L'INFANT DESIKE QUITTER L'ESPAGNE
par un quatrain ainsi conçu f « C'est un proverbe célèbre que Salomon nous oflfre comme enseignement, qu'il doit être malheureux celui qui afflige son père 1. »
Cette longue épître n'était pas de nature à toucher don Carlos, dont les désirs étaient concentrés dans une idée fixe, sortir d'Espagne. Tous les actes de ses dernières années se rattachent à ce rêve qu'il poursuit avec une inébranlable ténacité. Son empressement était d'autant plus grand que la volonté paternelle paraissait plus contraire à une telle entreprise. Du moins pouvait-il se flatter encore que, si son mariage avec l'aînée des filles de l'Empereur venait à se conclure, il lui serait permis d'aller en Allemagne au-devant de sa fiancée ; de là son vif désir de voir décider cette union. Mais, d'une part, les négociations traînaient en longueur de telle sorte, qu'on ne pouvait en prévoir l'issue ; d'autre part, le bruit se répandit à la cour que, si l'infant épousait la princesse de Bohème, on amènerait en Espagne la princesse à son mari, et que « le duc de Médina-Cœli recevrait commission de l'aller quérir * » .
Don Carlos désespérait donc de pouvoir réussir soit à tromper la surveillance de son père, soit à
1. Voici ce quatrain, populaire sans doute en Espagne alors, et qui termine la lettre d'Hernan Suarez :
« Es proverbio senalado
Do' Salomon nos corrige,
Que quien los padres aflige
Sera mal aventurado. »
i. Dépêches manuscr. de Forquevaulx, 1566.
s'éloigner avec son assentiment, lorsqu'on apprit à la cour que le roi, décidé à réprimer l'insurrection des Pays-Bas, comptait lui-même se rendre en Flandre. Tous les ambassadeurs informèrent leurs souverains de cette grande nouvelle; l'Europe s'attendait à de mémorables événements. Don Carlos se flatta soudain de l'espoir d'accompagner son père. Ce bruit, qui n'était d'abord qu'une vague rumeur, prit bientôt de la consistance ; la situation des Pays- Bas devenait de plus en plus grave, et bien que le roi lui-même, dans ses entretiens avec les ambassadeurs, n'affirmât rien encore, son voyage était, dans tous les cabinets, l'objet d'une attention sérieuse et même d'une curiosité passionnée. Philippe cependant ne daignait ni l'annoncer ni le démentir, et l'Europe, le corps diplomatique, la cour, étonnés de ce silence, l'infant lui-même, impatient de partir, demeuraient dans une égale incertitude *.
Cet état de choses dura pondant les huit premiers mois de 1566. En septembre, et lorsqu'on s'attendait à voir fixer enfin le jour du dépari , on sut que peut-être le duc d'AIbe précéderait son maître « pour aller dresser les affaires, et qu'il s'en estoit parlé en conseil ^ ». Bientôt cette nouvelle fut officiellement annoncée, et, ce qui prouve la profonde dissimulation de cette politique, la patente qui nommait "le duc d'AIbe gouverneur des Pays-Bas est du
1. Dépêches manuscr. de Forquevaulx, janvier 1S66; 18aoûtlo66.
— Lettres de Catherine de Médicis. Ms. 9 février 1566; 13 mai 1366,.
— Lettres de Charles IX. Ms. 30 juin 15t>6.