DIVERS DÉTAILS SUR LA CAPTIVITÉ DE L'INFANT
Parfois même on racontait des incidents que les ambassadeurs, après les avoir transmis à leurs souverains, devaient démentir dans leurs dépêches suivantes : telle fut la prétendue visite de Philippe II à son fils, visite affirmée par l'ambassadeur de France dans sa lettre du 18 février et contredite expressément dans la lettre du 26 mars ^. Les historiens ont eu le tort non seulement d'accueillir aisément tous ces bavardages en se copiant les uns les autres, mais encore de mêler tous les faits, certains ou non, dont ils ont composé l'histoire de l'infant en prison, et cela de telle sorte qu'on n'y peut reconnaître aucune suite, tandis qu'un peu d'attention révèle trois époques parfaitement distinctes dans cette brève et dernière période de la vie de don Carlos.
La première comprend les mois de février et de mars : c'est le temps de la fureur, du désespoir dans l'âme du prince, qui voit tous ses projets dévoilés, toutes ses intrigues déjouées, toutes ses espérances anéanties. La seconde comprend les mois d'avril et de mai : les consolations religieuses, la vague pensée d'une délivrance prochaine obtenue par la soumis sion, et aussi la lassitude physique, semblent avoir mo-
1. « Son père, comme Ton dict, l'est allé visiter un matin, deux heures avant le jour. » Dépêches manuscr. de Forquevaulx, 18 février 1568. — « Le visitô y conforté el rey. /» Cabrera, loco cit. — Ferreras, loco cit. — « Quoique le bruit aye couru que son père l'avoit visité un matin, j'ay sceu depuis le contraire, et qu'il ne passa point oultre la chambre du prince d'Eboli, car delà en hors il pouvoit clairement entendre et croy que voir aussi ledict prince par une séparation de bois qui est entre-deux. » Dépèches manuscr. de Forquevaulx, 26 mars mèS,
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mentanément calmé le prince. La troisième enfin comprend les mois de juin et de juillet : don Carlos voit que la douceur lui a été inutile ; l'excessive chaleur de Tété lui monte au cerveau ; il se livre alors à des transports de rage et à des excès qui amènent sa fin. Les documents, sérieusement examinés, s'accordent pour confirmer ces dates.
Il ne nous reste de parfaitement authentique sur la prison de don Carlos que deux pièces importantes : Tune est la lettre du docteur Hernan Suarez au prince, l'autre, une dépêche de Philippe II à don Juan de Zufiiga, son ambassadeur à Rome.
Cette dernière pièce sera citée plus loin ; mais la première se rapporte à la conduite de l'infant pendant les mois de lévrier et de mars ; elle porte la date du 18 avril 1568, et bien qu'à cette époque précise, depuis quelques jours, les recommandations de Suarez n'eussent plus de raison d'être, ce qu'il ignorait en écrivant, sa lettre témoigne des vives inquiétudes que l'exaspération du prince avait excitées parmi ceux qui s'intéressaient à son sort : « Les affaires de V. A., dit-il, sont dans un état si périlleux et se sont engagées de telle sorte, que moi qui désire vivement les voir s'améliorer, j'en redoute l'issue, car elle pourrait être pire qu'on ne le saurait imaginer. V. A. a bien mal commencé en refusant la confession : que peut-elle attendre de cette obstination ? il ne s'en pourra rien suivre qui ne soit déplorable, et V. A. le comprend très bien. Que V. A. y réfléchisse : que dira-t-on, que fera-t-on lorsqu'on apprendra quelle ne se confesse pas, et
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lorsque seront découvertes à tous les yeux d'autres choses terribles, à ce point que, pour tout autre, le saint -office aurait lieu de rechercher s'il est chrétien ou non. En terminant, je le déclare à V. A. en toute sincérité et comme le doit un fidèle serviteur : elle court le danger d'être regardée comme criminel d'État, et, ce qui est plus grave encore, son âme est en péril. Je ne vois pas de remède à cette situation; je m'en afflige et je le déplore de tout mon cœur. Je n'ai qu'un conseil à donner à V. A., c'est de se tourner vers Dieu et vers le roi, qui tient la place de Dieu *... »
Pour bien comprendre cette lettre, il faut se rappeler que don Carlos, avant son emprisonnement, n'avait point, selon les expressions de Forquevaulx,
1. « V. A. tiene sus negocios en tan peligroso estado, y se ha empcnado de tal suertc que à mi, que tanto dcsoo la mejoria dellos, otro tanto temo el suceso que puede tener y que sea el peor que se puedeimaginar... V. A. ha comenzado cosa de tan mala nota, como es no confesarse, y ^ que suceso puede dcsto salir que no sea de malisima calidad, como es ello, y V. A. entiende muy bien ? Vea V. A. i que harân y dirân y todos quando se enticnda que no siî coniicsa, y se vayan descubriendo otras cosas terribles que lo son tanto que Uegan à que el santo oficio tuviera mucha entrada en otro para saber si cra cristiano ô no. Finalmente yo declaro à V. A. con toda verdad y iidelidad que corre peligro del Estado y, lo que peor es, del aima; y digo que no veo reniedio para V. A. y me duelo dello y lo lloro con el corazon, y todavia digo que mi consejo es que V. A. se torne à Dios y à su padre, que tiene cl mismo lugar y para esto que aconsejo à V. A. le he seûalado al présidente y otros hombres buenos que no han de faltar & decir la verdad y guiar lo que al servicio de Dios conviene. » Lettre de Suarez à don Carlos (Arch. Sim.), citée par Prescott, Castro et Llorente, loco cit. — On a discuté la date de cette lettre sous prétexte que don Carlos en prison ne devait recevoir aucun message. 11 est vrai, mais le règlement ajoute « sans Tautorisation du Roi », et il est très naturel que Philippe II ait autorisé, peut-êlro môme inspiré la lettre d'Hernan Suarez.
c fait ses pâques à Noël ni gaigné le jubilé, à cause de ladicte rancueur, pour ce qu'il n'a voulu pardonner, ni son confesseur luy donner l'absolution *. » En prison, durant les deux premiers mois, il était — la lettre do Suarez le démontre — demeuré dans les mêmes sentiments : sa haine contre son père était toujours aussi vive : il est même assez naturel qu'elle eût augmenté, et l'on peut admettre sans crainte les renseignements que donne l'ambassadeur ; il le représente comme t très malade de contentement et desconfié de liberté, sans qu'il se puisse tenir de faire toujours et de dire des foUies et de mal parler du roy son père *... Il mange bien peu et à regret et dort moins que rien, ce qui n'est pas pour lui amender son entendement ; il devient maigre et sec à veiie d'œil et les yeux enfoncés dans la teste '. »
Les ambassadeurs de Venise et de Toscane disent également avec vraisemblance que le prince refusait la nourriture *.
Tel a donc été l'état mental du prince pendant les deux premiers mois : violente irritation contre son père, persistance à s'éloigner du sacrement de la pénitence ; sans partager l'opinion de ceux qui le représentent comme coupable de tentatives de suicide, il est permis de penser qu'on redoutait cette résolution funeste au salut de son âme, et que la lettre de Suarez faisait allusion, dans les derniers mots,
i. Dépêches manusc. de Forquevaulx, 22 janvier 1568. — Nous avons rapporté plus haut cet incident.