‹ Don Carlos et Philippe 2. Charles de MouyChapitre 9 sur 131 · LETTRES DE DON GARCIE ET D’ONORATO · texte numérisé non relu

LETTRES DE DON GARCIE ET D’ONORATO

sa disgrâce, dona Beatrix n’était pas devenue enceinte, et qu’elle le fut au contraire dès que don Alvaro eut regagne la faveur paternelle'. » Singulière observation chez un prince de quatorze ans, récit plus singulier encore dans la correspondance d’un aumônier.

Don Garcie n’avait donc pas tort de redouter ces flatteries intéressées qui pouvaient égarer l’opinion de l’Empereur et du roi. Son témoignage, où l’on sent une vive sollicitude, la prudence d’un gouverneur et la gravité de l’homme chargé d’une mission délicate et austère, a une autre valeur que celui d’Osorio. Il serait confirmé d’ailleurs, s’il avait besoin de l’être, par celui d'Onorato Juan. Ces deux hommes éminents, qui surveillaient de si près leur élève, ont été, «à la même époque, saisis d'une inquiétude pareille, et n’ont pas craint de l’exposer l’un et l’autre à l’Empereur et au roi. Ils connaissaient le prince mieux que personne, et leurs lettres, où ils expriment tour à tour tantôt leur satisfaction, tantôt leurs craintes, portent l’empreinte irrécusable de la vérité. Un mois après avoir écrit à l’Empereur la lettre que j’ai citée, don Garcie chercha à se rassurer : le prince avait montré sans doute plus d’attention et de calme : « L’amélioration n’est pas bien grande, dit le gouverneur; mais je vois qu’il désire

1 « ... Tcnicudo aviso que (loua liealiix de Tôle Jo, hija del duque d’Alba, liabia parido lin hijo, me mandé que visilase al marqués de Aslorga, y le dièse la cnliorabueua de parle de S. A., del niclo, y que le dijese que lodos ios dias que don Alvaro Osorio, su hijo, andaba en su desgracia, no sc liabia empenado su mujer, y que luego que don Alvaro estuvo en su gracia y en su casa, sc cmprcùô y le dié un lnjo. » Lettre d’Osorio au roi, du 17 mai 1559. Arcli. Sim. Est., leg. 157.

mieux faire, et celte disposilion, aidée de nos secours, pourra être d’importance 1 . » C'est vers cette époque que la santé de l’infant, jusqu’il, ce jour assez bonne, d’après les rapports de ses maîtres, commençait à s’ébranler, et il était déjà sujet à ces fièvres tierces, légères alors, mais dont il devait plus tard tant souffrir*.

Don Garcie s’était félicité trop vite des bons senti • ments de son élève. Peu de mois après qu’il eut entrevu cette espérance, Onoralo Juan écrivait à Philippe II une lettre profondément triste et dont les termes ambigus révèlent en lui une émotion vive et un singulier découragement. Dans ces expressions pleines d’hésitations et de réticences, on aperçoit non pas la colère du pédagogue qui se plaint, mais la douleur respectueuse du sujet fidèle et du maître, que l’importance de sa responsabilité a douloureusement préoccupé. Ce même jour, 50 octobre 1558, où l’aumônier Osorio envoyait à Philippe II sa phrase ordinaire : « Le prince gagne en toutes choses plus que je ne pourrais dire 5 , » Onorato Juan écrivait de son côté cette lettre sombre et bizarre : «... Son Altesse se porte bien, grâce à Dieu! Je fais pour ses études ce que je puis, et plus peut-être que ne feraient d’autres maîtres. Je regrette qu’il n’avance pas autant que je le

1 « ... Antique no es inucha la mejoria en lo que se ocu|>n, veo que desea acertar, que es parte que con la continuacion de procurnllo podrû vider mucho. » Lettre de don Garcie à l’Empereur, 2‘2 mai 155S. Arch. Sim. Est., leg. 129.

8 a ... Ha liahido tercianas de que no ha peligrado nadie. » Lettre de don Garcie à l'Empereur, 8 juillet 1558, ibid.

3 i ... Y cada dia gana en todo lo que no sé signifiear. » Lettre d’Osorio au roi. 50 octobre 1558. Arch. Sim. Est., leg. 137.

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LETTRE D'QNORATO.

désire. La cause que j’attribue à ce retard, Votre Majesté l’apprendra sans doute quelque jour en voyant Son Al- , tesse; elle saura aussi que, parmi des difficultés qui n’ont pas cté petites ni de peu d’importance, je inc suis toujours efforcé de la bien servir. Je suis affligé jusqu’au fond de l’âme de ce que les progrès de Son Altesse ne soient plus en rapport avec les commencements et avec les premières années. Mais je neveux pas aujourd’hui attrister davantage Votre Majesté, d’autant plus qu’à mes yeux, ceci et beaucoup d'autres choses ne se peuvent remédier avant son retour et avant que Votre Majesté voie ellemême. ce qu’il convient de Jairc *. » Après ces paroles mystérieuses, il ajoute comme s’il eût été effrayé des inquiétudes qu’il avait laissé voir : « Je supplie Votre Majesté de me pardonner ma hardiesse et d’avoir la bonté de faire détruire cette lettre. Mon intention est qu elle ne soit vue que de Votre Majesté 2 . »

1 « ...S. A. esta bueno. kendito y yo hago en sus estudios !o que [modo y harto mus de lo que otros maestros quizâ hicieran... pésame que no aprovechc tunlo csle como yo desco, la causa de dondc yo pienso que esto procédé, entendent por aventura V. M. de S. A. algun dia... y lo que con estas dilicullades que no ban sido poeas ni de poco moment o, me he csforzado sicmpiv en servir a V. M. y â S. A. I’ésamc en el alun queel aprovechnmicnlo de S. A. no sca al respcclo de como comcnzô y lue los primeros anos... poro yo no cnliendo de dar en esto mas pc?adumbre a V. M... teniendo por cicrto que esta y otras muclias cosas no se pueden bien remediar liasta la venida de V. M. y hasta que Y. M. mismo vea lo que convienc que se liaga para cl buen asienlo de lodo cllo. » Lettre d’Onorato Juan au roi, 50 octobre 1558. Arch. Sim. Est., leg. 129.

* « ... Y supticoâ V. M me perdouc este atrevimiento, y sca rervidode mandar romper esta, porque mi intencion es que solo V. M. la iea. » Même lettre, ibid.

Déjà, en effet, des bruits singuliers avaient commencé à se répandre, et l’on parlait à la cour avec étonnement des bizarres prédispositions manifestées par don Carlos. Je ne crois pas que, avant cette époque, rien ait pu les faire deviner à Philippe 11 . Le jeune prince, comme tous les enfants, pouvait avoir ses mouvements d'humeur et de violence, mais en somme, on l’a vu, scs maîtres sc louaient de son .assiduité au travail et ne se. plaignaient pas de son caractère. Souvent même il montrait une aimable sensibilité. Lorsqu’on i 552 il dut quitter sa tante, la princesse Jeanne 1 qui allait épouser le prince de Portugal, il ne put cacher une douleur vraie et charmante dans son expression enfantine. Philippe était en Aragon pour les codés, et don Carlos, âgé de sept ans, accompagna sa tanle d’abord à Tordésillas où elle allait prendre congé de Jeanne la Folle, son aïeule, puis à la frontière 5 . La séparation de l’infant et de la princesse de Portugal fut déchirante : tous deux passèrent trois jours dans les larmes; don Carlos témoignait son chagrin par des paroles touchantes. « Bien que ce soient des enfantillages, écrivait don Luis de Mendoza à l’Empereur, je ne laisserai pas de les rapporter à Votre Majesté : « Pauvre enfant! (s’écriait- « il en parlant de lui - même) il va donc rester seul ici

1 Jeanne d'Autriche, lillc de Charles- Quint, mariée en 1552 au prince de Portugal, veuve l’année >uivanlc, mère du roi le Portugal dom Sébastien. Elle revint en Espagne après son veuvage et y passa le reste de sa vie sans revoir son tils. Il Tut plusieurs fois question pour elle, comme on le verra plus loin, d'un second mariage, niais les divers projets échouèrent, cl elle mourut eu Espagne dans un âge avancé.

3 « ... Escrild ;i V. M. de como S. A. Iialiia idoâ Tordésillas a despedirsc de lu reina su agiiela. » Lclire de don Luis Sarmieiilo tic Mendoza à S. M. Elvas, 21 novembre 1552. Arcli. Siui. Est., leg. 37(i.

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