AFFAIRES DES FLANDRES
Espinosa, c’est à la suite de l’expulsion de Cisneros: si Ruy Gomez tombe dans sa disgrâce, c’est après une révélation que l’intérêt de l’Etat pouvait, je crois, excuser, mais qui a dû indigner violemment le prince d’Espagne. Dégageons-nous donc du système historique dépourvu de vraisemblance et démenti par tons les documents, qui lui attribue des principes contraires à ceux de son père, et rattache habilement à cette prétendue opposition sa haine contre les favoris de Philippe IL Nous avons étudié les causes de cette attitude hostile, et nous avons aperçu le néant de l’opinion qui les passe sous silence par ignorance ou parti pris. Suivons maintenant le cours «les événements.
L’attitude menaçante des Flandres était alors le grand souci du cabinet de l’Escurial 1 . Philippe était déterminé à ne pas céder; profondément imbu des principes qui ont toujours été funestes aux souverains et aux dynasties, il croyait d’une foi inébranlable aux droits absolus de la couronne, considérait les réclamations des Flamands comme les murmures insolents de vassaux mal soumis, et ne considérait devoir compte de ses actes qu’à luimême et à Dieu. L’omnipotence royale avait à ses yeux la valeur d’un dogme, et s’il poursuivait l’hérésie avec tant de violence, c’était moins comme erreur théologique que comme rébellion ouverte contre l’unité religieuse et politique tout ensemble représentée par l’État, contre
1 La duchesse de Parme était alors régente. — Marguerite, duchesse de Parme, fille naturelle de Charles-Quint et de Marguerite Vangcst, née en juin 1522, femme d'Octave Farnèse, duc de Parme, mère du fameux Alexandre Farnèse.
DOIS CARLOS ET PHILIPPE ït.
l’État incarné dans le prince. L’Église et le roi lui apparaissaient comme une seule et même chose sous deux noms différents, comme l’expression temporelle de la même pensée mystique, comme la double face du même idéal. L’un et l’autre, également sacrés, infaillibles, irresponsables, devaient obtenir une obéissance aveugle. Attaquer le principe de l’Eglise, c’était attaquer le principe de la royauté, et réciproquement, et il appartenait au roi, exclusivement investi du pouvoir séculier, de défendre avec toutes ses forces et par tous les moyens cette autorité unique sous deux formes, qui représentait le double aspect de Dieu enseignant et agissant dans la société. C’est là ce qui explique le caractère politique de l’inquisition espagnole, dont le chef était en même temps un membre du conseil d’Etat. Philippe sans doute était trop jaloux de sa prérogative royale pour établir la théocratie dans ses royaumes, mais l’idéal qu’il a poursuivi et que, dans une certaine mesure, il est parvenu à réaliser, était un habile compromis entre la pensée exclusivement religieuse et la pensée exclusivement monarchique, à savoir, une théocratie dirigée par un laïque qui était le roi. Il a fondé sur ces bases cet étrange établissement politique dont l'histoire n’offre pas d’autre exemple.
Toute nation semble forcément, placée entre ces trois systèmes par rapport à ses affaires religieuses : ou l’Église, représentée par la caste sacerdotale, domine le souverain et se sert de son bras pour l’exécution de ses plans; telle fut jadis la théorie égyptienne et hindoue, tel est encore aujourd’hui le rêve d’un petit nombre de catho-
L’ÉGLISE ET L’ÉTAT. 17ü
liqucs extrêmes; ou l’État asservit l’Église, et parfois se l’assimile, ce qui est pour elle la plus avilissante de toutes les situations; ou encore l’Etat ne cherche pas à s’immiscer dans l'action spirituelle de l’Eglise et ne réclame, en retour de cette indifférence, que le respect de son autorité temporelle et de sa constitution civile. Tel est le système établi actuellement en France et qui tend à prévaloir dans tous les États catholiques. Le gouvernement de Fhilippe II, dans ses rapports avec l’Eglise, ne reposait sur aucun de ces divers systèmes; un même souffle, une même pensée animaient l’Eglise et l’État; pénétrés l’un et l’autre du sentiment de leur infaillibilité, visant au même but, c’est-à-dire à l’abaissement de l’individu devant leur propre puissance, ils sentaient bien que la moindre rivalité eût divisé leurs forces et unissaient leurs efforts en faveur de la cause commune, sans vaine jalousie et sans défiances puériles. Ils acceptaient l’un de l’autre tous les secours et toutes les ressources que chacun d’eux pouvait mettre au service de l’œuvre colos- . sale dont ils se croyaient avec une foi inébranlable, isolément et réunis, les champions et les prophètes, le roi soutenant l’autorité théologique et morale de l’Eglise dont il prétendait confondre l’origine et l’expression avec celles de son autorité propre, l’Église reconnaissant le roi comme élu de Dieu pour assurer par des moyens humains le triomphe définitif de la religion sur les consciences. Ainsi s’était établi, ainsi persistait l’équilibre de ces deux puissances formidables qui appréciaient trop bien leur valeur mutuelle et la valeur que chacune d’elles empruntait à la présence de l’autre pour ne point se respecter, et
qui usaient de leurs l'orces respectives pour affermir la force commune ; chacune se sentait froissée dans le plus intime d'elle-même dès qu’on touchait à l’autre, et leurs convictions ardentes jointes à leur habileté merveilleuse, fortifiaient, pour le plus grand malheur des libertés religieuses et civiles, leur puissance et leur unité *.
Les Flamands comprenaient le danger. Éloignés du centre du gouvernement, mais témoins des résultats redoutables qu’un tel système avait obtenus en Espagne, soumis à un pouvoir qui, sans avoir atteint encore de telles proportions, grandissait de jour en jour avec une rapidité effrayante, ils pressentaient l’instant où le cabinet de l’Escurial étendrait sur eux comme sur 1 Espagne un despotisme fanatique de soi-même. Ils comprenaient que ce despotisme serait d’autant plus implacable que ses triomphes passés l’auraient affermi et de plus en plus persuadé de son droit, que la moindre résistance lui paraîtrait un attentat monstrueux contre un système sacré et serait pour lui une déception douloureuse, inattendue, en même temps qu’un sujet de scandale et de pieuse indignation. Si l’inquisition manquait encore au mécanisme du gouvernement qu’on leur avait donné, l'éta-
1 Un mol de Colmcnares ( llist. de Se go via , déjà citée ) résume bien la pensée, non-seulement du roi, mais de l'Espagne ù celle époque; il parle des révoltés de Flandre, et il ajoute : « Que prcslose rclndaron à Dios y al yey in nuo. » C’est là aussi le sentiment qui explique la fureur de Philippe 11 contre les hérétiques, et son mol célèbre au luthérien Carlos de Sessa, qui lui reprochait sa cruauté avant de monter sur l’échafaud : « J’apporterais le l>ois pour brûler mon fils, s’il était aussi pervers que vous l'êtes. » (Yo trahere la Iciia para quemur à mi hijo, si lucre tan malo como vos.) Colmcnares, ibid.