Dépêches manuscr. de Forquevaulx, 27 août
RÉSUME 34i
doute Plïilippe n'a pu regretter la mort de son fils comme si don Carlos eût été l'un de ces princes distingués qui sont l'espoir des peuples et la joie des maisons souveraines ; mais il est impossible que cet homme dévoré d'ambition et d'orgueil n'ait pas été troublé dans le plus intime de l'âme par cette catastrophe où s'était manifestée la puissance et peut-être la colère de celui qui est plus grand que les rois.
Destinée sombre entre toutes I Insensé, malade, prisonnier, mourante la fleur dç l'âge, le malheureux prince avait épuisé en peu d'années les plus grands maux qui puissent être infligés àl'homme. Il a semblé que le sort, par une cruelle ironie, ne lui eût accordé tous les biens et toutes les splendeurs de ce monde que pour en faire mieux ressortir par cet exemple la redoutable fragilité. Les grandeurs et la gloire, dès le berceau, lui avaient été prédites, et voici que sa raison s'égare, que son corps est débile, qu'il devient pour ceux-ci un sujet d'effroi, pour ceux-là un sujet de honte, et que les plus hautes dignités humaines, tout ce merveilleux entourage de puissance et d'orgueil qui eussent été pour tant d'autres un piédestal, ont servi seulement à faire de lui une de ces figures historiques devant lesquelles la postérité pensive hésite entre le dédain et la pitié. Rarement s'est développée aux yeux de l'histoire une plus bizarre antithèse entre les apparences et la réalité : cette vie qui paraissait devoir être si brillante, terminée brusquement par un désastre, cette grandeur éblouissante enfouie soudain dans les ténèbres, ce descendant des vieux empereurs d'Allemagne, et
d4S DON CARLOS ET PHILIPPE II
des antiques souverains espagnols et portugais, cet héritier présomptif du premier trône de l'univers, disparaissant tout à coup de la scène du monde et enseveli dans une prison mystérieuse I
Ce spectacle a toujours préoccupé les historiens et les poètes ; les premiers, incomplets ou égarés dans leurs études, mais attendris et troublés ; les seconds, cherchant à faire ressortir le caractère d'une telle infortune par les ressources de leur imagination et les caprices brillants de leur fantaisie aventureuse *. Disons-le cependant avec tout le respect qui est dû à la mémoire d'un grand écrivain allemand, quel que soit le génie d'un poète, s'il a le droit d'orner à son gré certains types et de poétiser certaines aventures, il doit s'arrêter quand sa conception même est contraire à la vérité, quand elle est un acte d'accusation dressé sans preuves contre un personnage historique. L'ignorance des faits, j'en conviens, peut servir d'excuse, et, si la bonne foi est sauve, le caractère de l'écrivain garde sa dignité. C'est là ce qui atténue l'erreur de Schiller. Un poète espagnol, contemporain do Philippe II, fray Luis de Léon, mal informé ou se complaisant en d'étranges hyperboles, écrivit à l'époque de la
1. On aimait tellement discourir sur cet événement qu'on imagina de disposer de la sorte les caractères d'un vers d'Ovide:
flLIVs an te DIeM patrios InqVIrIt In annos.
Les lettres qui forment chiffres romains, réunies, composent la date 1568, qui est celle de la mort du prince, et le sens du vers indique les suppositions auxquelles se livrait la curiosité publique. Ce rapprochement assez bizarre est rapporté par Strada, loco ciL