MŒURS DE DON CARLOS
de ridicules emportements. On comprend d’après les pages précédentes, que les recommandations si précises d'Onorato Juan n’étaient pas vaines et qu'il n’exhortait pas, pour le plaisir de parler, son royal élève à la soumission liliale et à l’affabilité vis-à-vis des inférieurs.
On a vu qu’Onorato se borne à ces deux conseils, qui furent du reste si mal suivis par dou Carlos, et qu’il est silencieux sur la question des mœurs. C’est là cependant le thème ordinaire des discours qu’un maître ecclésiastique, épris de ses devoirs, prodigue à un jeune prince. Pourquoi l’évêque d’Osma se borne-t-il à recommander vaguement l’observation des commandements de Dieu et de l’Eglise, ajoutant seulement comme exemple: « tels que assister à la messe et aux olfices? » Pourquoi ne cherche- Iril pas à prémunir l’infant contre les vices si communs chez les jeunes gens et surtout chez les grands du monde? Peut-être croyait-il devoir réserver au confesseur le soin de donner ces conseils, et eût-il regardé comme indiscret de pénétrer ainsi dans une conscience qu'il n’était pas chargé de diriger. On peut sans doute apprécier de la sorte son silence, mais j'avoue que cette opinion n’est pas la mienne : je demeure persuadé que, s’il l’eût jugé nécessaire, Onorato comme ami, comme maître, comme évêque, aurait touché ce point délicat, soit directement, soit par allusion. S’il se tait, c’est qu'il ne pense pas que les faits aient donné lieu à de spéciales exhortations. A l’époque où cette lettre fut écrite, la conduite de l'infant ne devait pas éveiller encore la sollicitude d’Onorato.
Ce ne fut vraisemblablement que plus tard, et tout à fait dans ses dernières années, qu’il commença ces pro-
menadcs nocturnes, moins coupables sans doute à l’origine que la malignité publique ne l’a supposé. Elles dégénérèrent, nous disent quelques documents assez suspects *, en amusements désordonnés, mais il est possible que le prince, brûlé par la fièvre et tourmenté par cet irrésistible désir de mouvement qui travaillait son imagination inquiète, ait cherché dans ces courses à travers les rues la fraîcheur et la distraction. Entraîné par des occasions imprévues, peut-être a-t-il fait plus tard tourner en parties de débauches ce qui était d’abord beaucoup moins grave. Quoi qu'il en soit, il est probable que ces désordres ne commencèrent qu’après la mort d’Onorato. Si la conduite du prince n'avait pas toujours été parfaite avant celte époque, du moins.il avait évité le scandale, et l’on peut même dire que, sauf par ces sorties nocturnes, il n’en donna jamais. Aucun historien sérieux ne lui attribue d’aventures amoureuses : l'ambassadeur de Venise écrit seulement ces mots vagues : « On l’a cru longtemps trop chaste, mais depuis quelques mois il a donné des signes assez manifestes du
‘ Badoero, Ms,, et Brantôme, Mém., déjà cités, racontent divers détails qu’il me semble impossible d’accepter. Badoero dit que le prince donnait aux femmes de mauvaise vie de l’argent, des chaînes, des médailles et jusqu’à ses habits. 11 y a là, je crois, une très-grande exagération, si même ce ne sont pas là des calomnies gratuites. Je signale ces récils sans y attacher la moindre importance, parce que je ne les vois nulle part confirmés. Il faut se défier infiniment dans toute cette histoire des bavardages de la cour rapportés très- sérieusement par des écrivains qui cherchent le scandale. Je m’étonne de voir trop souvent accueillies, à propos de don Carlos, des anecdotes dont rien ne prouve l’exactitude par un hi torien aussi distingué que M. I.othrop Motiey. Hist. delà Révolution des Pays-Bas , t. III, p. 500 et suiv.