CHANTONEY APPREND LA NOUVELLE A L'EMPEREUR
Cette lettre, toute mystérieuse qu'elle semble dans les termes à qui n'a pas suivi exactement l'histoire de don Carlos, s'éclaire d'une vive lumière quand on songe aux faits que nous avons déjà présentés. L'innocence absolue de don Carlos, non pas dans ses actes, mais dans ses intentions, y est démontrée d'une façon irréfutable. Il y a matière à châtiment, dit le roi, et cependant il ne s'agit pas d'un châtiment : la conduite du prince a été coupable, mais lui-même ne saurait l'être, parce qu'il n'a pas agi avec sa complète volonté : a cette affaire a un autre principe et une autre racine ; » les derniers faits ont amené la résolution que le roi a prise, mais il ne voit là aucune faute, dans le sens moral de ce mot. Il ne peut rien imputer directement à son fils, et la mesure dont le prince a été l'objet est simplement un acte nécessaire, étranger à toute intention de punir.
Toutes ces choses étaient douloureuses à dire, et, le mot terrible de folie, le père ne peut se décider à le prononcer. Il garde la même réserve dans sa communication diplomatique à l'Empereur et à l'Impératrice. Ce fut le comte Chantoney, ambassadeur à Vienne, et Luis Vanegas de Figueroa, envoyé extraordinaire, qui apprirent à Maximilien et à l'Impératrice la complète ruine des espérances formées par l'Empire sur une alliance avec don Carlos. Au reçu de la dépêche royale, ils se rendirent immédiatement au palais. Leurs Majestés Impériales revenaient de la chasse, et l'Empereur entra seul dans la salle du souper. Chantoney lui déclara immédia-
tement la fatale nouvelle, et Maximilien lut, en changeant de visage, la lettre que lui écrivait le roi. Philippe II, dans cette missive, n'était pas plus explicite que dans les autres; elle reproduit à peu près les termes de sa lettre à la reine de Portugal. Les envoyés avaient ordre exprès du roi de s'en référer simplement aux paroles de leur souverain *. L'Impératrice n'entra dans la salle qu'après le premier service, et l'Empereur pria Chantoney de ne lui rien apprendre pendant le repas. Mais dès que l'on se fut levé de table, Maximilien et l'Impératrice entrèrent dans le cabinet de l'Empereur, où les ambassadeurs remirent à cette dernière une lettre du roi qui lui était spécialement destinée, conçue d'ailleurs avec quelques variantes dans le même sens que celle adressée à l'Empereur. Elle montra une douleur aussi vive, dit la dépèche de Chantoney. que s'il se^ fût agi de son propre fils; mais Philippe II inspirait aux membres de sa famille une si haute estime, que l'Impératrice, tout affligée qu'elle fût, répondit simplement ces paroles : « Le roi d'Espagne est père, il sait ce qu'il fait, et l'on peut croire que sa détermination est celle qui convenait pour le bien du prince 2. »
1. « Les digais que no hay hias de lo que veràn por mis cartas. » Lettre de Philippe II, 22 janvier I068. (Arch. Sim. Est., leg. 150.)
2. «f Fuimos luego al Eniperador y se lo declaremos conforme à lo que V. M. manda. Vcnian SS. MM. de la caza y la Emperatriz no subiô luego al aposcnto dcl Emperador para ccnar, de manera que hablàmos primeramcntc al Emperador, el cual cicrto se desnudù tanto que bien mostrô cl sontimicnto vcrdadcro que ténia desto, cuanto mas no pudiondo comprender de la carta de V. M. la causa desto y nosotros no pudiéndole dar mas razon de reniitirnos â lo
LKTTHE DE LIMPERATRICE A PHILIPPE II 285
L'Empereur cependant était blessé du peu de détails que donnait le roi sur les causes de cet événement 4, et Chantoney, peu (Je jours plus tard, dans une lettre confidentielle au duc d'Albe, laissait voir combien sa position et celle de Luis Vanegas étaient difficiles à Vienne par suite de la discrétion absolue qui leur était imposée ^, L'Empereur, désireux d'en savoir davantage, résolut d'envoyer à Madrid son frère l'archiduc Charles ^, et l'Impératrice écrivit au roi une affectueuse lettre de condoléance : « Votre Majesté doit penser que ma douleur a été grande au reçu de la lettre par laquelle elle m'apprend les mesures que la conduite du prince Ta forcée de prendre, car j'ai mille raisons de m'affliger de ce qui l'affiige. Plaise à Dieu que ces maux aient leur remède, et
que V. M. le escribia... la Emperatriz no subiô arriba hasta que la vianda fué en la mesa, y pareciô al Emperador que no se le dijesfr hasta despues de cenar ; asi se hizo, relirados que fueron juntos en la câmara, y cierto no fué menos sentimiento el de la Emperatriz que el del Emperador y el de entrambos, como si fuera su propriohijo aunque la Emperatriz respondiô que siendo V. M. padre, sabia lo que hacia, y se podia juzgar que era lo que convenia para el bien del mismo principe. » Dépêche de Chantoney à Philippe II, 28 février 1568. Arch. Sim. Est. leg. 658.
1. « Pareciô esto grave à Maximiliano mas que â nadio. » HerreraV Hist. général^ X, ii, 2Ôi. — « J'ai su de bons lieux que l'Empereur et l'Impératrice ont senti fort aigrement la captivité du prince, et d'autant plus parce que le roy son père ne leur a escript la cause pourquoi*, sinon simplement ces paroles que c'est par bonnes et justes occasions. » Dépêches manuscr. de Forquevaulx, 8 mai 1568.
2. « El Emperador todavia siente que este negocio haya caido en disciu*so â. beneplacito de todos, para no haber escrito el rey alguna causaen la cual pudiese parar la opinion y decir de lagente. » Lettrede Chantoney au duc d'Albe, 21 mars 1568. Arch. Sim. Est., leg.
3. « Doterminô cmbiar la cmbaxada particular con cl archiduque- Càrlos. » Cabrera, VII, ibid, — Herrcra, III, 293.
qu'enfin Sa Majesté trouve le calme qu'elle mérite et que je lui désire. J'attendrai les lettres d'Espagne avec impatience : c'est avec une grande confiance en Dieu que je compte sur de bonnes nouvelles, et j'espère qu'il donnera à Votre Majesté les forces et le courage dont elle a besoin en de telles circonstances. Je fais, quant à moi, ce que je puis, qui est de supplier le ciel avec un ardent désir d'être exaucée, et, si mes mérites étaient plus grands, je serais certaine de l'être. Je prie Votre Majesté — et en cela, croyez-le bien, je ne songe pas à mes propres intérêts, — de veiller sur la santé du prince. Puisse Votre Majesté considérer que c'est maintenant le plus grand bien qu'il soit possible de lui faire, et que, dans la nouvelle situation de l'infant, sa santé court aventure ! Il faut donc s'en occuper avec l'attention la plus vive, et je prie Votre Majesté de croire que si je me hasarde à donner ce conseil, je no suis guidée que par mon affection pour elle et pour le prince son fils ^ »
1, « Bien me créera V. M. que me ha pesado de lo que me escribe â que le han forzado las cosas del principe, pues por tantas vias tengo razon de pesarme de los que à V. M. le cansen ; plegue à Diôs que estasse remedian como V. M. tenga el descanso que meresce y yo deseo, que con harto cuidado esperaré csirtas de ahf, y si son de V. M. muy buenas nuevas que estas confio en Dios que ternémos y que darà à, V. M. las fuerzas y ànimo que estas cosas han menester, y yo no sirvo sino con lo que puedo, que es pedirlo â Dios con tan gran voluntad, que si se juntase con ello el ser yo buena, cierto séria oida... suplico à V. M. que créa que solo por hacerlo y no porque â mi me vaya ni dé en ello me atrevo à suplicalle que tenga muy mucha cuenta con la salud del principe, y acûerdase V. M. que es el mayor el bien que se puede hacer y que una persona de su condicion en el estado que esta, no puede dejar de tenella ùl mu-
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Malgré ces paroles affectueuses, Philippe II comprit que la froideur de ses premiers messages avait été pémble à Vienne, et il écrivit de nouveau, mais seulement trois mois après, le 19 mai. à l'Empereur et à l'Impératrice. Il faut reconnaître que ces secondes lettres n'ajoutaient presque rien aux, précédentes : il y rappelait simplement, comme dans celles du 21 janvier, « les défauts de la personne du prince, tant sous le rapport de son intelligence que de son naturel » ; il disait que ces défauts « s'étaient manifestés et accrus de telle sorte » que depuis longtemps il était convaincu que « pour satisfaire à ses obligations envers Dieu et ses États il devait en venir à l'enfermer.» Il disait encore qu'il avait différé d'agir ainsi par amour paternel, par le désir de justifier coipplètement cette résolution et pour n'avoir pas à se reprocher d'avoir négligé les moyens de la prévenir. Enfin, après avoir répété que l'emprisonnement du prince n'était motivé par aucun délit politique ou religieux, il déclarait, — et cette affirmation est en réalité le seul point nouveau que je rencontre dans ces documents, — que « la mesure prise n'était pas temporaire, et qu'elle ne pouvait être aucunement modifiée à l'avenir * ». Sans doute, cette phrase a été écrite en vue d'éviter, s'il était possible, l'envoi de l'archiduc Charles, mais elle dé-
cha aventura, y por eso es menester procur&rsela por muchas vias y modos; ansi suplico â V. M. que se haya y que créa de mi que por lo que le quiero, y ser el principe su hijo, medio este atrevemiento à V. M. Maria. » — Lettre de l'Impératrice à Philippe II. Arch. Sim. Est., leg, 658.