XXII PREFACE
les regardait avec un mélange de terreur et de mépris, on ne supposait pas que leur guérison fût possible, et par conséquent on ne redoutait point un dénoûment qui était pour eux et pour leurs gardiens une véritable délivrance. Philippe II n'a pas eu, il est vrai, le mérite d'envisager autrement la situation de son fils : persuadé que la folie de don Carlos était irrémédiable (il le dit assez clairement dans plusieurs de ses lettres officielles ou intimes), avec un sentiment de honte que la plupart des familles, même de nos jours, ressentent en pareille circonstance, il désirait avant tout dissimuler l'état des choses, et toute curiosité lui était pénible et importune. Il s'est donc borné à enfermer le prince, à le faire garder étroitement pour qu'il ne pût s'échapper, et, suivant l'usage de son temps, il l'a à peu près abandonné à son sort. Là est sa faute sans doute, mais en thèse générale et non pas relativement aux mœurs du xvi* siècle; je ne sais si alors tout père de famille, même beaucoup plus tendre que lui, n'eût pas agi de même. Don Carlos a donc pu se livrer à des actes de démence, manger avec excès, abuser de la glace, commettre les plus graves imprudences (qu'il eût été d'ailleurs bien difficile de réprimer sans provoquer de terribles scènes), et ces désordres ont assurément hâté sa
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fin. Pouvait-on le persuader par la douceur, lui refuser ce qu'il exigeait, était-il préférable de l'exaspérer? Ce sont là des questions que nous ne pouvons pas résoudre à la distance de trois siècles en l'absence de documents de détail et d'éléments d'appréciation sur les variations de l'état mental du prince. On doit cependant, il me semble, considérer que si l'on eût poussé don Carlos à des fureurs réitérées en contrecarrant sans cesse sa volonté, s'il eût, par ses cris et ses actes de violence, suscité l'émotion des officiers du palais, les commentaires eussent été bien plus graves encore : on eût supposé qu'il était victime de mauvais traitements, et les contemporains et la postérité eussent accepté, avec une apparence de preuve, les plus étranges erreurs.
Je ne suis donc pas surpris, je l'avoue, de l'aspect mystérieux que Philippe lia laissé à cet épisode, ayant vu bien souvent qu'en des cas analogues les familles sont fort discrètes, ne s'expliquent qu'en termes vagues et répugnent à tout entretien qui rappelle le malheureux ahénë ou détermine trop précisément son état : je ne m'étonne pas davantage que les gardiens du prince n'aient pas osé entrer en lutte contre ses fantaisies, et je ne crois pas me tromper en disant que si le roi n'a certes pas été un père indulgent, il