catastrophe où s’était manifestée la puissance et peut-être la colère de celui qui est plus grand (pie les rois.
Destinée sombre entre toutes! insensé, malade, prisonnier, mourant à la fleur de l'âge, le malheureux prince avait épuisé en peu d’années les plus grands ma,ux qui puissent être infligés à l'homme. Il a semblé que le sort, par une cruelle ironie, ne lui eût accordé tous les biens et toutes les splendeurs de ce monde que pour en faire mieux ressortir par cet exemple la redoutable fragilité. Les grandeurs et la gloire, dès le berceau, lui avaient été prédites, et voici que sa raison s’égare, que son corps est débile, qu’il devient pour ceux-ci un sujet d’effroi, pour ceux-là un sujet de honte, et que les plus hautes dignités humaines, tout ce merveilleux entourage de puissance et d’orgueil qui eussent été pour tant d’autres un piédestal, ont servi seulement à faire de lui, pauvre prince pâle, chétif et tremblant, une de ces figures historiques devant lesquelles la postérité pensive hésite entre le dédain et la pitié. Rarement s’est développée aux yeux de l’histoire une plus bizarre antithèse entre les apparences et la réalité : celte vie qui paraissait devoir être si brillante, terminée brusquement par un désastre, celte grandeur sociale éblouissante enfouie soudain dans les ténèbres, ce descendant des vieux empereurs d’Allemagne, et des antiques souverains espagnols et portugais, cet héritier présomptif du premier trône de l’univers, disparaissant tout à coup de la scène du monde et enseveli dans une prison mystérieuse!
Ce spectacle a toujours préoccupé les historiens et les
DON CAItLOS ET -PHILIPPE H.
poêles; les premiers, incomplets ou égarés dans leurs études, mais attendris et troublés; les seconds, cherchant à faire ressortir le caractère sombre d’une telle infortune par les ressources de leur imagination et les caprices hrdlants de leur fantaisie aventureuse Disons-le cependant avec tout le respect qui est dû à la mémoire d'un grand écrivain allemand, quel que soit le génie d'un poète, s’il a le droit d’orner à son gré certains types et de poétiser certaines aventures, il doit s’arrêter quand sa conception même est contraire à la vérité, quand elle est un acte d’accusation dressé sans preuves contre un personnage historique. L’ignorance des faits, j’en conviens, peut servir d’excuse, et, si la bonne foi est sauve, le caractère de l’écrivain garde sa dignité. C’est là ce qui atténue l’erreur de Schiller. Un poêle espagnol, contemporain de Philippe II, fray Luis de Léon, mal informé ou se complaisant en d’étranges hyperboles , écrivit à l’époque de la mort du prince une épitaphe pour sa tonjhe * et une élégie où il se livre aux plus pompeux éloges. Je cite en
1 On aimait tellement discourir sur cet événement qu’on imagina de disposer de la sorte les caractères d’un vers d’Ovide :
fILIVs ante DlcM patries InqVIrll In annos.
Les lettres qui forment chiffres romains, réunies, composent la date 1568, qui est celle de la mort du prince, et le sens du vers indique les suppositions auxquelles se livrait la curiosité publique. Ce rapprochement assez bizaiWest rapporté par Strada, loco cit.
* « Aquî yacen de Carlos los despojos,
La parle principal volviosc al cielo ; »
Con ella fué cl valor, quodôle al suelo Micdo en el corazon, llanto en los ojos. »
(Obras de Fr. Luis de Leon. Valence, 1785.)
ELI GIE DE Fit Ella DE LEON. L09
entier cette pièce de vers, qui serait complètement bel e, si la pointe, chère aux lettres du temps, n’en défigurait la dernière strophe. La réalité n’a rien à souffrir de ces expressions flatteuses, et le sens général de la pièce ne présente du reste aucun détail historique; c’est une série de belles oppositions exprimées dans le plus noble style. L’épitaphe, extrêmement obscure, est ainsi conçue : « Cigisent les dépouilles de Carlos; la partie la plus noble est retournée au ciel; la valeur est disparue avec elle, et sur la terre sont restées seules, la crainte dans le cœur, des larmes dans les yeux. » Ces paroles sont suivies d’une caution ou élégie :
« A la vue du somptueux catafalque élevé jusqu’au ciel, entouré de deuil, resplendissant de mille lumières, si l’on s'arrête à considérer quel est le mort, il sera dès aujourd’hui bien certain que rien en ce monde ne saurait suffire à conjurer le courroux de la mort impitoyable.
« Ni 1 âge, ni la grâce, ni l’antique cl généreux sang des rois, ni la beauté de la plus glorieuse couronne, ni le cœur énergique, ni les éclatantes marques de vertus rares et. hautes, ni un père si grand, ni un si grand aïeul dont la renommée remplit le ciel et la terre I
« Qui peut être rassuré désormais, puisque le seul phénix que possédait le monde, un autre Charles-Quint, nous est ravi par le destin impitoyable! Hélas! nous avons vu les traits décolorés de ton blanc visage, si cher à tonJSspagne , semblable à la rose délicate et tendre prématurément cueillie 1 .
1 Quien viere el sumptuoso
Tümulo al allô cielo levanlado
r.io
« Illustre et noble jeune homme, à qui le ciel donna une vie si courte qu elle passa presque inaperçue, tu as été pour nous une bien rapide joie, et maintenant tu es pour longtemps un sujet de larmes pour ton Espa • gne, les Flandres, l’Allemagne, l’Italie et tout ce riche nouveau monde’ auprès duquel tout empire est petit et borné.
« Ne crains pas du moins que la mort tire vanité de les dépouilles : loin de là, ton valeureux esprit l’avait effrayée, elle redoutait les illustres exploits qui auraient signalé ton nom et les triomphes qui l’attendaient : elle vit qu’à ne te point perdre elle se perdait
De lulo roilcado,
De lumbrcs mil copioso,
Si se pûr.i à mirai' quicn es cl muerlo, Serti desde lioy bien cierlo,
Que no podra en cl mundo bastar imda Para eslorvar la liera muertc agradu.
Ni edad ni gcntileza,
Ni sangre real anligna y generosa,
Ni de la mas gloriusa Corona la bellcza
Ni fucrtc coruzon, ni muestras claras De allas virludes rarus,
Ni tan gran padre, ni tan grande abuclo Que llcnan con su fania tierra y ciclo.
£()uiéii lia de estar seguro,
Pues la Fcnix que sola luvo cl mundo,
Y otro C rlos segundo Nos llcva el liado duro?
Y vimos sin color tu blanca eara A su Espafia tan cara
Como la tierna rosa delicada,
Que Tué sin licrnpo y sin razon eorlada.