‹ Don Carlos et Philippe IIChapitre 179 sur 199 · LETTRE DE ZAYAS · texte numérisé non relu

LETTRE DE ZAYAS

l'état et le naturel de Son Altesse ne nous feront pas ce reproche : il est certain qu'en venir à ces mesures extrêmes, c'eût été amener des accidents qui eussent été plus périlleux encore pour sa vie, et, ce qui est plus grave, pour le salut de son âme *. » Cette prudence n'était pas exagérée : il est hors de doute que dans l'état d'esprit où se trouvait l'infant, les moyens rigoureux qu'on aurait dû prendre, et qui, cette fois, eussent été des entraves matérielles à la liberté de ses mouvements, l'auraient poussé, par le désespoir, aux plus funestes résolutions. Lorsqu'on accuse si légèrement le gouvernement espagnol, on ne se rend pas compte des difficultés qu'il rencontrait chaque jour, et qu'il était tenu de résoudre, d'après diverses considérations. Pour n'en citer qu'un exemple, si l'on avait enchaîné le prince dans son lit, il est certain que ses clameurs auraient retenti dans le palais, et que les malveillants auraient répandu avec complaisance les plus sinistres récits. Pour peu qu'on eût essayé déjà de réprimer ses désordres, il avait poussé des cris effrayants *. Ajou-

1. « Porque podria ser que & alganos paresciese que los desôrdenes que se refîere que hizo se podian y debian remediar y hacerse otras diligencias demas de pcrsuadirselo y supllcàrselo no le dando aquello que le habia de daûar, ni pcrmitiéndole hacer aquellos taies excesos, en esto V* S* y todos los que conoscieron la condicion y naturaleza de S. A. y le trataron, no haràn escrûpulo, porque es cierto que si se Uevara este térniino con él, diera en algunas otras cosas que fueran mas peligrosas à su vida, y lo que peor es à su aima. » Lettre de Zayas aux ambassadeurs d'Espagne à l'étranger. Arch. Sim. Est., leg. 906.

2. a Li quali desordini non se gli poterono vitare gli gridi e rumori che faceva di continuo quando se gli proibivano. » Dépêches manuscr. du nonce, â7 juillet.

tons enfin que la conscience du roi — les derniers mots de Zayas le démontrent — redoutait soit un suicide, soit un nouveau refus des sacrements amené par la colère et le désespoir. Dans cette situation si douloureuse et si délicate, on ne peut guère reprocher à Philippe II d'avoir choisi la douceur entre tous les moyens, et laissé à Dieu le soin du reste.

Le malheur voulut que même les choses indifférentes ou favorables à la santé de l'infant lui devinssent funestes. J'ai dit que tous les historiens ont considéré comme une des principales causes de sa dyssenterie l'eau neigée ou glacée qu'il buvait avec passion. Cette eau, dont il abusa, était cependant le remède indiqué alors pour les tempéraments tels que le sien. Un médecin de Séville, le docteur Macardes, fidèle aux traditions de la célèbre école médicale de cette cité, recommande les boissons mêlées de neige aux gens de complexion bilieuse, sujets aux fièvres et aux maladies inflammatoires *. Le médecin du roi de Portugal, Francisco Franco, parle de même dans un livre également imprimé à Séville vers cette époque ^, et quant à bassiner son lit avec de la neige, c'était une habitude reçue alors en Espagne ^, et que

1. a Los que piieden bever frio y enfriado con nieve son... los que tienen complexion colérica, calieute, inflamada. . los que padecen fîebres arsivas y malas de gran calor y inflamacion. » Macardes, Liàro que irala de la nieve y de siis propiedades. Sevilla, 1574. Cité par A. de Castro, loco cit.)

2. Tractado de la nieve y del uso della^ por Francisco Franco, médico del rey de Portugal. Sevilla, 1569.

3. a Vicio de algunos senores de Espana. » Lorenzo Van den Hammen, loco oit.

Page 1