‹ Don Carlos et Philippe 2. Charles de MouyChapitre 55 sur 131 · DÉTAILS SUR LA CONSTITUTION PHYSIQUE DE L'INFANT · texte numérisé non relu

DÉTAILS SUR LA CONSTITUTION PHYSIQUE DE L'INFANT

conlrnire » Or, Tiopolo écrivait en 1567, et l'évêque d'Osma était mort l’année précédente. Son silence sur ces questions se comprend donc parfaitement : peut-êlremême eût-il été dérisoire de recommander au prince une vertu que sa déplorable constitulion lui imposait. Je m’explique.

« On l’a cru longtemps trop chaste, » disait ïiepolo : c’était une élégante manière d’exprimer les inquiétudes de la famille royale. Ce qu'on redoutait, ce n’était pas un excès de pureté, mais une incapacité physique absolue. Le secrétaire du roi écrivait dès le 7 mars 1 562 à Martin de Guzman, ambassadeur de l’Empereur à Madrid : « L’indisposition du prince est toujours comme par le passé, » et il ajoute, parlant à mots couverts : « Il ne montre pas les symptômes qu’on attend d’ordinaire à son .âge 1 2 . » Philippe II retardait le mariage de son fils, malgré les instances de Maximilien et de l’impératrice : sans doute ces lenteurs étaient amenées par diverses autres causes que j’exposerai en leur lieu, mais on ne peut hésiter à croire, avec un historien, que ses incertitudes sur la virilité de son fils n’eussent un grand poids dans son esprit 3 . Quelques années plus tard, en 1566, l’ambassadeur de France donnait à sa cour des détails plus pré-

1 « I’er il passato è stato lenuto per Iroppo easto, ma poclii me9i sono, diede segni assai manifesti del contrario. » Helazionc di Tiepolo, Ms. déjà cité.

s « Ni mostrar los otros el'eclos que se requerian à su edad. » Lettre du secrétaire du roi à l’ambassadeur de l'Empereur, 17 mars 1562. Arch. Sim. Est., leg. bol.

s v Torque avia alguna sospecha que no era habil en la generacion. » Ilcrrera, Historia general. Voy. p. 143 et suiv.

cis. Don Carlos était soumis à un traitement qui devait le fortifier, et développer, s’il était possible, ses aptitudes rebelles ou tardives. Mais le médecin de la reine 1 n’espérait pas un heureux succès, et le disait nettement à Forquevaulx : « Nonobstant les receptes que ses trois médecins luy ont faict user pour le rendre habille d’espouscr femme, c’est temps perdu d’en espérer lignée, car jamais il n’aura d éniants *; » et l’ambassadeur ajoute : « Cela s'accorde an dire du prince d’Eboli (Ruy Gomés), qui m’en a quelques fois dicl autant. » Cependant, le mois suivant (juillet 1567), on fit courir le bruit que les médecins avaient réussi : « Il est maintenant, écrit Forquevaulx avec une nuance d’ironie, en quelque opinion de demi-homme naturel, à cause de quoi chascun desdicts médecins en rapporte mille escus de rente 3 . » C’est sans aucun doute à ce résultat que Tiepolo fait allusion dans les derniers mots de la phrase que j’ai citée : « Mais, il y a quelques mois, il a donné des signes assez manifestes du contraire. » Cette impuissance venait-elle d’épuisement après des débauches trop violentes pour ce corps débile, ou bien était-elle un effet naturel de la faiblesse physique du prince? On ne sait, mais j’incline davantage vers la dernière opinion, en voyant dès 1562, dans la dépêche que j’ai citée, le secrétaire de Philippe II exprimer son inquiétude.

* C’était sans doute le médecin français d'Élisabeth, Vincent Mu&non, qui a écrit une relation manuscrite de la maladie de la reine en août 15G4. Ms. de la Bibl. Imp., G275. Ms. lat.

2 Dépêches manusc. de Forquevaulx (50 juin 1507 ).

s Ibid, (juillet 1507).

LEGS A MARIANA GARCETAS. 127

Je sais bien toutefois qu’entre cette dépêche et les derniers détails donnés par Forquevaulx, il y a cinq ans d'intervalle, et qu’en 1 564, dans le testament dicté par lui à Zabala, scribe de sa chambre, en présence de Gazlelu, le prince légua à une certaine Mariana Garcetas, actuellement, dit-il, au monastère de Saint-Jean de la Pénitence, deux mille ducats si elle entre en religion, et trois mille si elle se marie l . Qu’était-ce que Mariana Garcetas? On pourrait croire au premier abord qu'il s’agit d'une maîtresse; mais le prince ajoute, avant même d’énoncer la valeur de son legs, « outre les deux mille ducats qu elle a reçus de Sa Majesté. » Il est clair que Philippe II n'aurait jamais payé les débauches de son (ils, et le soupçon disparaît. Non, sam à être réfuté par la critique médicale, je déclare ne pas croire à ces disparitions et à ces retours de la virilité. Je suis persuadé que don Carlos n’a jamais été complètement homme, qu’il n’a jamais eu à proprement parler de maîtresse, et que ce legs dont la cause nous échappe doit être rangé parmi ces libéralités innocentes que nous avons déjà signalées, dont quelques-unes ont été expliquées et qui pourraient l’être toutes s’il existait des documents sur d’aussi minces circonstances.

Tel était donc, dans la fleur de la jeunesse, l’infant don Carlos, le plus noble gentilhomme de l’Europe et l’espoir de la monarchie espagnole. J’ai fait voir ce qui

1 a A Mariana Garcetas, tloncella, que al présenté se lialla en el monasierio de San Juan de la Periilencia... dos mil ducados si entrare en religion y si se easare otros mil mas. » Cinquième clause du testament dicté par don Carlos le 19 mai 1564. Arch. Sim. Test, y Cod. realcs, leg. 2.

était sain et élevé ilans son âme, j’ai fait voir encore avec une égale impartialité les défauts de sa nature physique et morale, et, d’après des documents certains et précis, jusqu’à ce jour inexplorés, j’ai essayé de restituer cette physionomie sombre. Nous pouvons maintenant suivre dans sa vie destinée à être si courte, ce prince qui, victime d'une maladie héréditaire, ne peut être responsable devant l’ histoire de ses malheurs et de ses faiblesses.

Page 1