ENFANTS ÉLEVÉS PAH ORDRE DU PRINCE
Je ne vois rien là que de fort naturel, et d’ailleurs, surtout lorsqu’il s’agit de la chronique scandaleuse, je veux des réalités et des preuves. Les suppositions n'ont rien qui me tente, parce qu’en allant au fond des choses avec un esprit de critique impartial, je suis très-souvent arrivé à reconnaître le néant des historiettes les plus ingénieuses. Je n’attache pas plus d importance à ces divers enfants en bas âgo qu’on voit dans les comptes élevés par ordre du prince. On est tenté de croire d’abord à la reconnaissance implicite d’une paternité illégitime, mais, en y regardant de près, tous les soupçons s'évanouissent. L’un était un enfant trouvé à la porte de. l’église par le curé de San Gil de Madrid, et pour lequel il avait sollicité la charité de don Carlos ‘. L’autre, confié à un paysan nommé Pedro, entretenu en effet aux frais de l’infant d’Espagne, allons même plus loin, baptisé sons le nom de Ana Carlos, en mémoire de son bienfaiteur, était né en 1557, car le premier reçu du paysan est de janvier 1558 *. Or, l’infant avait alors douze ans.
Ces détails sulfisent à faire connaître la générosité du prince. Elle était sans doute fréquemment invoquée, et, si toute la série de ses comptes avait été conservée, on en verrait sans doute beaucoup d’autres témoignages. Le dernier trait que j’ai cité montre même que la libéralité entrait en quelque sorte dans son éducation,
1 * A Juancs de Monlenegro, cura de la iglesiade San Gil de Madrid, '210 realcs de una nii'ia que se cria por mnudado de S. A... la cual se hecliô à lit puertu de la iglesia. » Arcli. Sim. Cont. gcn., ilnd.
- * Rccibo de Pedro de San Millau : 8 ducados, los rua les fueron por razou de una’ nina que] teugo a criar por mandado de S. A. 8 de cncro 1ùà9. »
Si DON CARLOS ET PHILIPPE II.
puisque c’était don Garde de Tolède qui s’était chargé de faire passer à Pedro ces aumônes, et qui veillait à l’inscription des reçus avec la plus scrupuleuse exactitude.
Une autre qualité de don Carlos, non moins excellente que la première, c’était une parfaite sincérité. L’ambassadeur de France aime à lui rendre cet hommage : « C’est sans artifice ni feinte, dit-il après avoir exposé un sentiment du prince, car il ne sçait feindre ni dissimuler 1 2 * . » Sur ce point, la réputation de l’infant était faile : « Ce qu’il a sur les lèvres, il l’a dans le cœur*, » ajoute le nonce. Tiepolo, à son tour, le représente comme « ami de la vérité *, » et un historien du siècle suivant, qui est loin cependant d'être favorable à don Carlos, partage cette opinion généralement reçue en Espagne, et qui avait survécu en dépit des nombreuses calomnies dont le prince fut victime après sa mort 4 .
On n’a jamais complètement étudié les sentiments religieux de don Carlos. Ceux-ci les passent sous silence; ceux-là, comme Prescott dans le bref et très-léger chapitre qu’il a consacré à l’infant dans son histoire de Philippe II, lui prêtent une inclination marquée pour la religion reformée; d’autres le considèrent comme luthérien de conviction et prétendent expliquer ainsi la conduite subséquente du roi catholique. Un écrivain espagnol ré-
1 Dépêches Mss. de Forquevaulx (3 novembre 1565).
2 ( Che ha in bocca, ha in cnore. » Dépêches Mss. Ju nonce.
« È amico di verilà. » Tiepolo. Ms. déjà cité.
4 a Era por todo estremo muy amigo de la verdad. » Salaznr de Mendoça. THgnidades seglares de CastiUa y Leon (1618).