LETTRE DE PHILIPPE II AU COMTE DE LUNA
s’enveloppant dans une tristesse dont jamais le sourire ne venait éclairer l aitière et morose majesté.
Philippe, soit que la déplorable santé et les égarements d esprit de son fils lui aient en effet inspiré un instant l’idée de le marier à la princesse de Portugal, soit que c a bruit ait été gratuitement semé par des gens mal informés ou malveillants, s’empressa d’envoyer à Vienne la plus formelle dénégation : « Quant aux inquiétudes de Sa Majesté Impériale au sujet du prétendu mariage entre mon fils et ma sœur et des dispenses que j’aurais demandées à Rome, écrit-il au comte de Luna, vous pouvez dire à l’Empereur que cette nouvelle est fausse, et qu’un tel projet ne m’est jamais venu à l’esprit Il ne fallait pas toutefois songer encore à unir don Carlos et la princesse Anne, et Philippe II répondit, sur •ce point, lui-même à l’Empereur : « L’infant, dit-il dans sa lettre, s’était bien en effet délivré de la (icvre quarte, lorsqu’il en a été donné avis à Votre Majesté, mais il est bientôt retombé malade, il l’est encore, et si faible que Votre Majesté ne le saurait croire *. » Jusqu’à nouvel ordre, Ferdinand devait se contenter de cette réponse : elle réservait tout sans engager la politique espagnole.
Philippe, en effet, bien que le prétexte de la santé de
* « Y por lo que devis que S. M. se da pricsa en lo que loca à este cnsamicnlo, por lo que ha entendido... y que se liabia enviado à procurnr la dispensacion, podréis deciry certilicar â S. M. que no es as! ni nunca mi pas,', por pensnmiento. » Lettre du roi ail comte de Luna (10 mars 15G2) Arcli Sim. Est., Icg. 141.
s «... Aunque cl principe se librô de la cuarlana cuando à V. M. sc did cl aviso, tornô luego à recaer, y le ha durado liasta agora, que le ht dejado tan flaco queV. M. no lo podria creer. » Lettre du roi à l'Empereur (11 mars 1562). lüid .
l’infant ne fût que trop véritable, se repentait au fond de s’être avancé un peu vite, et songeait à une autre union dont les brillantes perspectives l'avaient tout à coup séduit. Le comte de Luna, habile à deviner et à servir les projets du maître, lui envoya bientôt tout ensemble un portrait détaillé de la princesse Anne et des considérations sur un autre plan, vague encore, mais ébauché déjà dans la pensée de Philippe II : « On ne peut que dire du bien de l’infante Anne, dit-il d’abord : elle me semble avoir pour son âge beaucoup de raison et d’intelligence; elle a bien de la religion. Quant à son extérieur, il est tel qu’on peut le souhaiter ; elle est jolie et sera grande, car elle l’est déjà et grandit encore, n’ayant que quinze ou seize ans. Sa mère, qu’elle n’a jamais quittée, l’a fort bien élevée : le roi et la reine la préfèrent à leurs autres enfants, en sorte qu’à mon avis on ne peut demander mieux pour la compagne du prince *. »
Cependant, et en dépit de toutes ces belles qualités, Philippe 11 nourrissait une autre espérance. Elisabeth sur le trône, l'Angleterre livrée à l'hérésie déplaisaient également à son âme vindicative et au tempérament religieux de son despotisme. Depuis que lui-même, après la mort de Marie Tudor, avait été forcé d’abandonner momentanément
1 «... La relacion que de la infanta Ana puodo hacer es muy buena.. porque de su edad tiene muy buen entcndiniiento, y grau reposo, es muy devota... tiene linda disposicion y sera grande porque agora lo esté y crece muclio, que parece de quince 6 deciseis aiios... tiéncla su madré muy bien criada, no se aparta délia, y asî ella y el rcy la adoran y quieren mas que â todos los otros, y es cierto que â mi parccer, no se pueden desea r mejores partes en una persona para compaùta dcl principe que ella tiene. » Dépêche du comte de Luna (19 janvier 1562) . Ibid.