TENTATIVE DE L’INFANT CONTDE LE DUC D'ALDE
la voix, lui reprocha, comme une présomption audacieuse, le voyage qu'il allait entreprendre, et lui dérendit de partir. Le duc, surpris de ees paroles, leur opposa la résolution royale et les ordres qu’il avait reçus; mais l’infant ne voulut rien entendre, prétendit que lui seul devait être chargé d’une miesion dans les Pas Bas, et s’irrita de plus en plus en face de la respectueuse fermeté du duc d’Alhe. Celui-ci essaya vainement de l apaiscr; il lui représenta que, s’il allait en Flandre, c'était pour y dompter l’insurrection, que le prince pourrait s’y rendre un jour quand les provinces seraient pacifiées. Bon Carlos interrompit ce discours par des menaces, cl, tirant enfin son poignard : « Je vous percerai le cœur, s’écria-t-il, avant de souffrir que vous partiez pour les Flandres » Une lutte s'engagea alors, mais le duc parvint à se rendre maître de ce furieux ; puis il appela les gentilshommes de la chambre cl alla rendre compte au roi de ce nouvel acte de démence. Philippe parut singulièrement affligé ; la reine et la princesse Jeanne partagèrent sa douleur; Finie et l’autre, on le sait, aimaient le malheureux prince; beaucoup de gens à la cour pensaient que, « si ce n’estoit . pour le parler du monde, le rov logeroit son fils dans une tour*; » mais le roi suspendit encore sa résolution et demeura, vis-à-vis de l’infant, sombre, sévère, mais silencieux \
* « Ailles os atravesnré el eorazon que consentir en que bayais de ir a Flnndes. » Lafuenle, loco cil.
4 Dépêches manuscr. de Forqucvaulx, 2i août 1507.
5 Strada, de Bello Delgico, VH. — Ferreras, IX, 558. — Lafuenle, XIII,
102 ÏîON CARLOS Eî PHILIPPE II.
I)on Carlos avait désespéré vile du vovage, mais Philippe 11 n’entendait pas que la mission du duc d’Albc fut interprétée de la sorte. Le duc lui-même, entretenant l'ambassadeur de France peu de jours avant son départ, affirmait que le roi, décidé h réprimer 1 insurrection, devait « aller luy-mesmc en personne en Flandre, et y mener forces si raisonnables qu’il n’aura à craindre les rebelles 1 , » cl le voyage de Philippe II fut fixe au mois de février 1567. Don Carlos reprit alors quelque espérance : ou était à la fin de 1560, et les cortès étaient assemblées. L'infant ayant appris que les députés pensaient à demander au roi de le laisser eu Espagne, se rendit dans la salle de leurs s>éanccs, et là, prenant la parole, leur déclara qu'une telle proposition serait considérée par lui comme une olfense capitale et personnelle. Puis, avec celte promptitude d'idées familière aux imaginations déréglées, mêlant les questions de famille aux questions politiques, il rappela le projet de mariage entre lui-même et la princesse Jeanne, sa tante, mis en avant autrefois par les cortès, leur reprocha énergiquement cette pensée, et, revenant sans transition au premier objet de son discours, ajouta que nul ne saurait l’empêcher de suivre son père en Flandre. 11 termina par un trait de naïveté singulière, en imposant à cette nombreuse assemblée le plus inviolable secret. On devine si cet ordre fut exécuté *.
Philippe, en présence de celte exaltation redoutable
1 Dépêches raanuscr. de Forqucvaulx, ô décembre lbüü. * Ibid.. 'H novembre I ‘>G6.
LE ROt AUGMENTE I.ES REVENUS DE H) N FILS. l'.Kj
qui sc manifestait tantôt par des al tentais contre la \ie de ses ministres, tantôt par de bizarres discours aux corlès, tantôt par d’inexplicables brutalités et des fureurs inouïes, tantôt par des projets de départ clandestin, connaissant bien d’ailleurs les relations de son lils avec les envoyés llamands, craignait sans cesse quelque scandale imprévu. Il s’apercevait bien qu’il ne fallait pas imputer à une mauvaise nature, mais bien à une maladie mentale évidente, les fantaisies et les violences de l'infant. Il voyait, comme le dira plus tard Ruy Gomcz à l’ambassadeur de France, « que le prince csloit encore plus mal composé de son cerveau que de sa personne, et qu’il n'auroit jamais l'entendement bien rassis, ainsi que ses actions le donnoient à connoistrc par (xpériencc*. » Il résolut donc de le prendre désormais par la douceur et de l'apaiser, s'il était possible, par des concessions bienveillantes. La présence de Monligny à la cour lui faisait d’ailleurs redouter quelque coup de tête de l’infant, et il lui semblait urgent de changer de système pour éviter ce grand péril. Il savait que don Carlo3 avait souvent besoin d’argent, môme pour des dépenses utiles, que plusieurs fois, les années précédentes, le sage don Garcie de Tolède s'était plaint avec laison d’être réduit à une économie trop stricte, parfois mê:r.c à des emprunts onéreux pour la maison du prince*; il espéra
* Dépêches manuscr. «le Forqucvuulx, 5 février 1503.
* Le 15 décembre 1503, don Garcie «le Tolède écrivait à Fr. «le F.raso, secrétaire du conseil de la guerre : « En esta casa de S. A. no hay un real... y cualquicru sororro que sc liai c en casa de Nicoluo de Grimaldo cuesla dineros, y asi de la lu i la que liubo cl aiio pasado, le hemos pagadu
Ifli
donc qu'une générosité inattendue satisferait son fils, et éleva ses revenus de GO, 000 à 100,000 écus *. A cette première concession il joignit bientôt une seconde plus importante encore : il ordonna que les séances des conseils d'Etat et de la guerre se tiendraient désormais dans la chambre de son fils *. Sans doute un grand nombre de ces réunions, celles où se discutaient les résolutions décisives de sa politique mystérieuse, étaient dérobées au prince d'Espagne, dont on ne pouvait immiscer la faible raison dans toutes les affaires intérieures ou étrangères, et surtout qu’il eût été imprudent d’initier aux secrets d’Etat. Mais le roi espérait peut-être, par cette confiance apparente, amener une diversion heureuse aux préoccupations maladives de l’esprit de son (ils, et atténuer un peu, par l’usage môme, celte étrange impatience de gouverner. Il n’ignorait pas qu’une ambition malencontreuse contribuait à troubler les facultés de l’infant 3 , cl par cette décision que jamais il n’aurait prise s’il avait attribué les fautes de son fils à une volonté perverse, par ces mesures qui ressemblaient à une récompense lorsque le prince, s’il eût été raisonnable, eût mérité un châtiment, par celte indulgence si contraire à l'inflexibilité
en esta feria quinienlos mil niarnvcdis de interese... la nece>idad es exire ma. » Arcli. Sim. Est., leg. 143.
1 Dépêches manuscr. de Forqucvaulx. 10 juillet 1567.
* Ibid., août 1507.
s « Il demandera Naples, Milan ou les Flandres pour son cnlrclcnoment, car son père n’est pas d'nngc ni de complexion pour luy coder de longtemps «a couronne... 11 seroit à craindre, selon les discours qu'on fait de ses dcsporlemcns, qu'il ne soit homme à remuer quelque mesnage » Dépêches manuscr. de Forquevaulx, 21 août 1507.
LE ROI ANNONCE SON RÉPART POl'R LES FLANDRES. 105
de son âme, il donnait assez à entendre que l'infant, à ses yeux, n otait pas coupable de tant de violences et’ d’erreurs, et que lui -même n’espérait plus rien, s'il espérait encore, que du temps et de la patience.
Enfin, soit pour lui témoigner plus complètement sa bienveillance, soit plutôt pour ne pas l’irriter vainement en lui refusant une espérance qui d’ailleurs servait ses projets, il lui fit savoir, le 1(3 juillet 1567, qu’il l’emmènerait en Flandre dans le voyage qui paraissait prochain *. De jour en jour le départ avait été retardé sous des prétextes divers : on l’avait d’abord fixé, je l’ai dit, au mois de février; bientôt il fut ajourné jusqu’en juillet, et b roi fit ostensiblement tout préparer pour cette époque. Il déclara, il est vrai, ne vouloir autour de lui qu’une « très-petite cour, » insista pour qu’on fit peu de dépense et n’accepta point les offres de plusieurs gentilshommes qui lui offrirent de l’accompagner. Mais il désigna ceux qui le devaient suivre, fit prévenir les ambassadeurs qu’il les avertirait la veille de son départ, que ceux (pii voudraient aller à Bruxelles trouveraient des navires disposés, et dit lui-même au nonce du pape qu il partirait avant septembre, « afin d’esviter les tempestes de ce mois *. Ordre fut donné à la garde de se tenir prête pour le 5 août : on envoya « vitrer le logis du roi sur le navire; » tous les chevaux de poste du chemin de Madrid à Bayonne furent retenus et détournés sur la route de la
1 Dépêches manuscr. de Forquevaulx, 16 juillet 1567.
8 Ibid. j 16 juillet 1567.