LES DEUX PREMIERS MOIS DE LA CAPTIVITE
tout ensemble, à ces inquiétudes et aux sentiments du prince envers son père. Le saint-office, en effet, aurait eu lieu de s'enquérir si un fils haïssant ouvertement son père, se laissant emporter à d'impardonnables violences de paroles, laissant voir peut-être des velléités de suicide, refusant la confession et ne pouvant d'ailleurs être absous faute d'un regret sincère et de résolutions meilleures, était réellement chrétien. Tel est le dernier mot de Suarez, et il est significatif. L'alcade de cour pousse les choses à l'extrême, il est vrai, pour alarmer la conscience du prince, qu'il savait très scrupuleuse ; le fond de son discours est exact toutefois dans les faits, sinon dans les conséquences qu'il laisse entrevoir pour amener don Carlos à la confession, et ce texte nous suffit pour déterminer le caractère de ces premiers mois de captivité.
La lettre de Suarez, je l'ai dit, se trouva être inutile, car déjà don Carlos était entré dans des sentiments meilleurs. Sa- santé d'abord s'était un peu fortifiée, et par suite, comme toujours, son esprit s'était calmé. Forquevaulx, le 8 mai 1568, signale ce changement : « Le prince d'Espaigne, dit-il, se porte bien de sa personne : je suis adverti qu'il s'est tout sanctifié ceste semaine sainte (en avril), tellement que ses amis disent que Dieu y a mis la main, car depuis s'estre confessé en caresme jusques au jour de Pâques, et qu'il pensoit recevoir le corps de N. S., il a faict le devoir de bon chrestien par abstinences, s'estant réconcilié quatre fois avec grande contrition et repentance. » Ce dernier fait est-il
exact ? don Carlos s'est-il réellement décidé à s'approcher du sacrement de pénitence ? a-t-il reçu Teucharistie ? n'est-ce pas là une invention des courtisans ? A-t-on réellement retardé sa communion « pour aucuns notables respects?» S'est-on enfin décidé à l'accorder à ses demandes pressantes, comme l'affirment Forquevaulx et les autres ambassadeurs ^? Il existe une pièce diplomatique importante, émanée du cabinet du roi et adressée à l'envoyé d'Espagne à Rome : cette pièce démontre clairement la parfaite exactitude de ces récits. Le prince a bien reçu l'eucharistie, puisque Philippe II envoie à son agent des instructions pour justifier cet acte aux yeux du Saint Père; voici pourquoi : la nouvelle de cette communion avait ému très vivement la cour ; bien des gens en avaient conclu que le prince n'était pas dénué de raison, déclaraient qu'on ne lui eût pas administré ce redoutable sacrement, s'il n'eût été dans son bon sens, et se plaisaient à révoquer en doute les affirmations précises du roi et de ses intimes conseillers ^. D'autres, persuadés qu'en effet don Carlos était fou et en avait donné trop de preuves pour qu il fût possible de nier un fait aussi bien établi, s'étaient scandalisés de voir l'eucharistie re çue par un insensé. Philippe II, sachant bien que le
1. Dép. de Dietrichstein à Maximilien, 22 avril 1568: — du nonce, i*' mai; — de Gavalli, le 7 mai.
2. « S'en faict grande feste parmi ceux qui désirent sa liberté... prennent argument là-dessus que ledict prince n'a pas la faute de jugement que le roy son père et auitres prétendent, car s'il n'estoit capable de bonne raison, on ne luy eust administré le saint sacrement. » Dépêches raanuscr. de Forqu3vaulx, 8 mai 15(58.
DON CAllLOS REÇOIT L'EUCHARISTIE 317
bruit en courrait jusqu'à Rome, crut devoir prendre les devants et expliquer sa conduite au Saint Père ; il écrivit donc la lettre suivante, qui démontre jusqu'à l'évidence le fait de la communion, et détermine enfin l'état mental du prince, qui était, comme je l'ai déjà dit, une folie intermittente : « S'il paraissait à S. S., écrit le roi, que ce fait présuppose, dans l'entendement et dans la volonté, la disposition nécessaire pour s'approcher d'un sacrement si élevé, il est bon que vous sachiez, pour répondre à cette pensée, que c'est là une question où il convient de faire des distinctions de temps et de degrés, d'empêchements plus grands ou moindres; une personne peut en effet se trouver en état de recevoir les sacrements, bien qu'elle soit incapable pour tout ce qui concerne la politique et le gouvernement*. » Ces. expressions sont parfaitement claires , elles sont répétées dans une lettre de Philippe II à l'Impératrice *, et, nous appuyant sur elles, nous pouvons^ admettre le récit de Forquevaulx et du nonce.
Don Carlos, je l'ai dit plus haut, avait saintement passé la fin du carême. Il se confessa une dernière fois le mercredi saint ^, et demanda la communion
1. « Si le pareciere à S. S. que esto presuponia, asî en e^ entendimiento como en la voluntad, la disposicion nccesaria para Uegarse à tan alto sacramento, es bien que entendais para satisfacerk esto, si pareciere convenir... que esta es materia en que hay diferencia de tiempos, de mas y menos impedimentos y distincion de grados : pues es asf que puede bien estar uno en este estado de poder recibir los sacramentos aunque no hubiese en él el subjeto y disposicion para regimiento y gobierno y cosas desta calidad que es necesario. » Lettre de Philippe U à Zuniga. Arch. Sim. Est., leg. 900.