‹ Don Carlos et Philippe IIChapitre 119 sur 199 · DISCUSSION DE DIVERSES HYPOTHESES · texte numérisé non relu

DISCUSSION DE DIVERSES HYPOTHESES

verains étrangers; que de même, pour ce qui concerne sa virilité, tantôt les médecins espèrent, et tantôt ils se découragent. Nous voyons en outre, par un dernier témoignage, tout à fait spécial et précis, que son état mental répond exactement à son état physique ; que le deriiier s'affaiblissant, le premier s'égare ; que celui-ci devenant meilleur, celui-là se raffermit. Que conclure de ces nombreuses observations? Les deux dispositions, morale et physique, sont également prouvées; leur connexion me semble désormais évidente. L'influence fébrile tourmente également le corps et l'esprit de l'infant; l'état de son intelligence s'élève ou s'abaisse selon le niveau de sa santé; quand la fièvre se déclare, quand la faiblesse générale, caractérisée par les symptômes de l'impuissance, se manifeste avec plus d'évidence, l'esprit, par suite d'une réaction fréquemment observée par la science, acquiert une surexcitation redoutable ; quand, au contraire, le corps se fortifie et la fièvre diminue ou disparaît, un calme inusité se répand dans cette débile intelligence. Les alternatives de douceur et de démence furieuse, qui ont été si diversement appréciées par les historiens, s'expliquentdoncparles alternatives de santé et de maladie que subit constamment l'organisation du prince d'Espagne.

La disposition mentale avait longtemps affecté diverses formes, s'était manifestée par des caprices ou des emportements renouvelés et modifiés suivant les circonstances; mais on a vu que, depuis près d'une année, une seule pensée avait dominé toutes

ifS DON CAKLOS ET PHILIPPE II

les autres. Dans un seul désir, celui de quitter l'Espagne, s'étaient concentre(^s les forces disséminées naguère en des fantaisies multipliées. Avant d'aller plus loin, il importe donc de savoir pourquoi don Carlos voulait fuir: on a cru longtemps à tort qu'il y a eu dans toutes les idées qui ont tour à tour agité son esprit une suite logique, et les apparences semblaient le démontrer; de même qu'on s'était imaginé que l'infant haïssait les ministres de son père comme les appuis et les confidents de la politique paternelle, de même a-t-on pu supposer qu'il désirait sortir d'Espagne pour ne point demeurer plus longtemps en présence de Philippe II. Or j'ai exposé plus haut les causes de sa haine contre les favoris de son père, et l'on a pu voir combien étaient vaines les inductions des historiens qui ont cru surprendre là une conséquence de ses sentiments envers le roi. Quant à ses projets de fuite, si le désir de se dérober à la surveillance pateinelle a pu y entrer comme un accessoire qui ne déplaisait pas à l'esprit indépen* dant de don Carlos, il faut reconnaître que cette pensée n'a pas été le but principal de ses entreprises. Je n'en veux pour preuve que son empressement à partir pour les Flandres avec Philippe II. S'il eût désiré, avant tout, s'affranchir de la domination importune de son père, il eût évidemment mieux aimé demeurer seul en Espagne, où il eût été libre, que de suivre le roi dans un voyage où les circonstances mêmes les eussent sans cesse rapprochés. Les cortès, qui ignoraient sa vraie valeur morale, avaient l'intention de le demander pour régent à Philippe II;

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il eût appuyé ce vœu au lieu de le combattre avec rexaltation dont il fit preuve dans la séance que j'ai racontée. Il ne faut donc, je crois, attribuer qu'à un désir de mouvement et de distraction cette fantaisie de départ; elle n'était pas née d'une déduction logique de sentiments et de pensées, mais d'un caprice de son imagination vagabonde.

La détermination de Philippe II, évidente pour tout le monde dès l'automne de 1S67, bien qu'elle ne dût pas être officiellement annoncée avant l'année suivante, vint détruire l'espérance dont s'était flatté le prince d'Espagne. Dès lors il revint à ce premier projet qui avait éclioué en 1365 par les soins de Ruy Gomez et dont le baron de Montigny avait probablement présenté de nouveau à son esprit les brillantes perspectives, et il résolut de partir en secret. Il avait perdu toute confiance en son majordome; il avait appris, on s'en souvient, que, dans un moment où il cherchait à emprunter 200,000 écus, il s'était trouvé dénoncé au roi par Ruy Gomez. Il considéra dès lors cet homme d'État comme un espion *, et chercha d'autres agents. Mais ici encore se révèlent cette absence de réflexion, cette faiblesse d'idées et de ressources, cette incapacité extravagante, qui le condamnaient d'avance à voir ses plans infailliblement déjoués. Sans songer qu'il ne suffisait pas de cacher ses projets à Ruy Gomez, que le secret le plus absolu était nécessaire, et que les chances de la

1. « No pudieiido sufrir... la relacion de sus hechos âsu padre del principe Ruy Gomez. » E. Van den Hannnon, Don Juan de Austria, déjà cité.

discrétion sont en raison inverse du nombre des conQdents, il écrivit, dit le nonce, à plusieurs seigneurs, entre autres au marquis de Pescara, au duc de Médina Rioseco, à Tamirante de Castille, et, sans leur indiquer sa pensée, leur demanda leur concours pour une entreprise qu'il méditait *. Le uonce ne le dit pas, mais les faits parlent assez d'euxmêmes; il est clair que ce concours réclamé n'était pas un acte personnel; il s'agissait seulement d'un emprunt, car l'infant n'avait pas d'argent disponible pour son départ *. Nous verrons tout à l'heure une lettre de lui, adressée à divers gentilshommes et banquiers auxquels il demande des fonds d'une façon précise. Le roi, comme on le devine, connut bientôt cette démarche par les seigneurs mêmes qui avaient reçu ces lettres imprudentes. L'a mirante, le premier, dit-on, lui envoya le billet qui lui avait été remis en le priant d'examiner ^. Puis tous répondirent avec empressement à don Carlos, affirmant qu'ils le seconderaient volontiers pourvu qu'il ne s'agît d'aucune entreprise contraire à l'autorité du roi *. C'était un refus courtois, car on soupçonnait à la cour les projets de don Carlos.

1. « Avea comunicato questo suo pensiero con alcuni tra' quali furono il marchese di Pescara, il duca di Médina Rioseco e forse (Jualche al tri. » Dépêches manuscr. du nonce, 30 avril 1568.

2. Escrivid à todos los grandes y tilulos, pidiéndoles le ayudasen para un negocio que se ofrecia. Era su àninio obligarlos con dineros. »Lorenzo Van den Haminen, /oco cit. — Ferreras, IX, 507. — Cabrera. VII, 470.

3. « El alrairante embiJ su carta al roy y le pidid examinase e intento délia. » Cabrera, loco cit.

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