‹ Don Carlos et Philippe 2. Charles de MouyChapitre 81 sur 131 · DOS CARLOS LT MONTIGNY · texte numérisé non relu

DOS CARLOS LT MONTIGNY

propre fils du roi d'Espagne, peut-être obtenir pour gouverneur un prince facile à dominer, enfin , et comme dernière ressource, garder don Carlos comme otage. L’infant n’avait ni assez de raison ni assez d’expérience pour découvrir le but de cette proposition séduisante. Il parait dès lors avoir pris une haute idée de son importance dans l’État, et, peu de temps après, nous le voyons, se considérant comme l’appui des Flandres à la cour, exhorter les seigneurs des conseils d’Etat et de la guerre, et les prier « de remonstrer au roy son père qu'il veuille embrasser vivement les affaires des Pays-Bas et postposer toutes choses pour y remédier '. »

Montignv était parvenu d’autant plus aisément à persuader le prince que, bien avant la mission des deux députés flamands, don Carlos avait déjà songé à un départ secret pour les Pays-Bas*. En 1505, sa fuite avait

1 Répudies manuscr. iic Forqucvaulx. Ad vis secret des négociations qui se traic.'ent en la cour catholique, fin de 1500 i On a prétendu qu’il avait écrit une lettre nu comte d’Egmont, et celle piiee se trouve même citée tout au long dans le livre do Grcgorio Loti. Elle nous a semblé porter le caractère des documents apocryphes, et le livre où elle se rencontre nous est trop suspect pour atténuer le moins du monde notre soupçon. Je ne retrouve dans cotte pièce ni le style du prince, ni celui de ses secrétaires, niais plutôt le caractère à la fois léger, subtil et déclamatoire des œuvres d’imagination composées par des Italiens romanesques. Il est inutile de la citer. Cependant voici les premières lignes, qui doivent, je le crois, mettre aussitôt le lecteur en défiance sur l’authenticité de ce document : a Se l’humor di mio padre corrispondcssc al mio, siccomc il mio non corrispoiidcrù mai al mio ccrto die i signoii fiumcnglii viverebi ono in aUro riporo di quel clic vivono ndesso sotlo il dominio d’un re die l’oilia, c d'un minislro clic li tiranneggia, » etc.

DON CARLOS ET PHILIPPE If.

été préparée : soit que ce plan lui eût été suggéré par dos lettres de Flandre, soit qu’il l'eût imaginé lui-même, l’infant résolut de saisir le prétexte du siège de Malte, pressé vivement alors par les Ottomans, et de partir en secret. Il comptait dire sur son chemin qu’il allait secourir cette place de l’aveu de son père, puis il aurait gagné les Flandres par l’Allemagne. Après avoir ramassé une somme de “ cinquante mille écus, il fit faire des habits de voyage et donna ordre de les apporter dans une maison de campagne, où il devait se rendre en quittant Madrid. L’entreprise fut confiée au prince d’Eboli : celui-ci promit à l’infant de l’accompagner dans sa fuite, et don Carlos eut la simplicité de le croire. Philippe If apprit certainement par le ministre les projets de son (ils, mais, le sachant entre les mains de RuyGomez, il jugea inutile de faire un éclat. Au jour marqué, l’infant et le prince d’Eboli se trouvaient dans la maison de campagne désignée, lorsque ce dernier apprit à don Carlos qu’il venait de recevoir une lettre du vice-roi de Naples, mais ne l’avait pas encore ouverte. Il était à propos, ajoutait-il, d’en prendre connaissance et de savoir où en étaient les affaires de Malte. Dans le cas, en effet, où la place aurait été secourue ou prise, le départ devrait être différé, puisque, faute de prétexte, les véritables projets du prince seraient dévoilés. Aussitôt il ouvrit la lettre, où le vice-roi annonçait que Malle était secourue. Don Carlos, sans soupçonner la supercherie, recommanda le silence à Ruy Cornez cl retourna à Madrid 1 (1505).

1 Ferreras, IX, 507.

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Tel est le récit de Ferreras : s’il est exact d’un bout

„ à l'autre, si réellement le siège de Malte fut le prétexte choisi par le prince, cette tentative eut lien en 4565, puisque les Ottomans quittèrent la ville des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem en septembre de celle année. Monligny n’arriva en Espagne qu’en 1560, et, par conséquent, a été complètement étranger à ce premier projet de fuite. Il eut tort d'en proposer un second, dont nous . parlerons à sa date, et qui devait être funeste aussi bien à l’infant qu’à lui-même. Philippe II se défia dès l’origine de ces entretiens avec don Carlos que la police secrète du palais lui avait révélés : il fit surveiller Montigny par ses agents, et, sans le tenir prisonnier encore, résolut de prendre ses mesures pour qu’il ne pût quitter 1 Espagne 1 . Il ne voulait pas risquer de perdre sa vengeance, et les relations de l’envoyé flamand avec, don Carlos ne furent pas étrangères, je le crois, aux rigueurs subséquentes et enfin à l’atroce détermination dont Monligny lut plus tard victime.

Quoi qu’il en soit, Philippe II sut habilement dissimuler : il conserva vis-à-vis de l’envoyé des Flandres la même altitude, et le pria même, avec une politesse qui dans cette circonstance était une poignante ironie, de vouloir bien continuer le plus longtemps possible son séjour en Espagne s . Quant aux projets de don Carlos, il feignit de les ignorer; lui faire voir qu’il en avait eu connaissance, c’était compromettre la confiance de l’in-

1 Mctcren, III, 5i.

â Ibid.

fant en Rny Gomcz, et Philippe voulait, au contraire, entretenir avec soin une amitié qui lui livrait do tels secrets. Il sentait bien que, le jour où le prince (l'Eboli serait disgracié par don Carlos, lui-même perdrait la trace des plans de son (ils, et en serait réduit soit à vivre dans une continuelle inquiétude, soit à recourir à des moyens désespérés. L’une et l’autre perpeclive lui paraissaient ~ à bon droit redoutables. Il sc contenta de faire écrire par Ilernan Suarez une longue lettre à don Carlos, où ce digne vieillard, qui avait obtenu et méritait l’estime du prince, se bornait à lui recommander de plus en plus la soumission filiale, blâmait respectueusement, mais avec fermeté, les entrevues avec les Flamands que toute la cour avait apprises, et, sans parler des projets de fuite, qui peut-être lui étaient demeurés inconnus, F exhortait à la patience, citait tour à tour les préceptes religieux et les exemples historiques les plus propres à le toucher, 11e craignait pas même de proposer des faits de la mythologie à ses méditations, lui rappelait l’histoire de Dédale et *d’Icare, et, invoquant la Dible et les commandements de Dieu, terminait sa lettre bizarre par un quatrain ainsi conçu : « C'est un proverbe célèbre que Salomon nous offre comme enseignement, qu’il doit être malheureux celui qui afflige son père l . »

1 Voici ce quatrain, populaire sans doute en Espagne alors, et qui termine la lettre d'üernau Suarez :

« Es proverbio sefinludo Do’ Salomon nos corrige,

Que quien los padres aflige Scnî mal arenturado. »

L’INFAM DÉ'inE Qt'ITTER L’ESPAGNE.

Cette longue épîlrc n’était pas de nature à loucher vivement don Carlos, dont les désirs étaient concentrés dans une idée fixe, sortir d’Espagne. Tous les actes do ses dernières années sc rattachent à ce rêve qu'il poursuit avec une inébranlable ténacité. Son empressement était d'autant plus grand que la volonté paternelle paraissait plus contraire à une telle entreprise. Du moins pouvaitil sc flatter encore que, si son mariage avec Famée des * (illcs de l’Empereur venait à se conclure, il lui serait permis-d’aller en Allemagne au-devant de sa fiancée ; do là son vil' désir de voir décider celte union. Mais, d’une part, les négociations traînaient en longueur de telle sorte, qu’on ne pouvait en prévoir l’issue; d’autre part, le bruit se répandit à la cour que, si F infant épousait la princesse de Bohême, on amènerait en Espagne la princesse à son mari, cl que « le duc de Médinar-Cœli recevrait commission de l’aller quérir *. »

Don Carlos désespérait donc de pouvoir réussir soit à tromper la surveillance de son père, soit à s’éloigner avec son assentiment, lorsqu'on apprit à la cour que le roi, décidé à réprimer ‘l’insurrection des Pays-Bas, comptait lui-même se rendre en Flandre. Tous les ambassadeurs informèrent lems souverains de celte grande nouvelle;

1 Europe s’attendait à de mémorables événements. Don Carlos se flatta soudain de l’espoir d'accompagner son père. Ce bruit, qui n’était d’abord qu’une vague rumeur, prit bientôt de la consistance; la situa. ion des Pays- Bas devenait de plus en plus grave, et bien que le roi

1 Dépêches mander. île Fonjucvaulx, tàüü.

ro

lui-même, dans ses entretiens avec les ambassadeurs, n’affirmàt rien encore, son voyage était, dans tous les cabinets, l'objet d’une attention sérieuse et même d'une curiosité passionnée. Philippe cependant ne daignait ni l’annoncer ni le démentir, et l’Europe, le corps diplomatique, la cour, étonnés de ce silence, l’infant luimême, impatient de partir, demeuraient dans une égale incertitude *.

Cet état de choses dura pendant les huit premiers mois de 15GG. En septembre, et lorsqu’on s’attendait à voir fixer enfin le jour du départ, on apptit que peutêtre le duc d’Albe précéderait son maître « pour aller dresser les affaires, et qu’il s’en estoit parlé en conseil 9 . » bientôt cette nouvelle fut officiellement annoncée, et, ce qui prouve . la profonde dissimulation de cette politique, la patente qui nommait le duc d’Albe gouverneur des Pays-Bas est du 51 janvier I5G6 3 . Ce ne fut qu’en novembre, au moment où le duc allait quitter Madrid, que l’on connut tout ensemble sa nomination et son départ.

Ce fut un coup de foudre pour don Carlos. Sa déception fut vive et sa colère terrible. Il ne put maîtriser ses sentiments, et son indignation, qui ne pouvait atteindre Philippe II, se tourna contre le ducd’Albe. Lorsque le général vint lui présenter ses devoirs, l'infant, élevant

1 Dépêches ninnuscr. de Forquevnulx, janvier 1566; 18 août 156G. — f.cltres de Catherine de Médicis. Ms. 9 février 1566; 13 niai 1566, — Lettre de Charles IX. Ms. 50 juin 1566.

3 Dépêches manuser. de Forquevaulx, “22 septembre 1566.

3 II en existe une copie à Simancas. (Est., leg. 535).

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