DON CARLOS ET MONTIGNY
plus loin, cette phrase énigmatique :« Votre Altesse sait avec quel étonnement douloureux on a su ses rapports et conversations avec les députés *. » De quels députés est-il question ici ? On a prétendu qu'il s'agissait de l'allocution violente que le prince adressa dans les derniers jours de 1566 auxcortès de Castille, ainsi qu'on le verra tout à l'heure. Cela se peut, mais les dates ne coïncident pas ^. Comme, au contraire, à cette époque. Montigny poursuivait ses négociations avec la cour d'Espagne, et comme le terme de députés « procuradores j> peut s'appliquer aussi bien aux envoyés flamands qu'aux représentants des villes de Castille, il est plus vraisemblable qu'Hernan Suarez parle des relations du prince avec Montigny : ses expressions d'ailleurs, « rapports et conversations », iratos y conversaciones, paraissent désigner plutôt des menées secrètes qu'un discours prononcé devantles certes.
Enfin si de ces considérations hypothétiques nous passons aux conjectures morales, comment pourraiton supposer qu'un personnage aussi habile que Florens de Montmorency n'aitpas cherché à profiter pour sa cause des dispositions de l'infant? Il savait que la
1, Con cuan lestima se habian sabido sus tratos y conversaciones con los procuradores. » Lettre d'Hcrnan Suarez à don Carlos, citée par A. de Castro, Hisioria de los prolestantes EspanolsSj p. 377, à la date de décembre 1567.
2. Il est vrai que M. Gachard conteste cette date, sans indiquer ses motifs, et assigne pour la lettre d'Hernan Suarez le mois de décembre 1566, uniquement en vue d'établir qu'elle a été écrite au moment de Tallocution aux cortôs de Castille. Je crois la date de M. de Castro exacte iusqu'à preuve du contraire, et en ce cas on ne peut croire qu'Hernan Suarez ait rappelé cet incident un an après.
discorde existait dans le camp ennemi, et il eût hésité à s'en servir! Tout au moins il n'eût pas même essayé de tàter le terrain et d'intéresser le Prince aux malheurs de son pays I II connaissait d'un côté l'hostilité systématique de Don Carlos envers son père, ce qui lui assurait un bon accueil, et de l'autre le désir du Prince d'aller en Flandre, ce qui devait inspirer à un négociateur flamand la pensée de l'entretenir avant son départ de l'état des choses dans les Pays-Bas. Soit donc que Montigny eût l'intention d'exploiter l'ambition malheureuse qui poussait le Prince vers les affaires politiques et ce grand empressement à changer de lieu, soit qu'il eût voulu simplement connaître au juste ce que son pays devait attendre de l'héritier de la couronne d'Espagne, il est extrêmement naturel qu'il ait provoqué les occasions de le voir en secret et de bien disposer pour les Flandres le Prince qui pouvait être appelé à les visiter d'abord et peut-être à les gouverner en suite.
En toute hypothèse, don Carlos paraissait devoir être utile aux Pays-Bas. Si, comme il était encore possible de le croire, et comme l'infant n'avait cessé de l'espérer, ainsi qu'on le verra plus tard, son père se décidait à lui donner une mission en Flandre, il était indispensable qu'il fût prédisposé à des sentiments bienveillants : si au contraire il s'y rendait un jour malgré son père, il eût été un chef précieux pourune insurrection, en supposant qu'il fût capable de la conduire. Quoi qu'il en fût d'ailleurs, les chefs réels pouvaient user de son nom, nuire sensiblement à Phi-