‹ Don Carlos et Philippe IIChapitre 134 sur 199 · Dépêches manuscr. de Forquevaulx, 5 février · texte numérisé non relu

Dépêches manuscr. de Forquevaulx, 5 février

nouvelles fonctions confiées par Philippe II à son frère en rendaient au moins vraisemblable Texactitude. Mais don Carlos, saisi tout à coup d'un de ces accès de colère frénétique auxquels il avait déjà tant de fois cédé, tira Fépée et se précipita sur don Juan. Celui-ci dégaina sans hésiter, et parut décidé à se défendre : « Que Votre Altesse prenne garde 1 » s'écria-t-il, et cela assez haut pour que les huissiers de la chambre entendissent le bruit de ces paroles; ils entrèrent, et don Juan put s'éloigner *. Quant au prince, fatigué sans doute par une surexcitation si violente, il se mit au lit de bonne heure 2. Mais il avait joui et abusé de son dernier jour de liberté. Le roi veillait et donnait en cet instant même ses ordres pour la nuit ^.

1 . Relacion de un ugier de la cnmara dei principe en la cual dicé que aquella noche eHabaélde guardia en palacio. Cette relation, qui est à Simancas, est citée par M. Lafuente dans son lUst. de Espana, XIII, 312. — Dépêches manuscr. de Forqucvaulx, 6 février i568 : « Il fit ses efforts de tuer don Juan avec un pistolet, lequel le luy osta et se retira en la chambre du roy. » L'huissier de la chambre dit simplement qu'il mit l'épée à la main, ce qui m'a paru plus vraisemblable. Du reste, son récit s'accorde avec celui de Forquevaulx.

2. Relacion de un ugier, etc. Ms. déjà cité. « A las ochos cen6 d'un capon cocido y acôstose â las nueves y média. Yo era de guarda y cené esta noche en palacio. »

3. Un écrivain, qui semble décidé à nier, pour le besoin de sa thèse, les témoignages les plus précis, M. A. de Castro, dont j'ai déjà parlé, se refuse, en dépit de tous les docliments, à reconnaître les tentatives de meurtre que l'histoire reproche à l'infant d'Espagne. 11 prétend qu'elles sont invraisemblables, par cela surtout qu'elles offrent d'étonnantes similitudes. Nous ne saurions admettre ce raisonnement ; lorsqu'il est question de tentatives de meurtre, il est certain que toutes ont en effet le môme but et qu'elles ont lieu au moyen d'une arme quelconque. Il s'agit seulement de savoir si les documents qui les rapportent sont dignes do foi, et voilà coque

ARRESTATION DE LINFANT 249

Le moment était venu. Dans la journée le comte de Lerme et don Rodrigue de Mendoza, camériers de Finfant, avaient reçu du roi un avertissement secret. Il leur avait été ordonné de disposer la porte de la chambre du prince de façon qu'on pût entrer sans brurè *. Les deux gentilshommes obéirent : tous

M. de Castro se. garde bien de discuter. Il est vrai qu'il rappelle un passage de Salazar de Mendoza où cet écrivain révoque en doute ces tentatives, par cela seul qu'elles sont diversement racontées : « Unos de una inanera, otros de otra, y todos con variedad. » C'est justement le système contraire à celui de M. de Castro, qui n'y regarde pas de si près. Le même M. de Castro, pour acliever de nous convaincre, nous raconte un trait de la vie de Charles II, roi d'Espagne, qui voulut aussi jeter par la fenêtre un grand personnage, et il en conclut qu'on peut bien n'être pas fou et se livrer à dételles violences. Cela est incontestable, bien que la nmltiplicité de pareils actes n'indique pas au moins un cerveau très bien organisé; mais il faut avouer que M. de Castro aurait pu produire des exemples meilleurs. Charles II d'Espagne n'a jamais passé, que je sache, pour un prince d'un sens bien droit : c'était lui qui se croyait de bonne foi ensorcelé, et qui, au point de vue physique comme au point de vue moral, fut le plus dégénéré de tous les successeurs de Charles-Quint. Singulière façon de raisonner : d'une part, pour nier des faits évidents, alléguer à la fois la variété et l'identité des récits comme des preuves d'erreur ; d'autre part, pour combattre une opinion, produire un exemple qui la confirme. Quelle vérité attendre d'un si remarquable esprit de criti(iuo ? Je n'ai pas à insister. Quanta ce dernier trait de la vie de don Carlos, il est affirmé à la fois par l'ambassadeur de France et par un huissier de la chambre qui se trouvait au palais au moment de la tentative. Je ne crois pas qu'il soit possible d'élever le moindre doute sur la sincérité de ces deux témoignages, qui se corroborent l'un l'autre, et dont les autcuirs n'ont pu communiquer entre eux. Forquevaulx rapporte, lui, le bruit général de la cour ; l'huissier donne les détails précis d'un témoin. Une saine critique, on présence do cette double affirmation, ne saurait refuser son adhésion aux faits dont il est ici question.

1. « Fece secretaraente intendere al duca (.«c p. conte) di Lorma, c a don Diego {sic p. Rodrigo) di Mendoza, camerien del principe, 4*he la notte veniente, lasciasseru aperte le porte onde aj principe s'entrava. » Ragguaglio ddlaprigione ddprîncipsdon Carlos. M's. B

deux étaient dévoués à don Carlos, mais Tordre était formel, et ils n'osèrent arrêter dans leur marche les événements inconnus. Entre onze heures et minuit *, le roi était dans son cabinet, et auprès de lui se trouvaient réunis les quatre seigneurs désignés comme témoins de l'acte décisif qui allait s'accomplir, Ruy Gomez, le duc de Feria, le prieur doa Antonio de Tolède et Luis Quijada *. Il avait jugé

I. Arm. grillée A. I. V 1961. — « Poco inanzi a mezza notte, faciendo S. M. comandar alli doi camerieri del principe, conte di Lerma e don Rodrigo di Mendoza, che tenessero aperta la porta dalle stanze di S. A., finché Tavisase, scese dalle sue stanze a quelle del principe. » Belazione di un domestico di Ruy Gomez. Arch. Sim. Est., leg. 2018, f« 195. — Je passe sous silence à dessein le récit d'un historien français, le président de Thou, qui a parlé de Don Carlos avec une étrange légèreté. Cependant il rapporte un fait exact indiqué dans les comptes de Simancas (l*Epoca, leg. 1056), c'est qu'un ingénieur de l'Escurial, Louis de Foix, désigné sous le titre d'horloger du roi, avait construit dans la chambre du prince, et par son ordre, « une machine avec laquelle, par le moyen de quelques poulies, il pouvait, étant couché, ouvrir et fermer la porte. » (lîist. générale, V. 433.) Il ajoute que le roi ordonna à Louis de Foix d'arrêter les poulies la nuit de l'arrestation.

1. Tous les historiens donnent cette heure et ce jour (18 janvier) ; seul, Golmenares indique le lundi 19. Pour être parfaitement exact, il faudrait dire « dans la nuit du 18 au 19 ». L'ambassadeur de France, dans sa dépêche datée du 22, dit expressément : « Madame , sur le point que j'estois prest lundy dernier, 19« du présent, de faire partir ma dépesche, la royne m'a mandé de sa main que le roy Tavoit priée m'advertir que je retinsse mon courrier, car lui importoit beaucoup que l'arrestation du prince ne se divulgast sitost ; » et ailleurs, dans la même lettre : « Desjà le lundy matin, dont il avoist esté arresté la nuit ; » et le nonce : « La notte venendo il lunedi. »

2. Colmenares, loco cit. — Relazione, etc. Ms. déjà cité. — Ragguaglio, etc. Ms, déjà cité. — Ferreras ne cite pas JLuis Quijada, mais don Manrique de Lara, qui s'y trouvait en effet peut-être, car le nonce dit dans sa dépêche du 24 janvier : « S. M. con quattroo cinque del suo consiglio di Stato. » Or Manrique de Lara était du conseiL '

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